Simon, au lieu de respecter les dernières intentions de sa femme et

l'affliction de son beau-père, n'écouta qu'un sordide intérêt, et ne

se montra sensible qu'aux pertes que le testament lui imposait. Il

abreuva donc son beau-père d'outrages et de chagrins. Il refusa de

lui laisser la tutelle, exigea ses enfans qui étaient restés chez

leur grand-père, dont ils étaient la seule consolation, et accusa

calomnieusement Psaume de les laisser dans un dénuement absolu.

Ces prétentions donnèrent lieu, en 1825, à plusieurs procès. La

mésintelligence ne fit que s'accroître. Des scènes affligeantes eurent

lieu entre le beau-père et le gendre. Psaume ayant des vendanges

en commun avec Simon, par suite des dispositions testamentaires de

Stéphanie-Cornélie, il s'élevait, chaque année, entr'eux, à ce sujet,

de vives contestations et de fortes querelles. Cette animosité se

manifesta particulièrement pendant les vendanges de l'année 1828

auxquelles Simon s'était aussi rendu. Simon appela son beau-père

_polisson_, _canaille_, _voleur de testament_, et lui dit: «Tu

mériterais d'être enfoncé à cent pieds sous terre; il y a long-temps

que tu me mènes, et tu ne me mèneras plus.» De son côté, Psaume

répondit à son gendre: «Si ta femme a fait un testament, elle avait

des motifs pour cela; c'est pour qu'il fût donné de l'éducation à ses

enfans. Tu es un scélérat! tu l'as fait mourir de chagrin, tu l'as

souffletée au lit de la mort. Tais-toi! tu es un Simon, c'est assez

t'en dire que de te nommer: tous les Simons sont connus pour de la

canaille et des gueux. Si j'avais voulu, je vous aurais fait condamner

aux galères.»

Des démêlés aussi déplorables avaient eu également lieu entre Psaume et

Cabouat, mari d'Élisabeth-Stéphanie, sa fille du second lit. Ce mariage

s'était fait contre le gré de Psaume; il avait été le résultat d'une

intrigue ourdie par Jeanne Lemoussu et par la famille de Cabouat. On

avait abusé de l'extrême jeunesse d'Élisa; on l'avait presque entraînée

à l'autel, en l'absence de son père. Une union contractée sous de

pareils auspices, ne promettait pas d'heureux jours. Élisa détestait

son mari; elle le quitta, et se retira chez son père. Des différends

d'intérêt vinrent encore aggraver cette fâcheuse circonstance; il en

résulta des menaces, des scènes de violence, une haine envenimée.

Cabouat fils écrivit le 23 septembre à son beau-père: «Je suis bien

surpris que vous vous permettiez de tenir des propos comme vous faites

sur mon compte, _et que je ne souffrirai pas long-temps_.»

On voit, par tous ces faits, que Simon et Cabouat étaient également

portés par leur haine violente et par leur intérêt, à se défaire de

leur beau-père. Déjà même Cabouat, secondé par sa famille, avait fait

une tentative dans ce but. Entre la fenaison et la moisson de 1828, un

témoin ayant été acheter du tabac chez Cabouat père, Etienne-Adolphe

Cabouat, qui le pesa, lui dit en le lui remettant: «Il y a deux cents

francs, voulez-vous les gagner? M. Psaume va à Boucq chercher des

levées de vigne, il ne suit jamais son voiturier; il passe par un

sentier, et c'est-là qu'on peut faire le coup.» Et alors, il indiqua

par un geste un coup à la poitrine; puis continuant, il ajouta:

«D'ailleurs il a la vue basse, il ne voit pas clair, et il ne revient

jamais que la nuit; il faut lui f..... de bons coups... (faisant

entendre qu'il fallait le tuer). Au reste, quelqu'un vous en parlera.»

Cabouat père aurait dit aussi: «Tu ne risques rien; il ne voit pas

clair.» Il fut encore dit que Psaume devait venir à Pierrefitte,

mais que le coup serait plus aisé à faire sur le chemin de Boucq.

Enfin la femme Cabouat la mère, qui était dans la cuisine, s'écria:

«Taisez-vous! on vous entend!» Le témoin indigné sortit sans répondre.

Ce qu'il importe de remarquer, c'est qu'avant l'assassinat de Psaume,

le témoin fit part à une autre personne de la proposition qui lui avait

été faite; cette personne en parla à d'autres, de sorte que, passant

de bouche en bouche, il n'était pas étonnant que le récit eût subi

quelques modifications.

