cultivateur à Chèvreville; son maître n'avait jamais eu de reproches à
lui faire; seulement, quoique marié, Aubry entretenait, depuis dix-huit
mois, des liaisons avec Élise Charles, qui servait aussi chez le sieur
Benoît: on avait remarqué, en outre, que depuis quelque temps, il
fréquentait les cabarets.
Le 2 mai 1829, Aubry eut à se plaindre d'Élise, qui refusait de passer
la nuit avec lui dans sa cabane. Une occasion le conduisit au cabaret
avec d'autres camarades; il but, pour sa part, quatre bouteilles de
vin blanc et un verre d'eau-de-vie. Revenu à son troupeau, il n'en
prit aucun soin, et laissa ses moutons se mêler avec ceux de plusieurs
voisins. Le sieur Benoît survint, et adressa à Aubry quelques légers
reproches. Le berger, qui était couché dans sa cabane, se leva et
lui dit: «Vous avez dans votre ferme deux yeux qui me perdent.»
Benoît supposant qu'il voulait lui parler d'Élise, répondit qu'il les
chasserait, elle et lui, s'ils se conduisaient mal.
Alors Aubry saisit la bride du cheval de son maître, et tirant de sa
poche un couteau dont il ouvrit les deux lames: _En voilà_, dit-il au
sieur Benoît, _une pour vous et une pour moi!_ Benoît effrayé descend
de cheval; il adresse quelques exhortations à Aubry; celui-ci se calme
et lui dit: _Pour vous prouver que je ne voulais pas vous faire de
mal, prenez le couteau_; et il le lui remet en effet. Benoît fait
quelques pas, mais il s'est à peine éloigné, qu'Aubry revient vers lui
et demande son couteau. Sur le refus de son maître, il entre dans une
violente fureur et s'arme d'une serpette qu'il tire de sa poche, en
menaçant le sieur Benoît de l'éventrer. Celui-ci parvient à lui saisir
les bras par derrière; il reçoit dans la lutte une blessure à la main.
Deux charretiers accourent; Aubry dit à l'un: _Toi qui es le premier,
tu vas être éventré!_ et à l'autre: _Te voilà aussi, je vais faire
ton affaire._ Cependant la présence de ces deux hommes l'arrête dans
ses violences à l'égard de son maître; mais sa rage, qui paraissait
refrénée, ne faisait que prendre une autre direction et chercher de
nouvelles victimes. Il s'élance vivement sur le cheval de son maître
qui était à quelque distance, en criant: _Je n'ai pu te tuer, Charles
Benoît, mais en arrivant chez toi, tu ne trouveras plus ta femme!_ et
aussitôt il part en poussant le cheval au galop.
Qu'on juge de l'effroi de Benoît. Il est atterré par cette menace;
déjà il se figure sa femme égorgée! Que faire cependant? Comment
atteindre, à pied, ce misérable qui fuit de toute la vitesse de son
cheval? L'un des charretiers se détache, et gagne la ferme à toutes
jambes; mais Aubry, qui l'a aperçu, le force de retourner sur ses pas,
en le menaçant de le tuer. Bientôt l'assassin a disparu aux regards
de Benoît; tout espoir semble perdu: mais avant d'arriver à la ferme,
Aubry trouve que la serpette dont il est armé, ne suffit pas pour
l'exécution de son projet. Il se rend dans la maison de sa femme; il y
saisit un couteau sur la cheminée; on fait des efforts pour le retenir.
_C'est aujourd'hui_, dit-il en quittant la maison, _que je meurs pour
la patrie! adieu pour la vie!_ et il se dirige au galop vers la ferme.
C'en était fait de la femme Benoît, si, par un des plus heureux
hasards, la demoiselle Hortense Lemaire n'eût passé en ce moment
sur la route avec un cheval. On lui raconte brièvement ce qui vient
d'avoir lieu; elle offre sa monture; un domestique s'élance dessus, il
part avec la rapidité de l'éclair: il arrive; l'émotion, la fatigue,
l'empêchent de parler; Aubry arrivait en même temps que lui. Cependant
un mot a pu avertir le jardinier du danger qui menace sa maîtresse.
_Où est Élise?_ s'écrie Aubry un couteau à la main, _il faut qu'elle
y passe!_ Par une heureuse présence d'esprit, le jardinier répond
qu'Élise est au fond du jardin; Aubry y court comme un forcené, et
aussitôt l'on ferme toutes les portes de la maison.
