LXIV

Paris, 6 mars 1861.

Mon cher Panizzi,

Je ne vous ai pas écrit ces jours passés parce que nous n'avons rien

fait d'important. Cependant les oreilles ont dû vous corner, car il a

été fort question de vous et du British Museum. J'ai fait un long speech

pour demander que les encouragements aux lettres fussent augmentés, et,

à cette occasion, j'ai dit ce qui se faisait chez vous. J'ai été écouté

avec assez de faveur, et j'avais espoir de réussir, lorsque ce double

vandale de Walewski, auquel ces augmentations auraient profité, s'est

levé pour dire qu'il les refusait. La surprise a été grande. La raison

probable de la sottise de Son Excellence a été que j'avais dit un mot à

l'éloge de son prédécesseur.

Aujourd'hui, nous entamons le paragraphe X du projet d'adresse,

c'est-à-dire la question d'Italie. Il me semble que les papistes et les

anti-italiens auront sinon l'avantage, du moins une minorité très

imposante. On vient, il y a un quart d'heure, de se compter. On avait

demandé le changement d'une phrase. Il y avait dans le projet: «Les

souvenirs amis de Solferino nous font espérer que l'Italie en tiendra

compte (des représentations de la France en faveur du pape).» Au lieu de

_nous font espérer_, on a demandé qu'on mît: _font un devoir à

l'Italie_, et, après une petite discussion, cette dernière rédaction a

été adoptée. Tous les papistes ont voté, et aussi il est vrai un certain

nombre de niais, mais il me semble que c'est un bien mauvais signe.

_Trois heures et demie._--Casabianca, secrétaire de la commission de

l'adresse, vient de parler pour repousser l'amendement. Il a dit que

nous continuerions à occuper Rome, mais Rome seulement. Il a ajouté que

l'amendement mettait le gouvernement de l'empereur en défiance et en

suspicion (Là-dessus, cris effroyables, longue interruption.), qu'il

gênait sa politique et l'embarrassait. La dernière partie du discours a

été pour faire une distinction entre Rome et sa banlieue, et _l'Ombrie_

et _les Marches_, où, suivant le rapporteur, il n'y a pas lieu

d'intervenir.

_Cinq heures et demie._--Barthe, autrefois carbonaro, a parlé et parle

en faveur du temporel. Il parle avec habileté et a des traits. Toujours

la même tactique, consistant à montrer la mauvaise foi du Piémont dans

ses relations avec les souverains d'Italie et la Fiance. Il a cité une

dépêche piémontaise à l'occasion d'un faux bruit d'une invasion des

États du Saint-Siège. Selon Barthe, ce serait de l'Angleterre que

viendrait l'idée de l'unité de l'Italie, et probablement c'est à

l'instigation de lord Palmerston que Dante aurait publié quelques

méchants vers dans ce sens, et Machiavel un chapitre du _Prince_. Le

Sénat me paraît approuver tout cela, qui dans la forme est bien dit.

Je ne pense pas qu'on vote aujourd'hui. Je ne vois pas bouger les

commissaires du gouvernement, qui devraient parler; car, hier, ils

annonçaient qu'ils repoussaient l'amendement. Il est impossible qu'ils

ne parlent pas.

Adieu, mon cher Panizzi; toutes les bêtises que nous ferons ne nuiront

qu'à nous. La grande question est de savoir ce que pense _notre ami de

Saint-Cloud_.

_P.-S._--On crie aux voix d'une manière horriblement ennuyeuse pour nous

gens du bureau. Baroche se lève et va parler. Je ferme ma lettre, car la

poste va partir.

Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I · 第 68 / 152 题