de Courriol parut juste à tous ceux qui avaient assisté aux débats;
mais on ne put s'expliquer celle de Lesurque et de Bernard. Les jurés
déclaraient ce dernier convaincu d'avoir participé à main armée à
l'assassinat du courrier de Lyon, et cependant Bernard n'avait pas
quitté Paris. Il avait, à la vérité, fourni les chevaux, et l'on apprit
depuis qu'il avait assisté au partage des effets volés; mais on ne le
savait point alors, et s'il méritait une peine, ce ne pouvait être la
peine capitale.
La condamnation de Lesurque était bien plus étrange encore. Elle frappa
tous les esprits d'une profonde consternation; étrange destinée que
celle de cet infortuné père de famille! Condamné, comme assassin, par
les organes de la justice, il devait être innocenté par les vrais
assassins eux-mêmes. Déjà la fille Madeleine Bréban, cette concubine
de Courriol, avait déclaré que jamais elle n'avait vu Lesurque chez
son criminel amant. Courriol lui-même, entendant la sentence, s'écria:
_Lesurque et Bernard sont innocens. Bernard n'a fait que prêter ses
chevaux, Lesurque n'a jamais pris aucune part à ce crime._ Plus tard
le même coupable, pressé par les remords, fait des révélations entre
les mains des magistrats. Il nomme ses complices; il donne des détails
circonstanciés sur la part que chacun d'eux a pris à l'assassinat.
Cependant les condamnés s'étaient pourvus en cassation; mais leur
pourvoi fut rejeté. Lesurque présenta une requête au Directoire qui,
frappé des considérations si puissantes et si justes qu'elle contenait,
se fit remettre toutes les pièces du procès et les examina avec soin.
Il paraît certain qu'on avait recueilli dès-lors à Bicêtre, une
conversation qui mettait dans tout son jour l'innocence de Lesurque.
Bernard reprochait à Courriol de ne pas le défendre avec le même zèle
qu'il défendait Lesurque. «Tu n'as pas assassiné le courrier, lui
répondit Courriol, mais tu as profité de l'assassinat. Lesurque n'a ni
assassiné, ni profité du vol. Il nous est tout-à-fait étranger; tu le
sais aussi bien que moi.»
Après un examen approfondi, le Directoire crut devoir adresser un
message au conseil des Cinq-Cents, en faveur du malheureux Lesurque.
Le conseil des Cinq-Cents ordonna un sursis, et nomma une commission
pour lui faire un prompt rapport. Malheureusement les mêmes préventions
qui avaient déjà été si fatales à Lesurque, assiégèrent la commission!
On supposa que Courriol avait pu être engagé par argent à faire ses
tardives révélations; que les détails qu'il donnait sur l'assassinat
pouvaient n'être qu'un roman concerté entre lui et son complice; que
les coupables, qu'il indiquait, pouvaient n'être que des individus
imaginaires; que les preuves, dont on prétendait fortifier la
déclaration de Courriol, pouvaient être encore l'ouvrage des amis de
Lesurque; et, sur cet échafaudage de possibilités, on proposa l'ordre
du jour. Un second message du Directoire n'eut pas plus d'effet que
le premier; on ajoutait aux considérations, dont on vient de parler,
le respect dû aux décisions du jury, l'inviolabilité de ses jugemens;
et, déterminé par un simple _peut être_, le Conseil des Cinq-Cents
envoya Lesurque, Bernard et Courriol à la mort. Jusqu'à son dernier
moment, Courriol proclama l'innocence de Lesurque; jusqu'à son dernier
moment, il continua d'attester qu'il périssait victime d'une fatale
ressemblance avec un des assassins, et demanda que l'on recherchât les
hommes qu'il avait désignés. Lesurque mourut en pardonnant à ses juges!
Sa mort laissait une veuve inconsolable et trois orphelins encore en
bas âge!
La veille du jour fatal, Lesurque avait coupé lui-même ses cheveux et
les avait partagés en tresses pour les envoyer à sa femme et à ses
enfans. Avant ses derniers momens, il s'était occupé sans trouble de
régler ses affaires, comme s'il fût arrivé au terme naturel de sa vie.
