_R._ Oui, mon mari m'a dit en rentrant «J'ai manqué d'être assassiné
par le curé.»
_D._ Avez-vous eu depuis des entretiens avec Frilay?
_R._ Oui, mais pas à la maison.
_D._ A quelle époque remontent les menaces qu'il vous aurait faites?
_R._ A plus de deux ans.
_D._ Votre mari portait-il quelquefois des armes?
_R._ Jamais.
_D._ Puisque Frilay n'est pas revenu chez vous depuis le 23 novembre,
a-t-il demandé par lettres à y revenir?
_R._ Il me l'a demandé, mais verbalement.
_D._ Combien avez-vous eu de rendez-vous chez Bernier?
_R._ Trois ou quatre.
_D._ Combien depuis votre accouchement?
_R._ Un seul.
_D._ Depuis que vous connaissiez la scène qui avait eu lieu le 23
novembre, entre votre mari et Frilay, aviez-vous pris une détermination
à l'égard de celui-ci, et la lui aviez-vous fait connaître?
_R._ Oui, mais il revenait toujours à la charge.
_Un juré_: Pourquoi la femme Saunier retournait-elle chez Bernier,
puisqu'elle ne voulait plus revoir Frilay?
_R._ J'allais lui dire que c'était la dernière fois qu'il me verrait.
_D._ Écriviez-vous quelquefois à Frilay, et chargiez-vous Bernier de
porter vos lettres?
_R._ Oui, quelquefois pour lui dire de venir ou de ne pas venir.
_D._ Comment avez-vous pu craindre les menaces de Frilay, lui qui, à
raison de son ministère, a besoin d'autant de ménagemens que vous?
_R._ Je sais que je n'aurais pas dû avoir peur.
_D._ A Frilay: Est-il vrai que vous ayez fait de nouvelles instances
auprès de la dame Saunier, après le 23 novembre, pour continuer vos
relations?
_R._ Je n'en avais pas besoin, madame me faisait tout dire.
Après les autres dépositions, qui ajoutèrent peu de chose aux faits
déjà connus, le ministère public soutint l'accusation, en prenant
sagement beaucoup de précautions pour insinuer à l'auditoire que la
honte du châtiment réservé à Frilay ne pouvait en aucun cas, rejaillir
sur le saint caractère dont il était revêtu.
Frilay fut déclaré coupable de tentative de meurtre, à la majorité de
sept voix contre cinq; et la Cour s'étant réunie à la majorité du jury,
le criminel fut condamné aux travaux forcés à perpétuité, au carcan
et à la marque des lettres T. P. Frilay entendit cet arrêt, comme il
avait entendu le réquisitoire de l'avocat-général, sans être ému, sans
proférer un seul mot.
LA MONOMANIE DU MEURTRE,
OU JEANNE DESROCHES,
FEMME CORGET,
ACCUSÉE DE PARRICIDE ET DE TROIS ASSASSINATS.
Nous avons déjà eu l'occasion de faire remarquer que, depuis quelques
années surtout, on avait peut-être abusé du mot _monomanie_, dans
l'intérêt de la défense de plusieurs accusés. Ce n'est pas, toutefois,
que nous ayons prétendu nier l'existence de cette triste maladie, ni
les désordres de tout genre auxquels elle peut entraîner les malheureux
qui en sont atteints. Il ne nous appartient pas de décider sur des
questions aussi importantes et aussi délicates: notre mission à nous,
est de narrer des faits, et s'il nous arrive d'adopter telle ou telle
opinion sur des matières hors de la portée vulgaire, c'est toujours
d'après des autorités compétentes et respectables.
Ainsi dans l'événement dont nous allons rendre compte, nous aimons
à croire, avec M. Margerand, défenseur de l'accusée, avec tous les
médecins qui l'ont visitée dans sa prison, avec le jury lui-même, qui
tout en la déclarant coupable, a pris un _mezzo termine_ qui atteste
son hésitation; nous aimons à croire qu'il y a eu plutôt malheur que
crime, et que Jeanne Desroches était dans une situation plus digne de
pitié que d'horreur. On devait la renfermer, par mesure de sûreté et
par humanité, mais non par le fait d'une condamnation.
Il est reconnu que les fous ont une volonté, une volonté quelquefois
irrésistible, mais qu'ils n'ont pas la liberté. C'est dans ce dernier
mot que gît toute la doctrine sur la démence.
