_D._ Avez-vous eu connaissance de l'événement du 23 novembre?

_R._ Oui, mon mari m'a dit en rentrant «J'ai manqué d'être assassiné

par le curé.»

_D._ Avez-vous eu depuis des entretiens avec Frilay?

_R._ Oui, mais pas à la maison.

_D._ A quelle époque remontent les menaces qu'il vous aurait faites?

_R._ A plus de deux ans.

_D._ Votre mari portait-il quelquefois des armes?

_R._ Jamais.

_D._ Puisque Frilay n'est pas revenu chez vous depuis le 23 novembre,

a-t-il demandé par lettres à y revenir?

_R._ Il me l'a demandé, mais verbalement.

_D._ Combien avez-vous eu de rendez-vous chez Bernier?

_R._ Trois ou quatre.

_D._ Combien depuis votre accouchement?

_R._ Un seul.

_D._ Depuis que vous connaissiez la scène qui avait eu lieu le 23

novembre, entre votre mari et Frilay, aviez-vous pris une détermination

à l'égard de celui-ci, et la lui aviez-vous fait connaître?

_R._ Oui, mais il revenait toujours à la charge.

_Un juré_: Pourquoi la femme Saunier retournait-elle chez Bernier,

puisqu'elle ne voulait plus revoir Frilay?

_R._ J'allais lui dire que c'était la dernière fois qu'il me verrait.

_D._ Écriviez-vous quelquefois à Frilay, et chargiez-vous Bernier de

porter vos lettres?

_R._ Oui, quelquefois pour lui dire de venir ou de ne pas venir.

_D._ Comment avez-vous pu craindre les menaces de Frilay, lui qui, à

raison de son ministère, a besoin d'autant de ménagemens que vous?

_R._ Je sais que je n'aurais pas dû avoir peur.

_D._ A Frilay: Est-il vrai que vous ayez fait de nouvelles instances

auprès de la dame Saunier, après le 23 novembre, pour continuer vos

relations?

_R._ Je n'en avais pas besoin, madame me faisait tout dire.

Après les autres dépositions, qui ajoutèrent peu de chose aux faits

déjà connus, le ministère public soutint l'accusation, en prenant

sagement beaucoup de précautions pour insinuer à l'auditoire que la

honte du châtiment réservé à Frilay ne pouvait en aucun cas, rejaillir

sur le saint caractère dont il était revêtu.

Frilay fut déclaré coupable de tentative de meurtre, à la majorité de

sept voix contre cinq; et la Cour s'étant réunie à la majorité du jury,

le criminel fut condamné aux travaux forcés à perpétuité, au carcan

et à la marque des lettres T. P. Frilay entendit cet arrêt, comme il

avait entendu le réquisitoire de l'avocat-général, sans être ému, sans

proférer un seul mot.

LA MONOMANIE DU MEURTRE,

OU JEANNE DESROCHES,

FEMME CORGET,

ACCUSÉE DE PARRICIDE ET DE TROIS ASSASSINATS.

Nous avons déjà eu l'occasion de faire remarquer que, depuis quelques

années surtout, on avait peut-être abusé du mot _monomanie_, dans

l'intérêt de la défense de plusieurs accusés. Ce n'est pas, toutefois,

que nous ayons prétendu nier l'existence de cette triste maladie, ni

les désordres de tout genre auxquels elle peut entraîner les malheureux

qui en sont atteints. Il ne nous appartient pas de décider sur des

questions aussi importantes et aussi délicates: notre mission à nous,

est de narrer des faits, et s'il nous arrive d'adopter telle ou telle

opinion sur des matières hors de la portée vulgaire, c'est toujours

d'après des autorités compétentes et respectables.

Ainsi dans l'événement dont nous allons rendre compte, nous aimons

à croire, avec M. Margerand, défenseur de l'accusée, avec tous les

médecins qui l'ont visitée dans sa prison, avec le jury lui-même, qui

tout en la déclarant coupable, a pris un _mezzo termine_ qui atteste

son hésitation; nous aimons à croire qu'il y a eu plutôt malheur que

crime, et que Jeanne Desroches était dans une situation plus digne de

pitié que d'horreur. On devait la renfermer, par mesure de sûreté et

par humanité, mais non par le fait d'une condamnation.

Il est reconnu que les fous ont une volonté, une volonté quelquefois

irrésistible, mais qu'ils n'ont pas la liberté. C'est dans ce dernier

mot que gît toute la doctrine sur la démence.