En ce moment, le sieur Benoît arrivait avec ses domestiques; l'un d'eux
se détache pour aller chercher la gendarmerie; Aubry le poursuit, mais
ne peut l'atteindre. Plus furieux encore, en voyant que tout le monde
échappe à ses coups, il va droit aux chevaux que les charretiers
avaient laissé errer en liberté dans la plaine; il en trouve sept qu'il
frappe de huit coups de couteau.
Le plus âgé des domestiques de Benoît, le sieur Courteau, veut
sortir de la maison pour vaquer aux affaires de son service. Il
rencontre Aubry: «_Où vas-tu?_ lui dit celui-ci.—_Je vais chercher
les chevaux._—_Il n'est plus temps_, répliqua Aubry; _je viens de
faire leur affaire, et je vais faire la tienne_.» Courteau lui
adresse quelques observations: Aubry paraît se calmer; ils marchent
quelques temps ensemble. Le vieillard a le malheur de mêler quelques
reproches à ses conseils. «_Tu trouves donc que j'ai eu tort?_ reprend
Aubry.—_Oui_, répond le vieux Courteau, _tu es un bon enfant, mais
tu as eu tort_.—_Eh bien! adieu!_» reprend Aubry, en lui plongeant,
au-dessus du sein gauche, le couteau qu'il n'a pas cessé de tenir à la
main. Courteau, frappé au cœur, ne peut que proférer ces paroles: _Ah!
Aubry, je n'aurais pas pensé cela de toi!_ et il tomba expirant.
Aubry s'éloigne et rencontre le garde-champêtre: _Passe_, lui dit-il,
_ou je t'enfile! va ramasser Courteau, il est là!_ La nuit arrive; les
recherches que l'on fait pour arrêter ce furieux sont infructueuses.
Le lendemain 3 mai, il rencontre le jardinier de Benoît. «Tu m'as
trompé hier, lui dit-il; Élise n'était pas au jardin; sans cela, son
affaire était faite, et la mienne aussi.» Deux individus ayant visité
le champ où les chevaux avaient été tués, ils y trouvèrent Aubry,
et comme les cloches du village se faisaient entendre, il leur dit:
_Est-ce donc pour la mort de Courteau que l'on sonne les cloches?_
Saisis de frayeur, ils ne répondirent pas. «Oui, je le sais, ajoute
Aubry, c'est pour Courteau: dans trois quarts d'heure, je serai dans
ma cabane; on pourra venir m'y arrêter.» Un gendarme s'y rendit en
effet; à sa vue, Aubry ôta sa veste, son gilet, se porta trois coups de
couteau et tomba en disant: «_Je suis mort._—_Non, tu n'es pas mort_,
répondit le gendarme, _puisque tu parles_.» Aubry, blessé et désarmé,
se laissa conduire. «La force m'a manqué pour me tuer, disait-il, je
ne suis pas content; il me fallait trois victimes de plus, Benoît,
Élise, et le troisième coup me regarde.» Arrivant ensuite au lieu où il
avait rencontré Courteau: «Tiens, dit-il au gendarme, c'est là que je
voulais l'assassiner, mais il m'a calmé; il a voulu répéter plusieurs
fois que j'avais eu tort, je l'ai frappé.»
Telles étaient les charges accablantes qui pesaient sur Aubry. Deux
chefs d'accusation s'élevaient contre lui devant la Cour d'assises;
d'abord la tentative de meurtre sur la personne de Benoît; puis le
meurtre consommé volontairement sur la personne du sieur Courteau.
Aubry suivit constamment les débats avec la plus grande attention.
Quand les témoins parlaient un peu bas, il tenait sa tête avancée pour
mieux entendre. Pendant la déposition d'Élise Charles, il ne cessa de
fixer sur elle ses regards avec l'expression du regret. Comme elle
déclarait que souvent Aubry l'avait menacée du couteau: «Ce n'est pas
assez pour elle, s'écria-t-il, de m'avoir plongé dans le malheur, elle
veut l'augmenter encore.»
Du reste, quand on vit cette Élise, cause innocente des crimes d'Aubry,
tout le monde se demandait comment une fille si maigre, si petite et si
laide avait pu causer une si vive passion.
Le défenseur d'Aubry s'efforça de faire considérer les attentats de
l'accusé comme des actes de démence; mais le jury n'en résolut pas
moins affirmativement les deux questions qui lui furent posées; et
Aubry fut condamné aux travaux forcés à perpétuité. Il entendit sa
condamnation avec la plus profonde indifférence.
