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Paris, 18 avril 1861.

Mon cher Panizzi,

J'avais été si occupé toutes les matinées, que je n'ai pu aller chez

Bréguet, ou plutôt y retourner avant aujourd'hui. Votre montre n'est

pas arrivée entre les mains de Bréguet. Son premier commis, qui s'est

rappelé parfaitement votre personne et votre montre, m'a dit que selon

toute apparence, le dérangement dont vous vous plaignez tenait à très

peu de chose, et qu'il serait facile d'y remédier. Mais vous me

paraissez un peu jeune d'avoir confié votre montre à de nouveaux mariés,

beaucoup plus occupés de faire l'amour que de remplir les commissions de

leurs amis.

Je suis de votre avis sur la lettre du duc d'Aumale au prince Napoléon.

On me parle d'une réponse imprimée très verte. En thèse générale, quand

on a une maison de verre, il ne faut pas jeter de pierres aux autres. Il

y a dans cette brochure des choses qu'un bon ami aurait déconseillées au

duc d'Aumale. Par exemple, il n'y a pas un habitant de Paris qui n'ait

ri en lisant que Louis-Philippe n'avait jamais conspiré. Plus loin, il

dit que c'est le roi qui avait organisé l'armée, qui a fait les

campagnes de Crimée et d'Italie. Nous avons tous vu l'armée de

Louis-Philippe en 1848 et son général Lamoricière. Ce que dit le duc

d'Aumale eût mieux été dans la bouche du comte de Chambord, et il me

semble qu'en parlant comme il le fait de Victor-Emmanuel et du pape, il

commet une lourde faute politique et se met à la suite de la branche

aînée, dont il devrait se tenir aussi loin que possible. Vous savez que

la brochure a été imprimée à Versailles. On l'a éditée le jour où le

ministère de l'intérieur déménageait. Personne dans les bureaux; en

sorte qu'on a eu un jour pour vendre; et on a distribué trois ou quatre

mille exemplaires.

Vous faites très bien de ne rien craindre de Garibaldi; mais, si M. de

Cavour, comme il l'a dit, n'a pas favorisé l'expédition de Sicile, il se

peut qu'il ne favorise pas davantage celle contre la Vénétie et que

pourtant elle ait lieu, malgré le gouvernement, comme celle de Sicile;

et, selon toute apparence, avec un succès bien différent.

Vous vous en prenez toujours à l'empereur de tout ce qui arrive et de

toutes les bêtises que font les Italiens. Il est évident que Naples

n'est nullement préparé pour un gouvernement comme celui qu'on veut lui

donner. Il n'y a ni fonctionnaires ni soldats; des voleurs partout, sur

les routes et dans toutes les administrations. Il n'est pas surprenant

qu'un pays ainsi préparé se trouve dans de très mauvaises conditions de

tranquillité. Ajoutez à cela plusieurs semaines du gouvernement de

Garibaldi, auquel succèdent des tâtonnements plus ou moins maladroits.

Ne vous étonnez donc pas que, après tout cela, le désordre règne partout

dans le royaume de Naples. En Sicile, où l'action du roi de Naples est

bien plus difficile, l'agitation est presque aussi grande.

Vous ne devez pas ignorer que, depuis que le roi de Naples a voulu

s'arrêter à Rome, les petits égards qu'on avait eus pour lui à la cour

des Tuileries out cessé; que Goyon a été blâmé de lui avoir mené des

officiers; que les décorations qu'il a voulu donner ont été défendues,

etc. Une fois faite la folie de rester à Rome et d'y permettre au pape

de gouverner à sa guise, il était impossible d'en chasser le roi de

Naples.

Les Polonais font tant de bêtises, qu'ils vont obliger la Russie,

l'Autriche et la Prusse, qui se haïssaient, à s'embrasser et à faire un

traité d'alliance contre les révolutions. Autant en font les Hongrois;

malgré vos espérances, j'ai bien peur que Garibaldi n'ajoute encore à

la mesure.

Adieu, mon cher Panizzi. On nous annonce de grandes catastrophes

commerciales. Les maisons grecques de Smyrne, Marseille, Liverpool sont

ruinées et vont tomber avec la banqueroute de l'empire ottoman. Je la

crois très prochaine, et j'ai bien peur des conséquences.

Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I · 第 74 / 152 题