Psaume connaissait les dispositions de ses gendres à son égard;

plusieurs fois il avait exprimé ses appréhensions et ses sinistres

pressentimens. Lors des vendanges de 1828, il avait dit à son fermier:

«Papa Lionville, je crois qu'on attente à ma vie.» Et le 26 octobre,

veille de sa mort, il dit à un autre témoin: «On dit qu'ils ont la

maison des capucins à vendre; en ce cas-là, mes jours ne seront pas

longs.»

Après avoir donné tous ces détails, l'acte d'accusation analysait

les déclarations des témoins qui avaient déposé sur la réunion des

deux accusés avant le crime; sur l'identité de Cabouat, qui s'était

rendu à Boucq sous un faux nom; sur un _alibi_ tenté par cet accusé,

et sur les précautions prises pour le préparer; sur les démarches

des deux accusés avant le jour de l'assassinat, et sur leur conduite

postérieurement au crime, pour détourner d'eux les recherches et les

soupçons.

Immédiatement après la découverte du cadavre, Simon et Cabouat, d'après

les indices violens qui déposaient contre eux, avaient été placés sous

la main de la justice; c'est-à-dire Simon, le même jour 15 novembre,

vers midi, dans sa demeure appelée _Moskou_ à Sorcy-Saint-Martin, et

Cabouat le lendemain 16, à quatre heures du matin, chez son père, à

Pierrefitte.

D'abord, Simon prétendit que l'on n'avait eu intention que de donner

une bonne correction à son beau-père, mais qu'il ne s'en était pas

mêlé; qu'il s'était tenu à une distance de vingt-cinq pas de Psaume,

dans le bois, et que Cabouat avait tout fait.

Pierre-Charles Simon et Étienne-Adolphe Cabouat furent traduits tous

deux devant la Cour d'assises de la Meuse, séant à Saint-Mihiel,

accusés d'avoir assassiné leur beau-père, avec préméditation et

guet-à-pens. Les débats de cette intéressante, mais déplorable

affaire s'ouvrirent le 8 juillet 1829. Cent quatre-vingts témoins

dont soixante à décharge, avaient été assignés, tant à la requête du

ministère public qu'à celle des accusés. Pierre-Charles Simon était

âgé de trente-cinq ans, Adolphe Cabouat, de vingt-trois ans. Les deux

accusés montraient d'abord dans leur attitude et sur leur physionomie

une parfaite tranquillité. Pendant la lecture de l'acte d'accusation,

Simon se leva tout-à-coup, en s'écriant: «J'ai une révélation à faire.

Écoutez, messieurs et mesdames! J'ai une révélation à vous faire.

Depuis quinze jours, j'ai le cœur navré de douleur: vous allez entendre

une révélation terrible..... Le jeudi qui précéda l'affaire, Cabouat,

que je ne connaissais pas, se présenta à moi sous le nom de Marchal;

il me dit à voix basse: «_Je suis Cabouat, je suis votre beau-frère:

je ne veux pas me faire connaître; taisez mon nom, je suis Cabouat.

J'ai quelque chose à vous communiquer._» On nous dérangea, il ne me dit

rien. Le dimanche, Cabouat vint à Boucq; il me dit: «_Il faut donner

une roulée à notre beau-père._ «Je ne le ferai pas, lui répondis-je; ce

n'est pas dans mon caractère.» Je résistai toujours...

«Le lendemain, nous nous sommes levés à six heures; Cabouat alla chez

Merdier, voir si M. Psaume était parti; nous prîmes chacun un sentier.

Je suivis le chemin de Commercy, Cabouat prit l'autre. Une réflexion

me vint... Le malheureux! que va-t-il faire? Je me dirige vers lui...

J'arrive... Le malheureux arrive sur moi: _C'est fini_, me dit-il d'une

voix terrible, _il n'est plus du monde... il est f..._ (Mouvement

d'horreur dans l'auditoire. Cabouat impassible ne fait pas un geste.)

