Ce jugement fut rendu le 5 août, à dix heures du soir. La condamnation

de Courriol parut juste à tous ceux qui avaient assisté aux débats;

mais on ne put s'expliquer celle de Lesurque et de Bernard. Les jurés

déclaraient ce dernier convaincu d'avoir participé à main armée à

l'assassinat du courrier de Lyon, et cependant Bernard n'avait pas

quitté Paris. Il avait, à la vérité, fourni les chevaux, et l'on apprit

depuis qu'il avait assisté au partage des effets volés; mais on ne le

savait point alors, et s'il méritait une peine, ce ne pouvait être la

peine capitale.

La condamnation de Lesurque était bien plus étrange encore. Elle frappa

tous les esprits d'une profonde consternation; étrange destinée que

celle de cet infortuné père de famille! Condamné, comme assassin, par

les organes de la justice, il devait être innocenté par les vrais

assassins eux-mêmes. Déjà la fille Madeleine Bréban, cette concubine

de Courriol, avait déclaré que jamais elle n'avait vu Lesurque chez

son criminel amant. Courriol lui-même, entendant la sentence, s'écria:

_Lesurque et Bernard sont innocens. Bernard n'a fait que prêter ses

chevaux, Lesurque n'a jamais pris aucune part à ce crime._ Plus tard

le même coupable, pressé par les remords, fait des révélations entre

les mains des magistrats. Il nomme ses complices; il donne des détails

circonstanciés sur la part que chacun d'eux a pris à l'assassinat.

Cependant les condamnés s'étaient pourvus en cassation; mais leur

pourvoi fut rejeté. Lesurque présenta une requête au Directoire qui,

frappé des considérations si puissantes et si justes qu'elle contenait,

se fit remettre toutes les pièces du procès et les examina avec soin.

Il paraît certain qu'on avait recueilli dès-lors à Bicêtre, une

conversation qui mettait dans tout son jour l'innocence de Lesurque.

Bernard reprochait à Courriol de ne pas le défendre avec le même zèle

qu'il défendait Lesurque. «Tu n'as pas assassiné le courrier, lui

répondit Courriol, mais tu as profité de l'assassinat. Lesurque n'a ni

assassiné, ni profité du vol. Il nous est tout-à-fait étranger; tu le

sais aussi bien que moi.»

Après un examen approfondi, le Directoire crut devoir adresser un

message au conseil des Cinq-Cents, en faveur du malheureux Lesurque.

Le conseil des Cinq-Cents ordonna un sursis, et nomma une commission

pour lui faire un prompt rapport. Malheureusement les mêmes préventions

qui avaient déjà été si fatales à Lesurque, assiégèrent la commission!

On supposa que Courriol avait pu être engagé par argent à faire ses

tardives révélations; que les détails qu'il donnait sur l'assassinat

pouvaient n'être qu'un roman concerté entre lui et son complice; que

les coupables, qu'il indiquait, pouvaient n'être que des individus

imaginaires; que les preuves, dont on prétendait fortifier la

déclaration de Courriol, pouvaient être encore l'ouvrage des amis de

Lesurque; et, sur cet échafaudage de possibilités, on proposa l'ordre

du jour. Un second message du Directoire n'eut pas plus d'effet que

le premier; on ajoutait aux considérations, dont on vient de parler,

le respect dû aux décisions du jury, l'inviolabilité de ses jugemens;

et, déterminé par un simple _peut être_, le Conseil des Cinq-Cents

envoya Lesurque, Bernard et Courriol à la mort. Jusqu'à son dernier

moment, Courriol proclama l'innocence de Lesurque; jusqu'à son dernier

moment, il continua d'attester qu'il périssait victime d'une fatale

ressemblance avec un des assassins, et demanda que l'on recherchât les

hommes qu'il avait désignés. Lesurque mourut en pardonnant à ses juges!

Sa mort laissait une veuve inconsolable et trois orphelins encore en

bas âge!

La veille du jour fatal, Lesurque avait coupé lui-même ses cheveux et

les avait partagés en tresses pour les envoyer à sa femme et à ses

enfans. Avant ses derniers momens, il s'était occupé sans trouble de

régler ses affaires, comme s'il fût arrivé au terme naturel de sa vie.