LE MEURTRE
DE LA RUE CHARONNE, A PARIS.
Le sieur Antoine Berger, concierge de l'hôtel Vaucanson, rue Charonne,
no 47, jouissait d'environ 3,000 francs de revenu; et son extrême
économie laissait supposer qu'il avait de l'argent chez lui. Antoine
Berger avait un neveu nommé Chandelet, mauvais sujet, qui avait subi
une condamnation d'un mois de prison et cinq ans de travaux forcés. Au
mois de mars 1829, Chandelet passa huit jours auprès de son oncle, et
eut toute la facilité de se mettre au fait des êtres des deux pavillons
situés de chaque côté de la porte cochère, lesquels étaient habités
l'un par Berger, l'autre par sa domestique.
Le 31 mars, la servante vit son maître remonter dans sa chambre vers
huit heures du soir; il emportait sa montre et son argenterie. Les
portes étaient fermées depuis sept heures; les grosses clefs avaient
été déposées à leur place ordinaire. Vers une heure et demie du matin,
la femme Domas entendit des gémissemens; elle en fit part à son mari
qui pensa que ce pouvait être le résultat de quelque dispute de
vidangeurs, et n'y porta aucune attention.
A trois heures du matin, un des nombreux ouvriers travaillant dans la
maison, fut étonné de trouver la grande porte ouverte, ainsi que la
porte de la loge. Il vit dans la cour une blouse et une bougie dite
rat-de-cave, le tout couvert de taches de sang. Cet ouvrier fit part de
son étonnement à plusieurs personnes: sans plus attendre, on pénétra
dans la loge au rez-de-chaussée. On y remarqua peu de désordre; les
clés de la porte cochère avaient disparu; elles furent retrouvées
bientôt après dans la cour; des restes d'alimens prouvaient que pendant
la nuit, on était venu y manger et y boire.
Au premier étage, la porte était ouverte; derrière elle, gisait le
cadavre du malheureux Berger, baigné dans son sang et couvert d'un
grand nombre de blessures; l'artère carotide du côté gauche était
ouverte, ainsi que la veine jugulaire du même côté, et tous les
muscles adjacens avaient été tellement meurtris, qu'il existait en cet
endroit une cavité assez considérable pour y loger le poing.
Un gendarme, en relevant le cadavre, trouva un couteau cassé en deux et
taché de sang, qui appartenait à la victime, et avait servi à commettre
le crime. La chambre était dans le plus grand désordre; la paillasse
du lit avait été retournée et fouillée; des traces de sang étaient
empreintes sur du linge et des papiers laissés dans une armoire;
l'argenterie, la montre et l'argent avaient été volés.
Plusieurs échelles qui, ordinairement, étaient attachées ensemble
avec un cadenas, avaient été séparées, et l'une d'elles avait servi à
escalader la fenêtre de la chambre où l'assassinat avait été commis.
On présuma que l'un des auteurs du crime s'était introduit dans la
maison avant la fermeture des portes, et que, pendant la nuit, il avait
introduit ses complices.
Ces présomptions furent bientôt confirmées, quand on apprit que
Chandelet était parent de Berger. Ce fut donc sur ce forçat libéré que
les premiers soupçons tombèrent. On l'arrêta le 1er avril; il avait
des habits tout neufs; on le fouilla; il avait sur lui plusieurs
sommes d'or et d'argent; le poignet de sa chemise était déchiré, et
l'on y remarquait, en plusieurs endroits, des taches qui semblaient
provenir de sang; il était légèrement blessé à la lèvre supérieure et
à l'avant-bras droit, et la première de ces plaies était tout-à-fait
récente.
Chandelet, pressé par les indices qui s'élevaient contre lui, avoua
son crime, et désigna comme ses complices, Guérin, forçat libéré,
Bardou, qui avait été condamné à trois ans de prison, et la fille
Lahouille, dite _la mère des forçats_, qui elle-même avait paru trois
fois en justice. Cette dernière fut arrêtée, les deux autres prirent
la fuite et se rendirent à Lyon, où ils furent saisis au moment où
ils cherchaient à vendre l'argenterie de Berger. D'abord, ils nièrent
tout; puis, à l'exemple de Chandelet, ils finirent par tout avouer. Ils
varièrent seulement sur diverses circonstances. Ainsi Chandelet faisait
le guet, tandis que les deux autres assassinaient Berger; Guérin et
Bardou disaient au contraire que c'était Chandelet qui avait tué son
oncle, mais cette dernière version était peu vraisemblable, car Berger
était assez fort pour se défendre contre un seul homme. La fille
Lahouille niait qu'elle eût participé au vol et à l'assassinat.