«Malheureux! qu'as-tu fait? Nous sommes perdus! lui dis-je. Tu devais

lui donner une simple roulée, et tu l'as tué! (Simon sanglote.) Il me

semblait avoir du plomb dans les veines. Je voyais mon pauvre beau-père

expirant à mes yeux!... J'ai traîné le cadavre avec Cabouat dans une

haie. Là, il m'a dit sur le cadavre: _Jure que tu n'en diras rien; si

tu le dis, je dirai que tu as frappé avec moi!..._ Je l'ai promis, je

l'ai juré, qu'il me démente!... Quand on a procédé à l'autopsie du

cadavre de mon beau-père, je voulais tout révéler; mais j'avais fait

une promesse à Cabouat, à ce malheureux (il regarde Cabouat) mon beau

frère... Mais l'état dans lequel je me suis trouvé, m'a empêché...»

A cette accusation formelle, Cabouat répondit: «Mon beau-frère

m'accuse à faux; je dois être aussi cru que lui; il ment.» Cabouat

soutient qu'il n'est jamais allé à Boucq. Simon ajoute, avec larmes et

sanglots: «Je dois le déclarer ici, il fallait cacher les traces du

crime, il fallait donner le change; j'ai eu la faiblesse de m'y prêter;

j'ai été prendre la montre d'or et l'ai jetée dans l'eau.»

On procéda ensuite à l'audition des témoins, dont les dépositions

confirmèrent une grande partie des faits déjà connus. Celle du témoin

Remy Bresseaux, bûcheron à Saint-Hilaire, produisit une vive sensation.

C'était lui à qui les Cabouat, suivant lui du moins, avaient offert 200

francs pour assassiner M. Psaume.

Mais Cabouat opposait à toutes ces charges un système complet de

dénégation, et se retranchait toujours dans son _alibi_. Simon,

depuis sa révélation, paraissait soulagé d'un grand poids. La famille

Tabutiaux, qui rétracta ses premières déclarations pour déposer dans le

sens de la révélation de Simon, en augmentant l'incertitude des juges,

vint ajouter encore à l'intérêt dramatique qui dominait toute cette

affaire. A chaque instant, on tremblait de rencontrer des coupables

ailleurs que sur le banc des accusés.

Le ministère public soutint l'accusation avec force. Il fit remarquer

toutes les précautions prises par Simon pour cacher le crime dont il

prétendait n'être pas coupable, et donna très-clairement à entendre

qu'il existait des complices de ce crime, qui avaient conservé leur

liberté.

Enfin, le 11 juillet, après trois jours de débats, le jury rendit sa

déclaration portant que Cabouat était l'auteur de l'assassinat de son

beau-père, et que Simon en était le complice. On ramena alors les deux

accusés devant la Cour. Cabouat était pâle et tremblant; Simon, plus

maître de lui, plus rempli d'espérance peut-être, paraissait plus

ferme. Le greffier donna lecture aux accusés de la déclaration du jury.

Le jeune Cabouat était comme anéanti en entendant requérir contre lui

et contre son complice la peine capitale. Il ne répondit que par des

pleurs. Simon ne prononça que ces paroles: _Je suis pourtant innocent!_

Cabouat dit: _Je ne veux pas me pourvoir._

Simon et Cabouat ne laissèrent pas de se pourvoir en cassation; mais,

peu confians sans doute dans ce pourvoi, ils manifestèrent l'intention

de recourir à la clémence royale, sollicitant, pour toute grâce,

la commutation de la peine de mort en celle des travaux forcés à

perpétuité.

Le mercredi 15 juillet, ils firent prier le président des assises

de venir les trouver en prison. Ce magistrat s'y rendit. A peine

l'aperçurent-ils que tous deux, gémissant et fondant en larmes, se

précipitèrent à ses pieds et implorèrent son intervention en faveur de

la demande en grâce qu'ils se proposaient de former; en même temps,

ils annoncèrent qu'ils étaient disposés à faire des révélations qui

devaient incriminer et Cabouat père et la femme Psaume. Dans une

déclaration faite une heure plus tard, Simon dit qu'il avait été,

depuis cinq ans, excité au crime par la femme Psaume; il se reconnut

coupable, ajoutant toutefois qu'il n'avait pas porté de coups, et qu'il

n'avait fait qu'aider Cabouat à traîner le cadavre dans la forêt. Il

prétendait en outre que les coups avaient été portés par Cabouat, avec

une pierre et non pas avec un bâton. Simon était épileptique. Il avait

eu plusieurs attaques de cette terrible maladie pendant le cours de son

procès: après avoir fait cette dernière révélation, il tomba aux genoux

du président, terrassé par un nouvel accès.