Pour détruire le système de monomanie invoqué dans plusieurs causes

criminelles, on a souvent allégué la préméditation qui semblait avoir

présidé aux actes des accusés; mais cette allégation n'est elle-même

d'aucun poids auprès des hommes de l'art qui ont été le plus à même

d'étudier la folie, de juger avec plus de certitude les symptômes

qui la caractérisent, les faits qui la démontrent, les signes qui

permettent d'en affirmer l'existence. M. Orfila rapporte qu'un

jurisconsulte, atteint d'une folie raisonnante, ayant conçu le projet

d'obtenir sa sortie de la maison où il était retenu, demanda à faire

visite au maître de la maison. Il se rendit dans son cabinet, portant

une bûche sous sa redingote, demanda sa sortie d'un ton impérieux,

ferma la porte et se disposa à frapper. Heureusement il était le plus

faible; en reconduisant le malade à sa chambre, on lui adressa des

reproches auxquels il répondit tranquillement: «Eh bien! quand je

l'aurais tué, il n'en aurait été que cela, puisqu'on dit que je suis

fou.»

«Certes, ajoute M. Orfila, ce malade avait bien su user de ruse et

d'adresse pour arriver à son but, et, de plus, il avait peut-être

bien prévu les suites légales de sa conduite. Et cependant on peut

remarquer que ce malade faisait un acte de folie qui amenait tout le

contraire de ce qu'il s'imaginait obtenir. Hoffbaner cite l'exemple

d'un paysan qui, ayant été mis dans une maison de fous pour avoir fait

plusieurs extravagances, s'y montre fort raisonnable, ne laisse voir

aucune apparence de folie, ne commet aucun acte de violence; quelque

temps après, il trouve moyen de s'évader, arrive dans sa famille

et paraît raisonnable: dans la nuit, il tue ses enfans et sa femme,

qu'il soupçonnait, mais sans motif, d'infidélité..... Ici la ruse, la

dissimulation, le calcul ne sont pas douteux.»

Les annales de la médecine et du barreau offrent une foule de faits

qui prouvent sans réplique notre assertion. Une femme de Saint-Cloud

accouche, tue son enfant de vingt-six coups de ciseaux, l'enveloppe de

linges et le jette dans les latrines. On lui demanda son enfant, elle

ne sut que répondre; on finit par le trouver. Conduite à Versailles,

où on devait la juger, elle ne voulut pas, pendant le trajet, qu'on

lui bandât les yeux, pour qu'elle ne vît pas ses compatriotes qui

suivaient la voiture. Elle demandait par fois: «On ne me fera pas de

mal, n'est-il pas vrai? car je n'ai rien fait.» Conduite au tribunal,

elle avoua son crime, ne donna aucun motif pour sa justification, dit

qu'elle ignorait pourquoi elle l'avait fait. Les juges la déclarèrent

non coupable, le crime ayant été commis dans un dérangement des

facultés mentales.

Voici un autre fait qui a eu lieu le 18 mai 1829, dans l'arrondissement

de Villefranche. Claude Pilon, de Ronno, aperçut, dans le café tenu

par Philibert Chevret à Amplepluis, Marguerite Chevret, qu'il ne

connaissait pas; scandalisé d'une collerette que porte cette jeune

fille, et du soin qu'elle paraît avoir mis à sa frisure, il s'élance

dans le café, poursuit l'infortunée Marguerite et la frappe avec un

instrument appelé goyarde qu'il tenait à la main. Le coup fut si

violent qu'il opéra la décollation presque complète. D'Amplepluis,

Pilon retourne à Ronno, il commet une double tentative d'homicide

sur les personnes de la veuve et du fils Planus, ses voisins, contre

lesquels il n'avait aucun motif de vengeance ni de haine. Arrêté, Pilon

est amené dans les prisons de Villefranche; l'information s'achève, et

le 5 septembre, le tribunal déclare que le prévenu était en démence au

moment de l'action, le relève de toutes plaintes criminelles, et le

renvoie à la disposition de l'autorité administrative.

Après ces divers exemples, il sera plus facile au lecteur de juger la

situation de Jeanne Desroches et les événemens funestes qui ont été le

déplorable résultat de sa démence. Passons aux détails.

