L'avocat avait résumé toute sa plaidoirie par ces paroles remarquables

d'un homme célèbre: «Lorsqu'un maniaque a causé quelque grand malheur,

il est à craindre sans doute; il faut le surveiller, le garrotter,

l'enfermer peut-être. Mais il ne faut pas l'envoyer à l'échafaud: ce

serait cruauté.»

A l'égard de Jeanne Desroches, il ne semblait pas y avoir de milieu

entre l'acquittement et l'échafaud. Le jury montra, par sa décision,

qu'il était d'une opinion contraire. La réponse fut affirmative

sur toutes les questions d'homicide volontaire, même sur celle de

préméditation; seulement il déclara, à la majorité de plus de sept

voix, qu'il y avait des circonstances atténuantes.

En conséquence, Jeanne Desroches fut condamné à dix ans de travaux

forcés, sans exposition, et aux frais de la procédure.

LES INFORTUNES

DE LESURQUE ET DE SA FAMILLE.

Déjà près de quarante années se sont écoulées depuis l'exécution de

Joseph Lesurque, condamné, par une erreur bien déplorable, comme

complice de lâches assassins. Suivant l'ordre chronologique que nous

avons adopté, plus d'un lecteur aura cherché sans doute dans nos

volumes précédens la fatale catastrophe de l'infortuné Lesurque, et

nous aura peut-être reproché, avec quelque apparence de fondement,

d'avoir omis dans nos fastes une affaire si éminemment intéressante,

une infortune dont la célébrité est toute européenne, et dont l'amer

souvenir se réveille, à chacune de nos sessions législatives, comme

pour faire le procès à la barbarie de nos codes, et réclamer une

justice qui n'a encore été que fort incomplètement obtenue. Nous

devons à cet égard une courte explication.

Si nous avons différé jusqu'à présent la publication de cet article,

c'est que nous avions l'espérance de pouvoir annoncer, au moyen

d'un retard de quelques mois, la réhabilitation de la mémoire de

Lesurque. Les chambres, le gouvernement, la famille royale, avaient

accueilli avec tant de bonté les justes réclamations de la veuve et

des enfans de cet infortuné, qu'il y avait tout lieu de croire que ce

bienveillant intérêt serait bientôt suivi des plus heureux résultats.

Cette espérance n'est pas encore pleinement réalisée; les difficultés

juridiques que l'on oppose depuis tant d'années aux larmes du malheur,

aux cris de l'opinion publique, ne sont pas encore aplanies. Seulement

on a restitué à la famille Lesurque une partie des biens qu'elle

possédait à la mort de son chef; on veut lui tenir compte des intérêts

qui lui sont dus depuis le moment de la séquestration; indemnité bien

modique, bien insuffisante sans doute, quand on songe aux longues

années que cette malheureuse famille a traînées dans la misère et

le dénuement; enfin on est entré dans une voie de réparation et de

justice. Ce progrès est d'un favorable augure, et il est permis de

croire que le moment n'est pas éloigné où les héritiers de Lesurque

verront enfin réhabiliter son nom, aux applaudissemens unanimes des

gens de bien.

Il est vraiment inconcevable que, dans un siècle qui se vante à tout

propos d'être le siècle des lumières et des perfectionnemens, une

veuve et des orphelins aient vainement réclamé la réhabilitation

d'une innocence reconnue par la justice elle-même; tandis que, sous

nos anciennes cours parlementaires, on peut citer une foule de

réhabilitations proclamées solennellement: celles de Calas et de

Cahusac à Toulouse, celle de Montbailly à Saint-Omer, celle de Fourré

à Rouen, celles de Langlade et de Lebrun à Paris. Nous n'avons pas

mission pour approfondir cette question grave; mais, nous en tenant

aux faits, nous sommes obligés de reconnaître, que sur ce point-là du

moins, notre marche n'a pas toujours été réellement progressive.

Passons maintenant au récit des événemens qu'une fatalité persévérante

sembla se plaire à lier les uns aux autres pour accabler de tout leur

poids une famille qui, par sa position et par ses qualités sociales,

réunissait toutes les chances d'un heureux avenir.

