Paris, 11 octobre 1860.
Mon cher Panizzi,
Le marquis Vimercati, aide de camp du roi de. Sardaigne, est allé à
Naples, comme vous savez, pour parler à Garibaldi. Il a trouvé les
mazziniens discutant des plans pour l'assassinat de l'empereur. Il a
écrit aussitôt à Paris. Connaissez-vous quelque chose de plus absurde et
de plus atroce que ce parti mazziniste?
Hier, la Bourse a fort baissé sur le bruit que les Autrichiens avaient
notifié l'intention d'intervenir en faveur du roi de Naples. Je ne crois
pas la chose vraie en ce moment. Leur détermination n'aura lieu qu'après
l'entrevue de Varsovie selon toute apparence. S'ils intervenaient en ce
moment, je crois qu'ils auraient toutes les chances de succès.
Ici, l'opinion est fort contraire à Victor-Emmanuel. D'une part,
l'orgueil national est froissé qu'un général piémontais ait battu un
Français; de l'autre, l'agression des Piémontais, et le manifeste de M.
de Cavour ont paru scandaleux. Le prétexte allégué par M. de Cavour est,
en effet, un peu misérable, lorsque l'on voit Garibaldi enrôler à Gênes
et ailleurs des volontaires anglais, hongrois et autres. Enfin les
rapports de Cialdini et de Persano ont souverainement déplu. On dit que
Lamoricière à envoyé un cartel à Cialdini. C'était la dernière bêtise
qu'il pût faire pour couronner son oeuvre.
Il paraît, d'après des rapports que j'ai lieu de croire exacts, que
Garibaldi aurait été battu complètement sans l'intervention de quelques
bataillons réguliers piémontais. Il a beaucoup de bravoure et d'audace,
mais nul talent comme général. Les Autrichiens n'en feraient qu'une
bouchée.
Le désordre est grand à Naples, plus grand encore en Sicile. On dit que,
sur cent personnes, il y en a quatre-vingt-dix-huit qui voudraient la
monarchie constitutionnelle avec Ferdinand II, mais que tout le monde
est convaincu qu'il n'y a d'ordre possible et de sécurité matérielle
qu'avec l'annexion.
Il y a une nouvelle grave aujourd'hui: des coups de fusil échangés entre
des patrouilles autrichiennes et piémontaises au bord du Mincio. Il ne
faut pas leur fournir de prétextes, et j'ai bien peur qu'on ne leur en
donne que trop.
J'ai vu, à la campagne où je suis allé, des mères et des tantes de
volontaires pontificaux qui se lamentaient. Il n'y avait pourtant pas de
quoi. Un jeune homme charmant et religieux avait été pris par les
Piémontais, et, chose inouïe à la guerre, cinq minutes après sa prise,
il n'avait plus sa montre, que sa tante lui avait donnée! J'ai consolé
ces infortunées, en leur disant que c'était l'habitude des soldats de
chercher à savoir l'heure qu'il est, et que, d'ailleurs, la victime en
irait d'autant plus droit en paradis, où les élus sont pourvus de
chronomètres de Bréguet. Comment se porte le vôtre?
M. Fould est parti précipitamment pour Tarbes le jour même où je lui
envoyais votre lettre. Madame Fould est fort malade, dangereusement, à
ce que je crains. Il revient cependant demain vendredi. Je le verrai et
je vous écrirai lundi au sujet de votre conversation avec lord
Palmerston et, s'il fait ce que je désire, il m'écrira une lettre
ostensible.
Je persévère à croire que lord Palmerston a trop d'esprit pour croire ce
qu'il vous a dit des préparatifs de guerre, etc. Il n'y a de pires
sourds que ceux qui ne veulent pas entendre. Vos ministres trouvent leur
avantage à exciter les vieilles haines nationales. Au fond, leur grand
grief est que l'empereur soulève de grosses questions auxquelles ils ne
sont pas préparés. Ils l'accusent de les inventer. Senior et d'autres
bonnes têtes me soutenaient sérieusement que l'empereur avait _inventé_
les affaires d'Italie. Vous savez que toujours les malades détestent les
médecins qui leur disent la vérité sur leur mal.
Adieu, mon cher Panizzi; mille amitiés et compliments.