Paris, 6 octobre, 1860.
Mon cher Panizzi,
Aussitôt après votre départ, je suis allé en province mettre à fin une
aventure des plus chevaleresques et des plus originales, que je vous
conterai lorsque nous n'aurons rien de mieux à faire, en buvant le vin
de Bordeaux de M. Fould.
En attendant, vous saurez que je ne suis revenu de voyage que hier soir,
où j'ai trouvé votre lettre. Je l'ai portée ce matin chez Son
Excellence. Je vois que les dispositions de lord Palmerston sont telles
que je me les représentais, c'est-à-dire le contraire de bienveillantes;
mais je ne me doutais pas qu'il _dît_ la moitié des choses
extraordinaires qu'il vous a dites. Dans l'exposé de ses griefs, il y a
une bonne partie de faussetés complètes, auxquelles il n'y a qu'un
démenti formel à donner. Puis il y a des niaiseries que je ne me serais
jamais attendu à entendre dans la bouche d'un homme d'État ou soi-disant
tel.
Par exemple, cette bonne bêtise que la France médite une invasion en
Angleterre, parce que, dans des ports de mer, on exerce les soldats à
embarquer et débarquer promptement. Il me semble que, lorsque, dans
l'espace de deux ans, on a eu cent cinquante mille hommes à débarquer en
Italie, douze mille à débarquer en Chine, six mille à débarquer en
Syrie; lorsque, en outre, la plus importante de nos colonies, l'Algérie,
a une armée de cinquante mille hommes qui ne communique avec la France
que par mer, il me semble, dis-je, qu'il n'est pas inutile d'apprendre
aux soldats à entrer dans un vaisseau et à en sortir.
Quant aux armements, vous pouvez dire hardiment qu'il ne s'en fait
point. On donne des congés de semestre dans tous les régiments, et, à
mon avis, _on a tort_, attendu l'état des choses en Italie.
Les armements maritimes sont aussi faux que les préparatifs de l'armée
de terre. Si vous voulez lire la brochure que je vous ai portée, vous
verrez la vérité sur tout cela. Le pauvre Louis-Philippe avait laissé
dépérir la flotte. De plus, on est dans une époque de rénovation et il
est nécessaire de transformer les bâtiments à voiles. Je conçois que
l'Angleterre veuille avoir le monopole de la mer, et qu'elle y tienne;
mais elle l'aura toujours, attendu qu'elle dispose d'un bien plus grand
nombre de marins que toute autre puissance. Nous avons eu des escadres
d'élite qui, sous les ordres d'un chef excellent comme l'amiral Lalande,
auraient peut-être battu une escadre anglaise; mais si, en gagnant une
bataille, nous perdions mille matelots et les Anglais dix mille, nous ne
pourrions réparer notre perte, tandis qu'en un mois l'Angleterre
trouverait dix mille autres matelots aussi bons.
Il me paraît par trop bouffon de la part de lord Palmerston de dire que
l'Angleterre ne cherche pas et ne cherchera pas à former une coalition
contre la France, et d'ajouter aussitôt que les puissances inquiètes
_will probably come to some understanding_!
Une autre assertion non moins extravagante, c'est de nous accuser
d'avoir encouragé l'Espagne à faire la guerre au Maroc. J'étais en
Espagne au moment où cette guerre s'est faite, et, s'il y a à Madrid un
ministre anglais avec des yeux et des oreilles, il aurait pu dire que la
guerre a été faite par l'explosion du sentiment national, et que les
lettres de lord John Russell ont eu pour résultat d'exalter ce sentiment
et d'exciter à la haine contre l'Angleterre.
Il n'est pas moins étrange de prétendre que la France, qui a aidé
l'Angleterre à retarder la destruction de l'empire Ottoman, pousse
maintenant à sa ruine. Vos ministres sont comme les malades qui ne
veulent pas que leur médecin leur dise que leur état est grave.