Il écrivit à son épouse en proie au désespoir: «Quand tu liras cette
lettre, je n'existerai plus; un fer cruel aura tranché le fil de mes
jours, que je t'avais consacrés avec tant de plaisir. Mais telle est
la destinée; on ne peut la fuir en aucun cas. Je devais être assassiné
juridiquement. Ah! j'ai subi mon sort avec une constance et un courage
dignes d'un homme tel que moi. Puis-je espérer que tu imiteras mon
exemple? Ta vie n'est point à toi; tu la dois tout entière à tes enfans
et à ton époux, s'il te fut cher. C'est le seul vœu que je puisse
former. On te remettra mes cheveux que tu voudras bien conserver, et,
lorsque mes enfans seront grands, tu les leur partageras: c'est le seul
héritage que je leur laisse. Je te dis un éternel adieu. Mon dernier
soupir sera pour toi et mes malheureux enfans!» Cette lettre était
adressée à la citoyenne VEUVE Lesurque.
A peine la terre s'était-elle refermée sur la dépouille sanglante de
cette victime innocente que déjà le jour de la vérité commençait à
luire. M. Daubanton qui, le premier, par une funeste précipitation,
avait préparé, sans le vouloir, la fin tragique de Lesurque, faisait,
depuis le commencement même de la procédure de Melun, les plus
généreux efforts pour réparer son erreur. Mais, quand il vit qu'il
n'avait pu sauver l'innocent confondu avec le coupable, pénétré de
remords déchirans, dès ce jour, il se dévoua tout entier à cette cause
malheureuse, et se livra avec une ardeur extrême à la découverte des
vrais coupables. Ses recherches actives et zélées furent récompensées
par le succès. Il parvint à faire arrêter les complices de Courriol.
Nous allons extraire quelques particularités intéressantes d'un mémoire
que ce magistrat présenta, à cette occasion, au grand-juge, en 1806,
dans le but de prouver d'une manière invincible, que Lesurque était
mort innocent.
Les complices désignés par Courriol étaient Rossy, Dubosc, Vidal et
Durochat. C'était ce dernier qui, sous le nom de Laborde, avait pris
une place dans la malle de Lyon à côté du courrier.
M. Daubanton qui avait été chargé de l'instruction contre Courriol,
ayant appris que Durochat était en prison à Sainte-Pélagie, pour
vol commis récemment, procéda à la reconnaissance de cet individu
et quand il fut bien convaincu de l'identité, il se fit livrer le
prisonnier et se transporta avec lui à Melun. Durochat fut interrogé,
et choisit, pour être jugé, ainsi qu'il en avait alors le droit, le
tribunal de Versailles. Aussitôt on repartit de Melun pour se rendre
en cette ville. Durochat demanda à déjeuner dans un village près de
Gros-Bois. Il exprima à M. Daubanton le désir de l'entretenir un moment
tête-à-tête. Les gendarmes craignaient quelque mauvais coup de sa part,
et ne voulaient pas sortir. M. Daubanton cependant l'exigea, après
avoir pris quelques mesures pour sa sûreté.
Resté seul avec Durochat, et près de lui, M. Daubanton prit un couteau,
qui se trouvait entre eux deux, pour ouvrir un œuf. Durochat lui dit
aussitôt: «Vous avez peur, M. Daubanton?—Et de qui? lui dit l'officier
public.—De moi, dit Durochat, vous prenez mon couteau.—Tenez! dit M.
Daubanton, coupez-vous du pain.» A ce trait de tranquillité, Durochat
ne put s'empêcher de lui dire: «Vous êtes un brave; c'est fait de moi;
vous saurez tout.»