Pour détruire le système de monomanie invoqué dans plusieurs causes
criminelles, on a souvent allégué la préméditation qui semblait avoir
présidé aux actes des accusés; mais cette allégation n'est elle-même
d'aucun poids auprès des hommes de l'art qui ont été le plus à même
d'étudier la folie, de juger avec plus de certitude les symptômes
qui la caractérisent, les faits qui la démontrent, les signes qui
permettent d'en affirmer l'existence. M. Orfila rapporte qu'un
jurisconsulte, atteint d'une folie raisonnante, ayant conçu le projet
d'obtenir sa sortie de la maison où il était retenu, demanda à faire
visite au maître de la maison. Il se rendit dans son cabinet, portant
une bûche sous sa redingote, demanda sa sortie d'un ton impérieux,
ferma la porte et se disposa à frapper. Heureusement il était le plus
faible; en reconduisant le malade à sa chambre, on lui adressa des
reproches auxquels il répondit tranquillement: «Eh bien! quand je
l'aurais tué, il n'en aurait été que cela, puisqu'on dit que je suis
fou.»
«Certes, ajoute M. Orfila, ce malade avait bien su user de ruse et
d'adresse pour arriver à son but, et, de plus, il avait peut-être
bien prévu les suites légales de sa conduite. Et cependant on peut
remarquer que ce malade faisait un acte de folie qui amenait tout le
contraire de ce qu'il s'imaginait obtenir. Hoffbaner cite l'exemple
d'un paysan qui, ayant été mis dans une maison de fous pour avoir fait
plusieurs extravagances, s'y montre fort raisonnable, ne laisse voir
aucune apparence de folie, ne commet aucun acte de violence; quelque
temps après, il trouve moyen de s'évader, arrive dans sa famille
et paraît raisonnable: dans la nuit, il tue ses enfans et sa femme,
qu'il soupçonnait, mais sans motif, d'infidélité..... Ici la ruse, la
dissimulation, le calcul ne sont pas douteux.»
Les annales de la médecine et du barreau offrent une foule de faits
qui prouvent sans réplique notre assertion. Une femme de Saint-Cloud
accouche, tue son enfant de vingt-six coups de ciseaux, l'enveloppe de
linges et le jette dans les latrines. On lui demanda son enfant, elle
ne sut que répondre; on finit par le trouver. Conduite à Versailles,
où on devait la juger, elle ne voulut pas, pendant le trajet, qu'on
lui bandât les yeux, pour qu'elle ne vît pas ses compatriotes qui
suivaient la voiture. Elle demandait par fois: «On ne me fera pas de
mal, n'est-il pas vrai? car je n'ai rien fait.» Conduite au tribunal,
elle avoua son crime, ne donna aucun motif pour sa justification, dit
qu'elle ignorait pourquoi elle l'avait fait. Les juges la déclarèrent
non coupable, le crime ayant été commis dans un dérangement des
facultés mentales.
Voici un autre fait qui a eu lieu le 18 mai 1829, dans l'arrondissement
de Villefranche. Claude Pilon, de Ronno, aperçut, dans le café tenu
par Philibert Chevret à Amplepluis, Marguerite Chevret, qu'il ne
connaissait pas; scandalisé d'une collerette que porte cette jeune
fille, et du soin qu'elle paraît avoir mis à sa frisure, il s'élance
dans le café, poursuit l'infortunée Marguerite et la frappe avec un
instrument appelé goyarde qu'il tenait à la main. Le coup fut si
violent qu'il opéra la décollation presque complète. D'Amplepluis,
Pilon retourne à Ronno, il commet une double tentative d'homicide
sur les personnes de la veuve et du fils Planus, ses voisins, contre
lesquels il n'avait aucun motif de vengeance ni de haine. Arrêté, Pilon
est amené dans les prisons de Villefranche; l'information s'achève, et
le 5 septembre, le tribunal déclare que le prévenu était en démence au
moment de l'action, le relève de toutes plaintes criminelles, et le
renvoie à la disposition de l'autorité administrative.
Après ces divers exemples, il sera plus facile au lecteur de juger la
situation de Jeanne Desroches et les événemens funestes qui ont été le
déplorable résultat de sa démence. Passons aux détails.
