c'était un homme, qui jusqu'à ce moment, n'avait pris aucune part à la
conversation générale, et n'avait encore été remarqué de personne. «Je
soutiens, dit-il en jetant sur l'auditoire un indéfinissable regard,
que tout est faux dans ce système; que les pensées de l'homme ne se
lisent pas plus sur son visage que ses penchans ne se casent dans sa
cervelle en bosselant la boîte osseuse de son crâne. Peu d'existences
furent plus agitées que la mienne, ajoutait-il avec un sourire amer;
peu de pensées ont dû laisser des traces plus profondes que les
miennes, et je vous porte le défi de dire qui je suis.»
«Pendant que l'inconnu parlait, le _monsieur noir_ avait constamment
les yeux attachés sur cet étrange interlocuteur, et il paraissait agité
d'une émotion pénible. Il garde le silence; alors de toutes parts on
l'excite à répondre, et l'inconnu surtout répétait avec un accent de
colère et d'insulte: «Je vous défie de dire qui je suis!—Eh bien! dit
enfin le _monsieur noir_, toujours plus agité, et comme dominé par une
pensée impérieuse et puissante qui le faisait parler malgré lui, vous
avez raison, cette science n'est pas infaillible, et vous êtes heureux
qu'on puisse le dire, car si elle l'était, vous seriez un des plus
grands scélérats que la terre ait portés: vous avez en vous tous les
signes auxquels on reconnaît l'assassin....»
«A ces mots, prononcés d'une voix altérée, il se fit dans la salle une
sourde rumeur, puis un profond silence.
«L'inconnu se leva avec une impétuosité terrible: sa figure était
bouleversée par l'indignation et la colère; dans ce moment, il était
affreux à voir. Tous les assistans pâlirent; tout-à-coup une grande
rumeur se fit entendre au dehors; le maître de l'hôtel entra tout
effaré dans la salle, et annonça qu'un vol d'argenterie avait été
commis dans un village voisin; que l'homme soupçonné du crime était
au milieu d'eux, et que les agens de la justice venaient faire
perquisition.
«Tous les regards se portèrent vers l'inconnu, dont la colère, à cette
nouvelle, parut soudain se glacer. Les objets volés furent trouvés
dans sa malle; on l'arrêta. Après quelques jours d'un obstiné silence,
il fit des aveux horribles. Cet homme, c'était Robert Saint-Clair, le
complice de Daumas-Dupin, l'assassin de Montmorency.
«Il n'était pas mort, comme on l'avait cru; mais, après bien des
vicissitudes, poussé par une irrésistible fatalité, il était revenu
apporter dans sa patrie sa tête promise à l'échafaud.»
VOLS,
FRATRICIDES ET PARRICIDE,
COMMIS PAR FRANÇOISE TRENQUE.
Françoise Trenque, après avoir volé quelques chiffons dans un couvent
où elle était domestique, rentra dans la maison paternelle, où elle
conçut l'infernal projet de se défaire de tous ses parens par le poison.
Sa première tentative d'empoisonnement remonte au 20 juin de l'année
1828. Ce jour-là, Trenque le père, charpentier de son état, était
allé, avec son fils aîné et l'un de ses ouvriers, exécuter quelques
travaux dans la maison du maire de la commune d'Arrouède (Gers).
Pendant les trois jours que ces individus passèrent en cet endroit,
ils ne cessèrent d'éprouver les souffrances les plus aiguës au ventre
et à l'estomac. Au mois d'octobre suivant, Trenque étant retourné à ce
chantier avec ses deux fils et un garçon charpentier, ils y tombèrent
tous malades dès le premier jour: altération des traits, douleurs
d'estomac et d'entrailles, vomissemens, soif inextinguible, ardeur
brûlante au gosier: tels furent les symptômes qui se manifestèrent dans
ces étranges indispositions.
C'était Françoise Trenque qui apportait les subsistances à Arrouède.
Le même jour, la femme Trenque et Mariette, sa plus jeune fille,
éprouvèrent aussi des douleurs d'entrailles, suivies de vomissemens;
Françoise Trenque fut la seule personne de la famille qui fut préservée
de ces accidens, à l'exception toutefois de sa sœur aînée qui
travaillait au dehors.