Les quatre prévenus furent amenés devant la Cour d'assises de la Seine,
le 29 novembre. Là, Bardou et Guérin-Merville rétractèrent leurs
premiers aveux, soutinrent qu'ils n'avaient participé qu'au vol, et que
Chandelet seul avait commis l'assassinat. Une vive altercation s'éleva
à ce sujet entre Guérin-Merville et Chandelet.
Après trois jours de débats, le jury déclara Chandelet, Guérin et
Bardou coupables de complicité dans l'assassinat. En conséquence, ils
furent condamnés à la peine de mort; la fille Lahouille, pour avoir
donné asile aux malfaiteurs, fut condamnée à dix ans de travaux forcés.
En entendant l'arrêt fatal, Chandelet fut accablé; un rire convulsif et
effrayant contracta tous les muscles de son visage. Guérin essuyait son
front couvert de sueur, et tenait ses yeux levés vers le ciel. Quant à
Bardou, il demeura calme et impassible, comme dans le cours des débats.
Les trois condamnés à mort subirent leur peine le 27 janvier
1830. Chandelet montra jusqu'au dernier moment la plus audacieuse
effronterie. Il adressait à ses compagnons et aux personnes qui
l'entouraient, des plaisanteries assaisonnées d'argot. Quand il fut
dans la fatale charrette, il se mit à entonner son chant de mort. Il
chantait encore au pied de l'échafaud, en contemplant d'un œil éteint,
d'un air égaré, le supplice de Guérin et de Bardou: ce dernier était
presque sans connaissance quand on le mit sous le fer du bourreau.
ASSASSINAT
DE PSAUME,
AVOCAT ET HOMME DE LETTRES.
Étienne Psaume, avocat et homme de lettres, était né à Commercy.
Cet écrivain modeste et consciencieux s'était beaucoup occupé
de bibliographie. Il a laissé sur cette science des livres un
dictionnaire, que l'on consulte souvent avec fruit, même après ceux de
Barbier, de Brunet, de Fournier et autres experts en cette matière.
Psaume était généralement cité pour sa probité, sa franchise et
son obligeance. Il avait épousé en premières noces Jeanne Picquot,
dont il avait eu trois filles: Stéphanie-Cornélie, décédée femme de
Pierre-Charles Simon, Catherine-Sophie, femme de Paul-Gabriel Ranxin,
pharmacien à Versailles, et Victoire, mariée à Pierre François,
propriétaire à Boucq.
Psaume eut le malheur d'épouser en secondes noces Jeanne Lemoussu,
dont il eut Élisabeth-Stéphanie, qui fut mariée avec Étienne-Adolphe
Cabouat. Jeanne Lemoussu troubla le bonheur domestique de son mari;
elle le quitta, et alla demeurer chez Jean-Claude Cabouat, débitant
de tabac à Pierrefitte, beau-père de sa fille. Deux ans après cette
séparation, elle eut un fils, que Psaume considéra comme n'étant pas
de lui; aussi son intention était-elle d'arranger ses affaires de
manière à ce que cet enfant n'eût rien dans sa succession. L'inconduite
de Jeanne Lemoussu avait, disait-on, causé déjà plus d'un malheur;
on assurait que, lors de sa dernière grossesse, son père et sa mère
s'étaient tous deux noyés de désespoir. Psaume, de son côté, témoigna
toujours pour cette femme de l'aversion et du mépris. Les chagrins
toujours croissans qu'il éprouvait dans sa famille, le déterminèrent à
quitter le séjour de Commercy, et il vint fixer son domicile à Nancy,
dans les premiers jours de l'année 1828. Il possédait à Boucq un
vendangeoir, dont le produit se partageait entre lui et Pierre-Charles
Simon, son gendre; et il se rendit de Nancy à Boucq, dans le mois
d'octobre 1828, pour ses vendanges qui s'ouvrirent le 20 du même mois.
Il logea chez Charles-Joseph Merdier, aubergiste et buraliste en cette
commune. Psaume, ayant terminé ses vendanges, se disposa à retourner
à Boucq, le lundi 27 octobre, avec François Fert, son fermier, qui
devait lui conduire un tonneau de vin, un tonneau vide et sa malle.