Cabouat, interrogé à son tour, eut une violente attaque de nerfs qui

l'empêcha long-temps de proférer une seule parole. Enfin, quand il eut

repris ses sens, il se reconnut coupable d'avoir porté les premiers

coups à son beau-père; il ajouta que Simon survint après les premiers

coups donnés, et que, porteur de l'un des bâtons trouvés sur le lieu du

crime, il en frappa l'infortuné Psaume qui respirait encore.

Tous deux, au surplus, s'accordèrent à déclarer que, depuis long-temps,

la femme Psaume n'avait cessé de les exciter à commettre le crime, et

de leur donner des instructions pour y parvenir. Simon, de son côté,

accusait aussi Cabouat, et le désignait comme une des causes de son

malheur. L'arrêt de la Cour de cassation qui rejetait le pourvoi de

Simon, et de Cabouat, parvint à Saint-Mihiel le dimanche 13 septembre,

et l'exécution des deux coupables eut lieu le lendemain. Avant d'être

conduits à l'échafaud, ils rétractèrent les révélations par suite

desquelles, le sieur Cabouat, père de l'un des accusés, et la dame

Élisa Psaume, épouse en secondes noces de la victime, avaient été mis

en arrestation. Cabouat protesta de l'innocence de ces deux personnes,

et déclara qu'il n'y avait eu dans cette affaire d'autre instigateur

que Simon.

Ces deux malheureux reçurent la mort avec une extrême faiblesse. Simon

fut porté sur l'échafaud à demi mort. Quant à Cabouat, il ne cessait de

pousser des cris déchirans. Il fallut le porter aussi sur la planche

fatale, et on lui entendit prononcer ces mots: «Pauvres jeunes gens!

plaignez mon sort! prenez exemple sur moi!» Au moment où sa tête était

placée sous le fer, on l'entendit s'écrier: «Oh! ma pauvre.....» mais

le fatal couteau l'empêcha de prononcer le nom de sa malheureuse mère.

ASSASSINS

DE LA VALLÉE DE MONTMORENCY.

Prudhomme et Marie Duru, sa femme, mariés tout récemment, tenaient

un cabaret dans une maison isolée dite _la Croix-Verte_, commune

d'Attainville, arrondissement de Pontoise. Prudhomme était âgé de

vingt-cinq ans; sa femme en comptait à peine seize. Le 24 janvier 1829,

ils étaient restés seuls avec deux individus qui devaient coucher dans

le cabaret; la nuit se passa et couvrît de ses ombres un horrible

forfait.

Le lendemain 25, Duru, beau-père de Prudhomme, plâtrier à Mont-Sonil,

vint à la Croix-Verte, pour y prendre un chapeau qu'un de ses gendres

avait laissé chez ses enfans. Il trouva tout fermé; les portes furent

enfoncées, et l'infortuné vieillard vit sa fille et son gendre

renversés près d'un poêle et horriblement mutilés. Tous deux avaient le

crâne fracassé. Une hache engagée sous le cou de la femme, avait servi

aux assassins; il y avait encore après le fer ensanglanté quelques

cheveux bruns et blonds des deux victimes. On avait brisé et déchiqueté

le doigt annulaire de la main gauche de la femme, pour lui arracher son

alliance. Tous les meubles avaient été fouillés; et l'on avait enlevé

de l'argent, une montre et un habillement noir complet.

Les soupçons s'arrêtèrent sur deux individus; c'étaient Jean-Baptiste

Robert, dit Saint-Clair, dit Guibert, dit Fremol, dit Oudot, né à

Chantilly (Oise), forçat évadé, et Victor-Alphonse Daumas-Dupin, né à

Paris, autre forçat évadé. Le premier fut vainement recherché; on ne

put saisir sa trace que long-temps après: le second avait fui au-delà

des Alpes; il était à Milan. Bientôt on obtint quelques données sur

sa résidence; la police apprit que de l'argent était envoyé à Milan

par les mêmes personnes, mais adressé à quatre noms différens. Un jour

qu'un dépôt venait de s'effectuer, on fit suspendre l'envoi de quatre

jours; un agent de police intelligent prit la poste et arriva à Milan.