Cependant Trenque le père, ses deux fils et le garçon charpentier,
malgré leurs souffrances, continuaient à travailler. Mais le huitième
jour, leurs douleurs devinrent tellement intolérables, que ces pauvres
gens furent forcés de quitter pour la seconde fois ces travaux.
Bernarde Trenque, sœur aînée de Françoise, étant nourrie dans les
maisons où elle allait en journée, avait été jusque-là à l'abri du
sort commun. Mais, étant venue au secours de ses parens dont l'état
fâcheux réclamait ses soins, elle eut aussi le malheur de boire à la
coupe empoisonnée et se vit obligée de prendre le lit. Les médecins
ayant prescrit des frictions d'huile, ce fut avec de l'eau forte que
Françoise exécuta cette ordonnance: aussi les souffrances de Bernarde
devinrent-elles encore plus violentes.
Le 21 février 1829, les accidens se renouvelèrent d'une manière plus
effrayante sur toute la famille Trenque; le 28, ils reparurent avec
un caractère de gravité qu'ils n'avaient pas encore eu jusque-là.
Il paraît, qu'à dater de ce jour, le poison fut administré à hautes
doses. D'ailleurs les remèdes étaient préparés et servis par Françoise,
qui mêlait le poison au bouillon et à la tisane. Le 12 mars, les
deux frères Trenque, Joseph et François, expirèrent dans d'affreuses
convulsions. Sous prétexte de procurer à ce dernier du soulagement,
elle lui avait mis dans la bouche une prune sèche: «Suce-la, mon ami,
lui avait-elle dit; ne la mange pas, il n'en faut prendre que le
jus...» Cette prune était saupoudrée d'arsénic.
Pendant la nuit du 12 au 13 mars, Trenque le père, à l'agonie, en
présence des cadavres de ses deux fils, fit son testament en faveur
de Bernarde, sa fille aînée, et à son défaut, il institua Françoise
son héritière. Dans les tortures les plus atroces, cet infortuné
s'écriait: «Je suis dans l'enfer! Je brûle! donnez-moi quelque chose à
boire!» Françoise s'empressa de lui présenter de la tisane empoisonnée.
Quelques instans après, ce malheureux père rendit le dernier soupir; la
mère expira le 14 mars.
Des morts aussi extraordinaires, aussi promptes, aussi identiques
par leurs symptômes, devaient nécessairement éveiller des soupçons
d'empoisonnement. L'autopsie des cadavres produisit, à cet égard, des
preuves irréfragables. L'arsénic et l'acide nitrique communément appelé
_eau forte_, avaient été employés pour commettre tous ces crimes. La
justice fit des perquisitions. On trouva du poison dans l'armoire de
Françoise Trenque et dans les alimens préparés par elle. Elle fut
arrêtée; l'instruction qui eut lieu fit peser sur elle la terrible
culpabilité d'avoir empoisonné son père, sa mère, ses deux frères, et
d'avoir attenté à la vie de plusieurs autres personnes par le poison.
Françoise Trenque fut conduite à Auch, et comparut devant la Cour
d'assises du Gers le 9 juillet 1829. Cette nouvelle Brinvilliers
était âgée de vingt-quatre ans; c'était une fille d'un teint frais,
d'un maintien modeste, d'une taille ordinaire, d'une mise simple mais
élégante pour sa condition; elle portait des habits de deuil. Chacun
fut étonné de la douceur de sa voix, du naturel de son attitude,
du sourire gracieux et froid dont elle accompagnait ses paroles.
Elle écouta l'acte d'accusation, sans que la moindre altération se
manifestât sur ses traits.
Les débats durèrent trois jours; cinquante témoins furent entendus.
Françoise lutta avec une habileté très-remarquable contre tous les
témoignages qui l'accablaient. Pour toute défense, elle se borna à
dire qu'à la vérité, des propositions lui avaient été faites par une
voisine, mais qu'elle les avait rejetées; que c'était cette voisine qui
avait mis les poisons dans son armoire, et qui avait empoisonné ses
parens; que quant à elle, son innocence était certaine.
Des dénégations de ce genre ne pouvaient triompher de la conviction des
juges et des jurés, conviction qui ne pouvait qu'être encore fortifiée
par le calme et la présence d'esprit de l'accusée: car, il est à
remarquer qu'elle seule peut-être se montra insensible au récit des
horreurs contenues dans l'accusation.
