Le président de la Cour lui adressa une courte exhortation. Lafargue
s'inclina en signe de remercîment; puis se tournant avec vivacité vers
l'auditoire, il s'écria: «Braves et estimables habitans de cette ville,
le tendre intérêt, que vous m'avez témoigné m'est connu; vous vivrez
dans mon cœur!» Des larmes éteignirent sa voix; des applaudissemens lui
répondirent, et la foule se précipita sur ses pas.
CRIME DE CASTRATION
COMMIS PAR UNE MARATRE SUR UN ENFANT DE SON MARI.
Les fastes de notre jurisprudence criminelle, ainsi que le disait le
défenseur de l'accusée dans cette cause, offrent peu d'exemples du
crime qui fait l'objet de cette accusation, et l'on peut dire avec
certitude que l'amour et la jalousie ont toujours égaré ceux qui
ont pu se rendre coupables d'un pareil forfait. Dans la déplorable
circonstance dont nous allons rapporter les détails, ce furent la
méchanceté, la barbarie, la perversité qui conduisirent des mains
faites pour le crime.
Vers la fin d'octobre 1828, la clameur publique annonça au maire
d'Hautefort (Dordogne), qu'un crime horrible avait été commis par
Catherine Migot sur Aubin Javaneau, à peine âgé de trois ans, enfant
d'un premier mariage de Jean Javaneau, son mari.
Cette Catherine Migot, dont la jeunesse avait été souillée par une
honteuse dépravation de mœurs, était d'un naturel violent et cruel.
Elle était capable de se livrer à toutes sortes d'excès; tout son
voisinage la redoutait, son mari même tremblait de devenir sa victime.
Toute la contrée savait que cette méchante créature abhorrait les
enfans de son mari, qu'elle les maltraitait sans relâche et à tout
propos, et que le plus jeune était particulièrement l'objet de sa
haine et de ses cruautés. Pouvant à peine bégayer quelques mots, ce
malheureux enfant était privé de la faculté de se plaindre des mauvais
traitemens qu'on lui faisait endurer. Aussi sa marâtre crut-elle
pouvoir, avec l'espérance de l'impunité, consommer sur lui le plus
abominable des forfaits.
Le maire d'Hautefort, déterminé par toutes ces circonstances, se
transporta, assisté des gens de l'art, au domicile de Jean Javaneau,
et demanda à voir le plus jeune de ses enfans. Catherine Migot eut
l'inconcevable audace de le conduire dans une petite cabane séparée
de la maison. Là, on trouva le jeune Aubin, seul, couvert d'ordures,
transi de froid et étendu presque sans vie sur quelques planches à
peine recouvertes d'une paille infecte.
Les médecins visitèrent ce pauvre enfant, et acquirent bientôt la
triste certitude du crime affreux dont Catherine Migot était accusée
par la clameur publique. Une cicatrice de cinq lignes de longueur,
très-large, paraissant être le résultat d'une plaie faite par un
instrument tranchant qui coupait mal; des traces bien marquées de
compression et de ligature attestaient avec quelle recherche de
barbarie on avait mutilé le jeune Aubin Javaneau. Les médecins ne
balancèrent pas à déclarer que l'état désespéré, où se trouvait cet
enfant, pouvait provenir de l'opération cruelle qu'on lui avait fait
subir. L'infortuné Aubin Javaneau expira quelques heures après.
Aussitôt une instruction judiciaire eut lieu. Des témoins nombreux
accusèrent Catherine Migot, et racontèrent des circonstances
épouvantables, qui annonçaient une cruauté froidement calculée, occupée
incessamment à inventer de nouveaux tourmens pour le malheureux Aubin
Javaneau.
Cette misérable refusait à ce pauvre enfant la nourriture nécessaire
à ses besoins: pendant l'absence de son mari, elle le chassait de la
maison, au moment des repas. Elle lui mettait des excrémens dans la
bouche, et prétendait le forcer à les manger. Un jour, Marie Mortier,
témoin de cette action infâme, voulut donner à l'enfant un morceau de
pain qu'elle avait dans sa poche; la marâtre s'en empara, le présenta à
Aubin, qui, pressé par la faim, allait le prendre, mais, au lieu de le
lui laisser, elle lui appliqua sur la main un violent coup de houssine.