La veuve Desroches, de la commune de Poully-le-Monéal, canton d'Anse,
arrondissement de Villefranche (Rhône) avait trois filles; l'une d'elle
avait épousé le nommé Champart, dont elle avait deux enfans. Jeanne
se maria au commencement du mois de juin 1832, avec le nommé Corget,
habitant de la commune de Pommiers qui n'est éloignée que d'environ une
lieue de Poully-le-Monéal. Toute la famille Desroches jouissait d'une
bonne réputation. Jeanne était connue pour une fille simple, bonne
et vertueuse, et elle était parvenue à l'âge de vingt-sept ans sans
donner prise non seulement au reproche, mais même au soupçon. Depuis
la mort de son père, elle prodiguait les soins les plus tendres à sa
mère. Placée chez différens maîtres, la jeune fille s'y était fait
estimer et chérir par son zèle et par une conduite exemplaire. Elle
était très-pieuse, et lisait souvent des livres de piété. Une femme
septuagénaire et pauvre habitait dans le voisinage; Jeanne Desroches
s'empressait de lui rendre tous les services qu'il dépendait d'elle de
lui offrir. Une autre voisine tomba malade: elle vola à son chevet pour
la soigner. Telle fut long-temps la jeune fille que nous allons bientôt
voir figurer sur la sellette des parricides et des assassins.
D'après une foule de témoignages, il paraît que, depuis un an environ,
Jeanne Desroches ne jouissait pas de la plénitude de ses facultés
intellectuelles. Ce fut à peu près vers le mois d'août 1831, suivant
Marie Desroches, sœur de l'accusée, que se manifestèrent les premiers
troubles remarqués dans l'intelligence et dans les affections de cette
fille. Vers la même époque survint la suppression partielle ou totale
de l'écoulement périodique; son caractère changea, ses habitudes se
modifièrent; on la vit se livrer à des lectures presque continuelles,
à l'exercice plus fréquent de ses devoirs religieux; elle éprouva du
dégoût pour le travail, et se montra, dans ses actions comme dans ses
paroles, tout autre qu'elle n'avait été jusqu'à ce moment. Vers les
fêtes de Noël, Jeanne se plaignit de ne pouvoir plus dormir; elle
parla d'un _bougement dans l'épaule_, qui, disait-elle, la faisait
beaucoup souffrir. Elle pria sa sœur de la recevoir dans son lit,
espérant qu'elle dormirait mieux; l'insomnie n'en persista pas moins.
Des pensées bizarres de damnation se heurtaient dans sa tête avec les
idées d'une mort prochaine et d'une maladie de poitrine, surtout quand
elle était couchée du côté gauche; elle disait que, quand elle se
piquait, son sang tombait en eau. De fréquens soupirs s'échappaient de
son sein; le dégoût pour le travail devenait plus marqué; les plaisirs
qui avaient eu pour elle le plus de charmes avaient perdu tout leur
attrait. «Je suis damnée, disait Jeanne Desroches à la plupart des
personnes avec lesquelles ses habitudes journalières la mettaient en
rapport; plus je lis et plus je prie, plus je suis tourmentée. J'ai
tout fait hors le bien; je suis damnée.»
Le même dérangement se montrait dans ses actions.
Un jour, sa mère et sa sœur, témoins de la fatigue qu'elle éprouvait,
lui proposèrent de faire venir un médecin pour la saigner; elle
repoussa cette offre avec colère, disant qu'elles étaient sans doute
embarrassées d'elle, et qu'elles seraient bien aises de la voir mourir.
Quelques mois avant son mariage, se trouvant aux champs, elle aperçut
ou crut apercevoir un chat noir; elle voulut le tuer, prétendant que
c'était un esprit infernal. Cette vision avait agi fortement sur son
imagination. Rentrée chez sa mère, elle trouva une poule dans la
basse-cour, elle la saisit et lui arracha violemment le cou; sa mère,
étonnée, lui dit: Tu es donc folle? Jeanne garda le silence. Sa sœur
lui demanda à son tour pourquoi elle avait tué une poule qui leur était
utile. Pourquoi? lui répondit-elle; la femme de Marcy m'a ordonné du
bouillon pour me guérir; nous n'avons ici point de viande, mais il y
a des poules: je veux m'en servir.—Es-tu folle? reprit sa sœur.—Ah!
répliqua Jeanne, vous avez bientôt fait une folle.—Et sur ce que sa
sœur lui dit qu'elle ne voulait pas coucher avec elle, qu'elle pourrait
bien la tuer comme la poule: Va! s'écria-t-elle, sois sans crainte; je
ne veux pas tuer le monde.