Le jour de la réception, Daumas-Dupin ne tarda pas à s'y présenter:

«Avez-vous reçu de l'argent pour M...? dit-il.—Non.—Pour M....?—Non.—Et

pour M....?—Oui.—Eh bien! c'est moi.—Non, ce ne pas vous! dit alors

l'agent de police; c'est moi qui ai ce nom.—Vous êtes un menteur!

s'écria Daumas.—Et vous aussi! répondit l'agent de police.» Tous deux

furent arrêtés, car l'un des deux devait être un fripon. On déclara

qu'ils seraient renvoyés en France. L'agent de police fut bientôt

relaxé, comme on le pense bien, et Daumas fut conduit en France.

Daumas-Dupin comparut devant la Cour d'assises de la Seine, le 31

octobre. Le regard de l'accusé était immobile; la même immobilité

régnait sur toute sa physionomie. Son teint était jaune et

presque cadavéreux: pourtant sa contenance était calme. Dans son

interrogatoire, il ne nia aucun des faits, mais il chercha à les faire

retomber à la charge de son complice absent. A l'entendre, c'était

Saint-Clair qui avait tout fait; c'était lui qui avait _anéanti_

l'homme, puis la femme; lui, Daumas-Dupin, au contraire, aurait été

irrité contre Saint-Clair, et voulait l'_anéantir_ aussi. Les détails

que donna l'accusé sur l'assassinat firent plusieurs fois frissonner

d'horreur tout l'auditoire. «Il a suffi, disait-il, d'une seconde pour

_anéantir_ le mari qui dormait, et puis la femme; ils étaient si petits

tous deux!.... c'étaient des enfans!» Du reste, c'était Saint-Clair qui

avait tout emporté; Daumas-Dupin n'avait pris qu'une veste de chasse

couleur bronze et un chapeau pour se déguiser.

Après cet interrogatoire, dans lequel l'accusé montra une étonnante

habileté et un sang-froid imperturbable, on procéda à l'audition

des témoins. La présence de Duru père, appelé comme témoin, excita

un vif mouvement d'intérêt dans l'assemblée. Ce vieillard s'avança,

en détournant ses regards du banc où était assis l'accusé. Il fut

saisi d'un mouvement d'horreur, quand il vit sur le bureau les pièces

de conviction, la hache énorme encore teinte de sang, les vêtemens

ensanglantés.... Ce malheureux père raconta dans quel état il avait

trouvé les cadavres de ses enfans; les dépositions des autres témoins

furent dans le même sens.

L'accusé prit la parole après son défenseur, et prononça, d'une

voix lente et ferme, un factum écrit, qui était rédigé avec autant

d'adresse que de perversité.

Toutefois l'éloquence de Daumas-Dupin ne porta qu'une seule conviction

dans l'esprit de ses juges, celle de sa culpabilité. Le jury résolut

affirmativement les questions qui lui furent posées, et Daumas fut

condamné à la peine capitale.

Daumas-Dupin s'étant pourvu en cassation, un vice de forme fit casser,

le 17 novembre, le jugement rendu par la Cour d'assises de la Seine;

et, par arrêt de la Cour suprême, la procédure fut portée devant la

Cour d'assises de Seine-et-Oise, séant à Versailles. Les débats eurent

la même couleur, offrirent les mêmes détails que ceux qui avaient

eu lieu à Paris. Daumas-Dupin y prononça un nouveau plaidoyer qui

attestait les ressources de son esprit et la facilité de son élocution,

pleine d'ailleurs d'adresse et de convenance: «Quelle que soit votre

décision, disait-il aux jurés en terminant, elle ne peut être que

juste; je m'y résigne d'avance; et quel que puisse en être le résultat,

rappelez-vous toujours que je n'ai d'autre partage qu'un tombeau!»

Après une heure et demie de délibération le jury résolut

affirmativement toutes les questions d'homicide, de préméditation, de

vol, qui lui avaient été soumises; Daumas entendit son arrêt de mort

sans froncer le sourcil.

Cet homme, qui venait d'être condamné comme un féroce assassin,

était entré au service fort jeune; à seize ans, il avait combattu

à Austerlitz; à vingt-quatre, il portait l'épaulette; il était

payeur au 144e régiment d'infanterie de ligne et chevalier de la

Légion-d'Honneur, avant sa première condamnation. Pour s'évader du

bagne de Rochefort, il lui avait fallu franchir un rempart de la

hauteur de quarante pieds. Ses égaremens commencèrent en 1814, au

moment de la chute du gouvernement impérial, époque à laquelle il

avait été chargé de la caisse et de la comptabilité de son régiment.

