Paris, 15 juillet 1859.
Mon cher Panizzi,
Tout est encore obscur dans cette grande affaire et le demeurera quelque
temps encore, selon toute apparence. Il y a bien des choses fâcheuses
dans ce qu'on sait du traité; mais ce n'est pas une raison pour jeter le
manche après la cognée et ne pas chercher à tirer parti de ce qu'il y a
de bon.
Il est très difficile de concevoir quels ont été les motifs de
l'empereur pour terminer si vite et de cette façon. Voici ce que j'ai
appris, mais ce ne sont que des conjectures.
En premier lieu, la vue des champs de bataille, et surtout celui de
Solferino, lui a laissé une impression si pénible, que l'idée de
prolonger la guerre lui est apparue comme une espèce de crime. Ceux qui
ont vu l'empereur de près, croient que cette considération n'est pas la
moins puissante. Puis l'attitude de l'Allemagne. La proclamation de
l'empereur à l'armée semble indiquer qu'il regardait la prolongation de
la lutte en Italie comme devant amener la guerre sur le Rhin. La Russie
nous aurait-elle aidés? Cela, est fort douteux. On ne peut même savoir
si elle est en état de le faire, et, à ne considérer la question qu'au
point de vue de ses avantages matériels, il faut avouer qu'elle n'aurait
pas eu un gain proportionné à sa mise au jeu.
Quant à l'enthousiasme des Italiens, voici des faits: il a fallu des
efforts surnaturels pour mettre en mouvement le corps toscan. A Milan;
depuis la bataille de Magenta, il n'y a eu que, deux cents engagements.
Le soir de la bataille de Solferino, il y a eu une panique causée par
une centaine de cavaliers autrichiens séparés de leur gros, et qui sont
tombés, par hasard, au milieu d'une colonne de blessés et de bagages.
Cela n'a duré qu'un quart d'heure; mais déjà les villages sur nos
derrières étaient pavoisés de drapeaux autrichiens. Tout cela a
mécontenté l'empereur, ainsi que l'armée, et lui a ôté l'espoir d'un
concours énergique, comme celui des Espagnols en 1809.
Le grand mouvement des dévots ici, et surtout dans l'ouest, a donné de
véritables inquiétudes, ainsi que la prépotence de M. de Cavour, qui se
montrait trop disposé à tout avaler.
Je ne crois pas un mot de l'alliance des trois empereurs, encore moins
des intentions de l'empereur Napoléon, contre l'Angleterre. La seule
chose qui me paraît probable, c'est que, si la question d'Orient se
précipite d'ici à quelques mois, la France ne donnera son concours qu'à
bon escient, et probablement à des conditions avantageuses pour elle.
Tenez pour certain qu'on ne fera rien contre la Prusse, et qu'on ne lui
fera même pas l'honneur de lui demander pourquoi elle a convoqué la
landwehr. On attend ici l'empereur, lundi ou mardi, et on est inquiet
de le savoir parmi des gens fort peu contents.
Je vais vous dire mes projets. Je resterai à Paris ou aux environs
jusqu'au commencement de septembre, puis j'irai en Espagne. Vous devriez
venir avec moi. Nous commencerions par visiter Bordeaux et par y goûter
le vin du cru. Vous y feriez votre provision. Puis nous irions ensemble
à Madrid. Vous verriez les bibliothèques. Nous irions à Tolède, où il y
a aussi de belles choses, et je vous reconduirais jusqu'au delà des
Pyrénées, en octobre.
Adieu, mon cher Panizzi. Jusqu'à preuve du contraire, je ne crois ni à
la guerre contre vous, ni à la domination du pape, qui, par parenthèse,
ne veut pas de la présidence.