Il écrivit à son épouse en proie au désespoir: «Quand tu liras cette

lettre, je n'existerai plus; un fer cruel aura tranché le fil de mes

jours, que je t'avais consacrés avec tant de plaisir. Mais telle est

la destinée; on ne peut la fuir en aucun cas. Je devais être assassiné

juridiquement. Ah! j'ai subi mon sort avec une constance et un courage

dignes d'un homme tel que moi. Puis-je espérer que tu imiteras mon

exemple? Ta vie n'est point à toi; tu la dois tout entière à tes enfans

et à ton époux, s'il te fut cher. C'est le seul vœu que je puisse

former. On te remettra mes cheveux que tu voudras bien conserver, et,

lorsque mes enfans seront grands, tu les leur partageras: c'est le seul

héritage que je leur laisse. Je te dis un éternel adieu. Mon dernier

soupir sera pour toi et mes malheureux enfans!» Cette lettre était

adressée à la citoyenne VEUVE Lesurque.

A peine la terre s'était-elle refermée sur la dépouille sanglante de

cette victime innocente que déjà le jour de la vérité commençait à

luire. M. Daubanton qui, le premier, par une funeste précipitation,

avait préparé, sans le vouloir, la fin tragique de Lesurque, faisait,

depuis le commencement même de la procédure de Melun, les plus

généreux efforts pour réparer son erreur. Mais, quand il vit qu'il

n'avait pu sauver l'innocent confondu avec le coupable, pénétré de

remords déchirans, dès ce jour, il se dévoua tout entier à cette cause

malheureuse, et se livra avec une ardeur extrême à la découverte des

vrais coupables. Ses recherches actives et zélées furent récompensées

par le succès. Il parvint à faire arrêter les complices de Courriol.

Nous allons extraire quelques particularités intéressantes d'un mémoire

que ce magistrat présenta, à cette occasion, au grand-juge, en 1806,

dans le but de prouver d'une manière invincible, que Lesurque était

mort innocent.

Les complices désignés par Courriol étaient Rossy, Dubosc, Vidal et

Durochat. C'était ce dernier qui, sous le nom de Laborde, avait pris

une place dans la malle de Lyon à côté du courrier.

M. Daubanton qui avait été chargé de l'instruction contre Courriol,

ayant appris que Durochat était en prison à Sainte-Pélagie, pour

vol commis récemment, procéda à la reconnaissance de cet individu

et quand il fut bien convaincu de l'identité, il se fit livrer le

prisonnier et se transporta avec lui à Melun. Durochat fut interrogé,

et choisit, pour être jugé, ainsi qu'il en avait alors le droit, le

tribunal de Versailles. Aussitôt on repartit de Melun pour se rendre

en cette ville. Durochat demanda à déjeuner dans un village près de

Gros-Bois. Il exprima à M. Daubanton le désir de l'entretenir un moment

tête-à-tête. Les gendarmes craignaient quelque mauvais coup de sa part,

et ne voulaient pas sortir. M. Daubanton cependant l'exigea, après

avoir pris quelques mesures pour sa sûreté.

Resté seul avec Durochat, et près de lui, M. Daubanton prit un couteau,

qui se trouvait entre eux deux, pour ouvrir un œuf. Durochat lui dit

aussitôt: «Vous avez peur, M. Daubanton?—Et de qui? lui dit l'officier

public.—De moi, dit Durochat, vous prenez mon couteau.—Tenez! dit M.

Daubanton, coupez-vous du pain.» A ce trait de tranquillité, Durochat

ne put s'empêcher de lui dire: «Vous êtes un brave; c'est fait de moi;

vous saurez tout.»