Les changemens, survenus en si peu de temps dans l'existence de Jeanne
Desroches firent penser que le mariage pourrait lui être favorable,
d'autant plus qu'elle exprimait quelquefois des regrets sur ce qu'on
ne l'avait pas établie plus tôt. Un parti se présenta; il fut agréé de
Jeanne et de sa famille. Cependant, peu de jours avant la bénédiction
nuptiale, les raisonnemens de cette fille furent tout-à-fait incohérens
et bizarres; et le jour même du contrat de mariage, la veuve
Desroches, ne prévoyant pas qu'avant huit jours, elle périrait sous
les coups de sa fille, dirait au notaire qui rédigeait l'acte: «Ah! je
crains bien que le mariage ne la guérisse pas!»
Le mariage fut célébré le samedi 9 juin, et ce fut le 19 du même
mois qu'eut lieu l'horrible et sanglante tragédie où périrent en peu
d'instans, quatre personnes sous les coups de Jeanne Desroches. Le
matin du jour fatal, Corget se leva de très-bonne heure pour se livrer
à son travail. Jeanne Desroches, sa femme, se leva aussi et lui annonça
qu'elle voulait aller à Poully-le-Monéal voir sa famille. Corget ne s'y
opposa nullement: Jeanne Desroches partit, emportant un couteau qui
devait bientôt devenir entre ses mains un instrument de mort.
Entre les communes de Pommiers et de Poully-le-Monéal, est la maison
habitée par la femme Champart, l'une des sœurs de Jeanne Desroches.
Cette femme et son mari n'étaient pas chez eux; ils y avaient laissé
leurs deux enfans en bas âge sous la surveillance d'une vieille
femme, mère de Champart. Les deux enfans étaient couchés dans la même
chambre; leur aïeule se tenait dans une chambre voisine; Jeanne
Desroches entre dans celle des enfans, et frappe l'un d'eux de son
couteau dans la partie inférieure du cou. C'était Claudine Champart, sa
nièce, âgée de deux ans: l'enfant ne poussa qu'un seul cri et expira; à
ce cri, sa grand'mère accourt, et trouve la jeune Claudine expirante et
baignée dans son sang. Jeanne Desroches avait pris la fuite.
Après ce premier meurtre, Jeanne va droit à la demeure de sa mère; elle
trouve cette pauvre femme dans son écurie, occupée à mettre en état de
service deux petites pioches. _Bonjour!_ lui dit Jeanne.—_Bonjour!_
lui répond sa mère, _tu es bien matinale_. La conversation ne fut pas
poussée plus loin; la fille saisit sa malheureuse mère, la renversa
à terre, la frappa de son couteau, puis s'armant de l'une des deux
pioches, elle l'en frappa si violemment sur la tête, que plus tard,
lors de la visite du cadavre, on trouva les os du crâne brisés,
quelques-uns même complètement détachés et épars, et le cerveau presque
entièrement broyé.
Jeanne Desroches monta ensuite dans une chambre au premier étage de
la maison, brisa des bouteilles, un mortier de bois, une lampe, mit
en pièces plusieurs livres contenant des prières et des instructions
religieuses, déchira les robes et les hardes de sa sœur, et en entassa
les fragmens au milieu de la chambre.
Cette malheureuse semblait poussée au meurtre par une puissance
irrésistible. Après ces deux égorgemens, il lui faut encore de
nouvelles victimes. Elle se rend chez Claudine Brondel, veuve Georges,
voisine de sa mère, monte un escalier de bois très-rapide, arrive
à la porte de la chambre dans laquelle était cette femme, annonce
qu'elle veut lui parler; celle-ci s'approche et la voyant couverte de
sang, elle lui dit: _A qui ressembles-tu?_ Aussitôt Jeanne Desroches
se précipite sur elle, la frappe de son couteau à la tête et au cou.
La veuve Georges, en cherchant à défendre ses jours, reçoit encore
aux doigts plusieurs blessures. Jeanne Desroches, pour terminer plus
promptement la lutte, la précipite au bas de l'escalier et prend la
fuite.
