Tartres, commune de Véretz. Mon maître m'envoya chercher du seigle au
Chêne-Pendu; j'étais à cheval; en passant près du monument qui fut
élevé sur la place où M. Courier a été assassiné, mon cheval eut peur,
fit un écart, et si je ne m'étais pas bien tenue, je serais tombée. En
rentrant chez mon maître, je dis sans y penser: _Mon cheval a eu grand'
peur; il a eu aussi grand' peur que moi quand on a tué M. Courier._ Mon
maître me demanda des explications; voici ce que je lui ai dit:
«Le 10 avril 1825, jour de la Quasimodo, j'étais en service dans le
village du Guêts; revenant de l'assemblée de Véretz, j'entrai avec un
jeune homme dans la forêt de Larçay. Le bois était fort jeune, mais la
bruyère était haute; nous étions couchés; nous ne pouvions pas être
aperçus. Depuis une demi-heure, nous restions au même lieu, lorsque
nous entendons un bruit de personnes qui disputaient entre elles;
bientôt nous voyons M. Courier arrivant à l'endroit où il a été tué; il
était accompagné de Symphorien Dubois, de Frémont qui portait un fusil:
Symphorien Dubois saisit M. Courier par la jambe et le renversa sur le
ventre. M. Courier s'écria: _Je suis un homme perdu!_ Le garde Frémont
lui lâche à bout portant un coup de fusil, dans le côté droit et le
tue. Symphorien le retourne sur le dos; Frémont le fouille. Presqu'au
même instant, nous voyons arriver dans différentes directions, sur le
lieu où le crime venait d'être commis, Pierre Dubois, armé d'un sabre
nu, François Arrault, Martin Boutet, et un autre individu que je n'ai
pas reconnu; ils se réunirent à Frémont et à Symphorien Dubois, et
Frémont leur dit: _Il est bien mort; allons-nous-en, ne disons rien,
et sauvons-nous bien vite._ Aussitôt ils se sont dispersés les uns du
côté du grand chemin, les autres du côté des Tartres.»
La justice fit des recherches pour trouver le témoin qui accompagnait
la fille dont on vient de lire la déposition; mais elle ne put parvenir
à le découvrir. L'un des hommes assignés fut parfaitement reconnu par
la jeune fille, mais il nia constamment le fait.
Cette déclaration en amena une autre non moins importante, ce fut celle
du garde Frémont. Cet homme, après bien des tergiversations, convint
que c'était lui qui avait tiré le coup de fusil à M. Courier, mais
qu'il ne l'avait fait que pour ne pas être tué lui-même par Symphorien
et Pierre Dubois, qui l'en avaient menacé.
Frémont déclara que la déposition de la fille était exacte dans
plusieurs points, mais il nia s'être réuni à Pierre Dubois, à François
Arrault, et à Pierre Boutet. Cette fille persista dans sa déclaration,
et ajouta qu'elle avait vu Pierre Dubois, Arrault et Boutet, faire le
guet avant que le crime ne fût commis.
Pierre Dubois, confronté avec Frémont, nia tous les faits qui lui
étaient relatifs, et assura avoir passé la journée du 10 avril 1825
avec son père et son frère. Confronté aussi avec la fille, qui avait
été témoin de l'assassinat, celle-ci le reconnut constamment pour être
celui qu'elle avait désigné portant un sabre nu, et qu'elle avait vu
arriver sur le lieu du crime aussitôt que le coup de fusil eut été
tiré. Boutet et Arrault furent également reconnus par elle.
Les débats de cette nouvelle procédure commencèrent le 9 juin 1830
devant la Cour d'assises d'Indre-et-Loire. L'auteur principal de
l'assassinat, rendu inviolable par un arrêt d'acquittement, était là
pour désigner, pour accuser et confondre ses complices. La fille qui
avait été conduite par la débauche sur la scène du crime, et dont la
déclaration tardive avait armé de nouveau la justice de son glaive,
figurait aussi parmi les témoins.
D'abord, madame veuve Courier avait été inculpée par Frémont, l'un des
assassins de son mari; mais après l'instruction la plus minutieuse et
la plus sévère, cette dame avait été mise hors de Cour, et seulement
citée comme témoin; mais se trouvant sur les frontières de la Suisse,
au moment où la citation avait été remise à son domicile à Paris, elle
ne put assister au procès.
