LXII

Paris, 28 février, 5 heures 1/2, 1861.

Mon cher ami,

Je vous écris du Sénat pendant la séance. Elle s'est ouverte par un

discours papiste de M. de la Rochejaquelein, très violent, très long,

passablement ennuyeux, injurieux pour le roi Victor-Emmanuel au point

que le président a été obligé de le tancer. Il m'a paru que tout le

monde était très fatigué, mais qu'en somme il y avait une sorte de

sympathie pour le pape et le roi de Naples.

Après M. de la Rochejaquelein est venu M. Heeckeren, celui qui a tué

Pouchkine. C'est un homme athlétique, avec l'accent germanique, l'air

bourru mais fin, bonhomme très rusé. Je ne sais s'il avait fait son

discours, mais il l'a merveilleusement dit et avec une violence contenue

qui a fait impression. Le sens de son discours, en ce qui regarde

l'Italie, est que la France et l'empereur ont été constamment dupés par

le Piémont. M. de Cavour, le roi Victor-Emmanuel et Garibaldi sont trois

têtes dans un bonnet. Il n'est pas même certain que Mazzini ne soit ou

n'ait été un agent de ce triumvirat, où chacun avait sa tâche et son

rôle. Garibaldi faisant les coups de tête, Victor-Emmanuel les acceptant

pour les Italiens, et M. de Cavour les désavouant vis-à-vis de l'Europe.

Toutes les expressions amères contre Cavour et Victor-Emmanuel ont été

assez bien reçues. Il a fait valoir les contradictions entre le langage

du cabinet de Turin après et avant l'expédition de Garibaldi; les

promesses faites et même écrites, et fort peu tenues. On a cité une

lettre du roi à Garibaldi, où il lui dit que, s'il ne lui a pas envoyé

des canons, c'est que lui Garibaldi les avait jugés inutiles. Heeckeren

a été encore plus fort au sujet de la conquête de Naples, où, dit-il,

les Piémontais ont mis plus souvent la main à la poche qu'à l'épée. Il a

été fort applaudi. Encore plus, lorsqu'il a fait l'éloge de François II,

qui, dit-il, élevé par un prince, mauvais père et mauvais roi, par une

mère méchante, entouré de conseillers perfides, de généraux lâches et

traîtres, avait trouvé en lui-même des inspirations nobles et

généreuses. Il a dit que François était sorti de Naples comme un enfant,

et de Gaëte devenu roi, homme et soldat.

Vous êtes d'une déplorable partialité, mon cher ami. Je suis pour

Victor-Emmanuel et contre les Bourbons; mais il ne faut pas dire que

François soit resté dans une casemate. Il a été au feu comme tout le

monde. Il n'y a pas là quelque chose de bien extraordinaire. Mais parce

que les légitimistes le représentent comme un Charles XII à Stralsund,

ce n'est pas une raison pour en faire un poltron.

Pietri parle en ce moment pour la politique de l'empereur en Italie,

mais on ne peut l'entendre. J'excite M. Dupin à parler, mais il dit

qu'il voudrait qu'on évacuât Rome, et qu'il ne parlera pas. En somme,

cela se présente mal. Je crains qu'on n'ajoute à l'adresse une phrase

papiste, et de la discussion il résultera certainement une grande

aigreur entre le Piémont et nous, entre l'Angleterre et nous; car c'est

le thème favori de tous les orateurs que Cavour ne fait rien que par le

conseil de l'Angleterre.

Adieu, mon cher Panizzi; je vous tiendrai au courant de nos affaires

sénatoriales.

Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I · 第 66 / 152 题