La veuve Desroches, de la commune de Poully-le-Monéal, canton d'Anse,

arrondissement de Villefranche (Rhône) avait trois filles; l'une d'elle

avait épousé le nommé Champart, dont elle avait deux enfans. Jeanne

se maria au commencement du mois de juin 1832, avec le nommé Corget,

habitant de la commune de Pommiers qui n'est éloignée que d'environ une

lieue de Poully-le-Monéal. Toute la famille Desroches jouissait d'une

bonne réputation. Jeanne était connue pour une fille simple, bonne

et vertueuse, et elle était parvenue à l'âge de vingt-sept ans sans

donner prise non seulement au reproche, mais même au soupçon. Depuis

la mort de son père, elle prodiguait les soins les plus tendres à sa

mère. Placée chez différens maîtres, la jeune fille s'y était fait

estimer et chérir par son zèle et par une conduite exemplaire. Elle

était très-pieuse, et lisait souvent des livres de piété. Une femme

septuagénaire et pauvre habitait dans le voisinage; Jeanne Desroches

s'empressait de lui rendre tous les services qu'il dépendait d'elle de

lui offrir. Une autre voisine tomba malade: elle vola à son chevet pour

la soigner. Telle fut long-temps la jeune fille que nous allons bientôt

voir figurer sur la sellette des parricides et des assassins.

D'après une foule de témoignages, il paraît que, depuis un an environ,

Jeanne Desroches ne jouissait pas de la plénitude de ses facultés

intellectuelles. Ce fut à peu près vers le mois d'août 1831, suivant

Marie Desroches, sœur de l'accusée, que se manifestèrent les premiers

troubles remarqués dans l'intelligence et dans les affections de cette

fille. Vers la même époque survint la suppression partielle ou totale

de l'écoulement périodique; son caractère changea, ses habitudes se

modifièrent; on la vit se livrer à des lectures presque continuelles,

à l'exercice plus fréquent de ses devoirs religieux; elle éprouva du

dégoût pour le travail, et se montra, dans ses actions comme dans ses

paroles, tout autre qu'elle n'avait été jusqu'à ce moment. Vers les

fêtes de Noël, Jeanne se plaignit de ne pouvoir plus dormir; elle

parla d'un _bougement dans l'épaule_, qui, disait-elle, la faisait

beaucoup souffrir. Elle pria sa sœur de la recevoir dans son lit,

espérant qu'elle dormirait mieux; l'insomnie n'en persista pas moins.

Des pensées bizarres de damnation se heurtaient dans sa tête avec les

idées d'une mort prochaine et d'une maladie de poitrine, surtout quand

elle était couchée du côté gauche; elle disait que, quand elle se

piquait, son sang tombait en eau. De fréquens soupirs s'échappaient de

son sein; le dégoût pour le travail devenait plus marqué; les plaisirs

qui avaient eu pour elle le plus de charmes avaient perdu tout leur

attrait. «Je suis damnée, disait Jeanne Desroches à la plupart des

personnes avec lesquelles ses habitudes journalières la mettaient en

rapport; plus je lis et plus je prie, plus je suis tourmentée. J'ai

tout fait hors le bien; je suis damnée.»

Le même dérangement se montrait dans ses actions.

Un jour, sa mère et sa sœur, témoins de la fatigue qu'elle éprouvait,

lui proposèrent de faire venir un médecin pour la saigner; elle

repoussa cette offre avec colère, disant qu'elles étaient sans doute

embarrassées d'elle, et qu'elles seraient bien aises de la voir mourir.

Quelques mois avant son mariage, se trouvant aux champs, elle aperçut

ou crut apercevoir un chat noir; elle voulut le tuer, prétendant que

c'était un esprit infernal. Cette vision avait agi fortement sur son

imagination. Rentrée chez sa mère, elle trouva une poule dans la

basse-cour, elle la saisit et lui arracha violemment le cou; sa mère,

étonnée, lui dit: Tu es donc folle? Jeanne garda le silence. Sa sœur

lui demanda à son tour pourquoi elle avait tué une poule qui leur était

utile. Pourquoi? lui répondit-elle; la femme de Marcy m'a ordonné du

bouillon pour me guérir; nous n'avons ici point de viande, mais il y

a des poules: je veux m'en servir.—Es-tu folle? reprit sa sœur.—Ah!

répliqua Jeanne, vous avez bientôt fait une folle.—Et sur ce que sa

sœur lui dit qu'elle ne voulait pas coucher avec elle, qu'elle pourrait

bien la tuer comme la poule: Va! s'écria-t-elle, sois sans crainte; je

ne veux pas tuer le monde.