La fille Grivault, ce témoin mystérieux, cette nouvelle Manson, qui
se trouvait à dix pas des assassins au moment de leur crime, excitait
une vive curiosité. Son interrogatoire dura deux heures. Elle persista
dans sa première déposition. Une contestation très-vive s'engagea entre
cette fille et Honoré Veillaud, qui était le jeune homme qu'elle avait
désigné comme s'étant trouvé avec elle, dans le bois, au moment de
l'assassinat. Veillaud nia formellement, et traita de menteuse la fille
Grivault qui s'emporta alors contre lui.
Pendant la dernière partie des débats, Frémont parut dans un
anéantissement complet. Le troisième jour, il resta dans une chambre
voisine de la Cour d'assises, à demi couché sur une table, la tête
dans ses mains, et gardant une immobilité de cadavre. On fut obligé de
le soutenir pour le reconduire à son auberge. Sa femme avait déclaré
à l'audience qu'il ne mangeait pas depuis plusieurs jours. Toutes
les fois que ce misérable était appelé devant la Cour, et il le fut
très-fréquemment, pendant les six jours que durèrent les débats, il
tremblait de tout son corps et paraissait dans une agitation difficile
à décrire.
Enfin, après l'audition des témoins, après la brillante plaidoirie de
Me Barthe, avocat de la partie civile, après celle des défenseurs des
trois accusés, les jurés, après une courte délibération, déclarèrent
Pierre Dubois, Arrault et Boutet, non coupables. En conséquence, la
Cour prononça leur acquittement, et ordonna qu'ils fussent sur-le-champ
mis en liberté.
Ce jugement fut prononcé le 14 juin; et le 18 du même mois, Frémont
avait cessé de vivre. Son cadavre fut ouvert; on n'y trouva aucune
trace de poison. Il était mort d'une apoplexie, résultat d'une fièvre
cérébrale. Tout portait à croire que cette maladie avait été déterminée
par l'effet moral de l'audience.
Par jugement en date du 17 juin, Frémont avait été condamné à payer
la somme de 10,000 fr. à titre de dommages-intérêts envers les enfans
Courier.
LE CHARCUTIER BELLAN,
MEURTRIER DE SA FEMME.
Peu de procédures criminelles présentent des circonstances aussi
extraordinaires que celle dont nous allons donner l'analyse rapide.
Bellan, établi comme charcutier à Septeuil près Houdan (Seine-et-Oise),
épousa, en 1820, Catherine-Angélique Lepeintre. Il avait été doté de
2,500 francs par sa mère. La fille Lepeintre lui apporta une somme de
2,000 fr. en argent, linge et effets, plus des immeubles à recueillir
dans la succession de son père, et dont la valeur s'élevait à plus de
10,000 fr.
La jeune femme Bellan était d'une conduite irréprochable et d'une
extrême douceur; mais elle était d'un naturel indolent, et tellement
bornée qu'elle n'avait jamais pu apprendre à lire et à écrire bien
qu'elle eût été élevée dans une maison religieuse; elle ne pouvait
même pas se livrer à son commerce; et, suivant l'expression d'un des
témoins, elle n'aurait pas même été en état de vendre _deux lapins_ au
marché. Cette espèce d'idiotisme de la femme de Bellan était l'unique
cause de mésintelligence dans le ménage. On rapporte qu'un jour Bellan,
irascible à l'excès, la saisit avec ses dents par le ventre et la
traîna dans sa chambre. Au reste, il n'existe point de dépositions sur
leurs querelles domestiques: Bellan se contenait en public, et sa femme
était tellement soumise à ses ordres, qu'elle n'osait se plaindre.
Après avoir quitté Septeuil, Bellan forma sans succès plusieurs
établissemens à Paris; il y engloutit la fortune entière de sa femme
qu'il forçait de souscrire à des emprunts hypothécaires, et ensuite à
des ventes. Domicilié, au commencement de 1828, rue des Récollets, près
du canal Saint-Martin, il réalisa la dernière somme de 2,000 francs sur
les biens de sa femme, pour louer une boutique rue Saint-Jacques. Il la
loua au terme d'avril, mais ne put songer à s'y installer avant le mois
de juillet.
Le 28 juin, il s'était passé dans le ménage un événement des plus
tragiques. Bellan était allé voir à Orvilliers, chez sa belle-mère,
son fils aîné dont cette femme s'était chargée; la femme Bellan
nourrissait encore un second fils. Suivant son habitude, celle-ci
sortit le soir, pour aller se promener sur les bords du canal. Bellan,
s'il faut en croire ses déclarations, étant rentré dans Paris par le
faubourg du Roule, il suivit les boulevards extérieurs et se rendit à
la Villette, où il voulait acheter des ferremens pour sa boutique. Il
prétendit qu'il rencontra, par hasard, sa femme sur le bord du canal.
