«Je me trompe pourtant: un des convives refusa nettement de se rendre;

c'était un homme, qui jusqu'à ce moment, n'avait pris aucune part à la

conversation générale, et n'avait encore été remarqué de personne. «Je

soutiens, dit-il en jetant sur l'auditoire un indéfinissable regard,

que tout est faux dans ce système; que les pensées de l'homme ne se

lisent pas plus sur son visage que ses penchans ne se casent dans sa

cervelle en bosselant la boîte osseuse de son crâne. Peu d'existences

furent plus agitées que la mienne, ajoutait-il avec un sourire amer;

peu de pensées ont dû laisser des traces plus profondes que les

miennes, et je vous porte le défi de dire qui je suis.»

«Pendant que l'inconnu parlait, le _monsieur noir_ avait constamment

les yeux attachés sur cet étrange interlocuteur, et il paraissait agité

d'une émotion pénible. Il garde le silence; alors de toutes parts on

l'excite à répondre, et l'inconnu surtout répétait avec un accent de

colère et d'insulte: «Je vous défie de dire qui je suis!—Eh bien! dit

enfin le _monsieur noir_, toujours plus agité, et comme dominé par une

pensée impérieuse et puissante qui le faisait parler malgré lui, vous

avez raison, cette science n'est pas infaillible, et vous êtes heureux

qu'on puisse le dire, car si elle l'était, vous seriez un des plus

grands scélérats que la terre ait portés: vous avez en vous tous les

signes auxquels on reconnaît l'assassin....»

«A ces mots, prononcés d'une voix altérée, il se fit dans la salle une

sourde rumeur, puis un profond silence.

«L'inconnu se leva avec une impétuosité terrible: sa figure était

bouleversée par l'indignation et la colère; dans ce moment, il était

affreux à voir. Tous les assistans pâlirent; tout-à-coup une grande

rumeur se fit entendre au dehors; le maître de l'hôtel entra tout

effaré dans la salle, et annonça qu'un vol d'argenterie avait été

commis dans un village voisin; que l'homme soupçonné du crime était

au milieu d'eux, et que les agens de la justice venaient faire

perquisition.

«Tous les regards se portèrent vers l'inconnu, dont la colère, à cette

nouvelle, parut soudain se glacer. Les objets volés furent trouvés

dans sa malle; on l'arrêta. Après quelques jours d'un obstiné silence,

il fit des aveux horribles. Cet homme, c'était Robert Saint-Clair, le

complice de Daumas-Dupin, l'assassin de Montmorency.

«Il n'était pas mort, comme on l'avait cru; mais, après bien des

vicissitudes, poussé par une irrésistible fatalité, il était revenu

apporter dans sa patrie sa tête promise à l'échafaud.»

VOLS,

FRATRICIDES ET PARRICIDE,

COMMIS PAR FRANÇOISE TRENQUE.

Françoise Trenque, après avoir volé quelques chiffons dans un couvent

où elle était domestique, rentra dans la maison paternelle, où elle

conçut l'infernal projet de se défaire de tous ses parens par le poison.

Sa première tentative d'empoisonnement remonte au 20 juin de l'année

1828. Ce jour-là, Trenque le père, charpentier de son état, était

allé, avec son fils aîné et l'un de ses ouvriers, exécuter quelques

travaux dans la maison du maire de la commune d'Arrouède (Gers).

Pendant les trois jours que ces individus passèrent en cet endroit,

ils ne cessèrent d'éprouver les souffrances les plus aiguës au ventre

et à l'estomac. Au mois d'octobre suivant, Trenque étant retourné à ce

chantier avec ses deux fils et un garçon charpentier, ils y tombèrent

tous malades dès le premier jour: altération des traits, douleurs

d'estomac et d'entrailles, vomissemens, soif inextinguible, ardeur

brûlante au gosier: tels furent les symptômes qui se manifestèrent dans

ces étranges indispositions.

C'était Françoise Trenque qui apportait les subsistances à Arrouède.

Le même jour, la femme Trenque et Mariette, sa plus jeune fille,

éprouvèrent aussi des douleurs d'entrailles, suivies de vomissemens;

Françoise Trenque fut la seule personne de la famille qui fut préservée

de ces accidens, à l'exception toutefois de sa sœur aînée qui

travaillait au dehors.

