XLII

Paris, 6 octobre, 1860.

Mon cher Panizzi,

Aussitôt après votre départ, je suis allé en province mettre à fin une

aventure des plus chevaleresques et des plus originales, que je vous

conterai lorsque nous n'aurons rien de mieux à faire, en buvant le vin

de Bordeaux de M. Fould.

En attendant, vous saurez que je ne suis revenu de voyage que hier soir,

où j'ai trouvé votre lettre. Je l'ai portée ce matin chez Son

Excellence. Je vois que les dispositions de lord Palmerston sont telles

que je me les représentais, c'est-à-dire le contraire de bienveillantes;

mais je ne me doutais pas qu'il _dît_ la moitié des choses

extraordinaires qu'il vous a dites. Dans l'exposé de ses griefs, il y a

une bonne partie de faussetés complètes, auxquelles il n'y a qu'un

démenti formel à donner. Puis il y a des niaiseries que je ne me serais

jamais attendu à entendre dans la bouche d'un homme d'État ou soi-disant

tel.

Par exemple, cette bonne bêtise que la France médite une invasion en

Angleterre, parce que, dans des ports de mer, on exerce les soldats à

embarquer et débarquer promptement. Il me semble que, lorsque, dans

l'espace de deux ans, on a eu cent cinquante mille hommes à débarquer en

Italie, douze mille à débarquer en Chine, six mille à débarquer en

Syrie; lorsque, en outre, la plus importante de nos colonies, l'Algérie,

a une armée de cinquante mille hommes qui ne communique avec la France

que par mer, il me semble, dis-je, qu'il n'est pas inutile d'apprendre

aux soldats à entrer dans un vaisseau et à en sortir.

Quant aux armements, vous pouvez dire hardiment qu'il ne s'en fait

point. On donne des congés de semestre dans tous les régiments, et, à

mon avis, _on a tort_, attendu l'état des choses en Italie.

Les armements maritimes sont aussi faux que les préparatifs de l'armée

de terre. Si vous voulez lire la brochure que je vous ai portée, vous

verrez la vérité sur tout cela. Le pauvre Louis-Philippe avait laissé

dépérir la flotte. De plus, on est dans une époque de rénovation et il

est nécessaire de transformer les bâtiments à voiles. Je conçois que

l'Angleterre veuille avoir le monopole de la mer, et qu'elle y tienne;

mais elle l'aura toujours, attendu qu'elle dispose d'un bien plus grand

nombre de marins que toute autre puissance. Nous avons eu des escadres

d'élite qui, sous les ordres d'un chef excellent comme l'amiral Lalande,

auraient peut-être battu une escadre anglaise; mais si, en gagnant une

bataille, nous perdions mille matelots et les Anglais dix mille, nous ne

pourrions réparer notre perte, tandis qu'en un mois l'Angleterre

trouverait dix mille autres matelots aussi bons.

Il me paraît par trop bouffon de la part de lord Palmerston de dire que

l'Angleterre ne cherche pas et ne cherchera pas à former une coalition

contre la France, et d'ajouter aussitôt que les puissances inquiètes

_will probably come to some understanding_!

Une autre assertion non moins extravagante, c'est de nous accuser

d'avoir encouragé l'Espagne à faire la guerre au Maroc. J'étais en

Espagne au moment où cette guerre s'est faite, et, s'il y a à Madrid un

ministre anglais avec des yeux et des oreilles, il aurait pu dire que la

guerre a été faite par l'explosion du sentiment national, et que les

lettres de lord John Russell ont eu pour résultat d'exalter ce sentiment

et d'exciter à la haine contre l'Angleterre.

Il n'est pas moins étrange de prétendre que la France, qui a aidé

l'Angleterre à retarder la destruction de l'empire Ottoman, pousse

maintenant à sa ruine. Vos ministres sont comme les malades qui ne

veulent pas que leur médecin leur dise que leur état est grave.