Le jury, à l'unanimité, déclara Françoise Trenque coupable de vol,
d'empoisonnement et de parricide. La coupable entendit, sans être
émue, sa condamnation et les détails de l'épouvantable supplice des
parricides.
Malgré les preuves accablantes qui s'élevaient contre Françoise
Trenque, son apparente candeur, ses mœurs exemplaires et sa dévotion
étaient si généralement connues dans la contrée qu'elle habitait,
qu'elles laissaient dans une foule d'esprits des présomptions
favorables à son innocence. Ses propres aveux vinrent dissiper tous les
nuages.
Françoise Trenque s'était pourvue en cassation; son pourvoi fut rejeté;
et le 16 septembre, son confesseur vint lui annoncer qu'il ne lui
restait plus d'espérance. «J'aurais dû m'en douter ce matin, dit-elle,
à la mine allongée de mon défenseur. Le pauvre homme n'a pas osé me
le dire; qu'on le prie de venir; je veux lui faire mes reproches.» Me
Allen Rousseau, son avocat, se rendit aussitôt auprès d'elle. «C'est
bien _joli_ de votre part, dit la fille Trenque, de m'avoir caché mon
sort; vous saviez certainement ce matin ce que vient de me _conter_
monsieur l'abbé! Au reste, vous êtes bien bon: vous avez cru que cela
me ferait du mal; vous vous êtes trompé. _J'ai repassé mon chapelet_
vingt fois, pour demander à Dieu le maintien de mon jugement, me voilà
contente; d'ailleurs, vous le savez, il est juste que je meure. Quand
on me couperait en morceaux, je ne souffrirais jamais assez pour la
justice; je n'éprouverais pas les souffrances que j'ai fait endurer
à mes pauvres parens; que Dieu ait pitié de leur ame! ils ont bien
mérité d'aller au ciel, car ce sont des martyrs. Je suis seule auteur
de ce crime, ajouta-t-elle, et ce que j'ai voulu vous faire croire
à vous-même, sur les conseils et la complicité d'une voisine, était
autant de faussetés que j'ai imaginées pour sauver ma tête.»
Dans le courant de la conversation, Françoise Trenque avoua que c'était
une misérable cupidité qui l'avait poussée à cette série de crimes;
quelques arpens de terre et une chétive maison avaient armé sa main
dénaturée contre toute sa famille.
Elle répéta ses aveux devant tout le monde, et disculpa la personne
qu'elle avait si calomnieusement accusée. Comme on l'exhortait à
prendre du courage: «Ne craignez rien, dit-elle, je saurai porter sur
l'échafaud les forces qui m'ont servi à commettre de si grands crimes.»
En effet, elle voulut faire elle-même sa _toilette_, se revêtit de
la chemise des parricides, et couverte d'un voile noir, marcha à
l'échafaud avec un horrible sang-froid.
ASSASSINAT
DE PAUL-LOUIS COURIER.
Le nom de Courier, qui sut être à la fois un profond helléniste et
un écrivain plein de naturel et d'originalité, a répandu une triste
célébrité sur sa fin tragique, qui fut un véritable deuil pour la
littérature française. Cette triste célébrité s'est encore accrue
par suite des circonstances mystérieuses dont s'enveloppèrent ses
assassins, circonstances qui seraient elles-mêmes de nature à exciter
le plus puissant intérêt, indépendamment de l'éclat attaché au nom de
la victime.
Deux procès eurent lieu à l'occasion de ce triste événement, l'un
immédiatement après le crime, l'autre à une époque beaucoup plus
rapprochée de l'époque actuelle. Nous allons tâcher de faire connaître
à nos lecteurs toutes les phases de cette bizarre procédure, la
position singulière de plusieurs des accusés, et les révélations
étranges qui surgirent au sujet du crime et de ses auteurs, après un
laps de près de sept années.
Paul-Louis Courier de Méré sortit, le dimanche 10 avril 1825, de sa
maison de campagne, pour aller faire une petite tournée dans ses
propriétés. Il avait dirigé sa promenade dans les bois de Larçay qui
lui appartenaient. N'étant pas rentré le soir, son absence donna de
vives inquiétudes. Le maire de Véretz fit faire le lendemain des
perquisitions dans les environs, et, vers dix heures du matin, on
trouva le cadavre de Courier dans les bois de Larçay, à trois quarts de
lieue de son domicile.