En sortant de la maison de la veuve Georges, Jeanne Desroches alla
dans celle de la veuve Dorneron. Cette femme était dans une chambre
avec son fils, âgé de sept ans. De la porte, Jeanne lui dit: _On crie
dans la rue, venez donc voir._ La femme Dorneron sort de sa chambre
pour aller dans une chambre voisine dont la fenêtre donne sur la rue;
Jeanne Desroches profite de cet instant pour se glisser dans la pièce
que celle-ci vient de quitter, se jette sur l'enfant Dorneron, et avec
son couteau, lui fait deux blessures, dont l'une, large et profonde,
pénètre jusqu'à la moelle épinière et détermine une hémorrhagie
abondante et mortelle. Aux cris de l'enfant, la veuve Dorneron était
revenue sur ses pas; mais il était trop tard, son enfant avait cessé
de vivre. Jeanne Desroches, qui venait de tuer l'enfant, veut encore
attenter à la vie de la mère. Jusque-là elle n'avait attaqué que des
femmes d'un âge avancé ou des enfans, elle éprouve de la part de la
femme Dorneron, âgée seulement de trente ans, une résistance plus
sérieuse. Vainement elle lui fait au cou avec son couteau une blessure
légère; vainement elle lui fait aux doigts plusieurs morsures; celle-ci
se défend avec une telle vigueur, que, voyant qu'elle ne pouvait venir
à bout de la terrasser, Jeanne Desroches se retire et s'enfuit dans la
maison de sa mère et entre dans la cave. Là, elle pense à cacher le
couteau qui vient de commettre tant de crimes, elle enlève le bouchon
qui ferme l'ouverture supérieure d'un tonneau. Un nouveau désir de
vengeance semble l'animer encore dans cet accès de démence: elle
arrache une petite cheville de bois qui tenait le tonneau bouché par le
bas, et elle donne ainsi une libre cours au vin qui se répand dans la
cave.
La femme Dorneron avait vu Jeanne Desroches entrer dans la cave de
la maison de sa mère; elle appela à grands cris les secours de ses
voisins; des hommes, des femmes surviennent; on cerne la maison dans
laquelle Jeanne Desroches s'est cachée; et quand elle tente d'en sortir
et de prendre la fuite, elle est arrêtée.
Le maire de la commune, le juge de paix d'Anse, le procureur du roi de
Villefranche, des médecins, des gendarmes se rendirent sur les lieux.
On dressa un procès-verbal, et toutes les formalités, prescrites par
la loi, furent remplies exactement. Le procureur du roi interrogea
Jeanne Desroches en présence des médecins, car il s'agissait moins
de constater une chose trop évidente, que de reconnaître l'état
mental d'une femme qui s'était livrée à des crimes si atroces, que
leur atrocité même inspirait des craintes sur sa raison. Les médecins
déclarèrent que son pouls vibrait fortement, mais ce fut là le seul
signe d'agitation qu'on reconnut en elle; car du reste, ses réponses
furent claires, et sa mémoire fidèle. Elle avoua tous ses actes, et
déclara qu'elle était allée de Pommiers à Poully, avec l'intention
de donner la mort à sa mère, mais non avec l'intention de faire un
si grand nombre de victimes. Elle donna à ses meurtres deux motifs:
_Sa mère avait toujours mieux aimé sa sœur qu'elle, elle voulait s'en
venger: ayant toujours lu beaucoup de livres de prières, elle craignait
d'être damnée, et cette pensée la tourmentait._
Les médecins ne trouvèrent, ni dans ses dehors physiques, ni dans
ses réponses, des preuves d'aliénation mentale, et déclarèrent qu'il
convenait de faire sur elle une étude plus longue et plus approfondie.
Le juge d'instruction lui fit subir, le 21 juin, un nouvel
interrogatoire auquel elle répondit d'une manière aussi étrange que la
première fois. Le 19 juin, quand on lui avait demandé si elle était
fâchée d'avoir fait ce qu'elle avait fait, si elle recommencerait, si
les cris de sa mère ne l'avaient pas touchée; elle avait répondu: Je
suis fâchée sans être fâchée; je recommencerais, parce que je suis
toujours tourmentée de même; ma mère a crié, cela ne m'a rien fait;
je sais bien que ma mère ne méritait pas la mort, mais je ne suis pas
fâchée. Le 21 juin, elle versa des larmes en songeant à sa mère, à sa
mère qui l'aimait tant! elle dit en parlant du jeune Dorneron: Pauvre
enfant! qui était si charmant!... Ah! si c'était à faire.....