Ressusciter ou même faire vivre longtemps la Turquie est impossible, et

il est insensé de se quereller sur les remèdes à lui donner, lorsqu'il

faudrait, au contraire, s'entendre sur la manière de l'enterrer.

Que la France ait de l'ambition, je ne le nie pas. C'est une idée ou

plutôt un préjugé national, qu'elle s'est amoindrie en perdant une

partie des conquêtes de la Révolution. Je crois que l'empereur ne

partage pas ce préjugé; mais, en tout cas, dans l'hypothèse qu'il

l'aurait, vous ne le supposez pas assez dépourvu de bon sens pour

risquer d'avoir toute l'Europe sur les bras, sur la chance d'ôter cent

cinquante mille âmes à la Bavière et autant à la Prusse? Ce que la

France gagnerait en étendue, elle le perdrait en homogénéité, et, tout

considéré, elle s'affaiblirait au lieu de prendre des forces.

Ce qui me frappe surtout dans la politique anglaise de notre temps,

c'est sa petitesse. Elle n'agit ni pour des idées grandes, ni même pour

des intérêts. Elle n'a que des jalousies et se borne à prendre le

contre-pied des puissances qui excitent ses sentiments de jalousie. Le

résultat est de diminuer son importance en Europe et de la réduire au

rôle de puissance de second ordre. En ménageant la chèvre et le chou

comme elle a fait, en observant la neutralité peu impartiale entre

l'Autriche et la France, elle n'a obtenu l'amitié ni de l'une ni de

l'autre. Y a-t-il quelque chose de plus misérable que sa politique à

Naples et en Vénétie? Comment M. de Rechberg peut-il avoir la moindre

confiance en des gens qui encouragent Garibaldi et Kossuth, et qui ne

veulent pas l'affranchissement de la Vénétie? Tout se fait en Angleterre

en vue de conserver des portefeuilles. On fait toutes les fautes

possibles pour conserver une trentaine de voix douteuses. On ne

s'inquiète que du présent et on ne songe pas à l'avenir. Il est certain

qu'il y a dans ce moment en Europe un malaise général qui amènera une

catastrophe et une grande modification de la carte. Des hommes vraiment

politiques, voyant le mal, chercheraient le remède. Vos ministres ne

pensent pas à la guérison du malade. Ils veulent conserver la maladie.

Cela est digne de vieillards qui n'ont que quelques années devant eux;

mais je doute que les grands ministres du commencement de ce siècle

eussent pensé et agi de la sorte.

Je viens d'un pays où l'on est très dévot et où la catastrophe de

Lamoricière a fait une grande sensation. J'ai vu des gens fort piteux et

fort découragés, mais nullement dangereux. Je vois que Garibaldi se

soumet et va reprendre sa charrue. Il fait bien. Son affaire est de se

battre, et il n'entend rien à organiser. Il paraît que le gâchis est

grand en Sicile et à Naples, et qu'il est parvenu à faire regretter le

gouvernement déchu.

Cependant il paraît que tous les gens sensés sont unanimes pour croire

que l'annexion est le seul moyen de rétablir un peu d'ordre pour le

moment. Je trouve qu'il y a de l'habileté dans les ménagements de M. de

Cavour pour Garibaldi; mais j'aurais voulu le voir un peu plus énergique

au sujet de Mazzini.

Je crains que les reproches de lord Palmerston, qui, entre nous, me

semblent dénoter peu de bonne foi, ne produisent pas un très bon effet

sur l'empereur. M. Fould, que je n'ai pas rencontré ce matin, en sera,

je pense, très irrité. Je lui ai laissé un mot en le priant de ne faire

aucun usage de cette lettre avant d'en avoir causé avec moi.

Vous pouvez, quand vous en trouverez l'occasion, assurer hautement que,

s'il y a eu en Irlande quelques menées contraires au gouvernement

anglais, elles sont l'oeuvre de nos catholiques, et que le gouvernement

de l'empereur n'y est pour rien absolument.

Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et ne m'oubliez pas auprès de

nos amis. J'espère aussi que le pape s'en ira un de ces jours.

Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I · 第 47 / 152 题