d'un homme célèbre: «Lorsqu'un maniaque a causé quelque grand malheur,
il est à craindre sans doute; il faut le surveiller, le garrotter,
l'enfermer peut-être. Mais il ne faut pas l'envoyer à l'échafaud: ce
serait cruauté.»
A l'égard de Jeanne Desroches, il ne semblait pas y avoir de milieu
entre l'acquittement et l'échafaud. Le jury montra, par sa décision,
qu'il était d'une opinion contraire. La réponse fut affirmative
sur toutes les questions d'homicide volontaire, même sur celle de
préméditation; seulement il déclara, à la majorité de plus de sept
voix, qu'il y avait des circonstances atténuantes.
En conséquence, Jeanne Desroches fut condamné à dix ans de travaux
forcés, sans exposition, et aux frais de la procédure.
LES INFORTUNES
DE LESURQUE ET DE SA FAMILLE.
Déjà près de quarante années se sont écoulées depuis l'exécution de
Joseph Lesurque, condamné, par une erreur bien déplorable, comme
complice de lâches assassins. Suivant l'ordre chronologique que nous
avons adopté, plus d'un lecteur aura cherché sans doute dans nos
volumes précédens la fatale catastrophe de l'infortuné Lesurque, et
nous aura peut-être reproché, avec quelque apparence de fondement,
d'avoir omis dans nos fastes une affaire si éminemment intéressante,
une infortune dont la célébrité est toute européenne, et dont l'amer
souvenir se réveille, à chacune de nos sessions législatives, comme
pour faire le procès à la barbarie de nos codes, et réclamer une
justice qui n'a encore été que fort incomplètement obtenue. Nous
devons à cet égard une courte explication.
Si nous avons différé jusqu'à présent la publication de cet article,
c'est que nous avions l'espérance de pouvoir annoncer, au moyen
d'un retard de quelques mois, la réhabilitation de la mémoire de
Lesurque. Les chambres, le gouvernement, la famille royale, avaient
accueilli avec tant de bonté les justes réclamations de la veuve et
des enfans de cet infortuné, qu'il y avait tout lieu de croire que ce
bienveillant intérêt serait bientôt suivi des plus heureux résultats.
Cette espérance n'est pas encore pleinement réalisée; les difficultés
juridiques que l'on oppose depuis tant d'années aux larmes du malheur,
aux cris de l'opinion publique, ne sont pas encore aplanies. Seulement
on a restitué à la famille Lesurque une partie des biens qu'elle
possédait à la mort de son chef; on veut lui tenir compte des intérêts
qui lui sont dus depuis le moment de la séquestration; indemnité bien
modique, bien insuffisante sans doute, quand on songe aux longues
années que cette malheureuse famille a traînées dans la misère et
le dénuement; enfin on est entré dans une voie de réparation et de
justice. Ce progrès est d'un favorable augure, et il est permis de
croire que le moment n'est pas éloigné où les héritiers de Lesurque
verront enfin réhabiliter son nom, aux applaudissemens unanimes des
gens de bien.
Il est vraiment inconcevable que, dans un siècle qui se vante à tout
propos d'être le siècle des lumières et des perfectionnemens, une
veuve et des orphelins aient vainement réclamé la réhabilitation
d'une innocence reconnue par la justice elle-même; tandis que, sous
nos anciennes cours parlementaires, on peut citer une foule de
réhabilitations proclamées solennellement: celles de Calas et de
Cahusac à Toulouse, celle de Montbailly à Saint-Omer, celle de Fourré
à Rouen, celles de Langlade et de Lebrun à Paris. Nous n'avons pas
mission pour approfondir cette question grave; mais, nous en tenant
aux faits, nous sommes obligés de reconnaître, que sur ce point-là du
moins, notre marche n'a pas toujours été réellement progressive.
Passons maintenant au récit des événemens qu'une fatalité persévérante
sembla se plaire à lier les uns aux autres pour accabler de tout leur
poids une famille qui, par sa position et par ses qualités sociales,
réunissait toutes les chances d'un heureux avenir.