Ses dépenses inconsidérées l'avaient amené insensiblement à faire des

faux pour lesquels il avait été successivement condamné par les Cours

royales de Paris et de Douai.

Daumas-Dupin fut exécuté à Paris, le 3 décembre 1829. Pendant les

tristes préparatifs de la toilette, il ne proféra pas une seule

parole. Au départ pour le lieu de l'exécution, il était tellement

maître de lui, qu'il eut l'attention de fixer l'échelle qui allait lui

servir à monter sur la charrette. Arrivé au pied de l'échafaud, il

s'agenouilla, et se releva bientôt, en disant: _Mon Dieu, sauvez mon

ame!_ puis il se livra à l'exécuteur.

Daumas-Dupin n'avoua pas positivement son crime, mais quand on lui

adressait des questions à ce sujet, il disait aussitôt: _Ne parlons pas

de cela.... oublions le passé!_

Quant au fameux Robert Saint-Clair, complice de Daumas-Dupin, les

poursuites les plus actives furent long-temps infructueuses à son

sujet. On apprit qu'il avait traversé le Piémont, puis la Suisse, puis

l'Allemagne et s'était arrêté sur les frontières de la Turquie. Là,

on sut qu'il avait été incorporé dans un régiment destiné à protéger

les deux empires. Au bout de quelque temps, des rapports positifs et

officiels apprirent que, dans un combat soutenu contre les hordes de

pillards qui infestent ces contrées, ce misérable, après avoir fait des

prodiges de valeur, était mort sur le champ de bataille.

Mais, pour compléter ce récit, nous allons extraire de la _Gazette

des Tribunaux_ une anecdote fort piquante que ce journal a publiée

récemment. «En 1830, par une belle journée d'automne, une nombreuse

société était réunie dans la grande salle du principal hôtel de Valence

dans le Dauphiné. A Valence comme dans toutes les villes du Midi, il

n'existe pas d'autres restaurans que les hôtels garnis et d'autre table

que la table d'hôte. Ces riantes contrées sont toujours parcourues,

à cette époque de l'année, par de nombreux voyageurs; aussi comme je

viens de le dire, une société nombreuse se pressait, ce jour-là, autour

de la table d'hôte de l'hôtel de l'Europe, à Valence.

* * * * *

«Celui qui remplissait ce rôle (celui d'orateur) était un homme de

moyen âge, qui, si on en excepte la facilité de son élocution, et

l'ascendant avec lequel il se faisait écouter, n'avait rien qui le

distinguât, si ce n'est peut-être que, malgré la chaleur de la saison,

il était vêtu de noir des pieds à la tête, comme le sont encore les

médecins, les avocats et les savans dans toutes les villes de l'Europe.

«La conversation était tombée sur le système de Lavater et sur les

nouvelles doctrines phrénologiques. Le _monsieur noir_, c'est ainsi

que les convives se le désignaient entre eux, disait que Lavater,

malgré le charlatanisme de sa doctrine, avait fait une multitude

d'observations pleines de justesse et d'intérêt; il soutenait que

les principaux faits qui affectent notre vie, laissaient des traces

profondes sur le visage des hommes, cet infaillible miroir de l'ame;

que le retour des mêmes pensées, que l'obsession des remords ou des

passions fortes contractaient d'une manière constamment uniforme

les traits de la figure. Il ajoutait que ces traces, jointes aux

observations phrénologiques désormais irrévocablement acquises à la

science par les travaux de Gall et de Spurzheim, suffisaient pour

révéler à l'observateur les penchans que la nature ou l'habitude avait

donnés à chaque homme, et les actions auxquelles il avait dû se laisser

entraîner.

«Quant à moi, dit-il en terminant, je ne m'y suis jamais trompé.»

«On comprend qu'à ces mots plus d'une voix s'éleva tout-à-coup pour

sommer le _monsieur noir_ de donner des preuves de sa science. Il

fit sur plusieurs convives l'expérience de son art devinatoire. Les

graves pièces de procédure où je puise tous ces détails ne disent pas

si quelques-uns eurent à s'en repentir, si plus d'une jolie voyageuse

ne sentit pas son front rougir aux réponses qu'avaient provoquées

ses questions indiscrètes. Tout ce que j'ai pu savoir, c'est que la

conviction fut complète, et que la science du _monsieur noir_ ne trouva

pas d'incrédule.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 8/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 14 / 20 段