Ils allèrent souper dans un cabaret où ils mangèrent un peu de viande
et burent un litre de vin; ils cheminèrent tranquillement le long du
canal, lorsque, toujours suivant le dire de Bellan, sa femme s'étant
embarrassé les jambes dans les chaînes tendues sur les bords du canal,
fit un faux pas et tomba dans l'eau.
Heureusement l'eau avait alors, en cet endroit, moins de profondeur
que de coutume. La femme Bellan jeta de grands cris; trois cochers de
cabriolets accoururent et la retirèrent; Bellan arriva de son côté.
Les cochers ont soutenu que, dans cet instant, la femme Bellan accusa
hautement son mari de l'avoir jetée dans l'eau; mais ils les laissèrent
partir ensemble, et eurent la loyauté de refuser une pièce de quarante
sous que Bellan leur offrait pour leur peine, disant qu'on ne devait
point recevoir d'argent, lorsqu'on remplissait des devoirs commandés
par l'humanité. La femme Bellan était rentrée à la maison toute trempée
et toute couverte de boue; son état déplorable fut remarqué du portier
et de plusieurs autres personnes de la maison.
On trouve dans les documens de l'instruction un fait des plus étranges.
Bellan, homme profondément pervers et dissimulé, aurait médité depuis
long-temps d'attenter aux jours de sa femme, et aurait pris toutes
ses mesures, afin de faire passer cet événement pour un suicide. On a
vu plus haut que la femme Bellan ne savait point écrire; elle n'avait
jamais pu réussir qu'à tracer sur le papier des lettres sans pouvoir
les épeler, ni en pénétrer le sens. Bellan, sous prétexte de lui donner
des leçons d'écriture, lui aurait fait écrire plusieurs lettres que la
femme aurait tracées sans les comprendre, mais qui pouvaient servir un
jour à prouver qu'elle avait mis fin à ses jours par un suicide.
A la suite de l'événement du 28 juin, la femme Bellan fut assez
grièvement malade pour qu'un médecin fût appelé. Bellan montra le 4
juillet au docteur Martin une lettre ainsi conçue:
«Je me suis détruite rapport à mes enfans qui n'ont plus de pain.
Mon homme a tout vendu; j'ai tout perdu; mes enfans n'ont plus rien.
Adieu, mon mari, aie soin de mes enfans.
«_Signé_ Catherine-Angélique Lepeintre,
Ta femme pour la vie.»
La femme Bellan avait été obligée, à cause de sa maladie, d'interrompre
la nourriture de son second enfant. Elle le mit en sevrage chez les
époux Vasson, laitiers à Belleville. Le samedi soir 9 août, Bellan
engagea sa femme à aller voir leur enfant. Elle partit, mais ne revint
pas. Bellan parut fort alarmé dans la journée du dimanche; il se rendit
à Belleville et demanda des nouvelles de sa femme.
Le sieur Vasson ayant appris qu'on venait de trouver dans une des
carrières les plus profondes du voisinage le corps d'une femme dont la
tête était fracassée et dont les vêtemens répondaient à l'habillement
de la femme Bellan, on ne douta point que ce ne fût le corps de cette
malheureuse, et Bellan fut le premier à en faire naître l'idée. Le
cadavre était effectivement celui de la femme Bellan. Elle avait
derrière la tête une plaie large et profonde, qui paraissait avoir
été faite avec un instrument semi-contondant. A peu de distance de la
carrière, on remarqua des traces de sang; dans un endroit, la terre
paraissait avoir été grattée avec les ongles, ce qui semblait prouver
qu'il y avait eu lutte entre la victime et son assassin. On découvrit
aussi un morceau de bois qui paraissait avoir fait partie du manche
d'un marteau, mais ni le fer, ni l'autre extrémité du manche ne purent
être retrouvés. Il y avait dans la poche de la victime plusieurs
lettres de la main de la femme Bellan; ces lettres étaient adressées à
sa mère, à son beau-père, à son frère et à son mari.
Dans ces différens écrits, la femme Bellan déclarait qu'elle ne pouvait
survivre à l'idée de la perte de toute sa fortune; qu'elle voulait se
détruire; qu'elle s'était manquée dans le canal Saint-Martin où elle
était fâchée qu'on ne l'eût pas laissée; qu'elle se précipiterait dans
la carrière la plus profonde, et qu'elle s'y briserait la tête.
