Cannes, 13 février 1861.
Mon cher Panizzi,
Je quitte Cannes à la fin de la semaine. Mes ennemis m'ont joué le tour
de me nommer secrétaire du Sénat, bien que j'eusse écrit que j'étais
malade, ce qui n'était pas un trop gros mensonge. Il faut que je vienne
faire mon métier pour la discussion de l'adresse et mettre ma boule
noire pour notre saint-père le pape. On me dit qu'elle ne sera pas de
trop.
J'attends Ellice à dîner demain. Je lui ménage une surprise; c'est de le
faire dîner avec M. Bellenden-Ker, qui est aussi un de vos amis et un de
vos grands admirateurs. Il dit que vous avez fait l'_impossible_; c'est,
étant étranger, d'imposer votre volonté, _pour leur bien_, aux Anglais.
Donnons-nous tous rendez-vous ici l'année prochaine pour guérir nos
rhumatismes et manger des _trilli di scoglio_. Ils ne sont nulle part
aussi bons qu'à Cannes. J'ai un domestique qui a un peu étudié la
cuisine et qui sait la sauce qu'il faut à ces intéressants animaux.
Je suis en peine de ce qui va se passer pour la discussion de l'adresse.
Tous les jours, j'apprends des choses qui me renversent. Ce pays-ci a le
malheur d'être profondément religieux. Vous autres, qui avez le bonheur
de vivre près du vicaire de Jésus-Christ, vous savez ce que c'est. Nous
autres transalpins, nous nous le représentons comme Jésus-Christ
lui-même. Un tas d'imbéciles, dans notre Sénat, vont faire des phrases
en sa faveur; un tas d'autres imbéciles et cocus, vont voter pour lui à
l'instigation de leurs femmes. Quant à moi, qui ne suis point cocu, je
vais lui porter ma boule noire.
Je ne suis pas trop mécontent--je parle au point de vue français--des
documents remis aux Chambres sur les affaires étrangères. Je ne sais pas
si les Russes et les Allemands seront bien charmés d'être imprimés tout
vifs avec leur mauvais français.
Il me semble que, si les Piémontais ont le sens commun, ils mettront
leurs meilleures troupes et les plus sûres sur le Mincio et lieux
circonvoisins, pour empêcher les sottises de Garibaldi. Croyez que, si
l'on gagne un an, tout est sauvé. Dans un an, l'armée impériale, royale
et apostolique n'aura plus ni souliers ni culottes au derrière. Dans un
an, le gouvernement autrichien aura la guerre civile; dans un an, il
sera disposé à vendre la Vénétie à moitié prix.
Vous savez peut-être assez de géographie pour ne pas ignorer que Cannes
est dans l'arrondissement de Grasse. Il y a à Grasse un prêtre fort
zélé, nommé le révérend ***. Il y a trois ans, il persuada aux héritiers
d'un libraire de lui remettre les livrés de leur père, et brûla les
mauvais en cérémonie sur la place de l'église. J'eus le désagrément
d'être brûlé en compagnie de Thiers et de Mignet. Je trouvai l'invention
bonne, et j'aurais voulu que le père *** eût des imitateurs; car cela
aurait engagé mon éditeur à réimprimer pour alimenter le feu. Thiers
disait que c'était un mauvais commencement, et que, des livres aux
auteurs, il n'y avait pas grande distance. Ce digne père *** a des
ennuis en ce moment: il a été surpris en wagon dans les bras d'une
femme. La femme a prétendu, par pudeur, qu'on la violait; un gendarme
voltairien, qui était à la portière a reçu sa plainte, et le père ***
est honoré de la couronne du martyre. Priez pour lui!
Adieu, mon cher Panizzi. M. Ker me dit que M. Newton est nommé. Veuillez
le féliciter et en recevoir mes félicitations. Cela tient sans doute à
l'opinion que monseigneur de Canterbury a de ma piété.