Paris, 7 juin 1853.
Mon cher Panizzi,
Les oreilles ont dû vous corner, ces jours passés. Sa Majesté la reine
des Pays-Bas et votre serviteur ont passé, à dire du mal de vous, tout
le temps d'une chasse au cerf, dans la forêt de Fontainebleau. C'est une
étrange femme, qui sait tout, qui parle bien de tout et qui serait la
perfection, si elle ne voulait pas paraître Française, ayant eu le
malheur de naître en Wurtemberg. Elle se fait vive à la manière des
Allemands, qui se jettent par la fenêtre pour avoir l'air dégagé.
La reine est du moins très aimable. Nous avons sué sang et eau pour
amuser Sa Majesté: bals, fêtes champêtres, charades, etc. Si vous ne me
trahissez pas, je vous avouerai que ma courtisannerie est allée jusqu'à
lui faire de petits vers en manière de compliment, et que cependant, par
respect pour la vérité, je me suis borné à la comparer à Vénus,
Minerve, etc. Comme les princes sont toujours ingrats, je n'y ai pas
même gagné une bouteille de curaçao ou un fromage de Hollande. Rien
qu'un rhume effroyable pour avoir eu l'insigne honneur d'être trempé de
pluie à côté de Sa Majesté.
L'autre jour, il y a eu à Fontainebleau une foire où l'impératrice est
allée acheter du pain d'épice. Le prince de Nassau, qui l'accompagnait,
a acheté une blouse et une casquette sans qu'elle s'en aperçût et, dans
ce nouveau costume, il est venu lui parler. Elle ne l'a pas reconnu et a
poussé un grand cri; les gens de la suite sont accourus, et le quiproquo
a été traduit à Paris en une tentative d'assassinat. Tenez ma version
pour exacte.
Vous trouverez dans _le Constitutionnel_ d'aujourd'hui, 7 juin, un
article assez curieux sur les échanges de livres faits par la
bibliothèque d'Augsbourg, d'où résulte qu'ils vendent les bons et
gardent les mauvais. Cela s'appelle se défaire des doubles.
Adieu, mon cher ami; je pense aller faire un tour en Suisse. On ne vit
pas ici: il y a 33 degrés Réaumur. Si je revenais par Venise, je vous
demanderais un mot pour quelque bon chrétien de ce pays que vous
connaissez sûrement.