Le 19, elle avait dit: «J'étais trop tourmentée... je lisais des
livres de prières qui m'ont tourmentée... je croyais perdre Dieu... je
ne dormais pas... je faisais des rêves dans lesquels je croyais voir
toutes sortes de bêtes... J'ai déchiré ces livres, parce qu'ils sont
cause de ma perte, en me faisant trop penser que j'étais damnée.» Puis
le 21, elle disait: «C'est ce mauvais coup de sang qui m'a fait faire
ce que j'ai fait... je ne savais pas ce que je faisais... j'étais si
vivement tourmentée! je me sentais depuis long-temps un _bougement
dans l'épaule_... je ne savais où j'allais... En lisant, je pensais
être damnée... j'étais toujours tourmentée, je me sentais bouger dans
l'épaule...»
Ces contradictions, ces non-sens dans ses réponses, cette fluctuation
dans les sentimens, cette idée fixe de _bougement dans l'épaule et
de damnation_, rapprochés de l'état de maladie qui avait précédé le
mariage de Jeanne Desroches, attestaient un dérangement notable dans
le cerveau de cette infortunée. Que l'on considère d'ailleurs quelles
victimes son délire lui avait fait choisir, et l'on aura une preuve
de plus de sa démence. La jeune nièce de deux ans qu'elle a frappée,
elle _l'aimait comme ses yeux_; sa vieille mère, qui a été sa seconde
victime, avait été jusque-là l'objet de ses soins les plus tendres;
la veuve Georges qu'elle avait précipitée au bas de l'escalier, était
cette femme septuagénaire à laquelle elle rendait volontairement tous
les services qui dépendaient d'elle; la femme Dorneron, dont elle avait
immolé le fils _si charmant_, et qui elle-même n'avait échappé au même
sort que par son courage et sa force physique, était cette voisine
qu'elle avait soignée si charitablement pendant une maladie. Depuis
quand le crime choisit-il pour victimes les objets de son affection?
Trois médecins de Villefranche, chargés de visiter cette Desroches
dans sa prison et de faire un rapport sur son état, déclarèrent que
_la mélancolie habituelle de Jeanne Desroches avait pu réagir sur le
cerveau, amener un trouble dans les fonctions intellectuelles, et lui
faire croire quelle était damnée, ce qui caractériserait la monomanie
religieuse, ou la démonomanie, et la pousser aux actes qu'elle avait
commis, ce qui formerait une autre monomanie_.
De nouveaux signes de fureur se firent remarquer dans la personne de
Jeanne Desroches, au commencement du mois d'août. Sa conduite, dans la
maison d'arrêt de Villefranche, avait été raisonnable et calme, sauf
les terreurs nocturnes qui parfois l'arrachaient de son lit. Transférée
à Lyon, on la mit dans la prison de Roanne, où pendant le jour, elle
pouvait communiquer avec les autres femmes détenues. Tout-à-coup un
accès violent la saisit; elle se jette comme une furieuse sur ses
compagnes d'infortune et de captivité. Heureusement elle n'a point
d'arme qu'elle puisse plonger dans le sein de nouvelles victimes: les
gardiens de la prison accourent; ils s'en emparent, et dès ce moment,
elle est reléguée dans l'isolement d'un cachot. Là, sa fureur s'exhale
en cris impuissans, en longs hurlemens; des prisonniers l'interrogent,
elle leur répond. Le silence des nuits n'apporte aucun soulagement à
l'agitation qu'elle éprouve; il paraît même que, jetée dans une espèce
de désespoir par la vue du cachot, elle se frappait la tête contre la
muraille et se faisait de profondes blessures.
Elle avait si peu la conscience du bien et du mal, qu'après la
tentative d'homicide qu'elle avait faite sur ses compagnes, elle
répondait aux reproches que lui adressait son avocat: _J'ai bien plus
fait de mal cette fois que la première, n'est-ce pas?_
Me Margerand, avocat à la Cour royale de Lyon, s'était chargé de la
défense de l'accusée. Il la visitait fréquemment dans sa prison, lui
adressait une foule de questions relatives à ses actes sanguinaires.
D'après ces entretiens avec sa cliente, d'après les réponses qu'il
en recevait, il avait acquis la triste certitude de sa démence. Le
plaidoyer qu'il prononça dans cette cause intéressante, atteste son
zèle et ses talens. C'est dans cette pièce remarquable, ainsi que
dans l'acte d'accusation, que nous avons puisé les détails de cette
malheureuse affaire.