LXI

Paris, 27 février 1861.

Mon cher Panizzi,

Je suis à Paris depuis cinq jours, furieux d'être venu; car le monde m'y

paraît beaucoup plus bête que je ne l'avais laissé.

Vous me paraissez bien de votre pays avec les majorités que vous vous

promettez. Je crois qu'il y en aura encore une au Corps législatif, mais

au Sénat cela est fort douteux. Il paraît qu'il y a quarante-cinq

sénateurs qui ont signé un amendement tendant à ce que le gouvernement

s'engage à défendre à toujours le temporel du pape. Je ne regarde pas

comme absolument impossible que l'amendement soit adopté.

Le plus probable, c'est pourtant une rédaction énigmatique, ne disant ni

oui ni non, comme le projet d'adresse de notre président, si justement

nommé Troplong. Je n'ai jamais rien lu de si plat, de si insignifiant et

de plus mal écrit. Cela eût été bon tout au plus dans le beau temps du

régime constitutionnel, où tout se faisait par compromis et _mezzo

termine_. Comme il s'agissait d'avoir une majorité formée de fractions

de partis, on s'étudiait à ne rien dire, de peur de diminuer cette

majorité en heurtant une des fractions. Aujourd'hui, l'empereur nous dit

de lui parler franchement et de lui faire connaître l'opinion du pays.

Sur quoi, on s'applique à composer la tartine la plus incolore, la plus

vide de sens qu'on puisse fabriquer. Il me semble que le Sénat montre

son inutilité et sa nullité de la façon la plus claire.

Avez-vous lu la brochure de l'évêque d'Orléans? Elle est très violente

et très habile. Elle cherche à prouver, et n'y réussit pas trop mal, que

le Piémont n'a rien fait pour nous témoigner sa reconnaissance; que M.

de Cavour nous a joués par-dessous la jambe et qu'il n'a tenu jamais

compte de nos représentations. Tout cela est dit avec beaucoup de verve,

de méchanceté et de violence. Il passe en revue toutes les infractions

au droit des gens commises dans les Marches et dans le royaume de

Naples: les fusillades du général Pinelli, les proclamations de

Garibaldi, les bombes de Cialdini tirées pendant qu'on traitait de la

reddition de Gaëte, et surtout les martyrs catholiques de Castelfidardo.

Tout cela fera, je crois, beaucoup de mal. Les salons ont fait ici au

roi de Naples une réputation d'héroïsme, et on s'exposerait à passer

pour un grossier personnage si on se hasardait à dire qu'il n'a pas fait

grand'chose, et qu'il a commencé un peu tard. Les dames de la société

souscrivent pour offrir à la reine un bouclier d'argent.

Il paraît que ce malheureux roi a récolté ce que son respectable père

avait semé. Il n'avait voulu dans son armée que de la canaille, et il en

a porté la peine. L'amiral Lebarbier de Tinan racontait, l'autre jour,

que le roi avait réuni ses trois plus fidèles généraux et leur avait

fait part d'un projet de sortie pour le lendemain matin. Il fut convenu

qu'aucun ordre ne serait donné avant quatre heures du matin, afin

d'empêcher toute indiscrétion. Tout fut réglé entre quatre. Une heure

après, les Piémontais étaient instruits de tout et prenaient leurs

dispositions. Il paraît que ce sont les artilleurs napolitains eux-mêmes

qui ont mis le feu à leur poudrière, afin d'avoir plus tôt fini.

Ce que vous me dites de l'Orient ne me surprend guère. Je crois que la

jalousie contre nous est telle en Angleterre, qu'on en perd la raison.

Que peut faire la France en Orient? Croit-on qu'elle cherche à fonder un

établissement en Syrie, lorsqu'il lui en a tant coûté pour en avoir un

en Algérie. Je me rappelle que, lorsque je parlai des massacres de Damas

à lord Palmerston, il me dit que les chrétiens avaient commencé. Et ce

brave homme, chez qui nous avons dîné et qui est si dévot, a bien dit au

Parlement que les Druses étaient très disposés à devenir protestants, et

que les jésuites avaient excité les Maronites à les tourmenter. Tous

ceux qui connaissent l'Orient ne doutent pas que, d'ici à peu de temps,

il n'y ait en Asie un nouveau massacre dans de bien plus grandes

proportions.

Le défaut de ce pays-ci, c'est d'avoir des sentiments chevaleresques et

d'y céder par premier mouvement. Les massacres de Syrie ont causé tant

d'horreur, que le gouvernement a été obligé de céder devant le mouvement

de l'opinion publique et d'envoyer des troupes. Il se trouve maintenant

que les chrétiens de Syrie sont les plus lâches coquins du monde, qui se

sont laissé égorger par une poignée de bandits mal armés. Nous voilà

empêtrés à les protéger de la même manière que nous avons protégé le

pape.

Adieu, mon cher Panizzi. M. Ellice ne dînera pas parlementairement

demain, mais frugalement chez moi. Si vous étiez à Paris, nous boirions

quelque chose de soigné à cette occasion.

Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I · 第 65 / 152 题