Paris, 20 juillet 1859.
Mon cher Panizzi,
Je reviens de Saint-Cloud. Nous avons été reçus en corps, c'est-à-dire
sénateurs, députés et conseillers d'état, cent cinquante à peu près.
Trente-cinq degrés au-dessus de zéro, qui bientôt se sont doublés je
crois par les bougies.
Vous verrez les discours dans le _Moniteur_. Celui de l'empereur, dit
avec un ton de grande franchise, a fait bon effet. Les raisons
stratégiques ne peuvent être comprises que par de grands capitaines tels
que Thiers ou Cousin. Les raisons politiques sont contestables, mais
fort graves cependant. Je ne crois pas les Prussiens capables de passer
le Rhin et de venir goûter de la mauvaise humeur de deux cent mille
hommes et faire l'étrenne de quatre cents canons rayés qui les
attendaient.
La révolution me touche beaucoup plus. La Hongrie et la Bohême ne
tenaient plus qu'à un fil, et les Polonais, qui sont en possession de
gâter tout, pour se venger de l'indifférence de l'Europe, avaient pris
une attitude qui devait nous priver de tout appui du côté de la Russie,
et peut-être même l'obliger à se déclarer contre nous.
Je crois, tout considéré, que l'entreprise était au-dessus de nos
forces. Il aurait fallu la faire avec le concours de l'Angleterre, comme
l'expédition de Crimée. Peut-être la chose était-elle possible avec les
_whigs_; elle était impossible avec les _tories_, et difficile de toute
façon avec un prince allemand, et un pays où l'on a peu de sympathie
pour les étrangers et où le patriotisme est un peu beaucoup égoïste.
Nos gens reviennent furieux contre les Italiens. Ils disent que le
peuple est tout à fait _autrichien_. Le fait est que nous avions toutes
les peines du monde à être renseignés sur les mouvements de l'ennemi,
tandis qu'il était très bien servi par les paysans. Il est très vrai que
l'aristocratie a montré du dévouement et du patriotisme; mais c'est un
infiniment petit. J'ai une théorie: c'est que, pour qu'un peuple
s'insurge, il faut qu'il n'ait pas l'habitude de coucher dans un lit.
Voyez les Espagnols. Si la guerre se fût faite en Espagne, nous aurions
eu en un mois cinq cent mille recrues. Les Lombards sont trop civilisés,
et, de plus, tant d'années de paix les ont rendus apathiques.
Un grand malheur a été d'avoir à Rome un niais. Il fallait un Corse ne
croyant pas à Dieu, qui effrayât Antonelli, qui embobelinât le pape et
qui, _per fas et nefas_, l'obligeât à se prononcer. Le second malheur a
été de donner le commandement de la flotte à un homme prudent, excellent
officier, qui n'a été prêt à attaquer Venise que lorsqu'il n'était plus
temps. Si l'on avait mis là l'amiral Penaud ou quelque autre casse-cou,
il aurait rasé les forts du Lido et de Malamocco; et je ne doute pas
que, même sans troupes de débarquement, il n'eût pris Venise, ce qui
aurait bien changé les choses.
Maintenant il est évident que Mazzini a beau jeu. Toutes les boutiques
de libraires à Milan exposent le portrait d'Orsini; on en fait de même à
Turin. Je trouve cela bête et dangereux.
De l'ordre, au nom de Dieu, de l'ordre, ou tout est perdu!
Adieu, mon cher Panizzi; mille amitiés et compliments.