Paris, du palais du Luxembourg, 1er mars à cinq heures et demie, 1861.
Mon cher ami,
Le prince Napoléon a parlé aujourd'hui et parle encore sur l'adresse
avec beaucoup de verve, de véhémence et d'esprit. Il casse les vitres
parfois, mais répond victorieusement à toutes les platitudes des
papalins et des légitimistes. Il a un grand succès, malgré la défiance
qu'il inspire, malgré la peur du diable qui tient une grande partie de
mes collègues. Lisez son discours dans _le Moniteur_ de demain, il vous
fera grand plaisir. Voici sa thèse: alliance anglaise, principes de 89,
unité de l'Italie. Il a parlé de l'empereur avec respect et convenance,
même amitié; de Victor-Emmanuel, en gendre bien élevé et en ami de
l'Italie. Le mal, c'est qu'il a, selon son habitude de mettre les pieds
dans les plats, abominé les traités de 1815, et parlé de l'Autriche et
de la Russie avec des expressions qui peuvent lui rendre difficiles à
l'avenir ses rapports avec les diplomates.
En somme, il a été très éloquent, très vigoureux et très hardi. Si la
moitié de ce qu'il a dit est autorisée par l'empereur, nous allons
quitter Rome, et la papauté est en déroute.
Maintenant, quel sera le vote du Sénat? Si l'on votait à l'instant, je
crois que les papalins auraient le dessous; mais la discussion n'est pas
près de finir, et il y a ici de bien grands imbéciles.
Savez-vous, sur Gaëte, l'anecdote suivante? M. de Kleist, ministre de
Saxe, a eu tellement peur dans sa casemate, qu'il n'a pu y tenir. Il est
parvenu à gagner le patron d'une barque pour l'emporter, mais, depuis
son embarquement pendant le siège, personne n'en a plus eu de nouvelles.
On croit qu'il a été coulé par quelque bombe maladroite. Tenez pour
certain ce que je vous ai dit des trahisons de Gaëte. S'il y avait eu
dans la place un gouverneur vigoureux et d'honnêtes gens pour officiers,
même avec des soldats napolitains, le siège aurait duré six mois.
Adieu, mon cher Panizzi; vous ne me donnez pas des nouvelles de votre
rhumatisme.
_P.-S._ La conclusion du prince est de donner au pape le Vatican et le
quartier du Trastevere, avec l'avantage d'être à deux pas du tombeau de
saint Pierre, et de laisser à Victor-Emmanuel le reste de Rome. Le mal,
c'est que cela nous gênerait pour nos recherches dans les archives.