Le 28 avril 1796 (9 floréal an IV), on apprit à Melun que le courrier

de la malle de Lyon avait été assassiné la veille sur la grande route,

ainsi que le postillon qui conduisait sa voiture. Cette nouvelle se

répandit dans Paris le même jour, et y jeta la consternation. La police

se mit aussitôt à la recherche des auteurs de ce crime. Le juge de

paix de la commune voisine du lieu où avait été commis l'assassinat,

se transporta sur la scène du meurtre, pour y dresser procès-verbal

des faits et des circonstances. On y trouva les cadavres du courrier

et du postillon. Le premier avait le cou coupé et le corps percé de

trois coups de poignard. Le postillon, qui paraissait s'être défendu

avec beaucoup de courage, avait une main abattue, le crâne fendu d'un

coup de sabre, le corps également percé de trois coups mortels; sur ce

champ de carnage étaient une houppelande grise, bordée d'une lisière

bleu foncé, un sabre cassé et son fourreau. La lame de ce sabre était

ensanglantée, et, par un hasard en quelque sorte dérisoire, portait

pour devise d'un côté: _L'honneur me conduit_; de l'autre, _Pour le

soutien de ma patrie_. Plus loin, on vit un second sabre, une gaîne

de couteau, un éperon argenté à chaînons, la note des effets remis au

courrier; les bottes fortes du postillon furent trouvées à quelque

distance sur le pont de Pouilly. La malle avait été pillée.

Les gendarmes, requis à l'instant par les autorités locales,

parcoururent tous les lieux voisins pour recueillir des renseignemens.

Ils apprirent bientôt, que, la veille, on avait vu sur la route quatre

hommes à cheval, qui paraissaient plutôt se promener que voyager. Ils

avaient dîné à Montgeron, chez la dame Évrard, aubergiste; ils avaient

pris le café et joué au billard chez la dame Châtelain, limonadière.

Ils s'étaient ensuite arrêtés à Lieursaint chez le sieur Champeaux,

cabaretier, s'y étaient rafraîchis, et étaient repartis peu après. L'un

d'eux était revenu sur ses pas chercher son sabre qu'il avait laissé à

l'écurie.

Le jour du départ du courrier, un individu, muni d'un passeport sous

le nom de Laborde, avait retenu sa place dans la malle et était parti

avec le courrier. Il n'avait aucun paquet. On avait remarqué qu'il

était vêtu d'une houppelande bordée de peluche de laine noire.

A une heure du matin, dans la nuit du 27 au 28 avril, un officier de

garde à Villeneuve-Saint-Georges, et la sentinelle, avaient vu passer

cinq hommes à cheval, suivant la route de Paris. On remarqua que l'un

de ces cinq cavaliers, avait eu beaucoup de peine à faire passer

son cheval à la poste de Villeneuve-Saint-Georges où il s'arrêtait

obstinément.

La police n'était pas moins active à Paris. Elle apprit que l'on avait

trouvé sur la place Royale, près des boulevards, un cheval abandonné.

On en conclut qu'au moins un des assassins était rentré dans Paris.

On poussa les recherches avec plus de zèle, et l'on parvint bientôt à

savoir que les cinq meurtriers étaient revenus à Paris, entre quatre et

cinq heures du matin, par la barrière de Rambouillet; qu'un homme avait

ramené un peu plus tard, quatre chevaux chez le sieur Muiron, rue des

Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois, et qu'il était revenu les reprendre