Aussitôt que la nouvelle de cet événement fut parvenue à Tours, la
justice et la gendarmerie se transportèrent sur les lieux. On procéda
à l'autopsie cadavérique, et il fut constaté que Courier avait été tué
d'un coup de fusil ou de pistolet tiré dans le bas des reins à droite;
deux petites balles étaient sorties vers les régions supérieures, et
une balle était restée dans le corps, ainsi que la bourre de l'arme à
feu. Une partie des vêtemens brûlés faisait croire que le coup avait
été tiré à bout portant. On ne trouva près du corps aucune arme à feu.
Les soupçons se portèrent sur plusieurs personnes. Louis Frémont, l'un
des domestiques de Courier, fut arrêté; il ne pouvait rendre compte de
l'emploi de sa journée. On trouva dans sa chambre un tuyau de plomb
dont une partie avait été coupée. Les lingots extraits du corps de
Courier furent pesés; et l'on établit que la quantité de plomb manquant
au tuyau était égale au poids des lingots. On avait aussi extrait de
sa plaie des fragmens de papier restant de la bourre du fusil; on
les reconnut pour des morceaux du journal le _Feuilleton littéraire_
que Courier recevait. M. le général Haxo, ancien compagnon d'armes
et ami de la victime, se chargea de s'assurer, par des recherches
faites à Paris, de la date du numéro du journal auquel appartenaient
ces fragmens. On reconnut que c'était le numéro du 13 août 1824, qui
contenait un compte rendu des _Œuvres de M. Jouy_. On trouva dans
la chambre de Louis Frémont les numéros de ce journal des 12, 14
et 15 août, celui du 13 manquait. D'autres présomptions, un propos
menaçant tenu par Frémont à un témoin, le matin même de l'assassinat,
motivèrent la mise en jugement par suite de laquelle Frémont fut
traduit devant la Cour d'assises d'Indre-et-Loire.
Parmi les témoins entendus dans les trois audiences qui furent
consacrées à cette déplorable affaire, parut madame veuve Courier, âgée
de vingt-deux ans. La voix de cette dame était faible d'abord; mais son
émotion, bien naturelle sans doute, se dissipa par degrés. Suivant sa
déposition, elle était absente au moment de l'assassinat, et n'arriva
que le surlendemain: ses soupçons se portèrent sur-le-champ sur Louis
Frémont, domestique, quoiqu'elle eût en lui une grande confiance.
Frémont, au lieu de venir au-devant d'elle, comme c'était sa coutume,
paraissait l'éviter au moment de son arrivée à la Chavonnière. Courier
était depuis long-temps fort mécontent du garde Frémont; il voulait
le chasser, et plus d'une fois, il n'avait dû la conservation de sa
place qu'à la bienveillante protection de madame Courier. Frémont
s'enivrait fréquemment, il était d'un naturel extrêmement violent; et
son maître, décidé à le renvoyer, avait pris des arrangemens pour faire
gérer ses biens par un fermier, qu'il eût investi de sa confiance.
Frémont connaissait les intentions de son maître à cet égard: madame
Courier ajouta qu'elle avait éprouvé une vive douleur lorsque, dans un
serviteur fidèle depuis six ans, elle avait été forcée de reconnaître
l'assassin de son mari.
Une autre déposition qui excita l'attention et la curiosité du public,
fut celle de Pierre Dubois, ancien charretier de Courier. Cet homme
et son frère Symphorien avaient été l'objet de violens soupçons,
dans les premiers momens de la découverte du crime; mais ils avaient
recouvré leur liberté, après avoir justifié leur _alibi_, et prouvé
que, pendant la journée du 10 avril, ils n'avaient pas quitté la maison
de leur père. Les motifs des soupçons élevés particulièrement contre
Pierre Dubois résultaient de ce que ce domestique avait été chassé
de la Chavonnière, parce qu'il passait dans le pays pour entretenir
un commerce illégitime avec la maîtresse de la maison. Le jour même
de l'expulsion de ce domestique, la fille Jeanne avait entendu une
altercation très-vive entre son maître et lui: «Quoi! malheureux!
s'écriait M. Courier, tu me menaces dans ma maison! Sors! tu
mériterais que je te misse entre les mains de la gendarmerie.» Pierre
Dubois cependant ne quitta pas le pays; son frère Symphorien resta au
service de Courier. Une nuit, à onze heures, Pierre sortant du cabaret
avec quelques journaliers, accompagna jusqu'à la Chavonnière l'accusé
Louis Frémont. Celui-ci ayant dit à son maître que Pierre l'avait
reconduit, Courier s'arma d'un fusil et descendit dans sa cour: il ne
rencontra pas Pierre, mais il trouva près de l'écurie sa femme à demi
vêtue.