En effet, il fit à l'égard de Courriol, de Vidal, de Rossy et de

Dubosc, les déclarations les plus positives sur leur complicité dans

l'assassinat du courrier. Il ne tarda pas à faire légalement les mêmes

déclarations. Parmi une foule de détails relatifs à l'assassinat, il

revint plusieurs fois sur l'innocence de Lesurque: «_J'ai entendu

dire_, ajouta-t-il, _qu'il y avait un particulier, nommé Lesurque, qui

avait été condamné. Je dois à la vérité de dire que je n'ai jamais

connu ce particulier, ni lors du projet, ni lors de son exécution, ni

au partage; je ne le connais pas; je ne l'ai jamais vu._

Le 9 germinal an V, dans une nouvelle déclaration, il ajouta, en

parlant de Lesurque: _Ce dernier est innocent de cette affaire, je ne

l'ai jamais connu. Lesurque a été arrêté et condamné au lieu de Dubosc._

Le témoignage de ce criminel était d'un grand poids; lui qui

s'accusait franchement lui-même, lui qui ne craignait que deux témoins

dans l'affaire, lui qu'il aurait été difficile de condamner s'il

eût tout nié. Lorsqu'il accusa tous ceux qu'il connaissait pour ses

complices, il n'hésita pas plus que la première fois à déclarer qu'il

n'avait jamais connu, qu'il n'avait jamais vu Lesurque de sa vie. Il

répondit à toutes les observations du juge avec un sang-froid, une

tranquillité qui portait au fond de l'ame la conviction que Lesurque

avait été condamné et exécuté pour un autre, par erreur de ressemblance.

Le magistrat lui observa que cependant Lesurque avait été reconnu pour

l'un des voleurs de la malle; qu'il avait à ses bottes des éperons

argentés; qu'on l'avait vu en raccommoder un avec du fil, soit à

Lieursaint, soit à Montgeron, et que cet éperon avait été trouvé à

l'endroit où la malle avait été volée. Durochat répondit: «C'est le

nommé Dubosc qui avait des éperons argentés. Le matin même où nous

avons partagé le vol, je lui ai entendu dire qu'il avait brisé l'un

des chaînons de ses éperons; qu'il l'avait raccommodé avec du fil dans

l'endroit où nous avions dîné, et qu'il l'avait perdu dans l'affaire.

Je lui ai vu moi-même dans les mains l'autre éperon: il disait qu'il

allait le jeter dans les commodités.» Durochat donna ensuite le

signalement de Dubosc, et ajouta que, le jour de l'assassinat, il avait

une perruque blonde. Lesurque, pris pour Dubosc, était blond.

Vidal, l'un des assassins, fut confronté avec Durochat, qui le

reconnut. Mais Vidal eut recours à la défense ordinaire des scélérats,

il ne reconnut point Durochat.

Dubosc fut aussi arrêté et conduit à Versailles pour être jugé avec

Vidal. Attendu la déclaration de Durochat, portant que, le jour de

l'assassinat, Dubosc avait une perruque blonde; attendu que Courriol et

Durochat avaient déclaré que Lesurque avait été pris et reconnu pour

Dubosc, le tribunal criminel de Versailles avait ordonné que cet accusé

serait coiffé d'une perruque blonde pour être présenté aux témoins;

on lui en mit une qui avait été faite exprès. Dans cet état, il fut

reconnu par plusieurs témoins, pour avoir été vu à Montgeron, le jour

du crime. La femme Alfroy qui, précédemment avait reconnu Lesurque

pour être un des quatre individus soupçonnés de l'assassinat, déclara

que devant le tribunal de la Seine, elle avait reconnu Lesurque, mais

qu'aujourd'hui, sa conscience lui faisait un devoir de dire qu'elle

s'était trompée; qu'elle croyait fermement qu'elle n'avait pas vu

Lesurque, mais _Dubosc présent_; qu'elle le reconnaissait très-bien;

qu'elle l'avait déjà reconnu à Pontoise; qu'elle l'avait dit au

directeur du jury. La femme Alfroy, invitée à plusieurs reprises,

par le président, à bien examiner encore Dubosc, et après l'avoir

long-temps considéré en silence, persista enfin dans sa dernière

déclaration. Ce Dubosc était un scélérat redoutable: il avait brisé

quatre fois ses chaînes.