En effet, il fit à l'égard de Courriol, de Vidal, de Rossy et de
Dubosc, les déclarations les plus positives sur leur complicité dans
l'assassinat du courrier. Il ne tarda pas à faire légalement les mêmes
déclarations. Parmi une foule de détails relatifs à l'assassinat, il
revint plusieurs fois sur l'innocence de Lesurque: «_J'ai entendu
dire_, ajouta-t-il, _qu'il y avait un particulier, nommé Lesurque, qui
avait été condamné. Je dois à la vérité de dire que je n'ai jamais
connu ce particulier, ni lors du projet, ni lors de son exécution, ni
au partage; je ne le connais pas; je ne l'ai jamais vu._
Le 9 germinal an V, dans une nouvelle déclaration, il ajouta, en
parlant de Lesurque: _Ce dernier est innocent de cette affaire, je ne
l'ai jamais connu. Lesurque a été arrêté et condamné au lieu de Dubosc._
Le témoignage de ce criminel était d'un grand poids; lui qui
s'accusait franchement lui-même, lui qui ne craignait que deux témoins
dans l'affaire, lui qu'il aurait été difficile de condamner s'il
eût tout nié. Lorsqu'il accusa tous ceux qu'il connaissait pour ses
complices, il n'hésita pas plus que la première fois à déclarer qu'il
n'avait jamais connu, qu'il n'avait jamais vu Lesurque de sa vie. Il
répondit à toutes les observations du juge avec un sang-froid, une
tranquillité qui portait au fond de l'ame la conviction que Lesurque
avait été condamné et exécuté pour un autre, par erreur de ressemblance.
Le magistrat lui observa que cependant Lesurque avait été reconnu pour
l'un des voleurs de la malle; qu'il avait à ses bottes des éperons
argentés; qu'on l'avait vu en raccommoder un avec du fil, soit à
Lieursaint, soit à Montgeron, et que cet éperon avait été trouvé à
l'endroit où la malle avait été volée. Durochat répondit: «C'est le
nommé Dubosc qui avait des éperons argentés. Le matin même où nous
avons partagé le vol, je lui ai entendu dire qu'il avait brisé l'un
des chaînons de ses éperons; qu'il l'avait raccommodé avec du fil dans
l'endroit où nous avions dîné, et qu'il l'avait perdu dans l'affaire.
Je lui ai vu moi-même dans les mains l'autre éperon: il disait qu'il
allait le jeter dans les commodités.» Durochat donna ensuite le
signalement de Dubosc, et ajouta que, le jour de l'assassinat, il avait
une perruque blonde. Lesurque, pris pour Dubosc, était blond.
Vidal, l'un des assassins, fut confronté avec Durochat, qui le
reconnut. Mais Vidal eut recours à la défense ordinaire des scélérats,
il ne reconnut point Durochat.
Dubosc fut aussi arrêté et conduit à Versailles pour être jugé avec
Vidal. Attendu la déclaration de Durochat, portant que, le jour de
l'assassinat, Dubosc avait une perruque blonde; attendu que Courriol et
Durochat avaient déclaré que Lesurque avait été pris et reconnu pour
Dubosc, le tribunal criminel de Versailles avait ordonné que cet accusé
serait coiffé d'une perruque blonde pour être présenté aux témoins;
on lui en mit une qui avait été faite exprès. Dans cet état, il fut
reconnu par plusieurs témoins, pour avoir été vu à Montgeron, le jour
du crime. La femme Alfroy qui, précédemment avait reconnu Lesurque
pour être un des quatre individus soupçonnés de l'assassinat, déclara
que devant le tribunal de la Seine, elle avait reconnu Lesurque, mais
qu'aujourd'hui, sa conscience lui faisait un devoir de dire qu'elle
s'était trompée; qu'elle croyait fermement qu'elle n'avait pas vu
Lesurque, mais _Dubosc présent_; qu'elle le reconnaissait très-bien;
qu'elle l'avait déjà reconnu à Pontoise; qu'elle l'avait dit au
directeur du jury. La femme Alfroy, invitée à plusieurs reprises,
par le président, à bien examiner encore Dubosc, et après l'avoir
long-temps considéré en silence, persista enfin dans sa dernière
déclaration. Ce Dubosc était un scélérat redoutable: il avait brisé
quatre fois ses chaînes.
