XXIV

Paris, 12 août 1859.

Mon cher ami,

Vous me paraissez amusant avec vos Autrichiens habillés en Modenais.

Sachez que la chose ne se fait pas si facilement: c'est l'habit qui fait

le moine, et les soldats de tous les pays du monde n'aiment pas à

changer de costume, sachant bien qu'en se travestissant, ils perdent

cent pour cent de leur mérite. Puis la réunion d'un corps de troupes

modenaises, ou soi-disant telles, amènerait des notes diplomatiques;

puis rien n'empêcherait qu'on n'habillât des zouaves en gardes

nationaux; puis, enfin, jamais cela ne s'est fait. Les Autrichiens sont

convaincus, et, il faut bien le dire, on craint beaucoup ici que les

duchés et les légations, abandonnés à eux-mêmes, ne fassent des sottises

et que la réaction ne soit la conséquence forcée de l'anarchie. Je suis

bien convaincu que, si les populations sont sages et que les Chambres ne

fassent pas trop de bruit, personne ne se mêlera de vos affaires. Cela

n'empêche pas sans doute d'acheter des fusils et d'apprendre l'exercice.

Faites comme disait Cromwell: _Trust in God and keep your powder dry._

Il me semble que ne pas se mêler des arrangements est, de la part de

l'Angleterre, une grande bêtise. Que risque-t-elle en s'en mêlant? De

s'attirer la mauvaise humeur de l'Autriche. Mais elle jouit déjà de

toute sa haine! Il ne paraîtrait que le resserrement des noeuds de

l'alliance anglo-française soit la grande préoccupation du moment, et,

d'ailleurs, supposé que la France vît avec peine l'Angleterre se mêler

de la question italienne, elle n'aurait pas le mot à dire, puisque

l'Angleterre viendrait ostensiblement la seconder. Il est vrai que le

résultat serait que nous autres Français, nous aurions tiré les marrons

du feu, et que, si le nord de l'Italie était annexé au Piémont et qu'il

devînt une puissance importante, au lieu d'un allié, nous aurions

bientôt un rival.

Je joue les cartes de l'Angleterre en ce moment: si elle s'abstient,

elle se donne aux yeux de l'Europe les airs d'une puissance de second

ordre et perd toute influence en Italie. Comme je suis persuadé que lord

Palmerston a trop d'esprit pour se résigner à un rôle de spectateur, je

ne doute pas qu'il n'y ait un congrès, et que ce congrès ne tourne, quoi

qu'il arrive, au profit de l'Italie. Si vous pouviez envoyer le choléra

au pape, vous nous tireriez une grosse épine du pied. Vous ne sauriez

croire les criailleries des dévots, trop puissants malheureusement en ce

pays.

Que faut-il penser de ce qui se passe dans l'Inde? Il me semble qu'il y

a beaucoup de gâchis et qu'on y fait d'assez mauvaise besogne. Si

l'ordre ne se rétablit pas vite, l'incendie pourrait bien se rallumer.

Avez-vous des nouvelles de Salvagnoli? On me dit qu'il est ministre, des

cultes. Je fais le projet de lui écrire depuis huit jours pour lui

demander un évêché ou tout au moins un bon canonicat à Florence. Le

Ricasoli, qui est président du conseil, est-il celui qui nous

accompagnait dans nos courses nocturnes le long de l'Arno?

Adieu, mon cher. Panizzi; faites moi part de vos projets; quant à moi,

je n'en ai presque plus: car on me dit que probablement madame de

Montijo viendra ici, ce qui renverserait mon voyage en Espagne.

Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I · 第 29 / 152 题