Les changemens, survenus en si peu de temps dans l'existence de Jeanne

Desroches firent penser que le mariage pourrait lui être favorable,

d'autant plus qu'elle exprimait quelquefois des regrets sur ce qu'on

ne l'avait pas établie plus tôt. Un parti se présenta; il fut agréé de

Jeanne et de sa famille. Cependant, peu de jours avant la bénédiction

nuptiale, les raisonnemens de cette fille furent tout-à-fait incohérens

et bizarres; et le jour même du contrat de mariage, la veuve

Desroches, ne prévoyant pas qu'avant huit jours, elle périrait sous

les coups de sa fille, dirait au notaire qui rédigeait l'acte: «Ah! je

crains bien que le mariage ne la guérisse pas!»

Le mariage fut célébré le samedi 9 juin, et ce fut le 19 du même

mois qu'eut lieu l'horrible et sanglante tragédie où périrent en peu

d'instans, quatre personnes sous les coups de Jeanne Desroches. Le

matin du jour fatal, Corget se leva de très-bonne heure pour se livrer

à son travail. Jeanne Desroches, sa femme, se leva aussi et lui annonça

qu'elle voulait aller à Poully-le-Monéal voir sa famille. Corget ne s'y

opposa nullement: Jeanne Desroches partit, emportant un couteau qui

devait bientôt devenir entre ses mains un instrument de mort.

Entre les communes de Pommiers et de Poully-le-Monéal, est la maison

habitée par la femme Champart, l'une des sœurs de Jeanne Desroches.

Cette femme et son mari n'étaient pas chez eux; ils y avaient laissé

leurs deux enfans en bas âge sous la surveillance d'une vieille

femme, mère de Champart. Les deux enfans étaient couchés dans la même

chambre; leur aïeule se tenait dans une chambre voisine; Jeanne

Desroches entre dans celle des enfans, et frappe l'un d'eux de son

couteau dans la partie inférieure du cou. C'était Claudine Champart, sa

nièce, âgée de deux ans: l'enfant ne poussa qu'un seul cri et expira; à

ce cri, sa grand'mère accourt, et trouve la jeune Claudine expirante et

baignée dans son sang. Jeanne Desroches avait pris la fuite.

Après ce premier meurtre, Jeanne va droit à la demeure de sa mère; elle

trouve cette pauvre femme dans son écurie, occupée à mettre en état de

service deux petites pioches. _Bonjour!_ lui dit Jeanne.—_Bonjour!_

lui répond sa mère, _tu es bien matinale_. La conversation ne fut pas

poussée plus loin; la fille saisit sa malheureuse mère, la renversa

à terre, la frappa de son couteau, puis s'armant de l'une des deux

pioches, elle l'en frappa si violemment sur la tête, que plus tard,

lors de la visite du cadavre, on trouva les os du crâne brisés,

quelques-uns même complètement détachés et épars, et le cerveau presque

entièrement broyé.

Jeanne Desroches monta ensuite dans une chambre au premier étage de

la maison, brisa des bouteilles, un mortier de bois, une lampe, mit

en pièces plusieurs livres contenant des prières et des instructions

religieuses, déchira les robes et les hardes de sa sœur, et en entassa

les fragmens au milieu de la chambre.

Cette malheureuse semblait poussée au meurtre par une puissance

irrésistible. Après ces deux égorgemens, il lui faut encore de

nouvelles victimes. Elle se rend chez Claudine Brondel, veuve Georges,

voisine de sa mère, monte un escalier de bois très-rapide, arrive

à la porte de la chambre dans laquelle était cette femme, annonce

qu'elle veut lui parler; celle-ci s'approche et la voyant couverte de

sang, elle lui dit: _A qui ressembles-tu?_ Aussitôt Jeanne Desroches

se précipite sur elle, la frappe de son couteau à la tête et au cou.

La veuve Georges, en cherchant à défendre ses jours, reçoit encore

aux doigts plusieurs blessures. Jeanne Desroches, pour terminer plus

promptement la lutte, la précipite au bas de l'escalier et prend la

fuite.