Cependant Trenque le père, ses deux fils et le garçon charpentier,

malgré leurs souffrances, continuaient à travailler. Mais le huitième

jour, leurs douleurs devinrent tellement intolérables, que ces pauvres

gens furent forcés de quitter pour la seconde fois ces travaux.

Bernarde Trenque, sœur aînée de Françoise, étant nourrie dans les

maisons où elle allait en journée, avait été jusque-là à l'abri du

sort commun. Mais, étant venue au secours de ses parens dont l'état

fâcheux réclamait ses soins, elle eut aussi le malheur de boire à la

coupe empoisonnée et se vit obligée de prendre le lit. Les médecins

ayant prescrit des frictions d'huile, ce fut avec de l'eau forte que

Françoise exécuta cette ordonnance: aussi les souffrances de Bernarde

devinrent-elles encore plus violentes.

Le 21 février 1829, les accidens se renouvelèrent d'une manière plus

effrayante sur toute la famille Trenque; le 28, ils reparurent avec

un caractère de gravité qu'ils n'avaient pas encore eu jusque-là.

Il paraît, qu'à dater de ce jour, le poison fut administré à hautes

doses. D'ailleurs les remèdes étaient préparés et servis par Françoise,

qui mêlait le poison au bouillon et à la tisane. Le 12 mars, les

deux frères Trenque, Joseph et François, expirèrent dans d'affreuses

convulsions. Sous prétexte de procurer à ce dernier du soulagement,

elle lui avait mis dans la bouche une prune sèche: «Suce-la, mon ami,

lui avait-elle dit; ne la mange pas, il n'en faut prendre que le

jus...» Cette prune était saupoudrée d'arsénic.

Pendant la nuit du 12 au 13 mars, Trenque le père, à l'agonie, en

présence des cadavres de ses deux fils, fit son testament en faveur

de Bernarde, sa fille aînée, et à son défaut, il institua Françoise

son héritière. Dans les tortures les plus atroces, cet infortuné

s'écriait: «Je suis dans l'enfer! Je brûle! donnez-moi quelque chose à

boire!» Françoise s'empressa de lui présenter de la tisane empoisonnée.

Quelques instans après, ce malheureux père rendit le dernier soupir; la

mère expira le 14 mars.

Des morts aussi extraordinaires, aussi promptes, aussi identiques

par leurs symptômes, devaient nécessairement éveiller des soupçons

d'empoisonnement. L'autopsie des cadavres produisit, à cet égard, des

preuves irréfragables. L'arsénic et l'acide nitrique communément appelé

_eau forte_, avaient été employés pour commettre tous ces crimes. La

justice fit des perquisitions. On trouva du poison dans l'armoire de

Françoise Trenque et dans les alimens préparés par elle. Elle fut

arrêtée; l'instruction qui eut lieu fit peser sur elle la terrible

culpabilité d'avoir empoisonné son père, sa mère, ses deux frères, et

d'avoir attenté à la vie de plusieurs autres personnes par le poison.

Françoise Trenque fut conduite à Auch, et comparut devant la Cour

d'assises du Gers le 9 juillet 1829. Cette nouvelle Brinvilliers

était âgée de vingt-quatre ans; c'était une fille d'un teint frais,

d'un maintien modeste, d'une taille ordinaire, d'une mise simple mais

élégante pour sa condition; elle portait des habits de deuil. Chacun

fut étonné de la douceur de sa voix, du naturel de son attitude,

du sourire gracieux et froid dont elle accompagnait ses paroles.

Elle écouta l'acte d'accusation, sans que la moindre altération se

manifestât sur ses traits.

Les débats durèrent trois jours; cinquante témoins furent entendus.

Françoise lutta avec une habileté très-remarquable contre tous les

témoignages qui l'accablaient. Pour toute défense, elle se borna à

dire qu'à la vérité, des propositions lui avaient été faites par une

voisine, mais qu'elle les avait rejetées; que c'était cette voisine qui

avait mis les poisons dans son armoire, et qui avait empoisonné ses

parens; que quant à elle, son innocence était certaine.

Des dénégations de ce genre ne pouvaient triompher de la conviction des

juges et des jurés, conviction qui ne pouvait qu'être encore fortifiée

par le calme et la présence d'esprit de l'accusée: car, il est à

remarquer qu'elle seule peut-être se montra insensible au récit des

horreurs contenues dans l'accusation.