Un dernier hommage rendu à l'innocence de Lesurque par l'un des
auteurs du crime pour lequel il avait été condamné, fut le testament
de mort du nommé Rossy, dit encore Ferrary, ou le _grand Italien_,
dont le vrai nom était Beroldy. Il avait été découvert à Madrid, et
livré sur la réclamation du gouvernement français. Il fut également
jugé à Versailles; après avoir nié constamment qu'il eût jamais connu
Lesurque, et soutenu que lui, Beroldy, était innocent; il fut néanmoins
condamné à mort, par suite des révélations de ses complices. Après
l'exécution, M. de Grand-Pré, curé de la paroisse de Notre-Dame de
Versailles, qui avait assisté Rossy dans ses derniers momens, certifia
au président qu'il avait été autorisé par son pénitent à déclarer que
le jugement qui le condamnait avait été bien rendu. Depuis, le même
ecclésiastique déposa chez M. Destréman, notaire à Versailles, une
déclaration écrite et signée de Beroldy (dit Rossy), mais qui ne devait
être publiée que six mois après sa mort. Cette déclaration, que M.
Daubanton mit sous les yeux du ministre, portait que Lesurque était
innocent.
«Je n'ajouterai rien à ces faits, disait cet ancien officier public
en terminant sa requête; ils suffisent à la raison et au cœur pour
compléter la justification de Lesurque; ils suffisent au moins pour
engager le gouvernement à ordonner la révision du procès de cet
infortuné. Calas, les Sirven, et tous ceux pour lesquels la justice
de nos monarques a ordonné de semblables révisions, n'ont jamais eu
en leur faveur tant de présomptions d'innocence. Aucun d'eux n'a eu
l'avantage, comme Lesurque, d'intéresser les tribunaux eux-mêmes,
presque aussitôt son jugement rendu, et pendant tout le cours des
différens autres procès subis par tous les complices de l'assassinat du
courrier de Lyon.»
Cette réclamation de M. Daubanton fut rejetée après un long examen.
On frémit de tous ses membres, quand on songe au trop fatal
enchaînement de circonstances qui circonscrivit l'infortuné Lesurque
et l'amena sous le fer du bourreau. Et lorsqu'on voit son innocence
solennellement proclamée par ceux-là même qui étaient les vrais
coupables, on ne peut contenir un sentiment d'indignation contre cette
inexplicable politique qui s'est jusqu'ici constamment refusée à
apposer le sceau de la légalité à la réhabilitation de cet honnête père
de famille, immolé par le glaive de la loi. Certes, la réhabilitation
de Lesurque a été, depuis long-temps, prononcée par l'opinion publique;
mais cette consolation, bien honorable sans doute, pouvait-elle suffire
à une veuve désespérée qui réclamait un époux, à des orphelins qui
redemandaient la tendresse, l'appui, l'honneur de leur père! L'honneur!
le plus bel héritage qui puisse rester à des enfans! Que fallait-il de
plus à la justice pour lui prouver sa sanglante erreur? Les quatre
scélérats, désignés par Courriol, avaient subi leur peine. Avait-elle
d'autres coupables à rechercher? Elle n'avait que cinq têtes à frapper,
elle en avait fait tomber sept!
La veuve Lesurque, dévorée par le chagrin, ne s'en est pas moins
montrée à la hauteur de la tâche pénible que lui imposaient et
l'innocence de son époux, et l'affection vraie qu'elle lui avait
vouée. Secondée par sa fille aînée, elle ne cessa de harceler de
ses réclamations trop légitimes le gouvernement impérial; mais ses
vœux, ses prières furent impitoyablement repoussés. Le retour des
Bourbons semblait devoir être plus propice à une si juste cause. Un
écrivain d'un caractère noble et généreux, M. Salgues, vint associer
ses talens, son zèle et ses lumières aux efforts de la malheureuse
famille Lesurque. Mémoires au roi, requêtes, pétitions aux deux
chambres, démarches actives et éclairées, sollicitations continuelles
et pressantes; rien ne fut épargné par cet homme de lettres, homme
de bien. Il s'agissait de laver la mémoire d'un juste; il s'agissait
d'améliorer le sort de toute une famille en proie à la détresse, par
suite de l'inique confiscation de sa fortune. Les biens de Lesurque,
illégalement séquestrés, avaient été assignés au sénat conservateur, et
attribués à la sénatorerie du comte Jacqueminot qui les avait noblement
refusés, en disant qu'il _respectait trop le champ du malheur, pour
recevoir des biens entachés du sang d'un innocent; qu'il fallait les
restituer à la famille de la victime_. Le fisc ne comprit point la
noblesse de ce sentiment; et ces immeubles, attribués depuis à la
légion d'honneur (singulière dotation pour un corps aussi illustre),
avaient été vendus au profit du trésor de l'état.