Un dernier hommage rendu à l'innocence de Lesurque par l'un des

auteurs du crime pour lequel il avait été condamné, fut le testament

de mort du nommé Rossy, dit encore Ferrary, ou le _grand Italien_,

dont le vrai nom était Beroldy. Il avait été découvert à Madrid, et

livré sur la réclamation du gouvernement français. Il fut également

jugé à Versailles; après avoir nié constamment qu'il eût jamais connu

Lesurque, et soutenu que lui, Beroldy, était innocent; il fut néanmoins

condamné à mort, par suite des révélations de ses complices. Après

l'exécution, M. de Grand-Pré, curé de la paroisse de Notre-Dame de

Versailles, qui avait assisté Rossy dans ses derniers momens, certifia

au président qu'il avait été autorisé par son pénitent à déclarer que

le jugement qui le condamnait avait été bien rendu. Depuis, le même

ecclésiastique déposa chez M. Destréman, notaire à Versailles, une

déclaration écrite et signée de Beroldy (dit Rossy), mais qui ne devait

être publiée que six mois après sa mort. Cette déclaration, que M.

Daubanton mit sous les yeux du ministre, portait que Lesurque était

innocent.

«Je n'ajouterai rien à ces faits, disait cet ancien officier public

en terminant sa requête; ils suffisent à la raison et au cœur pour

compléter la justification de Lesurque; ils suffisent au moins pour

engager le gouvernement à ordonner la révision du procès de cet

infortuné. Calas, les Sirven, et tous ceux pour lesquels la justice

de nos monarques a ordonné de semblables révisions, n'ont jamais eu

en leur faveur tant de présomptions d'innocence. Aucun d'eux n'a eu

l'avantage, comme Lesurque, d'intéresser les tribunaux eux-mêmes,

presque aussitôt son jugement rendu, et pendant tout le cours des

différens autres procès subis par tous les complices de l'assassinat du

courrier de Lyon.»

Cette réclamation de M. Daubanton fut rejetée après un long examen.

On frémit de tous ses membres, quand on songe au trop fatal

enchaînement de circonstances qui circonscrivit l'infortuné Lesurque

et l'amena sous le fer du bourreau. Et lorsqu'on voit son innocence

solennellement proclamée par ceux-là même qui étaient les vrais

coupables, on ne peut contenir un sentiment d'indignation contre cette

inexplicable politique qui s'est jusqu'ici constamment refusée à

apposer le sceau de la légalité à la réhabilitation de cet honnête père

de famille, immolé par le glaive de la loi. Certes, la réhabilitation

de Lesurque a été, depuis long-temps, prononcée par l'opinion publique;

mais cette consolation, bien honorable sans doute, pouvait-elle suffire

à une veuve désespérée qui réclamait un époux, à des orphelins qui

redemandaient la tendresse, l'appui, l'honneur de leur père! L'honneur!

le plus bel héritage qui puisse rester à des enfans! Que fallait-il de

plus à la justice pour lui prouver sa sanglante erreur? Les quatre

scélérats, désignés par Courriol, avaient subi leur peine. Avait-elle

d'autres coupables à rechercher? Elle n'avait que cinq têtes à frapper,

elle en avait fait tomber sept!

La veuve Lesurque, dévorée par le chagrin, ne s'en est pas moins

montrée à la hauteur de la tâche pénible que lui imposaient et

l'innocence de son époux, et l'affection vraie qu'elle lui avait

vouée. Secondée par sa fille aînée, elle ne cessa de harceler de

ses réclamations trop légitimes le gouvernement impérial; mais ses

vœux, ses prières furent impitoyablement repoussés. Le retour des

Bourbons semblait devoir être plus propice à une si juste cause. Un

écrivain d'un caractère noble et généreux, M. Salgues, vint associer

ses talens, son zèle et ses lumières aux efforts de la malheureuse

famille Lesurque. Mémoires au roi, requêtes, pétitions aux deux

chambres, démarches actives et éclairées, sollicitations continuelles

et pressantes; rien ne fut épargné par cet homme de lettres, homme

de bien. Il s'agissait de laver la mémoire d'un juste; il s'agissait

d'améliorer le sort de toute une famille en proie à la détresse, par

suite de l'inique confiscation de sa fortune. Les biens de Lesurque,

illégalement séquestrés, avaient été assignés au sénat conservateur, et

attribués à la sénatorerie du comte Jacqueminot qui les avait noblement

refusés, en disant qu'il _respectait trop le champ du malheur, pour

recevoir des biens entachés du sang d'un innocent; qu'il fallait les

restituer à la famille de la victime_. Le fisc ne comprit point la

noblesse de ce sentiment; et ces immeubles, attribués depuis à la

légion d'honneur (singulière dotation pour un corps aussi illustre),

avaient été vendus au profit du trésor de l'état.