Le 28 avril 1796 (9 floréal an IV), on apprit à Melun que le courrier
de la malle de Lyon avait été assassiné la veille sur la grande route,
ainsi que le postillon qui conduisait sa voiture. Cette nouvelle se
répandit dans Paris le même jour, et y jeta la consternation. La police
se mit aussitôt à la recherche des auteurs de ce crime. Le juge de
paix de la commune voisine du lieu où avait été commis l'assassinat,
se transporta sur la scène du meurtre, pour y dresser procès-verbal
des faits et des circonstances. On y trouva les cadavres du courrier
et du postillon. Le premier avait le cou coupé et le corps percé de
trois coups de poignard. Le postillon, qui paraissait s'être défendu
avec beaucoup de courage, avait une main abattue, le crâne fendu d'un
coup de sabre, le corps également percé de trois coups mortels; sur ce
champ de carnage étaient une houppelande grise, bordée d'une lisière
bleu foncé, un sabre cassé et son fourreau. La lame de ce sabre était
ensanglantée, et, par un hasard en quelque sorte dérisoire, portait
pour devise d'un côté: _L'honneur me conduit_; de l'autre, _Pour le
soutien de ma patrie_. Plus loin, on vit un second sabre, une gaîne
de couteau, un éperon argenté à chaînons, la note des effets remis au
courrier; les bottes fortes du postillon furent trouvées à quelque
distance sur le pont de Pouilly. La malle avait été pillée.
Les gendarmes, requis à l'instant par les autorités locales,
parcoururent tous les lieux voisins pour recueillir des renseignemens.
Ils apprirent bientôt, que, la veille, on avait vu sur la route quatre
hommes à cheval, qui paraissaient plutôt se promener que voyager. Ils
avaient dîné à Montgeron, chez la dame Évrard, aubergiste; ils avaient
pris le café et joué au billard chez la dame Châtelain, limonadière.
Ils s'étaient ensuite arrêtés à Lieursaint chez le sieur Champeaux,
cabaretier, s'y étaient rafraîchis, et étaient repartis peu après. L'un
d'eux était revenu sur ses pas chercher son sabre qu'il avait laissé à
l'écurie.
Le jour du départ du courrier, un individu, muni d'un passeport sous
le nom de Laborde, avait retenu sa place dans la malle et était parti
avec le courrier. Il n'avait aucun paquet. On avait remarqué qu'il
était vêtu d'une houppelande bordée de peluche de laine noire.
A une heure du matin, dans la nuit du 27 au 28 avril, un officier de
garde à Villeneuve-Saint-Georges, et la sentinelle, avaient vu passer
cinq hommes à cheval, suivant la route de Paris. On remarqua que l'un
de ces cinq cavaliers, avait eu beaucoup de peine à faire passer
son cheval à la poste de Villeneuve-Saint-Georges où il s'arrêtait
obstinément.
La police n'était pas moins active à Paris. Elle apprit que l'on avait
trouvé sur la place Royale, près des boulevards, un cheval abandonné.
On en conclut qu'au moins un des assassins était rentré dans Paris.
On poussa les recherches avec plus de zèle, et l'on parvint bientôt à
savoir que les cinq meurtriers étaient revenus à Paris, entre quatre et
cinq heures du matin, par la barrière de Rambouillet; qu'un homme avait
ramené un peu plus tard, quatre chevaux chez le sieur Muiron, rue des
Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois, et qu'il était revenu les reprendre
avec un de ses camarades, à sept heures environ. On apprit que cet
homme se nommait Courriol, qu'il ne portait habituellement que le nom
d'Étienne. On parvint encore à savoir qu'il avait logé avant l'époque
de l'assassinat, rue du Petit-Reposoir; qu'il n'avait point couché le
27 avril dans son domicile; qu'il était ensuite déménagé et était allé
loger, avec Madeleine Bréban, sa maîtresse, rue de la Bûcherie, n° 27,
chez un sieur Richard; qu'ils étaient demeurés tous deux dans cette
maison jusqu'au 6 mai, et que, parvenus à se procurer un passe-port
pour Troyes, ils étaient partis le lendemain pour cette ville; que le
sieur Richard, sa femme et un autre individu, nommé Bruer, les avaient
accompagnés jusqu'à Bondi; que la voiture de poste dans laquelle ils
voyageaient, leur avait été fournie par un sieur Bernard, juif, homme
d'une réputation équivoque; qu'ils s'étaient ensuite détournés de
la route de Troyes pour se rendre à Château-Thierry, chez le sieur
Golier, employé aux transports militaires. Un agent de police se rendit
aussitôt à Château-Thierry, et fit arrêter Étienne Courriol et sa
femme. Courriol était nanti, tant en espèces d'or et d'argent, qu'en
assignats, mandats, rescriptions, bijoux d'or et d'argent, etc., d'une
somme formant le cinquième à peu près des objets volés au courrier de
Lyon. Ainsi tout annonçait que la justice venait de mettre la main sur
l'un des assassins. Il s'agissait de découvrir les autres. On arrêta
le sieur Golier, et une autre personne qui s'était trouvée chez lui à
Château-Thierry. C'était le sieur Guesno, qui était aussi employé aux
transports militaires à Douai.