Effectivement, le 27, François Fert vint chez Merdier, à six heures du
matin, demander si Psaume était prêt. La servante lui dit de partir
toujours, et qu'elle allait avertir Psaume qui n'était pas encore levé,
et qui ne tarderait pas à le rejoindre. Psaume, s'étant levé aussitôt,
témoigna le plus grand empressement de rejoindre son fermier, et ne
finit par accepter une tasse de café que sur les instances de Merdier
qui lui fit observer que d'ailleurs, en prenant la petite côte, il
aurait bientôt atteint la voiture, qui devait suivre le grand chemin.
Enfin Psaume quitta Merdier vers six heures et demie; il monta la
petite côte qui rejoint la route de Commercy, tandis que le voiturier
avait suivi ce dernier chemin. Merdier et sa servante remarquèrent que
Psaume avait une montre. François Fert, parvenu vers le milieu de la
côte qui s'élève à la sortie de Boucq, éprouva un retard; sa voiture
s'était arrêtée dans une ornière, de sorte qu'il fut obligé de se faire
aider par des passans pour pouvoir continuer à marcher. Ce fut dans ce
moment qu'il aperçut Psaume à cent quinze mètres environ devant lui.
Mais quand sa voiture fut tout-à-fait dégagée, au bout d'environ une
demi-heure, il ne le vit plus, et en fit l'observation à l'une des
personnes qui venaient de l'aider.
Pendant cette matinée, une femme, qui se trouvait dans ce canton,
aperçut à quatre-vingt-dix-sept mètres de distance, un homme marchant
d'un bon pas, qu'elle crut être Psaume, et qu'elle suivit des yeux
malgré le brouillard qui régnait alors. Plus d'un quart d'heure après,
cette femme vit un voiturier arriver au haut de la côte, s'arrêter
quelques instans, puis s'avancer dans la même direction que Psaume; et
alors elle entendit sonner _sept heures_. Ainsi Psaume se trouvait en
avance de plus d'un quart d'heure.
Suivant la déposition d'un vieillard, Psaume l'avait atteint au
haut de la côte et l'avait devancé, après lui avoir souhaité le
bonjour en passant. Ce vieillard ajoutait qu'il n'avait pas tardé
à le perdre de vue, à cause de l'épaisseur du brouillard; mais que
Psaume devait être parvenu dans le bois du _Hazois_, qui est traversé
par le chemin de Boucq à Sorcy et à Commercy, lorsque le témoin,
frappé de cris soudains, s'arrêta et entendit, à plusieurs reprises,
demander _pardon_, et répondre: _Pas de pardon!_ Alors il entra dans
le taillis, pénétra dans un fond, en marchant sur ses mains et sur
ses genoux jusqu'à une tranchée, d'où il revint à Boucq, craignant
qu'on ne le tuât, parce que, selon ses expressions, _on touchait comme
sur un bœuf_. Il indiqua sur le terrain les différens points où la
scène s'était passée; il vérifia et constata qu'une émission de voix
ordinaire s'entendait très-distinctement d'un lieu à l'autre.
Le même jour, une autre personne passant vers dix heures du matin
dans le bois du Hazois, et étant parvenue au tournant du chemin de
Commercy, remarqua, malgré le brouillard, des traces de sang qu'elle
prit pour celui d'un lièvre tué en cet endroit.
Quant au voiturier François Fert, il ne vit plus Psaume. Il s'informa
de lui sur la route, mais ses questions n'obtinrent point de réponses
satisfaisantes; enfin il arriva, vers onze heures du matin, à Commercy,
sans avoir retrouvé Psaume. D'après certaines circonstances qui
l'avaient frappé, cette disparition éveilla à l'instant même dans son
esprit des soupçons qu'il manifesta, et qui ne tardèrent pas à appeler
l'attention de la justice sur ses deux gendres.
Plusieurs recherches furent d'abord infructueuses. Mais enfin, le 15
novembre, une battue générale ayant eu lieu, le cadavre de Psaume fut
trouvé dans le bois du Hazois, territoire de Boucq, à 2,434 mètres de
la maison de Merdier, ce qui faisait environ une demi-lieue. Le cadavre
était à dix-sept mètres du chemin de Boucq à Commercy, derrière des
haies épaisses de charmes. Il était couché sur le dos; sa capote et
le gilet refoulés sous la partie supérieure du corps, et le bas du
pantalon retroussé aux deux genoux, et au-dessus, on remarquait au
pantalon plusieurs taches de boue. Le pied gauche était seul chaussé
d'un soulier. La montre n'était plus dans le gousset; mais, du reste,
le cadavre n'avait pas été dépouillé, car on retrouva dans ses poches
entre autres objets, soixante centimes en monnaie de billon, des
besicles avec leur étui, un _souvenir_, une bourse, un bonnet, un
mouchoir, un livre, deux clefs, le passavant délivré à Boucq et une
lettre de la femme Ranxin à l'adresse de Psaume. Près du cadavre
étaient le second soulier, un chapeau rond, une canne et un parapluie.