Madame Courier demanda à M. le président de la Cour à s'expliquer
sur cette scène nocturne: «J'avais, dit-elle, l'habitude d'attendre
le retour de nos domestiques; je vis Pierre avec qui je m'entretins
environ dix minutes à la porte de l'écurie. M. Courier descendit alors;
nous passâmes près l'un de l'autre dans le corridor; M. Courier put
me reconnaître à la clarté de la lune; mais il ne m'adressa pas la
parole.» Cette dame persista au surplus à déclarer que ses soupçons ne
portaient que contre Frémont.
L'accusé, interpellé sur les motifs de haine qui pouvaient animer
madame Courier à déposer contre lui, répondit que son maître lui
avait enjoint de surveiller la conduite de madame; que madame avait
des fréquentations avec Pierre Dubois; que lorsque monsieur eut chassé
ce charretier, il craignait que madame ne se sauvât de la maison pour
courir après Pierre, et que, chargé de la garder à vue, il s'était
peut-être attiré sa haine.
Un journalier, nommé Martin Brisson, déposa ensuite avoir rencontré
dans la forêt de Véretz, six jours avant l'assassinat, un homme brun,
vêtu d'une blouse blanche, et paraissant âgé de quarante ans. Cet homme
lui dit, en parlant de M. Courier: «C'est un scélérat; il mériterait
qu'on mît le feu à la forêt, et qu'on lui brûlât la cervelle.»
En cet endroit, madame Courier, invitée par le président de dire si
elle n'avait pas quelque indice sur le personnage qu'avait rencontré
Martin Brisson, répondit que des soupçons s'étaient élevés contre des
personnages si éminens, qu'il n'était pas à croire qu'ils eussent
choisi Frémont pour instrument. Pour expliquer cette partie de la
déposition, le ministère public apprit aux jurés que, dans ses premiers
interrogatoires, madame Courier avait déclaré que, partageant
l'opinion de la Bourse de Paris, elle avait pensé que l'assassinat
avait été commis à l'instigation des jésuites.
Deux autres témoins dirent avoir vu, le jour du crime, un homme vêtu de
bleu entrer dans le bois, armé d'un fusil; cet homme était plus grand
que Frémont, qui ne fut pas reconnu par les témoins.
Les dépositions terminées, le procureur du roi soutint l'accusation
dans un discours qui laissait pourtant beaucoup de vague dans la
question: «Un crime horrible est commis, dit ce magistrat; la justice
se transporte sur les lieux où M. Courier a été frappé; tous les
domestiques gardent un silence obstiné; les causes d'une déplorable
mésintelligence, qui existaient entre madame Courier et son mari, sont
cachées par eux à la justice, tandis qu'ils ne craignaient pas d'en
répandre le bruit dans les villages environnans.»
Le procureur du roi soutint ensuite, avec autant d'impartialité que de
méthode, les diverses charges énoncées dans l'acte d'accusation; il
discuta la question de préméditation qu'il sembla abandonner; puis,
s'adressant aux jurés: «Ne craignez pas, dit-il, que la justice cesse
d'avoir les yeux ouverts et discontinue ses investigations, et soyez
persuadés que, quelle que soit votre décision, le crime qui a été
commis sur la personne de M. Courier ne restera pas impuni.»
L'avocat chargé de la défense de Frémont prit ensuite la parole. Il
combattit avec force toutes les allégations sur lesquelles étaient
fondée l'accusation. Il présenta Louis Frémont comme un homme d'un
esprit faible, totalement dépourvu de mémoire, et qui n'avait
d'ailleurs aucun intérêt à commettre un crime qui le privait d'un
maître qui avait en lui une grande confiance. Il discuta ensuite les
dépositions des témoins, notamment celle de madame Courier, dont il
chercha à s'expliquer les motifs. «Si madame Courier, dit-il, étant
épouse ou mère, les regards de la justice s'étaient d'abord fixés sur
son fils ou sur son mari, on concevrait cette chaleur inconsidérée,
qu'un sentiment honorable pourrait excuser; on pourrait penser qu'elle
aurait dirigé les soupçons sur la tête d'un étranger, de peur qu'ils ne
vinssent se fixer sur une tête plus chère. Mais ici, nous ne pourrions
trouver l'intérêt qu'en nous rappelant cette surveillance à laquelle
l'avait soumise M. Courier, si pénible pour l'accusé, et si injurieuse
pour elle.»