avec un de ses camarades, à sept heures environ. On apprit que cet

homme se nommait Courriol, qu'il ne portait habituellement que le nom

d'Étienne. On parvint encore à savoir qu'il avait logé avant l'époque

de l'assassinat, rue du Petit-Reposoir; qu'il n'avait point couché le

27 avril dans son domicile; qu'il était ensuite déménagé et était allé

loger, avec Madeleine Bréban, sa maîtresse, rue de la Bûcherie, n° 27,

chez un sieur Richard; qu'ils étaient demeurés tous deux dans cette

maison jusqu'au 6 mai, et que, parvenus à se procurer un passe-port

pour Troyes, ils étaient partis le lendemain pour cette ville; que le

sieur Richard, sa femme et un autre individu, nommé Bruer, les avaient

accompagnés jusqu'à Bondi; que la voiture de poste dans laquelle ils

voyageaient, leur avait été fournie par un sieur Bernard, juif, homme

d'une réputation équivoque; qu'ils s'étaient ensuite détournés de

la route de Troyes pour se rendre à Château-Thierry, chez le sieur

Golier, employé aux transports militaires. Un agent de police se rendit

aussitôt à Château-Thierry, et fit arrêter Étienne Courriol et sa

femme. Courriol était nanti, tant en espèces d'or et d'argent, qu'en

assignats, mandats, rescriptions, bijoux d'or et d'argent, etc., d'une

somme formant le cinquième à peu près des objets volés au courrier de

Lyon. Ainsi tout annonçait que la justice venait de mettre la main sur

l'un des assassins. Il s'agissait de découvrir les autres. On arrêta

le sieur Golier, et une autre personne qui s'était trouvée chez lui à

Château-Thierry. C'était le sieur Guesno, qui était aussi employé aux

transports militaires à Douai.

On ramena à Paris Courriol et sa femme, Guesno et Golier; mais ces deux

derniers ne furent pas mis en état d'arrestation. On fit perquisition

chez Richard; on mit les scellés sur ses papiers et sur ceux de Guesno.

Le magistrat chargé de l'instruction de cette affaire à Paris, était M.

Daubanton, juge de paix de la section du Pont-Neuf, homme d'une justice

aussi active que sévère. Ayant interrogé les prévenus, il n'eut pas

de peine à se convaincre de l'innocence de Golier et de Guesno, les

renvoya l'un et l'autre, et permit au dernier de revenir prendre ses

papiers qu'on avait compris sous le même scellé que ceux de Richard. Le

sieur Guesno s'empressa de se rendre au bureau central de la police,

au jour indiqué? Il était plein de cette douce sécurité qui ne peut

procéder que d'une conscience sans remords!

Il rencontra en chemin un de ses amis, nommé Lesurque. La fatale

étoile de ce dernier voulut que Guesno l'invitât à l'accompagner. Ils

entrèrent l'un et l'autre dans les bureaux de la police.

Ici commence pour Lesurque une série de malheurs inexplicables. M.

Daubanton avait, ce jour-là, appelé devant lui une partie des témoins

de Lieursaint et de Montgeron. Tous ces témoins étaient réunis dans

l'antichambre de son cabinet. Les sieurs Guesno et Lesurque y entrent;

ils attendent quelque temps avant de pouvoir pénétrer jusqu'au juge

de paix. Deux femmes de Montgeron, assises l'une près de l'autre, les

regardent avec attention et imaginent qu'ils sont tous les deux du

nombre des assassins que la justice poursuit. Bientôt elles croient

les reconnaître; elles se communiquent leurs idées, se fortifient

dans ces premières impressions, et demandent à parler au juge de

paix. Ces deux femmes se nommaient Santon et Grosse-Tête. L'une était

servante chez l'aubergiste de Montgeron; l'autre servante chez la

limonadière. M. Daubanton les fait introduire dans son cabinet: elles

lui font part de leur prétendue découverte. Il y oppose tout ce que

la raison peut suggérer en pareil cas à un homme de bon sens. Ces

femmes persistent. M. Daubanton, pour n'avoir rien à se reprocher, fait

entrer les sieurs Guesno et Lesurque, et recommande aux deux témoins

de les bien examiner, en leur faisant observer qu'une méprise de leur

part pourrait conduire deux innocens à la mort. Les deux servantes

continuent d'assurer qu'elles les reconnaissent très-bien; qu'ils

étaient du nombre de ceux qu'elles ont vus à Montgeron. L'étonnement

de M. Daubanton redouble: il craint de manquer à la prudence; il avait

entre les mains les signalemens qu'on lui avait envoyés de Melun. Il

les consulte: deux se trouvent parfaitement applicables aux sieurs

Guesno et Lesurque; la taille, l'âge, la couleur des cheveux, les

traits du visage, tout s'y trouve conforme. Le magistrat adresse au

sieur Lesurque plusieurs questions; il lui demande sa carte de sûreté;

Lesurque n'a que celle d'un de ses parens qui porte le même nom que

lui. On le requiert d'exhiber ses papiers; on y trouve une carte de

sûreté en blanc. Alors les présomptions les plus fortes s'élèvent

contre lui. Il est arrêté. Son nom et celui du sieur Guesno vont se

trouver accolés à ceux de Courriol, de Richard et des autres prévenus.

Dès ce moment, tout prend pour Lesurque, dans cette affaire, une

couleur sinistre.

Et cependant quel était cet homme que l'on allait charger de

l'accusation d'un crime horrible, qui allait être désigné comme le

complice d'assassins de grand chemin, et, comme tel, encourir une

condamnation capitale? Nous allons l'apprendre à nos lecteurs.

Joseph Lesurque avait reçu le jour à Douai, en 1763, de parens

recommandables par leur probité. Les premières années de son

adolescence s'étaient écoulées dans la carrière militaire. Il servit

honorablement dans le régiment d'Auvergne, y obtint le grade de

sergent, et quitta le service en 1789. C'était une époque où des

routes nouvelles et de nouvelles espérances s'offraient à une jeunesse

impatiente et ambitieuse. Toutes les anciennes administrations ayant

été renversées par un système nouveau de gouvernement, le jeune

Lesurque fut admis, comme chef, dans les bureaux de l'administration

du district de Douai, sa ville natale. Il se conduisit dans cet emploi

de manière à mériter les suffrages de tous ceux qui le connaissaient,

et ne cessa de jouir de la réputation d'homme de bien. Ayant épousé

une demoiselle d'une bonne famille, ce mariage accrut son aisance,

et, au moyen d'heureuses spéculations, il se vit, au bout de quelques

années, possesseur d'une fortune de dix mille livres de rente, revenu

considérable dans une ville de province.

Lesurque, devenu père de famille, conçut à l'âge de trente-trois ans,

le projet de quitter Douai et de venir s'établir à Paris, pour y suivre

lui-même l'éducation de ses enfans. Il en avait trois: deux filles

et un garçon. Il arriva à Paris en 1795, et logea d'abord chez un de

ses parens qui portait le même nom que lui. Il y recevait plusieurs

artistes, notamment MM. Hilaire Ledru et Bodard, tous deux peintres.

Comme il aimait les arts du dessin, il était tout naturel qu'il se plût

dans la société de ceux qui les cultivaient. Il passait habituellement

ses matinées chez le sieur Legrand, bijoutier au Palais-Royal, où il

se trouvait fréquemment avec le sieur Aldenof, autre bijoutier, d'une

probité reconnue. Enfin la vie de Lesurque était celle d'un excellent

père de famille; son existence était partagée entre sa femme et ses

enfans, d'une part, l'amitié et les arts, de l'autre; et tous les

jours, il était rentré à dix heures du soir. Après quelques mois de

séjour chez son cousin, il choisit un appartement vaste et commode dans

la rue Montmartre, chez M. Maumet, notaire, et se livra au plaisir d'en

diriger lui-même les décors et embellissemens. Lesurque se promettait

d'y couler des jours heureux: il n'y coucha que deux fois!

On sait que les personnes qui viennent de la province à Paris, se

trouvant d'abord comme isolées dans cette immense cité, n'ont, dans

les premiers momens, d'autres liaisons que celles qu'elles forment

avec les gens de leur pays. Lesurque connaissait le sieur Guesno qui

tenait une maison de roulage à Douai, et à qui même il avait prêté une

somme de 2,000 francs. Guesno vint le voir à Paris, et lui restituer la

somme qu'il en avait reçue; il l'invita en outre à venir déjeuner chez

lui. Guesno logeait chez Richard dont il a été question plus haut,

lequel était aussi natif de Douai. Ce Richard était d'une vie dissipée

et d'une conduite peu régulière, circonstance qu'ignorait entièrement

Guesno, tout entier occupé de ses affaires. Lesurque n'avait aucune

liaison avec Richard, qu'il connaissait peu. La destinée de Lesurque

voulut que le déjeuner, donné par Guesno chez Richard, eût lieu quatre

jours après l'assassinat du courrier de Lyon, et que Courriol, celui

des assassins dont nous avons déjà parlé, s'y trouvât avec Madeleine

Bréban, qui passait pour sa femme. Cette circonstance fortuitement

malheureuse, dès qu'elle fut connue, devint bien funeste à Lesurque.

Maintenant, revenons à la déclaration des deux servantes qui

prétendaient reconnaître dans Guesno et Lesurque deux des assassins du

courrier de Lyon. Dans une semblable conjoncture, la justice devait

se montrer ombrageuse et défiante: M. Daubanton commença à concevoir

quelques soupçons.

