Cannes, 16 décembre 1859.
Mon cher Panizzi,
Il y a un siècle que je n'ai de vos nouvelles. Depuis que nous ne nous
sommes vus, j'ai fait beaucoup de chemin. Je suis allé d'abord à Madrid,
où il faisait un froid de chien. Puis, de là, en droite ligne à
Compiègne, où il faisait encore plus froid, mais où du moins on avait du
feu et des cheminées.
Le _maître de la maison_, qui en fait très bien les honneurs et avec qui
l'on cause _de rebus omnibus et quibusdam aliis_, n'est pas
malheureusement très facile à deviner. Je lui ai parlé de vous et du
désir que vous aviez de lui dire ce que vous aviez vu _des yeux de la
tête_, pour parler comme son oncle. Il a répondu qu'il aurait été charmé
de causer avec vous.
Il me serait impossible de vous citer un mot ou un fait qui prouve de sa
part une disposition pour ou contre la restauration des princes; mais
mon impression personnelle est qu'il s'en soucie très peu au fond; que
sa seule préoccupation est de conserver l'équilibre entre deux
réputations auxquelles il prétend également: celle d'observateur des
anciens traités, et celle de protecteur du libre arbitre des peuples en
matière de gouvernement. Je suppose donc qu'il y aura dans le congrès
une grande conformité de vues, entre la France et l'Angleterre.
Lord Brougham, qui est ici, et qui, par parenthèse, me paraît bien
vieilli, me dit que la nomination de lord Woodhouse comme second
plénipotentiaire est excellente pour l'Italie. Le comte Walewski sera
l'un des nôtres. Je ne sais qui sera le second. Walewski est fort porté
vers le grand-duc de Toscane; mais, bien, entendu, il ne fera et ne dira
que ce que le maître voudra.
J'ai laissé l'Espagne dans un paroxysme de fureur contre l'Angleterre et
contre ses ministres, qui venaient de faire les plus grandes platitudes
en réponse aux impertinences de lord John Russell O'Donnell, pour
singer l'empereur Napoléon III, voulait à toute force avoir une guerre.
Dès que les Anglais ont parlé, il s'est imaginé qu'ils pourraient et
oseraient l'empêcher de passer le détroit, et il s'est empressé de faire
toutes les concessions qu'on lui demandait, même celles qu'on ne lui
demandait pas. Tout le monde s'en est indigné, et je crois qu'il aura
bien de la peine à conserver son portefeuille, à moins que la guerre ne
tourne si bien, qu'à son retour d'Afrique, il n'ait plus comme Scipion
qu'à monter au Capitole pour rendre grâces aux dieux.
Vous aurez appris la mort de ce pauvre Charles. Lenormant. Il était allé
en Grèce avec son fils. Peu de jours avant de quitter Athènes pour
revenir en France, le roi Othon a mis à sa disposition un petit cutter
dont il a voulu profiter pour faire une excursion dans le Péloponèse
avant le départ du bateau à vapeur. A Épidaure, ils ont été pris par le
mauvais temps et mouillés jusqu'aux os. Lenormant a traversé un marais
ayant de l'eau jusqu'aux genoux et sans moyens de se sécher ni de
changer. La fièvre la pris et le mauvais temps continuant, il a fallu
essayer de gagner Athènes par terre. Dans ce trajet, sans médecin, sans
lit, sans couverture, il a épuisé le peu de forces qui lui restaient et
il est mort deux jours après être arrivé. Probablement que, avec un peu
plus de précautions et un manteau de caoutchouc, il serait encore de ce
monde.
Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et pensez quelquefois à moi.