En sortant de la maison de la veuve Georges, Jeanne Desroches alla

dans celle de la veuve Dorneron. Cette femme était dans une chambre

avec son fils, âgé de sept ans. De la porte, Jeanne lui dit: _On crie

dans la rue, venez donc voir._ La femme Dorneron sort de sa chambre

pour aller dans une chambre voisine dont la fenêtre donne sur la rue;

Jeanne Desroches profite de cet instant pour se glisser dans la pièce

que celle-ci vient de quitter, se jette sur l'enfant Dorneron, et avec

son couteau, lui fait deux blessures, dont l'une, large et profonde,

pénètre jusqu'à la moelle épinière et détermine une hémorrhagie

abondante et mortelle. Aux cris de l'enfant, la veuve Dorneron était

revenue sur ses pas; mais il était trop tard, son enfant avait cessé

de vivre. Jeanne Desroches, qui venait de tuer l'enfant, veut encore

attenter à la vie de la mère. Jusque-là elle n'avait attaqué que des

femmes d'un âge avancé ou des enfans, elle éprouve de la part de la

femme Dorneron, âgée seulement de trente ans, une résistance plus

sérieuse. Vainement elle lui fait au cou avec son couteau une blessure

légère; vainement elle lui fait aux doigts plusieurs morsures; celle-ci

se défend avec une telle vigueur, que, voyant qu'elle ne pouvait venir

à bout de la terrasser, Jeanne Desroches se retire et s'enfuit dans la

maison de sa mère et entre dans la cave. Là, elle pense à cacher le

couteau qui vient de commettre tant de crimes, elle enlève le bouchon

qui ferme l'ouverture supérieure d'un tonneau. Un nouveau désir de

vengeance semble l'animer encore dans cet accès de démence: elle

arrache une petite cheville de bois qui tenait le tonneau bouché par le

bas, et elle donne ainsi une libre cours au vin qui se répand dans la

cave.

La femme Dorneron avait vu Jeanne Desroches entrer dans la cave de

la maison de sa mère; elle appela à grands cris les secours de ses

voisins; des hommes, des femmes surviennent; on cerne la maison dans

laquelle Jeanne Desroches s'est cachée; et quand elle tente d'en sortir

et de prendre la fuite, elle est arrêtée.

Le maire de la commune, le juge de paix d'Anse, le procureur du roi de

Villefranche, des médecins, des gendarmes se rendirent sur les lieux.

On dressa un procès-verbal, et toutes les formalités, prescrites par

la loi, furent remplies exactement. Le procureur du roi interrogea

Jeanne Desroches en présence des médecins, car il s'agissait moins

de constater une chose trop évidente, que de reconnaître l'état

mental d'une femme qui s'était livrée à des crimes si atroces, que

leur atrocité même inspirait des craintes sur sa raison. Les médecins

déclarèrent que son pouls vibrait fortement, mais ce fut là le seul

signe d'agitation qu'on reconnut en elle; car du reste, ses réponses

furent claires, et sa mémoire fidèle. Elle avoua tous ses actes, et

déclara qu'elle était allée de Pommiers à Poully, avec l'intention

de donner la mort à sa mère, mais non avec l'intention de faire un

si grand nombre de victimes. Elle donna à ses meurtres deux motifs:

_Sa mère avait toujours mieux aimé sa sœur qu'elle, elle voulait s'en

venger: ayant toujours lu beaucoup de livres de prières, elle craignait

d'être damnée, et cette pensée la tourmentait._

Les médecins ne trouvèrent, ni dans ses dehors physiques, ni dans

ses réponses, des preuves d'aliénation mentale, et déclarèrent qu'il

convenait de faire sur elle une étude plus longue et plus approfondie.

Le juge d'instruction lui fit subir, le 21 juin, un nouvel

interrogatoire auquel elle répondit d'une manière aussi étrange que la

première fois. Le 19 juin, quand on lui avait demandé si elle était

fâchée d'avoir fait ce qu'elle avait fait, si elle recommencerait, si

les cris de sa mère ne l'avaient pas touchée; elle avait répondu: Je

suis fâchée sans être fâchée; je recommencerais, parce que je suis

toujours tourmentée de même; ma mère a crié, cela ne m'a rien fait;

je sais bien que ma mère ne méritait pas la mort, mais je ne suis pas

fâchée. Le 21 juin, elle versa des larmes en songeant à sa mère, à sa

mère qui l'aimait tant! elle dit en parlant du jeune Dorneron: Pauvre

enfant! qui était si charmant!... Ah! si c'était à faire.....