Enfin, en terminant l'examen de cette déposition, il s'écria: «Madame,
vous savez quelle confiance vous pouvez inspirer à la justice. Songez
que le repentir pourrait exister encore après l'acquittement de
l'accusé, et les résultats du jugement ne suffiraient pas peut-être
pour assurer le repos de votre conscience. S'il vous faut un exemple,
songez à votre illustre père (M. Clavier), juge du général Moreau. Le
pouvoir d'alors demandait sa tête; on promettait la grâce au nom du
consul: «Eh! qui nous donnera la nôtre, si nous condamnons l'innocent?»
répondit-il avec l'accent d'une vertueuse indignation. Il en est temps
encore, madame; rentrez dans cette enceinte: les débats peut-être vous
ont éclairée, venez démentir cette funeste conviction.
«M. Courier a laissé un nom cher aux lettres, et dont la célébrité ne
sera plus contestée, lorsque le temps aura fait taire la malveillance
de l'esprit de parti et les passions de la politique. M. Courier
est un de ces Français qui, pendant vingt ans, ont promené des
rivages du Tibre aux bords du Rhin, la gloire et les drapeaux de la
France. Il cultivait les lettres dans les loisirs que procurait une
prompte victoire; et dans l'intervalle de deux combats, il ravissait
aux bibliothèques du Vatican les fragmens inconnus d'un poème de
l'antiquité, pour en enrichir plus tard les trésors de la littérature
nationale.
«La restauration le rendit à cette vie simple et modeste qui avait pour
lui tant de charmes. C'est là que, par suite d'une erreur peut-être,
mais que bien des gens partagent, croyant le ministère engagé dans de
fausses routes, il le poursuivait, sans fiel et sans amertume, dans ces
compositions si originales, où l'on retrouve tour-à-tour la spirituelle
ironie de Voltaire, la verve de Pascal, et la simplicité d'Amyot réunie
à la naïveté de Lafontaine.
«Cet homme, si recommandable par sa vie privée, a succombé sous le
fer d'un assassin. Puisse le ministère public saisir un jour le vrai
coupable! Puisse le ciel me préserver du malheur de lui prêter le
secours de ma toge! Mais puisse la justice humaine ne pas indigner les
mânes de la victime, en faisant couler sur sa tombe le sang innocent!»
Après le résumé des débats, le jury ayant résolu négativement la
question de culpabilité, qui lui avait été posée, le président de la
Cour prononça l'acquittement de Frémont qui entendit cette décision
avec la même impassibilité qu'il avait montrée pendant tout le cours de
la procédure.
Ce jugement fut prononcé le 3 septembre 1825.
Les charges qui s'étaient d'abord élevées contre Pierre et Symphorien
Dubois, ayant été jugées insuffisantes, _quant à présent_, ces deux
hommes avaient été mis en liberté.
Mais suivant la promesse du ministère public, la justice tint
constamment l'œil ouvert sur les individus que des soupçons lui avaient
désignés. Le 6 décembre 1829, de nouvelles charges furent produites
contre le garde Frémont, Pierre et Symphorien Dubois. Un témoin accusa,
en outre, François Arrault et Martin Boutet, contre lesquels aucune
plainte n'avait encore été rendue. Mais Frémont, ayant été acquitté par
la Cour d'assises, ne pouvait être repris. Quant à Symphorien Dubois,
il était mort le 19 août 1827.
Un témoin était présent à l'assassinat de Courier: il avait vu tout ce
qui s'était passé dans cet horrible moment. Il avait gardé le silence
lors du premier procès, et tout porte à croire qu'il eût continué
à se taire, sans un événement, peu important en apparence, qui lui
fit faire, presque sans réflexion, les révélations qui formèrent la
base d'une seconde procédure. Ce témoin était une fille, et voici sa
déposition: