XXVI

Cannes, 26 décembre 1859.

Mon cher Panizzi,

On épilogue beaucoup à Paris sur cette espèce de condamnation portée

contre les Romains, condamnés à perpétuité à être les domestiques du

pape.

_Primo_, je dirai qu'il arrive continuellement à la guerre qu'on

sacrifie un régiment pour gagner une bataille, sans qu'on en fasse un

crime au général.

_Secundo_, quand les États du saint-père ne s'étendront pas plus loin

que la banlieue, les Romains, s'il en est qui aient des aspirations

politiques, pourront se trouver dans un pays constitutionnel, en

prenant un corricolo. En un mot, ces lamentations qu'on fait à présent

sont semblables aux déclamations de ceux qui accusent la société, parce

qu'elle condamne certains bipèdes à être vidangeurs.

Le passage le plus sujet à contestation est celui où l'on établit que

vous et moi devons donner tant par an à notre saint-père le pape. A mon

avis, on devrait nous laisser aux impulsions de notre générosité

naturelle. Nous ne manquerions pas de proportionner nos largesses aux

avantages que nous retirons de l'Église catholique et romaine. Après

tout, je crois que j'avais bien jugé la figure du sphinx. Si les

puissances hérétiques ne se montrent pas plus zélées pour l'Église que

les catholiques, la question sera bientôt décidée.

Je suis venu ici pour chercher le beau temps; mais je ne sais où on peut

le trouver. Nous avons eu de la gelée pendant trois jours, chose

inconnue depuis vingt ans dans ce pays. Les orangers ont souffert. Nos

jasmins et nos géraniums, que nous cultivons ici dans de grands champs,

comme les navets en Angleterre, ont été fricassés. Tout cela ne nous a

pas empêchés de faire de grandes promenades avec un beau soleil,

quelquefois trop chaud, de deux heures à quatre. Miss Lagden dit qu'elle

voudrait beaucoup vous avoir ici pour vous faire grimper nos montagnes.

Elle se chargerait de vous rendre la taille que vous aviez à vingt ans,

après un mois d'entraînement. Si nous avions ici une cuisine digne de

vous, je vous engagerais sérieusement à suivre son conseil; mais,

excepté le mouton, qui est excellent, nous sommes dans le désert.

Notre petite colonie anglaise s'est enrichie, il y a peu de jours, du

marquis de Conyngham, et d'une fille à lui fort peu jolie, mais très

grande. Nous avons en revanche des Russes assez aimables. Quant aux

natifs, ils nous sont absolument inconnus. Notre vie se passe à courir

les montagnes. Je n'ai plus du tout de maux d'estomac, et plus je vais,

plus je suis persuadé que le soleil est un élément nécessaire à mon

existence.

Je ne sais rien de l'affaire Libri, que ce que vous savez déjà sans,

doute: que le garde des sceaux a chargé un magistrat d'étudier

l'affaire, et d'en faire un rapport d'après lequel on abandonnerait

l'accusation, le contumax se représentant. M. Libri consentait à cet

arrangement. Malheureusement, avant de quitter Paris, j'ai vu ce

magistrat, qui s'appelle Barbier. Il m'a paru le vrai portrait, pour la

lenteur, du barbier de Martial, qui travaillait avec tant de dextérité,

que la barbe avait le temps de pousser sur la joue qu'il venait de

raser, pendant qu'il rasait l'autre joue. Cependant cela ne peut durer

éternellement et son ministre a promis de lui enjoindre la diligence.

Adieu, mon cher Panizzi; je pense être à Paris au commencement de mars,

pour notre session.

Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I · 第 31 / 152 题