Lesurque et Guesno furent mis en jugement avec Courriol, Bernard

qui avait fourni des chevaux aux assassins, Richard, chez qui on

avait déposé une partie des effets volés, et le sieur Bruer, qu'un

aubergiste de Lieursaint prétendait avoir reconnu, et qui fut bientôt

déclaré innocent.

L'instruction se poursuivit avec toute l'ardeur qui devait animer les

magistrats, dans un temps où les routes étaient infestées de brigands,

où les courriers étaient fréquemment arrêtés et les deniers de l'État

enlevés à main armée.

Dès que la nouvelle de l'arrestation de Lesurque fut répandue, la

consternation de ses amis et le désespoir de sa famille furent au

comble. Le malheureux prévenu reçut de toutes parts les marques du plus

vif intérêt. Tous ceux qui connaissaient Lesurque étaient convaincus

de son innocence. En effet, la moindre réflexion suffisait pour faire

concevoir qu'un homme qui avait 10,000 francs de revenu, qui, jusqu'à

ce jour, avait joui de la réputation la plus honorable, qui venait

s'établir à Paris avec sa femme et ses enfans, qui avait loué un

appartement de 1,500 francs chez un des notaires les plus connus de

Paris, qui avait pris plaisir à décorer cette nouvelle habitation,

n'avait pu quitter son pays pour venir assassiner le courrier de

Lyon sur la route de Melun. La somme volée au courrier était de

14,000 francs en numéraire, et de 7 millions en assignats, qui, en

1796, pouvaient représenter 5 à 6,000 francs. Le nombre des coupables

signalés à la justice était de six, y compris celui qui avait fourni

des chevaux; c'était donc pour se procurer environ 3,000 francs qu'on

supposait qu'un homme, honnête et riche, s'était subitement transformé

en voleur et assassin de grande route.

Dans une circonstance aussi délicate, il eût fallu, pour le triomphe

de l'innocence faussement accusée, que la justice procédât avec une

extrême circonspection, avec une sage lenteur. Tout le contraire

arriva. Appelées aux débats, les deux femmes qui prétendaient

avoir reconnu Guesno et Lesurque s'obstinèrent dans leur première

déclaration. Guesno en détruisit tout l'effet, pour ce qui le

concernait, en prouvant jusqu'à l'évidence son _alibi_. De quel poids

devenait alors le témoignage de ces deux femmes? Il était évident, par

cette première preuve de méprise, qu'elles n'étaient point infaillibles

dans leurs attestations.

Courriol, interrogé, ne put rendre un compte satisfaisant de sa

conduite et des sommes que l'on avait trouvées chez lui. Mais

Madeleine Bréban, sa concubine, dévoila tout ce qu'elle savait: elle

parla d'un voyage que Courriol avait fait à l'époque de l'assassinat;

elle signala leur déménagement subit, lors de son retour, et enfin leur

départ pour Troyes. Elle crut reconnaître le sabre trouvé sur le lieu

du crime pour être celui de Courriol. Elle ajouta qu'elle avait vu

plusieurs fois chez ce dernier, les nommés Bruer et Richard, qu'elle

n'y avait vu Guesno que par occasion, et jamais Lesurque.

Richard déposa qu'il connaissait fort peu le sieur Lesurque. Bernard et

Bruer déclarèrent qu'ils ne le connaissaient pas du tout.

Le nommé Bruer, aussi heureux que Guesno, prouva, avec la même

évidence, qu'il n'avait eu, ni pu avoir la moindre part au crime dont

on poursuivait la vengeance. Lesurque se croyait aussi sûr qu'eux

de démontrer son innocence; ce qui serait probablement arrivé si la

procédure eût été continuée par M. Daubanton. Mais il semblait écrit

dans le livre des destins que la tête de Lesurque était vouée à

l'échafaud.

Le 22 mai, la procédure de M. Daubanton fut cassée pour cause

d'incompétence, et les prévenus se virent renvoyer devant le tribunal

criminel de Melun.

Devant ce nouveau tribunal, la procédure prit une tournure plus

désastreuse. De funestes préventions furent accueillies légèrement;

on crut que tous les prévenus indistinctement étaient coupables, et

l'on parut chercher tous les moyens de se fortifier dans cet injuste

préjugé et de le faire prévaloir. L'acte d'accusation fut dressé sous

l'influence de cette fatale préoccupation.