Le jury, à l'unanimité, déclara Françoise Trenque coupable de vol,

d'empoisonnement et de parricide. La coupable entendit, sans être

émue, sa condamnation et les détails de l'épouvantable supplice des

parricides.

Malgré les preuves accablantes qui s'élevaient contre Françoise

Trenque, son apparente candeur, ses mœurs exemplaires et sa dévotion

étaient si généralement connues dans la contrée qu'elle habitait,

qu'elles laissaient dans une foule d'esprits des présomptions

favorables à son innocence. Ses propres aveux vinrent dissiper tous les

nuages.

Françoise Trenque s'était pourvue en cassation; son pourvoi fut rejeté;

et le 16 septembre, son confesseur vint lui annoncer qu'il ne lui

restait plus d'espérance. «J'aurais dû m'en douter ce matin, dit-elle,

à la mine allongée de mon défenseur. Le pauvre homme n'a pas osé me

le dire; qu'on le prie de venir; je veux lui faire mes reproches.» Me

Allen Rousseau, son avocat, se rendit aussitôt auprès d'elle. «C'est

bien _joli_ de votre part, dit la fille Trenque, de m'avoir caché mon

sort; vous saviez certainement ce matin ce que vient de me _conter_

monsieur l'abbé! Au reste, vous êtes bien bon: vous avez cru que cela

me ferait du mal; vous vous êtes trompé. _J'ai repassé mon chapelet_

vingt fois, pour demander à Dieu le maintien de mon jugement, me voilà

contente; d'ailleurs, vous le savez, il est juste que je meure. Quand

on me couperait en morceaux, je ne souffrirais jamais assez pour la

justice; je n'éprouverais pas les souffrances que j'ai fait endurer

à mes pauvres parens; que Dieu ait pitié de leur ame! ils ont bien

mérité d'aller au ciel, car ce sont des martyrs. Je suis seule auteur

de ce crime, ajouta-t-elle, et ce que j'ai voulu vous faire croire

à vous-même, sur les conseils et la complicité d'une voisine, était

autant de faussetés que j'ai imaginées pour sauver ma tête.»

Dans le courant de la conversation, Françoise Trenque avoua que c'était

une misérable cupidité qui l'avait poussée à cette série de crimes;

quelques arpens de terre et une chétive maison avaient armé sa main

dénaturée contre toute sa famille.

Elle répéta ses aveux devant tout le monde, et disculpa la personne

qu'elle avait si calomnieusement accusée. Comme on l'exhortait à

prendre du courage: «Ne craignez rien, dit-elle, je saurai porter sur

l'échafaud les forces qui m'ont servi à commettre de si grands crimes.»

En effet, elle voulut faire elle-même sa _toilette_, se revêtit de

la chemise des parricides, et couverte d'un voile noir, marcha à

l'échafaud avec un horrible sang-froid.

ASSASSINAT

DE PAUL-LOUIS COURIER.

Le nom de Courier, qui sut être à la fois un profond helléniste et

un écrivain plein de naturel et d'originalité, a répandu une triste

célébrité sur sa fin tragique, qui fut un véritable deuil pour la

littérature française. Cette triste célébrité s'est encore accrue

par suite des circonstances mystérieuses dont s'enveloppèrent ses

assassins, circonstances qui seraient elles-mêmes de nature à exciter

le plus puissant intérêt, indépendamment de l'éclat attaché au nom de

la victime.

Deux procès eurent lieu à l'occasion de ce triste événement, l'un

immédiatement après le crime, l'autre à une époque beaucoup plus

rapprochée de l'époque actuelle. Nous allons tâcher de faire connaître

à nos lecteurs toutes les phases de cette bizarre procédure, la

position singulière de plusieurs des accusés, et les révélations

étranges qui surgirent au sujet du crime et de ses auteurs, après un

laps de près de sept années.

Paul-Louis Courier de Méré sortit, le dimanche 10 avril 1825, de sa

maison de campagne, pour aller faire une petite tournée dans ses

propriétés. Il avait dirigé sa promenade dans les bois de Larçay qui

lui appartenaient. N'étant pas rentré le soir, son absence donna de

vives inquiétudes. Le maire de Véretz fit faire le lendemain des

perquisitions dans les environs, et, vers dix heures du matin, on

trouva le cadavre de Courier dans les bois de Larçay, à trois quarts de

lieue de son domicile.

