Cannes, 10 janvier 1860.
Mon cher Panizzi,
Je ne comprends pas grand'chose à la retraite, plus ou moins volontaire,
de Walewski. Elle ne m'a pas trop surpris cependant. Il y avait
longtemps qu'il cherchait à laisser son portefeuille, mais avec
l'intention de prendre celui de M. Fould, qui n'avait aucune envie de le
lâcher. Vous sentez bien qu'avec deux personnes à mains ouvertes telles
que l'empereur et l'impératrice, il faut un trésorier qui entende les
affaires, et, avec Walewski, l'empereur aurait été en banqueroute avant
peu.
Je suppose que Walewski, qui, n'est pas très fort, et qui a affaire à un
homme qui ne s'explique guère, a cru qu'il pouvait donner cours à ses
sentiments catholiques et légitimistes. Il a été longtemps en Toscane;
sa femme est de Florence, et il était personnellement attaché au
grand-duc. Très probablement, il aura promis plus qu'il ne pouvait
tenir, et aura fini par se compromettre. Voilà ma version, que je vous
donne pour ce qu'elle vaut. Au reste, il me semble que le sens politique
de la chose, si elle en a un, est plutôt favorable qu'autrement aux
Italiens. Thouvenel est un homme beaucoup plus libéral dans ses vues et
bien autrement énergique. D'ailleurs, vous savez, que _il tempo è
galant'uomo_. Attendre que le repentir vienne saisir les Romagnols et
les Toscans est une bonne chose, et j'aime mieux cela que de payer le
pape pour l'indemniser de la privation des saucissons de Bologne.
Lorsqu'il en viendra à demander ce qu'on lui a offert, on aura le droit
de lui répondre, comme dans l'épigramme que vous m'avez dite: _È-troppo
tardi_.
Les dévots en France se remuent de tête et de queue. C'est une rage et
un désespoir qui sont bien amusants. Leur illusion sur les véritables
idées du pays est ce qu'il y a de plus étrange et de plus ridicule. A
force de se démener, ils feront ouvrir les yeux aux aveugles, et il
suffira de souffler sur eux pour les faire disparaître. Avez-vous lu le
pamphlet de l'évêque d'Orléans qui veut rentrer dans les catacombes? Ce
qu'il y a de plus triste, c'est de voir que les orléanistes qui, pendant
dix-huit ans, ont prêché pour la liberté de conscience, font chorus
maintenant avec les sacristains de paroisse, disant que tout est perdu,
que l'Église est violentée, etc.
L'Académie française, poussée par le philosophe Cousin et quelques
autres bonnes têtes, va nommer l'abbé Lacordaire pour remplacer
Tocqueville. N'est-ce pas bien édifiant, et cela ne donne-t-il pas une
belle idée de leur logique et de leur bon sens!
Adieu, mon cher Panizzi; on me charge de mille compliments pour vous.