On ramena à Paris Courriol et sa femme, Guesno et Golier; mais ces deux
derniers ne furent pas mis en état d'arrestation. On fit perquisition
chez Richard; on mit les scellés sur ses papiers et sur ceux de Guesno.
Le magistrat chargé de l'instruction de cette affaire à Paris, était M.
Daubanton, juge de paix de la section du Pont-Neuf, homme d'une justice
aussi active que sévère. Ayant interrogé les prévenus, il n'eut pas
de peine à se convaincre de l'innocence de Golier et de Guesno, les
renvoya l'un et l'autre, et permit au dernier de revenir prendre ses
papiers qu'on avait compris sous le même scellé que ceux de Richard. Le
sieur Guesno s'empressa de se rendre au bureau central de la police,
au jour indiqué? Il était plein de cette douce sécurité qui ne peut
procéder que d'une conscience sans remords!
Il rencontra en chemin un de ses amis, nommé Lesurque. La fatale
étoile de ce dernier voulut que Guesno l'invitât à l'accompagner. Ils
entrèrent l'un et l'autre dans les bureaux de la police.
Ici commence pour Lesurque une série de malheurs inexplicables. M.
Daubanton avait, ce jour-là, appelé devant lui une partie des témoins
de Lieursaint et de Montgeron. Tous ces témoins étaient réunis dans
l'antichambre de son cabinet. Les sieurs Guesno et Lesurque y entrent;
ils attendent quelque temps avant de pouvoir pénétrer jusqu'au juge
de paix. Deux femmes de Montgeron, assises l'une près de l'autre, les
regardent avec attention et imaginent qu'ils sont tous les deux du
nombre des assassins que la justice poursuit. Bientôt elles croient
les reconnaître; elles se communiquent leurs idées, se fortifient
dans ces premières impressions, et demandent à parler au juge de
paix. Ces deux femmes se nommaient Santon et Grosse-Tête. L'une était
servante chez l'aubergiste de Montgeron; l'autre servante chez la
limonadière. M. Daubanton les fait introduire dans son cabinet: elles
lui font part de leur prétendue découverte. Il y oppose tout ce que
la raison peut suggérer en pareil cas à un homme de bon sens. Ces
femmes persistent. M. Daubanton, pour n'avoir rien à se reprocher, fait
entrer les sieurs Guesno et Lesurque, et recommande aux deux témoins
de les bien examiner, en leur faisant observer qu'une méprise de leur
part pourrait conduire deux innocens à la mort. Les deux servantes
continuent d'assurer qu'elles les reconnaissent très-bien; qu'ils
étaient du nombre de ceux qu'elles ont vus à Montgeron. L'étonnement
de M. Daubanton redouble: il craint de manquer à la prudence; il avait
entre les mains les signalemens qu'on lui avait envoyés de Melun. Il
les consulte: deux se trouvent parfaitement applicables aux sieurs
Guesno et Lesurque; la taille, l'âge, la couleur des cheveux, les
traits du visage, tout s'y trouve conforme. Le magistrat adresse au
sieur Lesurque plusieurs questions; il lui demande sa carte de sûreté;
Lesurque n'a que celle d'un de ses parens qui porte le même nom que
lui. On le requiert d'exhiber ses papiers; on y trouve une carte de
sûreté en blanc. Alors les présomptions les plus fortes s'élèvent
contre lui. Il est arrêté. Son nom et celui du sieur Guesno vont se
trouver accolés à ceux de Courriol, de Richard et des autres prévenus.
Dès ce moment, tout prend pour Lesurque, dans cette affaire, une
couleur sinistre.