C'est ainsi que, par une sinistre prédiction, elle annonçait de point
en point l'événement qui venait de se réaliser.
Pour donner encore plus de créance au suicide de sa femme, Bellan
reproduisit la lettre dont on a déjà vu la teneur et prétendit l'avoir
trouvée dans une paillasse, le jour de son déménagement. Mais déjà de
graves soupçons planaient sur lui. On fit une perquisition dans son
domicile, et l'on y découvrit, outre le modèle du papier écrit, le
modèle des dernières lettres. Tout annonçait que Bellan avait lui-même
tracé le brouillon de ces écrits, afin d'en dicter plus aisément les
lettres à sa trop confiante épouse, sans qu'elle pût deviner qu'elle
écrivait en quelque sorte son arrêt de mort.
Bellan, interrogé sur ces papiers, dit qu'ayant découvert les lettres
écrites par sa femme, il les avait copiées par curiosité; qu'il ne
croyait pas qu'elle eût jamais l'intention de mettre ses sinistres
projets à exécution. On lui demanda pourquoi il avait conservé ces
papiers: il répondit qu'il n'y attachait aucune importance, et qu'il
devait s'en servir pour envelopper sa marchandise.
Suivant le système de l'accusation, Bellan serait allé au devant de
sa femme dans la soirée du 9 août, l'aurait d'abord assommée avec un
instrument quelconque, et l'ayant ensuite précipitée dans la carrière,
y serait descendu lui-même afin de mettre dans sa poche les lettres qui
y avaient été trouvées.
D'autres indices tirés des vêtemens ensanglantés que l'on trouva chez
Bellan, le firent arrêter et mettre en jugement.
En conséquence, il fut traduit, le 15 juin 1829, devant la Cour
d'assises de la Seine, prévenu 1o de tentative d'homicide commise, le
28 juin 1828, sur la personne de sa femme, laquelle tentative n'avait
manqué son effet que par des circonstances fortuites; 2o d'assassinat
consommé, le 9 août suivant, sur la personne de cette infortunée.
Interrogé devant les jurés, Bellan reproduisit à peu près ses premières
réponses, protestant toujours de son innocence, et disant qu'il
rapportait les choses telles qu'elles étaient.
Il se présenta plus de soixante témoins à charge; cinq seulement furent
entendus à la requête de l'accusé. La femme Gussiaume, mère de la
femme Bellan, déposa de l'intelligence excessivement bornée de cette
malheureuse, et de l'impossibilité où elle eût été d'écrire elle-même
les lettres qui figuraient au procès.
Le crâne de la victime était là, déposé sur une table, au milieu des
vêtemens ensanglantés de l'assassin. Les chirurgiens, appelés pour
constater le caractère de la fracture que l'on remarquait sur ce crâne,
y reconnurent des contusions qui ne pouvaient être l'effet d'un suicide.
En vain le défenseur voulut prouver l'innocence de son client d'après
ses antécédens et la situation de ses affaires, le prévenu, déclaré
coupable, fut condamné à mort. Il entendit son arrêt avec calme, et dit
encore en sortant, avec une voix forte:
«Je ne suis pas coupable; je ne le suis aucunement.... Monsieur le
président, ayez la bonté de dire à ma belle-mère qu'elle me fasse
venir mes deux petits enfans.... Je le déclare du fond de mon cœur, je
ne suis pas coupable. Je mourrai content!»
Lorsque les gendarmes l'emmenèrent, il se tourna vers le public, et
continua de répéter plusieurs fois: «Je mourrai content, je ne suis pas
coupable.»
Lors de son exécution, Bellan était âgé de trente-trois ans et demi.
LE CURÉ FRILAY.
Louis Frilay, né à Rouen, d'une famille pauvre, avait été ordonné
prêtre en 1817. Ayant donné lieu à des réprimandes sur sa conduite
dans deux paroisses où il avait séduit deux jeunes filles, il fut
envoyé comme desservant, au commencement de 1825, dans la paroisse de
Saint-Aubin-sur-Scie et Sauqueville. Là, il se lia avec le percepteur
des contributions, nommé Saunier, dont il ne tarda pas à séduire la
femme.
Il y avait plusieurs mois que cette liaison durait, au grand scandale
du pays, lorsque le sieur Saunier commença à ouvrir les yeux. Alors il
fit naître divers prétextes pour interdire l'entrée de sa maison au
prêtre; mais celui-ci ne tint aucun compte de sa défense, et continua
ses visites en l'absence du mari.