En 1821, M. le comte de Valence à la chambre des pairs, M. de Floirac

à la chambre des députés, plaidèrent avec chaleur, en qualité de

rapporteurs de commissions des pétitions, la cause de la veuve et

des enfans de Lesurque et n'eurent pas de peine à exciter de vives

sympathies parmi leurs collègues. Les pétitions furent renvoyées au

ministre de la justice, et quelques secours provisoires en furent le

résultat presque immédiat. Un peu plus tard, les réclamans obtinrent

la remise, non pas du produit des biens illégalement confisqués et

vendus, mais d'une partie seulement de ce que le trésor avait perçu en

sus du montant des condamnations prononcées.

Mais, au moment où les héritiers Lesurque allaient recueillir quelques

tristes débris de la fortune de leur père, des tribulations nouvelles

se préparaient à éprouver leur constance. Des étrangers, déjà gorgés de

richesses, vinrent, à l'aide d'un titre que nous ne qualifierons pas,

et qui fut apprécié par la science et par la justice, disputer à la

veuve et aux enfans de Lesurque, la portion de leurs biens qu'on allait

leur rendre. Cet épisode de leur malheureuse histoire exige que nous

entrions dans quelques détails.

En 1790, Lesurque, employé au district de Douai, avait spéculé, pour

le compte d'autrui et pour le sien, sur les propriétés du clergé. Les

registres du district constatent qu'il acquit, en seize adjudications,

dans les années 1791, 1792 et 1793, pour plus d'un million de biens

ecclésiastiques. Trois de ces adjudications furent faites pour le

compte de madame de Folleville; aussi les trois procès-verbaux

d'adjudication portent-ils, selon le langage du palais, réserve de

déclaration de command.

A cette époque, madame la marquise de Folleville, propriétaire dans le

Berry de dîmes inféodées, déclarées rachetables par les lois d'alors,

en employait la valeur en acquisitions nationales: Lesurque achetait et

payait pour elle; un compte courant était ouvert entre eux.

Le 19 janvier 1792, Lesurque se rendit adjudicataire de la ferme

de Ferein, moyennant 180,000 francs. Le procès-verbal de vente ne

contenait aucune réserve de déclaration de command. Lesurque avait fait

l'acquisition pour lui. Les registres du district de Douai prouvent

qu'il en paya _seul_ la valeur. Il lui avait été facile de faire ce

paiement; car il avait revendu le tiers de la ferme de Ferein 188,000

francs; et le prix de la totalité n'était que de 180,000 francs.

En mai 1792, quelques mois après l'adjudication, madame de Folleville

exprima le désir d'avoir la ferme de Ferein; le 22, un écrit fut tracé

à ce sujet par Lesurque. C'est cet écrit que l'on reproduisit trente

ans plus tard.

A cette époque (1792), madame de Folleville pouvait faire cette

acquisition; elle comptait sur le remboursement de ses dîmes inféodées

et sur une créance due par le gouvernement à M. de Bussy, ancien

gouverneur des Indes, dont elle était héritière; mais une loi déclara

les dîmes inféodées supprimées sans indemnité, et d'un autre côté, le

gouvernement refusa d'acquitter la créance du gouverneur de l'Inde. Peu

après, madame de Folleville fut incarcérée à Amiens jusqu'en 1794.

Lors de son arrestation, elle devait à Lesurque des sommes

considérables; car, en 1795, elle lui fit remettre un à compte de

10,000 francs. Probablement alors un règlement de compte eut lieu.

L'acte du 22 mai 1792 fut rendu par madame de Folleville à Lesurque

qui lui signa des billets payés depuis. Mais Lesurque, loin de faire

une déclaration de command au profit de madame de Folleville, continua

à toucher les loyers de la ferme, renouvela les baux, revendit

publiquement plusieurs portions de cette propriété, au profit d'un

sieur Dumoulin, président du district de Douai, et de deux fermiers

de Ferein, lesquels ont attesté qu'ils n'ont connu que Lesurque pour

propriétaire.