Et cependant quel était cet homme que l'on allait charger de
l'accusation d'un crime horrible, qui allait être désigné comme le
complice d'assassins de grand chemin, et, comme tel, encourir une
condamnation capitale? Nous allons l'apprendre à nos lecteurs.
Joseph Lesurque avait reçu le jour à Douai, en 1763, de parens
recommandables par leur probité. Les premières années de son
adolescence s'étaient écoulées dans la carrière militaire. Il servit
honorablement dans le régiment d'Auvergne, y obtint le grade de
sergent, et quitta le service en 1789. C'était une époque où des
routes nouvelles et de nouvelles espérances s'offraient à une jeunesse
impatiente et ambitieuse. Toutes les anciennes administrations ayant
été renversées par un système nouveau de gouvernement, le jeune
Lesurque fut admis, comme chef, dans les bureaux de l'administration
du district de Douai, sa ville natale. Il se conduisit dans cet emploi
de manière à mériter les suffrages de tous ceux qui le connaissaient,
et ne cessa de jouir de la réputation d'homme de bien. Ayant épousé
une demoiselle d'une bonne famille, ce mariage accrut son aisance,
et, au moyen d'heureuses spéculations, il se vit, au bout de quelques
années, possesseur d'une fortune de dix mille livres de rente, revenu
considérable dans une ville de province.
Lesurque, devenu père de famille, conçut à l'âge de trente-trois ans,
le projet de quitter Douai et de venir s'établir à Paris, pour y suivre
lui-même l'éducation de ses enfans. Il en avait trois: deux filles
et un garçon. Il arriva à Paris en 1795, et logea d'abord chez un de
ses parens qui portait le même nom que lui. Il y recevait plusieurs
artistes, notamment MM. Hilaire Ledru et Bodard, tous deux peintres.
Comme il aimait les arts du dessin, il était tout naturel qu'il se plût
dans la société de ceux qui les cultivaient. Il passait habituellement
ses matinées chez le sieur Legrand, bijoutier au Palais-Royal, où il
se trouvait fréquemment avec le sieur Aldenof, autre bijoutier, d'une
probité reconnue. Enfin la vie de Lesurque était celle d'un excellent
père de famille; son existence était partagée entre sa femme et ses
enfans, d'une part, l'amitié et les arts, de l'autre; et tous les
jours, il était rentré à dix heures du soir. Après quelques mois de
séjour chez son cousin, il choisit un appartement vaste et commode dans
la rue Montmartre, chez M. Maumet, notaire, et se livra au plaisir d'en
diriger lui-même les décors et embellissemens. Lesurque se promettait
d'y couler des jours heureux: il n'y coucha que deux fois!
On sait que les personnes qui viennent de la province à Paris, se
trouvant d'abord comme isolées dans cette immense cité, n'ont, dans
les premiers momens, d'autres liaisons que celles qu'elles forment
avec les gens de leur pays. Lesurque connaissait le sieur Guesno qui
tenait une maison de roulage à Douai, et à qui même il avait prêté une
somme de 2,000 francs. Guesno vint le voir à Paris, et lui restituer la
somme qu'il en avait reçue; il l'invita en outre à venir déjeuner chez
lui. Guesno logeait chez Richard dont il a été question plus haut,
lequel était aussi natif de Douai. Ce Richard était d'une vie dissipée
et d'une conduite peu régulière, circonstance qu'ignorait entièrement
Guesno, tout entier occupé de ses affaires. Lesurque n'avait aucune
liaison avec Richard, qu'il connaissait peu. La destinée de Lesurque
voulut que le déjeuner, donné par Guesno chez Richard, eût lieu quatre
jours après l'assassinat du courrier de Lyon, et que Courriol, celui
des assassins dont nous avons déjà parlé, s'y trouvât avec Madeleine
Bréban, qui passait pour sa femme. Cette circonstance fortuitement
malheureuse, dès qu'elle fut connue, devint bien funeste à Lesurque.
Maintenant, revenons à la déclaration des deux servantes qui
prétendaient reconnaître dans Guesno et Lesurque deux des assassins du
courrier de Lyon. Dans une semblable conjoncture, la justice devait
se montrer ombrageuse et défiante: M. Daubanton commença à concevoir
quelques soupçons.