Le 11 janvier 1829, Saunier, après être sorti de sa maison, y
rentra. Avant d'en franchir le seuil, il avait entendu parler dans
l'intérieur; cependant il trouva sa femme seule. Il lui demanda quelle
était la personne qui causait avec elle, il n'y avait qu'un instant.
Elle répondit qu'elle était seule. Néanmoins Saunier, certain qu'il
ne s'était pas trompé, fit des recherches dans sa maison et découvrit
enfin Frilay, caché dans le grenier, derrière quelques bottes de foin.
Saunier fut indigné; mais il eut assez d'empire sur lui-même pour
se contenir; il exigea seulement du desservant la reconnaissance de
l'outrage qu'il lui avait fait, et la promesse de quitter le pays. Il
voulut que ses aveux et son engagement fussent consignés par écrit et
signés par Frilay, afin de pouvoir le forcer à remplir ses promesses
s'il persistait à rester à Saint-Aubin. Le desservant consentit à tout,
se réservant par devers lui de violer sans scrupule un engagement qui
lui était violemment arraché.
Le lundi 23 novembre 1829, le sieur Saunier était allé à Manchouville
pour y surveiller quelques ouvriers; il était à cheval, portant une
cravache à la main. Il rencontra Frilay, qui était à pied; Saunier
s'avança vers lui, en lui disant: _Drôle! puisque je te rencontre,
il faut que je te donne quelques coups de cravache._ Aussitôt Frilay
frappa sur le dos du cheval avec une canne, dont il sortit un dard,
puis il se jeta dans une pièce de blé à huit ou dix pas. Saunier
l'y poursuivit; Frilay s'arma d'un pistolet qu'il présenta à son
adversaire, en lui demandant ce qu'il avait à lui reprocher: Saunier
répondit qu'il lui reprochait de ne pas avoir quitté le pays ainsi
qu'il en avait pris l'engagement. Frilay répliqua que Saunier aurait dû
demander lui-même son changement. Aussitôt ils se séparèrent, et cette
rencontre n'eut pas d'autres suites.
Le 22 janvier 1830, Frilay se décida, après quelques hésitations, à
envoyer au procureur du roi une lettre dans laquelle, après avoir
parlé de la rencontre du 22 novembre, il rapportait, en les exagérant
beaucoup, les menaces que lui avait faites Saunier; puis il déclarait
que sa sûreté exigeait que désormais il ne marchât plus qu'armé,
prévoyant, disait-il, qu'un grand malheur pouvait arriver; mais il
protestait en même temps, qu'il ne ferait usage de ses armes qu'à la
dernière extrémité.
Le 10 décembre précédent, la dame Saunier, qui jusque-là avait été
stérile, avait mis au monde un enfant mort-né. Frilay n'avait pas
craint d'attribuer à Saunier la mort de cet enfant. Il l'en accusa
même, dans une lettre qu'il écrivit le 1er janvier au sieur Fiquet,
frère de la dame Saunier, et dans laquelle il accumulait contre le mari
de cette femme les plus dégoûtantes injures, exprimées dans le langage
le plus cynique.
Le jeudi 4 février, vers deux heures après midi, Saunier sortit de sa
maison à cheval, ayant à sa main un bâton qu'il portait habituellement:
il allait faire sa perception au jour et à l'heure qu'il y consacrait
régulièrement, et il suivait le chemin qu'il avait l'usage de
parcourir. Arrivé au haut de la côte de Saint-Aubin, il aperçut devant
lui Frilay, qui, à sa vue, précipita sa marche; Saunier l'eut bientôt
atteint: «Mauvais gueux! lui cria-t-il, as-tu encore le pistolet avec
lequel tu as voulu me tuer l'autre jour?»
Aussitôt Frilay tira un pistolet de sa poche. Saunier irrité avança sur
lui dans l'intention de le frapper avec son bâton; mais Frilay évita
les coups à l'aide de sa canne à dard, et presqu'au même instant, il
lâcha sur Saunier un coup de pistolet qui ne le toucha pas. Ce premier
coup de feu fut suivi immédiatement d'un second qui trompa encore
l'espérance de Frilay; la balle alla se loger dans la cuisse du cheval.
