Berne, 7 juillet 1853.
Mon cher Panizzi,
Nous nous verrons sans doute, et nous remangerons ensemble du macaroni à
Recoaro, si cette partie du monde est aussi près de Venise que vous le
dites, d'accord avec les géographes. Je pense être à Venise dans les
premiers jours d'août, selon la recommandation de lady Holland, dont je
me méfie un peu. Je me demande ce que doivent sentir les lagunes à cette
époque, et combien de cousins doivent les habiter. Les cousins ne m'ont
pas épargné, même en ce pays de froidures. Ni la neige ni les montagnes
ne les arrêtent. J'ai les mains plus épaisses que des épaules de mouton,
par suite de leurs piqûres. Que sera-ce lorsque le soleil d'Italie leur
prêtera une activité nouvelle!
Selon l'usage des Parisiens, je suis sans la moindre lettre et par
conséquent sans nouvelles. Je suis sûr que M. Rouland n'a pas encore
publié notre rapport. Notre travail aura eu ce résultat admirable
d'achever la désorganisation, déjà si avancée, de la Bibliothèque.
Adieu, mon cher Panizzi; mille et mille amitiés bien vraies.
X
Venise, 11 août 1858.
Mon cher Panizzi,
Je suis ici depuis quelques jours, assez bien installé, ayant vue sur le
Grand Canal; nourriture satisfaisante et bon appartement. Je vous donne
ces détails parce que M. Brown dit que vous allez arriver ici, avec
votre amie, qui ne jure que par l'_immacolata_. Je suis ici avec deux
dames anglaises[2] (d'un âge respectable), anciennes amies de ma mère et
de moi, faisant très bon ménage.
[Note 2: Miss Lagden et mistress Ewers, par qui Mérimée
a été, jusqu'à son dernier jour, entouré d'attentions
délicates et de soins dévoués.]
De toute façon, je vois que nous avons fait ce qu'on appelle de la
bouillie pour les chats: Le ministre s'est moqué de nous. On ne m'y
rattrappera plus. Je crois que Taschereau sera le directeur; mais il ne
faut répondre de rien avec des gens qui tournent à tout vent. Une seule
bonne chose sera faite, c'est qu'on ne poussera pas plus loin la facétie
du catalogue imprimé, et que les employés de la Bibliothèque ont une
augmentation de traitement. Ils ne me mangeront pas à mon retour.
Hier, nous avons eu une sérénade très belle. Nous avons badaudé et passé
sous le Rialto au milieu de la bagarre. On devient aussi bête que les
natifs à ces _fonctions_, et j'aurais préféré voir ma gondole en pièces
plutôt que de reculer d'un pied.
Il me semble que le discours de l'empereur est très bon. J'espère qu'il
sera bien pris en Angleterre. Ici, il fait bon effet auprès des
autorités, qui ont un peu peur de Sa Majesté.
Adieu, mon cher Panizzi; à bientôt! M. Brown a été on ne peut plus
aimable pour moi. C'est un Vénitien complet.