Lesurque et Guesno furent mis en jugement avec Courriol, Bernard
qui avait fourni des chevaux aux assassins, Richard, chez qui on
avait déposé une partie des effets volés, et le sieur Bruer, qu'un
aubergiste de Lieursaint prétendait avoir reconnu, et qui fut bientôt
déclaré innocent.
L'instruction se poursuivit avec toute l'ardeur qui devait animer les
magistrats, dans un temps où les routes étaient infestées de brigands,
où les courriers étaient fréquemment arrêtés et les deniers de l'État
enlevés à main armée.
Dès que la nouvelle de l'arrestation de Lesurque fut répandue, la
consternation de ses amis et le désespoir de sa famille furent au
comble. Le malheureux prévenu reçut de toutes parts les marques du plus
vif intérêt. Tous ceux qui connaissaient Lesurque étaient convaincus
de son innocence. En effet, la moindre réflexion suffisait pour faire
concevoir qu'un homme qui avait 10,000 francs de revenu, qui, jusqu'à
ce jour, avait joui de la réputation la plus honorable, qui venait
s'établir à Paris avec sa femme et ses enfans, qui avait loué un
appartement de 1,500 francs chez un des notaires les plus connus de
Paris, qui avait pris plaisir à décorer cette nouvelle habitation,
n'avait pu quitter son pays pour venir assassiner le courrier de
Lyon sur la route de Melun. La somme volée au courrier était de
14,000 francs en numéraire, et de 7 millions en assignats, qui, en
1796, pouvaient représenter 5 à 6,000 francs. Le nombre des coupables
signalés à la justice était de six, y compris celui qui avait fourni
des chevaux; c'était donc pour se procurer environ 3,000 francs qu'on
supposait qu'un homme, honnête et riche, s'était subitement transformé
en voleur et assassin de grande route.
Dans une circonstance aussi délicate, il eût fallu, pour le triomphe
de l'innocence faussement accusée, que la justice procédât avec une
extrême circonspection, avec une sage lenteur. Tout le contraire
arriva. Appelées aux débats, les deux femmes qui prétendaient
avoir reconnu Guesno et Lesurque s'obstinèrent dans leur première
déclaration. Guesno en détruisit tout l'effet, pour ce qui le
concernait, en prouvant jusqu'à l'évidence son _alibi_. De quel poids
devenait alors le témoignage de ces deux femmes? Il était évident, par
cette première preuve de méprise, qu'elles n'étaient point infaillibles
dans leurs attestations.
Courriol, interrogé, ne put rendre un compte satisfaisant de sa
conduite et des sommes que l'on avait trouvées chez lui. Mais
Madeleine Bréban, sa concubine, dévoila tout ce qu'elle savait: elle
parla d'un voyage que Courriol avait fait à l'époque de l'assassinat;
elle signala leur déménagement subit, lors de son retour, et enfin leur
départ pour Troyes. Elle crut reconnaître le sabre trouvé sur le lieu
du crime pour être celui de Courriol. Elle ajouta qu'elle avait vu
plusieurs fois chez ce dernier, les nommés Bruer et Richard, qu'elle
n'y avait vu Guesno que par occasion, et jamais Lesurque.
Richard déposa qu'il connaissait fort peu le sieur Lesurque. Bernard et
Bruer déclarèrent qu'ils ne le connaissaient pas du tout.
Le nommé Bruer, aussi heureux que Guesno, prouva, avec la même
évidence, qu'il n'avait eu, ni pu avoir la moindre part au crime dont
on poursuivait la vengeance. Lesurque se croyait aussi sûr qu'eux
de démontrer son innocence; ce qui serait probablement arrivé si la
procédure eût été continuée par M. Daubanton. Mais il semblait écrit
dans le livre des destins que la tête de Lesurque était vouée à
l'échafaud.
Le 22 mai, la procédure de M. Daubanton fut cassée pour cause
d'incompétence, et les prévenus se virent renvoyer devant le tribunal
criminel de Melun.
Devant ce nouveau tribunal, la procédure prit une tournure plus
désastreuse. De funestes préventions furent accueillies légèrement;
on crut que tous les prévenus indistinctement étaient coupables, et
l'on parut chercher tous les moyens de se fortifier dans cet injuste
préjugé et de le faire prévaloir. L'acte d'accusation fut dressé sous
l'influence de cette fatale préoccupation.
