XLIX

Paris, mercredi 31 octobre 1860.

Mon cher Panizzi,

Je reviens de chez M. Fould. Il était à la chasse. Je ne puis vous

donner d'explications au sujet de Gaëte, si tant est qu'il y en ait à

donner. Vous êtes un peu partial dans la question. Je ne dis pas que Sa

Majesté le roi ou l'ex-roi des Deux-Siciles ne soit pas un grand nigaud;

mais les formes employées à son égard passent un peu les bornes. La

saisie des rentes par Garibaldi est d'un exemple un peu trop dangereux.

Si l'on traitait avec lui comme avec une puissance régulière, il n'y

aurait plus de sécurité pour aucun État, et je trouve qu'en tenant en

échec, comme l'on fait ici, les Autrichiens, on va aussi loin que

possible.

Pour nous témoigner de la reconnaissance, les gens de Mazzini, à Naples,

discutent les moyens d'assassiner l'empereur. Un petit projet a été mis

en délibération, d'envoyer un homme déguisé en blessé d'Italie, avec

capote militaire et une béquille. La béquille aurait été un fusil. C'est

Vimercati, aide de camp du roi, qui a prévenu le ministre de l'intérieur

à Paris.

Je vous répète, sans pouvoir vous en donner l'assurance, que, dans mon

opinion, la non-reconnaissance du blocus de Gaëte a été convenue entre

les deux gouvernements de France et d'Angleterre, et, quant à la

présence de vaisseaux français devant Gaëte, c'est plutôt pour donner à

François II la tentation d'un asile que pour lui offrir un secours

efficace.

Si je suis bien informé, et vous savez quelle est ma source, M. de

Metternich donne ici les assurances les plus positives de

non-intervention, et il a mis une grande chaleur à faire démentir le

bruit de bourse d'un ultimatum adressé au Piémont. Il faut qu'on soit

bien bas en Allemagne.

Tenez pour certain ce que je vais vous dire de Varsovie. L'empereur

François-Joseph a abordé l'empereur Alexandre, avec cette phrase russe:

_Ya k'vam s' povinnoïou golovoïou_, c'est-à-dire _Ego ad te cum noxio

capite._ C'est la formule employée par un serf qui se présente devant

son maître et qui s'attend à un châtiment. Cette attitude a révolté tout

le monde et jusqu'à l'empereur Alexandre. Il n'y a eu, d'ailleurs,

aucune délibération politique, aucune résolution. Tout s'est passé en

politesses, très froides de la part d'Alexandre, et encore plus froides

de la part du Prussien. Gortchakof triomphe sur toute la ligne.

Je crois Henry Bulwer trop homme d'esprit pour dire le contraire de ce

que dit la Valette; mais il ne plaît pas à vos ministres de croire ce

qui ne leur convient pas. Le fond de la question, c'est que tout se

détraque. D'un côté, les Turcs conspirent contre le sultan, qu'ils

regardent comme une marionnette que les chrétiens font mouvoir; de

l'autre, les chrétiens prennent des airs insolents et excitent

l'indignation et le fanatisme des vieux musulmans. Aali pacha, dans sa

tournée, a été obligé d'emprunter plusieurs fois de l'argent, pour

continuer sa route. On doit à l'armée plus d'une année de solde, et, en

général, les soldats n'ont d'autres rations que celles qu'ils volent.

Voilà ce que disent tous les voyageurs qui reviennent de Constantinople

ou de la Roumélie. Dans l'Anatolie, vous savez ce qui se passe. Vous

avez lu la façon dont Fuad pacha a fait filer les Druses du Liban au

milieu des troupes turques chargées de les cerner. Il est vrai, comme

dit lord Shaftesbury, que les Druses sont tout disposés à se faire

protestants; mais le pire de tout, c'est qu'il n'y a plus un sou dans le

trésor ottoman et que le sultan et son harem ont mangé les revenus de

1861.

Le grand obstacle à une alliance efficace entre la France et

l'Angleterre, c'est la différence radicale qui existe dans la manière de

considérer les mêmes faits. Ainsi on prétend, de votre côté du détroit,

que la Turquie va bien. En 1858, on prétendait aussi que les affaires en

Italie n'avaient rien de pressant. Il est facile de comprendre que des

ministres dépendant d'une Chambre où ils n'ont qu'une majorité

incertaine, soient toujours pour le _statu quo_. Mais ce n'est pas ainsi

que se font les grandes affaires. Je crois que, si un traité d'alliance

avait lieu, il faudrait qu'il fût plutôt proposé par l'Angleterre que

par nous. C'est le seul moyen de réussir. Si les conditions plaisent à

l'empereur, il ne fera pas une objection, tandis que vos ministres en

feront cent, quand même ils seraient satisfaits.

Adieu, mon cher. Panizzi; mille amitiés et compliments.

L

Paris, 3 novembre 1860.

