Paris, 8 mars 1861.
Mon cher Panizzi,
Vous avez parfaitement deviné le pourquoi du vote de Walewski. Il est
impossible d'être plus bête. On m'avait écouté avec assez de faveur,
bien que je ne fusse nullement préparé à parler; s'il n'avait rien dit,
probablement notre amendement aurait passé; mais il m'a ôté les voix de
vingt-cinq imbéciles qui n'osent pas aller contre l'opinion d'un
ministre. Quand il a eu fini, il y a eu un éclat de rire homérique, pour
se moquer de lui et de moi, sur qui tombait une tuile si inattendue.
J'ai dit au président, à côté de qui j'étais en ma qualité de
secrétaire, que je voyais bien qu'il était impossible de faire boire un
ministre qui n'avait pas soif.
Vous ne pouvez vous figurer la rage des catholiques. La société ici
n'est plus tenable. Hier, j'ai vu M. de Ségur d'Aguesseau, prêt à
escalader notre bureau et faisant mine de vouloir argumenter à coups de
poing avec le président. Savez-vous pourquoi M. Barthe, qui d'ordinaire
est assez lourd, a été meilleur que de coutume dans son discours en
faveur de l'amendement, c'est qu'il avait consulté une nymphe Égérie, et
cette nymphe n'est autre que notre ami Thiers. Ce soir, j'ai vu M.
Dumon, qui disait n'avoir jamais entendu d'argumentation plus serrée, de
discours plus éloquent que celui de M. Barthe.
Au fond, je cherche encore la démonstration de deux points; après quoi,
je voterai pour le pape à perpétuité: d'abord comment la possession
d'un temporel médiocre rend meilleur le spirituel du pape? puis comment
vingt mille Français assurent son indépendance?
Les Allemands, les Espagnols, les Italiens catholiques n'ont-ils pas le
droit de réclamer et de dire qu'il est notre prisonnier? Il est vrai
que, tout en étant gardé par nous, il trouve moyen de nous faire du mal;
cela prouve que nous ne sommes pas faits pour le métier de geôlier, et
que nous ferions bien de ne pas nous en mêler.
Adieu, mon cher Panizzi. Ce matin, nous avons porté à Sa Majesté notre
longue et filandreuse adresse. Elle n'a pas paru l'amuser grandement. Ce
qu'on dit des opinions papistes de l'impératrice est tout à fait faux.
Je le sais de bonne source.
_P.-S._ Avez-vous vu l'échange de menaces entre Fergola et Cialdini? Je
n'aime pas cela. Il ne faut pas publier ces aménités qui sentent le
moyen âge.