Les débats s'ouvrirent le 2 août. Lesurque s'y présenta avec ce calme
que donne une conscience sans reproche. Il montra une contenance ferme
et assurée, où perçait, par intervalles, l'indignation qu'il éprouvait
de se voir confondu avec d'exécrables brigands. A la première nouvelle
de son malheur, tout ce qu'il avait d'amis, tant à Douai qu'à Paris,
s'étaient réunis spontanément pour venir attester sa probité.
Le premier témoin à décharge, qui se présenta, fut le sieur Legrand;
c'était l'ami chez lequel Lesurque se rendait le plus souvent.
Legrand était de Douai; il tenait au Palais-Royal un riche magasin
d'orfévrerie et de bijouterie; sa réputation était sans tache. Le 8
floréal an IV (27 avril 1796), il avait reçu chez lui Lesurque; ils
avaient passé ensemble une partie de la matinée. Legrand rattachait à
ce souvenir celui d'une fourniture de boucles d'oreilles que lui avait
faite le même jour le sieur Aldenof, bijoutier-fabricant, auquel il
avait vendu, de son côté, une de ces cuillers d'argent qu'on appelle
poches. Plein de l'idée d'avoir inscrit cette affaire sur son livre,
il invoque cette circonstance devant le tribunal. O surprise! ô
consternation! la date invoquée est surchargée! on reconnaît que d'un
9 on a fait un 8, et la surcharge est si grossière qu'elle frappe tous
les yeux.
Dès ce moment, les débats ne présentent plus qu'un aspect sinistre. Le
témoin Legrand est presque soupçonné d'avoir voulu tromper la justice;
les autres témoins qui étaient venus pour déposer dans le même sens
sont à peine écoutés; la sentence de condamnation n'est plus douteuse.
Le président du tribunal semble s'efforcer d'infirmer, par tous les
moyens possibles, les dépositions favorables à l'accusé. Déjà cette
tendance malheureuse s'était manifestée lors de l'interrogatoire.
Le président ayant interrogé Lesurque sur l'état de ses revenus, et
celui-ci ayant répondu qu'ils pouvaient s'élever à douze ou quinze
mille francs: «Qu'est-ce que cela? répondit le président: sans doute
vous voulez parler d'assignats?—Non, reprit l'accusé; mon revenu est
en fermages et en argent.» Alors le président se tournant vers les
jurés, dit: «On voudrait faire croire que les crimes n'appartiennent
qu'aux pauvres; mais si les petits crimes appartiennent aux pauvres,
les grands crimes appartiennent aux riches.» Doctrine monstrueuse,
effrayante, subversive; doctrine qui semble être un écho de ces dogmes
sanglans que prêchait, trois années auparavant, l'énergumène Marat!
«J'ai assisté aux débats, écrivait le rédacteur du _Messager du Soir_,
et j'avoue que, loin d'avoir été convaincu par l'assurance des témoins
qui déclaraient reconnaître Lesurque pour être le même qu'ils avaient
aperçu une seule fois, il y avait trois mois, j'ai vu avec peine que le
citoyen G..... qui se laisse quelquefois entraîner par la haine qu'il
a si justement vouée aux vrais coupables, cherchait, par un plaidoyer
contradictoire, à détruire l'effet qu'aurait pu produire sur les jurés
la déclaration de quelques ouvriers, qui affirmaient avoir vu, le jour
même de l'assassinat, Lesurque chez lui.»
Sur les déclarations du jury, Guesno et Bruer furent acquittés;
Richard fut condamné à vingt-quatre années de fers, comme convaincu
d'avoir reçu gratuitement des effets qu'il savait provenir d'un crime;
Courriol, Lesurque et Bernard entendirent prononcer contre eux un arrêt
de mort.
Lesurque ne put se défendre d'un mouvement d'effroi, de douleur et de
surprise, en entendant cette foudroyante sentence. Une pâleur mortelle
se répandit sur son visage. Mais bientôt, recueillant ses forces, et
élevant la voix, il dit: «Sans doute le crime, dont on m'accuse, est
horrible et mérite la mort; mais s'il est affreux d'assassiner sur une
grande route, il ne l'est pas moins d'abuser de la loi pour frapper un
innocent. Un moment viendra, où mon innocence sera reconnue, et c'est
alors que mon sang rejaillira sur la tête des jurés qui m'ont trop
légèrement condamné, et du juge qui les a influencés.»