LXXXV

Paris, 14 octobre 1861.

Mon cher Panizzi,

Je suis arrivé hier à Paris avec M. Fould. Voici votre lettre. Les

conditions du duc sont parfaitement justes. Vous vous souvenez que je

vous avais dit que son nom serait sur le livret. Quant au soleil et au

vernis, bien que le premier de ces deux articles soit peu à craindre en

Angleterre, notre surveillant y mettra bon ordre. Mais je ne sais de

quel tableau le duc veut parler. Il ne dit que le nom de l'auteur, et

point le sujet. Vous connaissez la condition pour l'exposition, artistes

vivants ou morts depuis moins de dix ans, Paul Delaroche est mort en

1857 ou 1856.

On est ici dans un état de crise qui, dans un autre pays, n'aurait rien

d'effrayant, mais qui, avec des imaginations niaises comme on en a ici,

pourrait devenir très grave. _Mon hôte de Biarritz_ en est un peu alarmé

et commence à voir avec inquiétude que le tas de niais qu'il a autour de

lui a laissé faire bien des bêtises. D'ailleurs, entre _l'hôte et

l'hôtesse_, particulièrement en ce qui touche au spirituel, il y a

toujours de graves dissidences qui compliquent la situation.

On commence à demander assez hautement qu'on en finisse avec la question

de Rome. Un bruit s'est répandu qui, je crois, n'est qu'une invention

pour autoriser à attendre sans rien faire: c'est que notre saint-père

allait bientôt mourir. Naturellement, on dit que l'on peut ajourner

toute solution jusqu'à son successeur; très bonne occasion pour ne rien

faire du tout.

Bref, il y a ici de grandes inquiétudes: mauvaise récolte en blés,

guerre d'Amérique, traité de commerce avec l'Angleterre et la Belgique

qui met en souffrance un certain nombre d'industries. Tout cela ne

présage guère un bon hiver. M. Fould va, je crois, recevoir des

propositions, l'opinion publique le désignant pour prendre en main la

poêle. Il a ses conditions, auxquelles il fera bien de se tenir.

Adieu, mon cher Panizzi. M. Fould a beaucoup regretté que vous ne soyez

pas venu. Il vous aurait fait manger des ortolans sublimes. Je ne trouve

pas de mot pour exprimer ce qu'est un ortolan gras et frais. Cela vaut

mieux que toutes les hanches possibles, fussent-elles revêtues de

crinoline.

Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I · 第 89 / 152 题