Aussitôt que la nouvelle de cet événement fut parvenue à Tours, la

justice et la gendarmerie se transportèrent sur les lieux. On procéda

à l'autopsie cadavérique, et il fut constaté que Courier avait été tué

d'un coup de fusil ou de pistolet tiré dans le bas des reins à droite;

deux petites balles étaient sorties vers les régions supérieures, et

une balle était restée dans le corps, ainsi que la bourre de l'arme à

feu. Une partie des vêtemens brûlés faisait croire que le coup avait

été tiré à bout portant. On ne trouva près du corps aucune arme à feu.

Les soupçons se portèrent sur plusieurs personnes. Louis Frémont, l'un

des domestiques de Courier, fut arrêté; il ne pouvait rendre compte de

l'emploi de sa journée. On trouva dans sa chambre un tuyau de plomb

dont une partie avait été coupée. Les lingots extraits du corps de

Courier furent pesés; et l'on établit que la quantité de plomb manquant

au tuyau était égale au poids des lingots. On avait aussi extrait de

sa plaie des fragmens de papier restant de la bourre du fusil; on

les reconnut pour des morceaux du journal le _Feuilleton littéraire_

que Courier recevait. M. le général Haxo, ancien compagnon d'armes

et ami de la victime, se chargea de s'assurer, par des recherches

faites à Paris, de la date du numéro du journal auquel appartenaient

ces fragmens. On reconnut que c'était le numéro du 13 août 1824, qui

contenait un compte rendu des _Œuvres de M. Jouy_. On trouva dans

la chambre de Louis Frémont les numéros de ce journal des 12, 14

et 15 août, celui du 13 manquait. D'autres présomptions, un propos

menaçant tenu par Frémont à un témoin, le matin même de l'assassinat,

motivèrent la mise en jugement par suite de laquelle Frémont fut

traduit devant la Cour d'assises d'Indre-et-Loire.

Parmi les témoins entendus dans les trois audiences qui furent

consacrées à cette déplorable affaire, parut madame veuve Courier, âgée

de vingt-deux ans. La voix de cette dame était faible d'abord; mais son

émotion, bien naturelle sans doute, se dissipa par degrés. Suivant sa

déposition, elle était absente au moment de l'assassinat, et n'arriva

que le surlendemain: ses soupçons se portèrent sur-le-champ sur Louis

Frémont, domestique, quoiqu'elle eût en lui une grande confiance.

Frémont, au lieu de venir au-devant d'elle, comme c'était sa coutume,

paraissait l'éviter au moment de son arrivée à la Chavonnière. Courier

était depuis long-temps fort mécontent du garde Frémont; il voulait

le chasser, et plus d'une fois, il n'avait dû la conservation de sa

place qu'à la bienveillante protection de madame Courier. Frémont

s'enivrait fréquemment, il était d'un naturel extrêmement violent; et

son maître, décidé à le renvoyer, avait pris des arrangemens pour faire

gérer ses biens par un fermier, qu'il eût investi de sa confiance.

Frémont connaissait les intentions de son maître à cet égard: madame

Courier ajouta qu'elle avait éprouvé une vive douleur lorsque, dans un

serviteur fidèle depuis six ans, elle avait été forcée de reconnaître

l'assassin de son mari.

Une autre déposition qui excita l'attention et la curiosité du public,

fut celle de Pierre Dubois, ancien charretier de Courier. Cet homme

et son frère Symphorien avaient été l'objet de violens soupçons,

dans les premiers momens de la découverte du crime; mais ils avaient

recouvré leur liberté, après avoir justifié leur _alibi_, et prouvé

que, pendant la journée du 10 avril, ils n'avaient pas quitté la maison

de leur père. Les motifs des soupçons élevés particulièrement contre

Pierre Dubois résultaient de ce que ce domestique avait été chassé

de la Chavonnière, parce qu'il passait dans le pays pour entretenir

un commerce illégitime avec la maîtresse de la maison. Le jour même

de l'expulsion de ce domestique, la fille Jeanne avait entendu une

altercation très-vive entre son maître et lui: «Quoi! malheureux!

s'écriait M. Courier, tu me menaces dans ma maison! Sors! tu

mériterais que je te misse entre les mains de la gendarmerie.» Pierre

Dubois cependant ne quitta pas le pays; son frère Symphorien resta au

service de Courier. Une nuit, à onze heures, Pierre sortant du cabaret

avec quelques journaliers, accompagna jusqu'à la Chavonnière l'accusé

Louis Frémont. Celui-ci ayant dit à son maître que Pierre l'avait

reconduit, Courier s'arma d'un fusil et descendit dans sa cour: il ne

rencontra pas Pierre, mais il trouva près de l'écurie sa femme à demi

vêtue.

