LXIX

Paris, 14 avril 1861.

Mon cher Panizzi,

Ici, je vois des gens fort inquiets de l'état de nos finances. Les gens

d'affaires demandent M. Fould à grands cris. Je crois qu'il a fait à son

maître des conditions un peu sévères, et qu'il se passera quelque temps

avant qu'il s'y soumette. On dit aussi que les grandes maisons grecques

d'Angleterre, de France et de Turquie sont en mauvais état et que la

banqueroute très imminente de l'empire ottoman entraînera la leur et

bien d'autres catastrophes. Il semble que les finances de l'Italie ne

sont pas non plus dans un bien bon état.

Le pire, c'est que voilà Garibaldi redevenu fou et prêt à faire _delle

grosse_. Croyez-vous que Cavour et le Parlement soient en état de lui

résister? Bien des gens en doutent, et on annonce que la rupture sera

éclatante avec accompagnement d'émeutes. Qu'en pensez-vous?

Je crois vous avoir dit que, pour les volumes parus de la

_Correspondance de Napoléon_, vous êtes toujours à attendre la signature

de M. Walewski. Ce grand ministre est comme la mule du pape: il a ses

heures.

Avant-hier, le bruit s'était répandu que le pape était mort. Il paraît

certain qu'il n'est pas en très bonne santé. Croyez-vous qu'on en ferait

un autre s'il venait à manquer? Il me semble que ce serait une bien

belle occasion pour quitter Rome, afin d'empêcher l'Europe de dire que

le conclave a été violenté par le général de Goyon. Mais le pape vivra

l'âge de Mathusalem!

L'affaire de Libri au Sénat commence à faire scandale. Les magistrats

paraissent inquiets et de mauvaise humeur. «Pourquoi ne purge-t-il pas

sa contumace?» c'est ce qu'ils me disent tous. Je tâche de gagner les

vieilles culottes de peau de l'Empire pour les faire voter pour nous.

Maintenant, ce qu'il y a de plus à craindre, c'est qu'on ne nous

lanterne et qu'on ne remette le rapport à la session prochaine. C'est le

procédé ordinaire de la magistrature. Madame Libri a fait la conquête de

Barthe, et je ne désespère pas que ce grand et éloquent champion du pape

ne vienne en aide à notre ami, qu'il croit peut-être aussi bon

catholique que lui.

Nous avons le matin un ciel gris et froid, à midi quelques rayons de

soleil, le soir un ciel clair et horriblement froid. L'hiver de Cannes

vaut dix fois mieux; il faut absolument que vous y veniez avec nous au

mois de décembre.

Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et tenez-vous en joie, si cela

est possible dans ce temps de bêtises et d'iniquités.

Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I · 第 73 / 152 题