En 1821, M. le comte de Valence à la chambre des pairs, M. de Floirac
à la chambre des députés, plaidèrent avec chaleur, en qualité de
rapporteurs de commissions des pétitions, la cause de la veuve et
des enfans de Lesurque et n'eurent pas de peine à exciter de vives
sympathies parmi leurs collègues. Les pétitions furent renvoyées au
ministre de la justice, et quelques secours provisoires en furent le
résultat presque immédiat. Un peu plus tard, les réclamans obtinrent
la remise, non pas du produit des biens illégalement confisqués et
vendus, mais d'une partie seulement de ce que le trésor avait perçu en
sus du montant des condamnations prononcées.
Mais, au moment où les héritiers Lesurque allaient recueillir quelques
tristes débris de la fortune de leur père, des tribulations nouvelles
se préparaient à éprouver leur constance. Des étrangers, déjà gorgés de
richesses, vinrent, à l'aide d'un titre que nous ne qualifierons pas,
et qui fut apprécié par la science et par la justice, disputer à la
veuve et aux enfans de Lesurque, la portion de leurs biens qu'on allait
leur rendre. Cet épisode de leur malheureuse histoire exige que nous
entrions dans quelques détails.
En 1790, Lesurque, employé au district de Douai, avait spéculé, pour
le compte d'autrui et pour le sien, sur les propriétés du clergé. Les
registres du district constatent qu'il acquit, en seize adjudications,
dans les années 1791, 1792 et 1793, pour plus d'un million de biens
ecclésiastiques. Trois de ces adjudications furent faites pour le
compte de madame de Folleville; aussi les trois procès-verbaux
d'adjudication portent-ils, selon le langage du palais, réserve de
déclaration de command.
A cette époque, madame la marquise de Folleville, propriétaire dans le
Berry de dîmes inféodées, déclarées rachetables par les lois d'alors,
en employait la valeur en acquisitions nationales: Lesurque achetait et
payait pour elle; un compte courant était ouvert entre eux.
Le 19 janvier 1792, Lesurque se rendit adjudicataire de la ferme
de Ferein, moyennant 180,000 francs. Le procès-verbal de vente ne
contenait aucune réserve de déclaration de command. Lesurque avait fait
l'acquisition pour lui. Les registres du district de Douai prouvent
qu'il en paya _seul_ la valeur. Il lui avait été facile de faire ce
paiement; car il avait revendu le tiers de la ferme de Ferein 188,000
francs; et le prix de la totalité n'était que de 180,000 francs.
En mai 1792, quelques mois après l'adjudication, madame de Folleville
exprima le désir d'avoir la ferme de Ferein; le 22, un écrit fut tracé
à ce sujet par Lesurque. C'est cet écrit que l'on reproduisit trente
ans plus tard.
A cette époque (1792), madame de Folleville pouvait faire cette
acquisition; elle comptait sur le remboursement de ses dîmes inféodées
et sur une créance due par le gouvernement à M. de Bussy, ancien
gouverneur des Indes, dont elle était héritière; mais une loi déclara
les dîmes inféodées supprimées sans indemnité, et d'un autre côté, le
gouvernement refusa d'acquitter la créance du gouverneur de l'Inde. Peu
après, madame de Folleville fut incarcérée à Amiens jusqu'en 1794.
Lors de son arrestation, elle devait à Lesurque des sommes
considérables; car, en 1795, elle lui fit remettre un à compte de
10,000 francs. Probablement alors un règlement de compte eut lieu.
L'acte du 22 mai 1792 fut rendu par madame de Folleville à Lesurque
qui lui signa des billets payés depuis. Mais Lesurque, loin de faire
une déclaration de command au profit de madame de Folleville, continua
à toucher les loyers de la ferme, renouvela les baux, revendit
publiquement plusieurs portions de cette propriété, au profit d'un
sieur Dumoulin, président du district de Douai, et de deux fermiers
de Ferein, lesquels ont attesté qu'ils n'ont connu que Lesurque pour
propriétaire.