Madame Courier demanda à M. le président de la Cour à s'expliquer

sur cette scène nocturne: «J'avais, dit-elle, l'habitude d'attendre

le retour de nos domestiques; je vis Pierre avec qui je m'entretins

environ dix minutes à la porte de l'écurie. M. Courier descendit alors;

nous passâmes près l'un de l'autre dans le corridor; M. Courier put

me reconnaître à la clarté de la lune; mais il ne m'adressa pas la

parole.» Cette dame persista au surplus à déclarer que ses soupçons ne

portaient que contre Frémont.

L'accusé, interpellé sur les motifs de haine qui pouvaient animer

madame Courier à déposer contre lui, répondit que son maître lui

avait enjoint de surveiller la conduite de madame; que madame avait

des fréquentations avec Pierre Dubois; que lorsque monsieur eut chassé

ce charretier, il craignait que madame ne se sauvât de la maison pour

courir après Pierre, et que, chargé de la garder à vue, il s'était

peut-être attiré sa haine.

Un journalier, nommé Martin Brisson, déposa ensuite avoir rencontré

dans la forêt de Véretz, six jours avant l'assassinat, un homme brun,

vêtu d'une blouse blanche, et paraissant âgé de quarante ans. Cet homme

lui dit, en parlant de M. Courier: «C'est un scélérat; il mériterait

qu'on mît le feu à la forêt, et qu'on lui brûlât la cervelle.»

En cet endroit, madame Courier, invitée par le président de dire si

elle n'avait pas quelque indice sur le personnage qu'avait rencontré

Martin Brisson, répondit que des soupçons s'étaient élevés contre des

personnages si éminens, qu'il n'était pas à croire qu'ils eussent

choisi Frémont pour instrument. Pour expliquer cette partie de la

déposition, le ministère public apprit aux jurés que, dans ses premiers

interrogatoires, madame Courier avait déclaré que, partageant

l'opinion de la Bourse de Paris, elle avait pensé que l'assassinat

avait été commis à l'instigation des jésuites.

Deux autres témoins dirent avoir vu, le jour du crime, un homme vêtu de

bleu entrer dans le bois, armé d'un fusil; cet homme était plus grand

que Frémont, qui ne fut pas reconnu par les témoins.

Les dépositions terminées, le procureur du roi soutint l'accusation

dans un discours qui laissait pourtant beaucoup de vague dans la

question: «Un crime horrible est commis, dit ce magistrat; la justice

se transporte sur les lieux où M. Courier a été frappé; tous les

domestiques gardent un silence obstiné; les causes d'une déplorable

mésintelligence, qui existaient entre madame Courier et son mari, sont

cachées par eux à la justice, tandis qu'ils ne craignaient pas d'en

répandre le bruit dans les villages environnans.»

Le procureur du roi soutint ensuite, avec autant d'impartialité que de

méthode, les diverses charges énoncées dans l'acte d'accusation; il

discuta la question de préméditation qu'il sembla abandonner; puis,

s'adressant aux jurés: «Ne craignez pas, dit-il, que la justice cesse

d'avoir les yeux ouverts et discontinue ses investigations, et soyez

persuadés que, quelle que soit votre décision, le crime qui a été

commis sur la personne de M. Courier ne restera pas impuni.»

L'avocat chargé de la défense de Frémont prit ensuite la parole. Il

combattit avec force toutes les allégations sur lesquelles étaient

fondée l'accusation. Il présenta Louis Frémont comme un homme d'un

esprit faible, totalement dépourvu de mémoire, et qui n'avait

d'ailleurs aucun intérêt à commettre un crime qui le privait d'un

maître qui avait en lui une grande confiance. Il discuta ensuite les

dépositions des témoins, notamment celle de madame Courier, dont il

chercha à s'expliquer les motifs. «Si madame Courier, dit-il, étant

épouse ou mère, les regards de la justice s'étaient d'abord fixés sur

son fils ou sur son mari, on concevrait cette chaleur inconsidérée,

qu'un sentiment honorable pourrait excuser; on pourrait penser qu'elle

aurait dirigé les soupçons sur la tête d'un étranger, de peur qu'ils ne

vinssent se fixer sur une tête plus chère. Mais ici, nous ne pourrions

trouver l'intérêt qu'en nous rappelant cette surveillance à laquelle

l'avait soumise M. Courier, si pénible pour l'accusé, et si injurieuse

pour elle.»

