Paris, 23 octobre 1861.
Mon cher Panizzi,
Voulez-vous une histoire assez bonne du séjour du roi de Prusse à
Compiègne, où il n'est pas question du roi de Prusse?
On était allé au château de Pierrefonds, château gothique comme vous
savez. Madame *** était dans un groupe de dix ou douze personnes parmi
lesquelles le maréchal X... Elle demanda ce que c'était qu'un grand
lézard sculpté qui sortait du toit. On lui répondit que c'était une,
gargouille. «Qu'est-ce qu'une gargouille?--C'est un conduit pour rejeter
les eaux du toit.--Comment! tant de sculptures pour un conduit? Mais ce
conduit-là doit coûter bien cher?--J'en sais de plus chers», dit à haute
et intelligible voix le maréchal X... Je tiens le fait de deux témoins
sûrs.
Politiquement, cela veut dire que la dame ne vaut plus grand'chose
auprès de qui vous savez, et j'en avais déjà fait la remarque. Je ne
pense pas pourtant, comme tout le monde le croit ici, que notre ami
Fould rentre au ministère. On a peur de lui; on lui garde une dent, je
ne sais pourquoi. En attendant, les gens de finances se lamentent, et
font des prédictions sinistres.
Vous aurez vu la circulaire relative à la société de Saint-Vincent de
Paul. Je crois qu'on aurait dû la faire il y a longtemps. Le moment
peut-être n'est pas très bien choisi; mais, après tout, il y avait un
danger réel à cette association cléricale, qui avait déjà pris une
extension immense. Le Midi en est empesté.
Je viens de voir Sobolewski revenant d'Italie. Il trouve que les
fonctionnaires piémontais ne sont pas très adroits et que l'unification
n'est pas trop avancée. Il n'a vu que le Nord. A ma grande surprise, il
dit que c'est à Florence que les changements lui avaient paru avoir le
plus de succès. L'ordre étant odieux aux gens des Marches, ils se
plaignent des gendarmes et des préfets, qui ont toujours les lois et les
décrets à la bouche, tandis que, sous le gouvernement du saint-père,
quand on avait un _fratone_ dans sa manche, on faisait à peu près ce
qu'on voulait.
Je crois que le pape a eu l'art de persuader ici qu'il va mourir, en
sorte qu'à toutes les propositions raisonnables, on répond: «Attendons.»
Puis, autre bêtise: on se persuade que, lui mort, on ferait nommer un
monseigneur Marini dont on attend monts et merveilles! Tout cela est
fort triste.
Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous, ne buvez ni ne mangez, que comme
je fais quand je ne dîne pas chez vous; vous vous porterez bien.