Ressusciter ou même faire vivre longtemps la Turquie est impossible, et
il est insensé de se quereller sur les remèdes à lui donner, lorsqu'il
faudrait, au contraire, s'entendre sur la manière de l'enterrer.
Que la France ait de l'ambition, je ne le nie pas. C'est une idée ou
plutôt un préjugé national, qu'elle s'est amoindrie en perdant une
partie des conquêtes de la Révolution. Je crois que l'empereur ne
partage pas ce préjugé; mais, en tout cas, dans l'hypothèse qu'il
l'aurait, vous ne le supposez pas assez dépourvu de bon sens pour
risquer d'avoir toute l'Europe sur les bras, sur la chance d'ôter cent
cinquante mille âmes à la Bavière et autant à la Prusse? Ce que la
France gagnerait en étendue, elle le perdrait en homogénéité, et, tout
considéré, elle s'affaiblirait au lieu de prendre des forces.
Ce qui me frappe surtout dans la politique anglaise de notre temps,
c'est sa petitesse. Elle n'agit ni pour des idées grandes, ni même pour
des intérêts. Elle n'a que des jalousies et se borne à prendre le
contre-pied des puissances qui excitent ses sentiments de jalousie. Le
résultat est de diminuer son importance en Europe et de la réduire au
rôle de puissance de second ordre. En ménageant la chèvre et le chou
comme elle a fait, en observant la neutralité peu impartiale entre
l'Autriche et la France, elle n'a obtenu l'amitié ni de l'une ni de
l'autre. Y a-t-il quelque chose de plus misérable que sa politique à
Naples et en Vénétie? Comment M. de Rechberg peut-il avoir la moindre
confiance en des gens qui encouragent Garibaldi et Kossuth, et qui ne
veulent pas l'affranchissement de la Vénétie? Tout se fait en Angleterre
en vue de conserver des portefeuilles. On fait toutes les fautes
possibles pour conserver une trentaine de voix douteuses. On ne
s'inquiète que du présent et on ne songe pas à l'avenir. Il est certain
qu'il y a dans ce moment en Europe un malaise général qui amènera une
catastrophe et une grande modification de la carte. Des hommes vraiment
politiques, voyant le mal, chercheraient le remède. Vos ministres ne
pensent pas à la guérison du malade. Ils veulent conserver la maladie.
Cela est digne de vieillards qui n'ont que quelques années devant eux;
mais je doute que les grands ministres du commencement de ce siècle
eussent pensé et agi de la sorte.
Je viens d'un pays où l'on est très dévot et où la catastrophe de
Lamoricière a fait une grande sensation. J'ai vu des gens fort piteux et
fort découragés, mais nullement dangereux. Je vois que Garibaldi se
soumet et va reprendre sa charrue. Il fait bien. Son affaire est de se
battre, et il n'entend rien à organiser. Il paraît que le gâchis est
grand en Sicile et à Naples, et qu'il est parvenu à faire regretter le
gouvernement déchu.
Cependant il paraît que tous les gens sensés sont unanimes pour croire
que l'annexion est le seul moyen de rétablir un peu d'ordre pour le
moment. Je trouve qu'il y a de l'habileté dans les ménagements de M. de
Cavour pour Garibaldi; mais j'aurais voulu le voir un peu plus énergique
au sujet de Mazzini.
Je crains que les reproches de lord Palmerston, qui, entre nous, me
semblent dénoter peu de bonne foi, ne produisent pas un très bon effet
sur l'empereur. M. Fould, que je n'ai pas rencontré ce matin, en sera,
je pense, très irrité. Je lui ai laissé un mot en le priant de ne faire
aucun usage de cette lettre avant d'en avoir causé avec moi.
Vous pouvez, quand vous en trouverez l'occasion, assurer hautement que,
s'il y a eu en Irlande quelques menées contraires au gouvernement
anglais, elles sont l'oeuvre de nos catholiques, et que le gouvernement
de l'empereur n'y est pour rien absolument.
Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et ne m'oubliez pas auprès de
nos amis. J'espère aussi que le pape s'en ira un de ces jours.