En présence de cette possession, de cette jouissance publique de
Lesurque, madame de Folleville garda le silence. Lesurque vint à
Paris en 1795, espérant s'y créer une existence heureuse. On connaît
l'horrible catastrophe qui le frappa. Sa mort, comme nous l'avons dit,
laissa sa veuve et ses enfans dans une affreuse position. Le fisc
s'empara de tous les biens du condamné à titre de _séquestre_, et non
de _confiscation_ comme on l'a cru long-temps.
Ce fut alors qu'un sieur Lemoine, ancien conseiller à la Cour des
aides, vint trouver la veuve Lesurque de la part de madame de
Folleville. Pour éviter la confiscation, il conseilla à madame Lesurque
de confier à madame de Folleville les papiers de son mari et surtout
l'acte du 22 mai 1792.
Nantie de cet acte, madame de Folleville ne fit aucune démarche pour
sauver de la confiscation la ferme de Ferein; madame veuve Lesurque la
réclama devant le tribunal d'Amiens.
En 1803, madame de Folleville fit lever une expédition de l'acte du 22
mai 1792 dont le dépôt avait été effectué chez un notaire par les agens
de la marquise. Déjà cet acte avait été falsifié, altéré. Madame de
Folleville présenta cette expédition au préfet du Nord, et demanda à
être mise en possession de Ferein. Un avis du directeur des domaines
du département intervint, contraire à la réclamation de la dame de
Folleville; celle-ci se désista de sa prétention avant la décision du
préfet, et ne fit plus aucune poursuite à ce sujet pendant un laps de
dix-neuf ans.
La propriété de Ferein fut incorporée aux biens de la sénatorerie
et vendue par l'état en 1810. Cette vente aurait dû réveiller les
prétentions de la dame de Folleville. Il n'en fut rien; elle laissa
vendre Ferein qu'elle disait être sa propriété. Mais en 1822, une
décision ministérielle ayant fait liquider à 224,000 fr. le montant de
l'indemnité due par l'état aux héritiers Lesurque, pour la ferme de
Ferein séquestrée, alors les agens de madame de Folleville se mirent en
mouvement. On se présenta chez madame veuve Lesurque avec de douces et
pacifiques paroles; on proposa de s'arranger avec madame de Folleville,
pour _éviter la publication de certains actes qui empêcheraient la
réhabilitation de Lesurque_. M. Salgues, l'ami, le défenseur de la
famille, ne put entendre de semblables menaces sans en être indigné,
et rompit toute conférence avec l'homme de madame de Folleville. Que
fit-on alors? on feignit d'ignorer le domicile de la veuve Lesurque;
on l'assigna au parquet; on prit des jugemens sur requête; on obtint
l'autorisation de mettre opposition sur l'indemnité liquidée par
l'état. Un procès s'engagea sur la validité de ces oppositions. C'était
en 1826. Madame de Folleville produisit les billets souscrits par
Lesurque et _payés_ par lui, et une _expédition_ de l'acte du 22 mai
1792. Cette pièce, qu'on avait déposée chez un notaire, avait été
altérée, et avec tant de précipitation que la feuille sur laquelle
l'acte de dépôt avait été écrit et qui enveloppait la pièce, portait
_les empreinte de l'acide dont cette pièce était imbibée_.
Les billets furent déclarés prescrits; mais madame de Folleville fut
reconnue propriétaire de la ferme de Ferein.
Les héritiers Lesurque qui avaient fait vérifier la _minute_ de l'acte
remis après la mort de Lesurque à M. Lemoine, interjetèrent appel de
cet arrêt. La Cour royale de Paris, saisie de cette affaire, ordonna
que vérification serait faite de l'acte dont il était question par MM.
Gay-Lussac, Chevreul et Chevalier. Ces trois experts, éminens dans
leur art, tous membres de l'académie des Sciences, procédèrent à un
examen minutieux de cet acte, et firent un rapport dont la conclusion
portait «qu'il leur était démontré qu'il avait existé sur la pièce
qui leur avait été soumise une écriture différente de celle qui en
formait actuellement le corps, et que les moyens employés pour faire
disparaître la première écriture avaient sans doute déterminé les
altérations qu'on remarquait dans le papier.» Ce rapport était du 29
juillet 1829. Déjà MM. Haussmann, Darcet et Thénard avaient donné des
certificats rédigés dans le même sens.