Saunier l'atteignit alors de son bâton qui, sur le coup se brisa entre
ses mains. Aussitôt Frilay serra de près Saunier; il tira de dessous
ses vêtemens un poignard dont la lame était longue de douze à quinze
pouces; d'une main il saisit fortement le manteau de son adversaire,
et de l'autre il le frappa de son poignard à coups redoublés et avec
fureur. Saunier n'avait, pour se défendre, qu'une arme impuissante;
il ne fut garanti de quelques-unes des attaques de Frilay que par
l'épaisseur de ses nombreux vêtemens; mais enfin un violent coup de
poignard pénétra dans le flanc gauche, et y fit une profonde blessure.
Saunier, se sentant frappé, s'écria: «Malheureux, tu m'as blessé; mais
ma perte entraînera la tienne: je vais porter plainte au procureur
du roi.» Frilay répondit: «Tant pis pour vous!» En même temps il
s'éloigna, et Saunier regagna sa maison.
Saunier fit sa déclaration, le 6 février, au procureur du roi de
Dieppe; et par suite de l'instruction qui eut lieu à ce sujet, Frilay
fut traduit devant la Cour d'assises de la Seine inférieure, le 15 mai
suivant. On remarquait quelques légères différences dans les diverses
versions du récit de Saunier; cependant elles étaient parfaitement
conformes quant aux points essentiels. Les allégations de Frilay
tendaient à établir qu'il n'avait fait que céder à la nécessité d'une
défense légitime.
Aux débats, Frilay se renferma constamment dans ses premières
allégations, assurant toujours que Saunier avait été l'agresseur, et
que lui, Frilay, ne s'était servi de ses armes que pour défendre sa vie.
La dame Saunier, femme de trente-cinq ans, d'un extérieur agréable et
décent, pleine de trouble et de confusion, ne nia point sa liaison
criminelle avec le prêtre Frilay. Après avoir dit son âge, elle déclara
qu'elle ne se rappelait aucune circonstance de l'événement du 4
février, tant elle était troublée quand son mari rentra; elle dit que,
depuis long-temps, son mari avait défendu à l'abbé Frilay de fréquenter
sa maison, mais qu'il continuait d'y venir. Elle ne put dire si elle
lui avait conseillé de monter au grenier le jour qu'il avait été
surpris seul avec elle par M. Saunier. Elle assura qu'elle avait fait
beaucoup d'efforts pour l'éloigner et ne le plus revoir; mais Frilay la
menaçait depuis long-temps, et elle avait cédé à la crainte qu'il lui
inspirait.
_Le président_: Depuis le 11 janvier, avez-vous reçu Frilay?
_La dame Saunier_: Oui.
_D._ Ne vous a-t-il pas écrit depuis le 4 février, jour de l'événement?
_R._ Oui.
_D._ Que vous demandait-il?
_R._ Rendez-vous pour le 6 chez Bernier. Il me disait qu'il allait
quitter le pays, et qu'il voulait me voir une dernière fois.
_D._ Est-ce vous qui avez engagé Frilay à écrire à votre frère?
_R._ Non, Monsieur, je l'ai au contraire supplié de ne pas le faire.
_D._ Votre mari vous rendait-il malheureuse?
_R._ Non, il me faisait des reproches un peu sévères, mais il ne m'a
jamais maltraitée.
_D._ Frilay prétend que vous étiez malheureuse à tel point que vous
vouliez vous jeter à l'eau.
_R._ C'est faux.
_D._ Il prétend encore que c'était pour vous consoler de vos chagrins
domestiques qu'il allait chez vous, qu'il s'y rendait comme pasteur.
_R._ Non, il y venait comme un homme du monde.
_D._ Est-il vrai que vous lui indiquiez, par différens signes, le
moment où il pouvait venir chez vous?
_R._ Oui.
_D._ On conçoit que ces signaux auraient été tout-à-fait inutiles, si
Frilay était venu pour vous consoler, pour remplir quelque acte de
son ministère. Ne lui fîtes-vous pas un certain jour des signes à la
fenêtre?
_R._ Non.
_D._ Frilay savait-il d'avance quand votre mari s'absenterait?
_R._ Oui.
_D._ Est-ce vous qui lui donniez cette connaissance?
_R._ Non, il connaissait les jours de recette; cela suffisait.
_D._ Bernier vous a-t-il remis souvent des lettres de Frilay?
_R._ Quelquefois.
_D._ Pourquoi Frilay vous écrivait-il?
_R._ Il demandait à me voir.
_D._ Se plaisait-il à dire du mal de votre mari devant vous?
_R._ Oui.