En présence de cette possession, de cette jouissance publique de

Lesurque, madame de Folleville garda le silence. Lesurque vint à

Paris en 1795, espérant s'y créer une existence heureuse. On connaît

l'horrible catastrophe qui le frappa. Sa mort, comme nous l'avons dit,

laissa sa veuve et ses enfans dans une affreuse position. Le fisc

s'empara de tous les biens du condamné à titre de _séquestre_, et non

de _confiscation_ comme on l'a cru long-temps.

Ce fut alors qu'un sieur Lemoine, ancien conseiller à la Cour des

aides, vint trouver la veuve Lesurque de la part de madame de

Folleville. Pour éviter la confiscation, il conseilla à madame Lesurque

de confier à madame de Folleville les papiers de son mari et surtout

l'acte du 22 mai 1792.

Nantie de cet acte, madame de Folleville ne fit aucune démarche pour

sauver de la confiscation la ferme de Ferein; madame veuve Lesurque la

réclama devant le tribunal d'Amiens.

En 1803, madame de Folleville fit lever une expédition de l'acte du 22

mai 1792 dont le dépôt avait été effectué chez un notaire par les agens

de la marquise. Déjà cet acte avait été falsifié, altéré. Madame de

Folleville présenta cette expédition au préfet du Nord, et demanda à

être mise en possession de Ferein. Un avis du directeur des domaines

du département intervint, contraire à la réclamation de la dame de

Folleville; celle-ci se désista de sa prétention avant la décision du

préfet, et ne fit plus aucune poursuite à ce sujet pendant un laps de

dix-neuf ans.

La propriété de Ferein fut incorporée aux biens de la sénatorerie

et vendue par l'état en 1810. Cette vente aurait dû réveiller les

prétentions de la dame de Folleville. Il n'en fut rien; elle laissa

vendre Ferein qu'elle disait être sa propriété. Mais en 1822, une

décision ministérielle ayant fait liquider à 224,000 fr. le montant de

l'indemnité due par l'état aux héritiers Lesurque, pour la ferme de

Ferein séquestrée, alors les agens de madame de Folleville se mirent en

mouvement. On se présenta chez madame veuve Lesurque avec de douces et

pacifiques paroles; on proposa de s'arranger avec madame de Folleville,

pour _éviter la publication de certains actes qui empêcheraient la

réhabilitation de Lesurque_. M. Salgues, l'ami, le défenseur de la

famille, ne put entendre de semblables menaces sans en être indigné,

et rompit toute conférence avec l'homme de madame de Folleville. Que

fit-on alors? on feignit d'ignorer le domicile de la veuve Lesurque;

on l'assigna au parquet; on prit des jugemens sur requête; on obtint

l'autorisation de mettre opposition sur l'indemnité liquidée par

l'état. Un procès s'engagea sur la validité de ces oppositions. C'était

en 1826. Madame de Folleville produisit les billets souscrits par

Lesurque et _payés_ par lui, et une _expédition_ de l'acte du 22 mai

1792. Cette pièce, qu'on avait déposée chez un notaire, avait été

altérée, et avec tant de précipitation que la feuille sur laquelle

l'acte de dépôt avait été écrit et qui enveloppait la pièce, portait

_les empreinte de l'acide dont cette pièce était imbibée_.

Les billets furent déclarés prescrits; mais madame de Folleville fut

reconnue propriétaire de la ferme de Ferein.

Les héritiers Lesurque qui avaient fait vérifier la _minute_ de l'acte

remis après la mort de Lesurque à M. Lemoine, interjetèrent appel de

cet arrêt. La Cour royale de Paris, saisie de cette affaire, ordonna

que vérification serait faite de l'acte dont il était question par MM.

Gay-Lussac, Chevreul et Chevalier. Ces trois experts, éminens dans

leur art, tous membres de l'académie des Sciences, procédèrent à un

examen minutieux de cet acte, et firent un rapport dont la conclusion

portait «qu'il leur était démontré qu'il avait existé sur la pièce

qui leur avait été soumise une écriture différente de celle qui en

formait actuellement le corps, et que les moyens employés pour faire

disparaître la première écriture avaient sans doute déterminé les

altérations qu'on remarquait dans le papier.» Ce rapport était du 29

juillet 1829. Déjà MM. Haussmann, Darcet et Thénard avaient donné des

certificats rédigés dans le même sens.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 8/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 19 / 20 段