Le 19, elle avait dit: «J'étais trop tourmentée... je lisais des

livres de prières qui m'ont tourmentée... je croyais perdre Dieu... je

ne dormais pas... je faisais des rêves dans lesquels je croyais voir

toutes sortes de bêtes... J'ai déchiré ces livres, parce qu'ils sont

cause de ma perte, en me faisant trop penser que j'étais damnée.» Puis

le 21, elle disait: «C'est ce mauvais coup de sang qui m'a fait faire

ce que j'ai fait... je ne savais pas ce que je faisais... j'étais si

vivement tourmentée! je me sentais depuis long-temps un _bougement

dans l'épaule_... je ne savais où j'allais... En lisant, je pensais

être damnée... j'étais toujours tourmentée, je me sentais bouger dans

l'épaule...»

Ces contradictions, ces non-sens dans ses réponses, cette fluctuation

dans les sentimens, cette idée fixe de _bougement dans l'épaule et

de damnation_, rapprochés de l'état de maladie qui avait précédé le

mariage de Jeanne Desroches, attestaient un dérangement notable dans

le cerveau de cette infortunée. Que l'on considère d'ailleurs quelles

victimes son délire lui avait fait choisir, et l'on aura une preuve

de plus de sa démence. La jeune nièce de deux ans qu'elle a frappée,

elle _l'aimait comme ses yeux_; sa vieille mère, qui a été sa seconde

victime, avait été jusque-là l'objet de ses soins les plus tendres;

la veuve Georges qu'elle avait précipitée au bas de l'escalier, était

cette femme septuagénaire à laquelle elle rendait volontairement tous

les services qui dépendaient d'elle; la femme Dorneron, dont elle avait

immolé le fils _si charmant_, et qui elle-même n'avait échappé au même

sort que par son courage et sa force physique, était cette voisine

qu'elle avait soignée si charitablement pendant une maladie. Depuis

quand le crime choisit-il pour victimes les objets de son affection?

Trois médecins de Villefranche, chargés de visiter cette Desroches

dans sa prison et de faire un rapport sur son état, déclarèrent que

_la mélancolie habituelle de Jeanne Desroches avait pu réagir sur le

cerveau, amener un trouble dans les fonctions intellectuelles, et lui

faire croire quelle était damnée, ce qui caractériserait la monomanie

religieuse, ou la démonomanie, et la pousser aux actes qu'elle avait

commis, ce qui formerait une autre monomanie_.

De nouveaux signes de fureur se firent remarquer dans la personne de

Jeanne Desroches, au commencement du mois d'août. Sa conduite, dans la

maison d'arrêt de Villefranche, avait été raisonnable et calme, sauf

les terreurs nocturnes qui parfois l'arrachaient de son lit. Transférée

à Lyon, on la mit dans la prison de Roanne, où pendant le jour, elle

pouvait communiquer avec les autres femmes détenues. Tout-à-coup un

accès violent la saisit; elle se jette comme une furieuse sur ses

compagnes d'infortune et de captivité. Heureusement elle n'a point

d'arme qu'elle puisse plonger dans le sein de nouvelles victimes: les

gardiens de la prison accourent; ils s'en emparent, et dès ce moment,

elle est reléguée dans l'isolement d'un cachot. Là, sa fureur s'exhale

en cris impuissans, en longs hurlemens; des prisonniers l'interrogent,

elle leur répond. Le silence des nuits n'apporte aucun soulagement à

l'agitation qu'elle éprouve; il paraît même que, jetée dans une espèce

de désespoir par la vue du cachot, elle se frappait la tête contre la

muraille et se faisait de profondes blessures.

Elle avait si peu la conscience du bien et du mal, qu'après la

tentative d'homicide qu'elle avait faite sur ses compagnes, elle

répondait aux reproches que lui adressait son avocat: _J'ai bien plus

fait de mal cette fois que la première, n'est-ce pas?_

Me Margerand, avocat à la Cour royale de Lyon, s'était chargé de la

défense de l'accusée. Il la visitait fréquemment dans sa prison, lui

adressait une foule de questions relatives à ses actes sanguinaires.

D'après ces entretiens avec sa cliente, d'après les réponses qu'il

en recevait, il avait acquis la triste certitude de sa démence. Le

plaidoyer qu'il prononça dans cette cause intéressante, atteste son

zèle et ses talens. C'est dans cette pièce remarquable, ainsi que

dans l'acte d'accusation, que nous avons puisé les détails de cette

malheureuse affaire.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 8/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 17 / 20 段