Mon cher Panizzi,

Je dîne ce soir avec M. Fould. Si j'apprends quelque chose, je vous

écrirai aussitôt. Je suis, en général, de votre avis sur ce qui se

passe, et, pour ma part, je trouve qu'en ménageant la chèvre et le chou,

on ne fait rien de bon; d'un autre côté, il faut tenir compte des

difficultés de toute espèce qui s'opposent à ce qu'on suive une autre

politique. Avec des gens un peu téméraires, il est dangereux de trop

s'engager, et, ici, les gens téméraires sont remorqués par des fous. M.

de Cavour est le téméraire, et Garibaldi le fou.

On dit, mais je ne garantis rien, au sujet de ce qui s'est passé devant

Gaëte, que ce n'est pas à la flotte piémontaise qu'on a intimé la

défense de canonner le camp de Gaëte, mais à une expédition mystérieuse

du général Turr, Hongrois, expédié je ne sais où, par Garibaldi, de sa

propre autorité et sans consulter Victor-Emmanuel.

Quant à la conduite de l'Espagne à Turin, nous n'y sommes pour rien.

Donner un conseil à un Espagnol, c'est l'exciter à faire le contraire.

Quoi de plus naturel que la reine, dévote et parente du roi de Naples,

ait désapprouvé l'invasion des États pontificaux et de Naples? Si vous

voyiez les lettres que m'écrivent mes amis _très libéraux_ de Madrid,

vous verriez que le sentiment national est très hostile aux Piémontais.

Ils s'emparent de ce que les Espagnols considèrent encore jusqu'à un

certain point comme des apanages espagnols. La France n'a donné aucun

conseil dans cette affaire.

Je regarde comme impossible une alliance entre la France et l'Angleterre

pour les affaires d'Italie. Ce ne serait ou qu'une lettre morte, ou bien

un engagement tellement grave, que ni l'une ni l'autre des deux

puissances ne pourrait prévoir jusqu'où elle serait entraînée. Il ne

faut pas se dissimuler qu'une alliance semblable amènerait immédiatement

une agression des Italiens contre la Vénétie, c'est-à-dire la guerre

contre l'Autriche et probablement contre l'Allemagne. La France et

l'Angleterre se poseraient en champions du principe des nationalités, et

ce serait mettre le feu à l'Europe. Il est vrai que l'Angleterre n'a pas

grand'chose à craindre. Son action consisterait à contenir par ses

vaisseaux les puissances continentales, c'est-à-dire qu'elle n'aurait à

peu près rien à faire, tandis que la France aurait une grande guerre sur

les bras.

Je pense que, avec la sécurité financière que donnerait une alliance que

je suppose sincère avec l'Angleterre, le succès ne serait pas douteux,

la Russie elle même se mêlât-elle de la lutte. Mais, une fois que nous

aurions culbuté les Autrichiens et les Prussiens, dépensé cinq cents

millions et versé le sang de cent mille hommes, serait-il possible de ne

pas chercher un dédommagement à tant de sacrifices? Vous verriez la

nation entière demander la rive gauche du Rhin, c'est-à-dire avoir

précisément les vues ambitieuses qu'on prête à l'empereur et qui

alarment tant l'Angleterre. Vous conviendrez qu'elle n'aurait pas obtenu

un bien grand résultat. Il me semble que la seule politique possible

aujourd'hui, c'est de temporiser, de tâcher de calmer les ardeurs de

l'Italie et de lui donner le temps de se consolider et de s'organiser.

A mon avis, Garibaldi a compromis gravement la cause italienne, d'abord

par une agression qu'il est impossible de défendre, à moins de démentir

tous les principes du droit de l'Europe; puis en montrant au monde le

fantôme de la Révolution. Si, après la conquête de la Sicile, il s'en

fût tenu là, il aurait peut-être compromis assez son gouvernement, mais

le mal ne serait pas aussi grand qu'il l'est aujourd'hui. Pour des gens

impartiaux, et surtout pour ceux qui ne connaissent pas parfaitement

l'Italie, ce qui se passe à Naples est le comble de l'abomination. On

prend les États d'un prince qui se défend et qui a encore une armée

fidèle, au nom de qui les paysans s'insurgent. On fait des élections à

la sincérité desquelles personne ne croit. Enfin, et c'est le pire de

tout, on voit le parti révolutionnaire dominer Cavour et

Victor-Emmanuel, et l'on craint, ou plutôt on ne doute pas, que, dans un

temps peu éloigné, il ne le pousse à des extravagances.

La situation de la France est très compliquée. Nous ne voulons pas qu'on

intervienne en Italie, mais nous ne pouvons admettre les principes posés

par Garibaldi. Nous ne voulons ni de la révolution ni des Autrichiens.

Que faire? S'allier avec le Piémont, c'est se mettre à la suite de la

révolution. Prétendre le dominer, c'est accepter le métier de gendarme

et se mettre à la suite de l'Autriche.

Adieu, mon cher Panizzi; mille amitiés.

Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I · 第 54 / 152 题