Les débats s'ouvrirent le 2 août. Lesurque s'y présenta avec ce calme

que donne une conscience sans reproche. Il montra une contenance ferme

et assurée, où perçait, par intervalles, l'indignation qu'il éprouvait

de se voir confondu avec d'exécrables brigands. A la première nouvelle

de son malheur, tout ce qu'il avait d'amis, tant à Douai qu'à Paris,

s'étaient réunis spontanément pour venir attester sa probité.

Le premier témoin à décharge, qui se présenta, fut le sieur Legrand;

c'était l'ami chez lequel Lesurque se rendait le plus souvent.

Legrand était de Douai; il tenait au Palais-Royal un riche magasin

d'orfévrerie et de bijouterie; sa réputation était sans tache. Le 8

floréal an IV (27 avril 1796), il avait reçu chez lui Lesurque; ils

avaient passé ensemble une partie de la matinée. Legrand rattachait à

ce souvenir celui d'une fourniture de boucles d'oreilles que lui avait

faite le même jour le sieur Aldenof, bijoutier-fabricant, auquel il

avait vendu, de son côté, une de ces cuillers d'argent qu'on appelle

poches. Plein de l'idée d'avoir inscrit cette affaire sur son livre,

il invoque cette circonstance devant le tribunal. O surprise! ô

consternation! la date invoquée est surchargée! on reconnaît que d'un

9 on a fait un 8, et la surcharge est si grossière qu'elle frappe tous

les yeux.

Dès ce moment, les débats ne présentent plus qu'un aspect sinistre. Le

témoin Legrand est presque soupçonné d'avoir voulu tromper la justice;

les autres témoins qui étaient venus pour déposer dans le même sens

sont à peine écoutés; la sentence de condamnation n'est plus douteuse.

Le président du tribunal semble s'efforcer d'infirmer, par tous les

moyens possibles, les dépositions favorables à l'accusé. Déjà cette

tendance malheureuse s'était manifestée lors de l'interrogatoire.

Le président ayant interrogé Lesurque sur l'état de ses revenus, et

celui-ci ayant répondu qu'ils pouvaient s'élever à douze ou quinze

mille francs: «Qu'est-ce que cela? répondit le président: sans doute

vous voulez parler d'assignats?—Non, reprit l'accusé; mon revenu est

en fermages et en argent.» Alors le président se tournant vers les

jurés, dit: «On voudrait faire croire que les crimes n'appartiennent

qu'aux pauvres; mais si les petits crimes appartiennent aux pauvres,

les grands crimes appartiennent aux riches.» Doctrine monstrueuse,

effrayante, subversive; doctrine qui semble être un écho de ces dogmes

sanglans que prêchait, trois années auparavant, l'énergumène Marat!

«J'ai assisté aux débats, écrivait le rédacteur du _Messager du Soir_,

et j'avoue que, loin d'avoir été convaincu par l'assurance des témoins

qui déclaraient reconnaître Lesurque pour être le même qu'ils avaient

aperçu une seule fois, il y avait trois mois, j'ai vu avec peine que le

citoyen G..... qui se laisse quelquefois entraîner par la haine qu'il

a si justement vouée aux vrais coupables, cherchait, par un plaidoyer

contradictoire, à détruire l'effet qu'aurait pu produire sur les jurés

la déclaration de quelques ouvriers, qui affirmaient avoir vu, le jour

même de l'assassinat, Lesurque chez lui.»

Sur les déclarations du jury, Guesno et Bruer furent acquittés;

Richard fut condamné à vingt-quatre années de fers, comme convaincu

d'avoir reçu gratuitement des effets qu'il savait provenir d'un crime;

Courriol, Lesurque et Bernard entendirent prononcer contre eux un arrêt

de mort.

Lesurque ne put se défendre d'un mouvement d'effroi, de douleur et de

surprise, en entendant cette foudroyante sentence. Une pâleur mortelle

se répandit sur son visage. Mais bientôt, recueillant ses forces, et

élevant la voix, il dit: «Sans doute le crime, dont on m'accuse, est

horrible et mérite la mort; mais s'il est affreux d'assassiner sur une

grande route, il ne l'est pas moins d'abuser de la loi pour frapper un

innocent. Un moment viendra, où mon innocence sera reconnue, et c'est

alors que mon sang rejaillira sur la tête des jurés qui m'ont trop

légèrement condamné, et du juge qui les a influencés.»

Chronique du crime et de l'innocence, tome 8/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 18 / 20 段