Enfin, en terminant l'examen de cette déposition, il s'écria: «Madame,

vous savez quelle confiance vous pouvez inspirer à la justice. Songez

que le repentir pourrait exister encore après l'acquittement de

l'accusé, et les résultats du jugement ne suffiraient pas peut-être

pour assurer le repos de votre conscience. S'il vous faut un exemple,

songez à votre illustre père (M. Clavier), juge du général Moreau. Le

pouvoir d'alors demandait sa tête; on promettait la grâce au nom du

consul: «Eh! qui nous donnera la nôtre, si nous condamnons l'innocent?»

répondit-il avec l'accent d'une vertueuse indignation. Il en est temps

encore, madame; rentrez dans cette enceinte: les débats peut-être vous

ont éclairée, venez démentir cette funeste conviction.

«M. Courier a laissé un nom cher aux lettres, et dont la célébrité ne

sera plus contestée, lorsque le temps aura fait taire la malveillance

de l'esprit de parti et les passions de la politique. M. Courier

est un de ces Français qui, pendant vingt ans, ont promené des

rivages du Tibre aux bords du Rhin, la gloire et les drapeaux de la

France. Il cultivait les lettres dans les loisirs que procurait une

prompte victoire; et dans l'intervalle de deux combats, il ravissait

aux bibliothèques du Vatican les fragmens inconnus d'un poème de

l'antiquité, pour en enrichir plus tard les trésors de la littérature

nationale.

«La restauration le rendit à cette vie simple et modeste qui avait pour

lui tant de charmes. C'est là que, par suite d'une erreur peut-être,

mais que bien des gens partagent, croyant le ministère engagé dans de

fausses routes, il le poursuivait, sans fiel et sans amertume, dans ces

compositions si originales, où l'on retrouve tour-à-tour la spirituelle

ironie de Voltaire, la verve de Pascal, et la simplicité d'Amyot réunie

à la naïveté de Lafontaine.

«Cet homme, si recommandable par sa vie privée, a succombé sous le

fer d'un assassin. Puisse le ministère public saisir un jour le vrai

coupable! Puisse le ciel me préserver du malheur de lui prêter le

secours de ma toge! Mais puisse la justice humaine ne pas indigner les

mânes de la victime, en faisant couler sur sa tombe le sang innocent!»

Après le résumé des débats, le jury ayant résolu négativement la

question de culpabilité, qui lui avait été posée, le président de la

Cour prononça l'acquittement de Frémont qui entendit cette décision

avec la même impassibilité qu'il avait montrée pendant tout le cours de

la procédure.

Ce jugement fut prononcé le 3 septembre 1825.

Les charges qui s'étaient d'abord élevées contre Pierre et Symphorien

Dubois, ayant été jugées insuffisantes, _quant à présent_, ces deux

hommes avaient été mis en liberté.

Mais suivant la promesse du ministère public, la justice tint

constamment l'œil ouvert sur les individus que des soupçons lui avaient

désignés. Le 6 décembre 1829, de nouvelles charges furent produites

contre le garde Frémont, Pierre et Symphorien Dubois. Un témoin accusa,

en outre, François Arrault et Martin Boutet, contre lesquels aucune

plainte n'avait encore été rendue. Mais Frémont, ayant été acquitté par

la Cour d'assises, ne pouvait être repris. Quant à Symphorien Dubois,

il était mort le 19 août 1827.

Un témoin était présent à l'assassinat de Courier: il avait vu tout ce

qui s'était passé dans cet horrible moment. Il avait gardé le silence

lors du premier procès, et tout porte à croire qu'il eût continué

à se taire, sans un événement, peu important en apparence, qui lui

fit faire, presque sans réflexion, les révélations qui formèrent la

base d'une seconde procédure. Ce témoin était une fille, et voici sa

déposition:

Chronique du crime et de l'innocence, tome 8/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 15 / 20 段