Puis le 23 novembre, Jean-Christophe Delacroix, se trouvant dans le
même endroit avec Louis Thomas, rencontra avec son pied, à peu de
distance du lieu où l'on avait trouvé le cadavre, et sur le sentier qui
conduit directement à Sorcy, un autre gros bâton de charme, caché sous
des feuilles, et au gros bout duquel tenait encore un cheveu qu'on dit
être noir, et plusieurs cheveux gris ou blancs. Ces deux bâtons furent
saisis comme pièces de conviction. Il est nécessaire de remarquer ici
que Pierre-Charles Simon exploitait, avec d'autres adjudicataires, une
coupe dans le quart en réserve de la commune de Sorcy, faisant partie
du bois du Hazois, et il paraît que cette coupe était la seule dans les
environs où l'on façonnât alors du bois de charbon.
Le cadavre fut soumis, le 15 et le 16 novembre, à trois visites de
cinq docteurs en médecine ou officiers de santé. L'autopsie du cadavre
fut faite par trois d'entre eux, en présence d'un quatrième, et trois
procès-verbaux séparés furent dressés à cet effet. Il résulta de cet
examen que la peau et la chair du bout du nez étaient excoriées, en
sorte que l'on n'en apercevait que les cartilages, et que le ventre
était légèrement météorisé et d'une couleur verdâtre, indice d'un
commencement de putréfaction, concordant parfaitement avec l'espace de
temps écoulé depuis la disparition de Psaume. La tête, fracassée d'une
manière horrible, présentait de nombreuses lésions; une hémorrhagie des
deux oreilles avait rempli les cheveux de sang coagulé.
Le corps du délit se trouvant une fois constaté, les recherches de la
justice devinrent plus actives et moins incertaines.
Comme on l'a déjà vu, Psaume éprouvait de cuisans chagrins dans
l'intérieur de sa famille, et son cœur, trop sensible, en était
profondément ulcéré: «Je suis né pour être le plus malheureux des
hommes, écrivait-il, le 8 janvier 1828, à la femme Ranxin, sa fille. Ce
n'est pas assez que des étrangers m'aient accablé des plus horribles
préventions, il faut encore que des enfans se joignent impitoyablement
à eux pour empoisonner mon existence par les chagrins les plus cuisans.»
Ces plaintes sur sa malheureuse destinée se reproduisaient à chaque
page de sa longue correspondance. Plusieurs fois, il dit à un de ses
amis: «C'est un malheur d'avoir donné mes filles à des gendres tels
que ceux que j'ai. Ils ne leur convenaient pas, ni à moi non plus;
ils n'ont ni talens ni éducation.» Et un jour, il dit d'un ton de
mécontentement et même de désespoir: «J'ai quatre gendres que j'ai eus
malgré moi.»
Le mariage de sa fille Victoire avec Pierre François causa à Psaume des
peines plus poignantes encore. Cette union se fit malgré lui, après
un acte respectueux, et les mauvais procédés de Victoire et de son
mari irritèrent au dernier degré ce malheureux père; on trouve dans sa
correspondance des traces amères et énergiques de son mécontentement.
Mais les deux gendres dont Psaume avait le plus à se plaindre, étaient
Simon et Cabouat. Simon avait séduit Stéphanie-Cornélie Psaume, pour
parvenir à l'épouser. Cette jeune femme réunissait les plus rares
qualités; son père l'aimait jusqu'à l'idolâtrie. Elle ne trouva pas le
bonheur auprès de son mari, et mourut le 28 mai 1824, laissant trois
enfans en bas âge. Psaume attribua sa mort à la conduite et aux mauvais
traitemens de son mari. Stéphanie-Cornélie, seize jours avant sa mort,
avait fait un testament olographe, par lequel elle donnait et léguait
à son père l'usufruit de tout son bien mobilier et immobilier pour en
jouir sa vie durant, et lui recommandait en même temps, de la manière
la plus touchante, ses chers enfans.