Paris, 12 juillet 1859.
Mon cher Panizzi,
Comprenez-vous quelque chose à ce qui se passe? Ici, le peuple n'a pas
trop bien accueilli la paix. Il aime la guerre, il voulait achever
l'ennemi. Le bourgeois, au contraire, est dans le ravissement. Il est
certain que personne ne sait ce que veulent dire les bases du traité. Si
la Vénétie reste avec le gouvernement autrichien _actuel_, la guerre n'a
pas produit un grand résultat, puisque, l'Autriche étant admise dans la
confédération italienne, on lui donne le droit de s'ingérer dans les
affaires de la Péninsule, c'est-à-dire qu'on lui reconnaît ses
prétentions d'avant la guerre. Un homme très avant dans la confiance du
prince Jérôme m'assure que la Vénétie aura un gouvernement _séparé_ et
une constitution approchant de celle du Piémont.
Autre énigme: Qu'est-ce qu'un président honoraire? Ordinairement une
vieille bête qui n'est propre à rien et à qui on donne un hochet. Cela
veut-il dire que le pape sera rogné dans son temporel? J'ai par devers
moi des motifs de le croire. Puis que fera-t-on de tous ces princes mis
à la porte par leurs sujets, ou fuyant leurs sujets? Il est évident que
nous ne les remettrons pas en possession, ni que _nous_ ne laisserons
pas l'Autriche les ramener. Alors que deviendra votre légitime souverain
et celui de Salvagnoli[6]? Mon homme me dit que c'est l'affaire du
congrès: que les deux empereurs n'ont pas voulu s'occuper d'une affaire
qui ne les concerne pas personnellement.
[Note 6: Le duc de Modène.]
Expliquez-moi encore l'article du _Times_ de lundi. Comme je ne crois
pas a la double vue, je suppose qu'il y a eu une communication de M. de
Persigny à lord John, et de lord John au _Times_. _Quid dicis?_ Voici,
en deux mots, le résumé des lettres que j'ai vues après Solferino.
Grande ardeur chez nous; grand découragement parmi les Autrichiens. Très
peu d'enthousiasme parmi les Lombards, encore moins dans les duchés.
Les Piémontais assez mal vus à Milan; les Français mécontents de la
tiédeur des Italiens, et encore plus de payer tout au poids de l'or. Les
officiers d'artillerie répondaient de prendre Peschiera en huit jours et
Mantoue en quinze avec leurs canons rayés.
L'empereur d'Autriche a dit à Fleury qu'ils avaient perdu quarante mille
hommes à Solferino. A Vienne, le mécontentement est si grand, que
l'empereur, parti pour s'y rendre, a dû rebrousser chemin. On dit que la
vue du champ de bataille de Solferino a beaucoup frappé l'empereur (le
nôtre), et qu'il a laissé voir qu'il ne voulait plus de la guerre. Un
autre motif qui a pu le déterminer, c'est la probabilité d'une
révolution en Autriche, révolution rouge, hongroise, bohême, croate.
Nos dévots sont montés sur leurs ergots et commencent à donner de
l'inquiétude. Ils se démènent comme des diables dans des bénitiers et
disent aux paysans qu'on fait la guerre à l'Église. J'ai toujours dit
qu'il fallait envoyer à Rome un ambassadeur corse qui dît à Antonelli,
avec l'éloquence particulière à ces insulaires, qu'il ait à choisir
entre trois _S_. Savez-vous ce que cela veut dire à Sartène? _Stiletto,
schioppetto, strada._
Adieu, mon cher Panizzi. Je n'ai eu aucun ami tué; mais un pauvre diable
de domestique, que la conscription m'avait enlevé, a reçu à Solferino
une balle dans la jambe. Contez-moi ce qu'on dit en Angleterre et ce que
vous voulez faire cet été pendant vos vacances.