Tous les jours, elle le rouait de coups; dehors, elle le fouettait
avec des orties, le jetait dans les ronces et contre les murs; dans
sa maison, elle le frappait avec un bâton; et, quoiqu'elle demeurât à
une assez grande distance du village, on entendait le bruit des coups
qu'elle lui portait et les pleurs du jeune Javaneau. Habituellement,
son corps était couvert de meurtrissures noires, bleuâtres ou jaunes.
Ce malheureux enfant couchait sur des planches qui reposaient sur
quatre pieux. Si, la nuit, il était pressé par quelques besoins, ne
pouvant se lever et n'ayant personne auprès de lui, il était souvent
obligé de céder à la nature. Chaque fois que cela arrivait, Catherine
Migot le prenait dans son lit, le traînait vers la mare la plus infecte
et la plus bourbeuse du village, où elle le plongeait et replongeait,
quelle que fût la rigueur de la saison. Puis elle laissait sur lui ses
haillons tout mouillés, en lui disant qu'il serait bien frais toute la
journée, et elle le conduisait à l'ombre d'un noyer où il demeurait
abandonné, sans doute parce qu'elle pensait, d'après une tradition
populaire, que l'ombre de cet arbre pouvait donner la mort.
Le père, un jour, ne put contenir son indignation et la frappa.
Quelques jours après, une nouvelle rixe ayant eu lieu à la même
occasion, Catherine Migot s'écria: «Tu m'as déjà battue à cause de ta
famille; mais je te préviens que, si tu y reviens encore, je mettrai
tes enfans sous mes pieds.» Elle dit à Anne Constantin, une de ses
voisines, à laquelle elle se plaignit d'avoir été frappée par son mari:
«S'il y revient, il s'en repentira, car si je ne pouvais pas en venir à
bout autrement, je ferais bouillir de l'huile et la lui verserais dans
la bouche, lorsqu'il serait endormi...»
La Cour d'assises de la Dordogne s'occupa de cette affaire dans ses
audiences des 8 et 9 avril 1829. Catherine Migot persista dans le
système de dénégation dans lequel elle s'était renfermée devant le juge
d'instruction. Elle adressa de fréquentes et violentes interpellations
à ceux qui déposaient contre elle, en leur lançant des regards furieux.
Mais toutes ses dénégations furent démenties par les témoins qui
venaient certifier les sévices exercées par Catherine Migot sur le
jeune Aubin; les aveux mêmes qui étaient échappés à l'accusée dans les
prisons, étaient là pour la confondre. Des prisonniers rapportaient
qu'elle avait dit: «Ah! si je puis sortir d'ici, je me vengerai sur
les deux autres, ou le diable me mangera. Si je ne puis m'y prendre
autrement, je ferai bouillir de l'eau et je les plongerai dedans.»
Elle avait dit en parlant de la mort d'Aubin: «Oui, je l'ai fait; et
si je ne l'avais pas fait, je le ferais encore! Les chirurgiens et le
maire ont mis une fausseté dans leurs procès-verbaux. Ils parlent de
deux ligatures; il n'y en avait qu'une. Ils disent que l'opération
a été faite avec des ciseaux; je ne me suis pas servie d'un pareil
instrument; d'ailleurs, quand je l'ai fait, personne ne m'a vue.»
Après une demi-heure de délibération, les jurés répondirent
affirmativement, seulement sur la question de tentative, manifestée par
des actes extérieurs, suivie d'un commencement d'exécution, et n'ayant
manqué son effet que par des circonstances indépendantes de la volonté
de l'accusée.
Sur les conclusions du ministère public, la Cour condamna Catherine
Migot aux travaux forcés à perpétuité.
La condamnée se rongeait les poings en écoutant son arrêt. Après le
prononcé, elle jeta ses regards vers le ciel en protestant de son
innocence; mais aucune émotion ne se peignait sur ses traits. Un
moment, elle feignit de s'évanouir; mais, voyant que l'auditoire
paraissait insensible, elle se leva et suivit les gendarmes, en se
lamentant sur sa destinée, et vomissant des imprécations et des
blasphèmes contre ceux qu'elle accusait d'avoir voulu la perdre.
MEURTRE
COMMIS PAR VENGEANCE.
Depuis plusieurs années, Jean Barsac cultivait, à titre de colon
partiaire, un _pignada_ ou lieu semé de pins, appartenant à madame
la baronne Ismert, et situé dans la commune d'Arengosse. Il paraît
que cette dame voulut résilier arbitrairement le bail qui avait été
consenti à Barsac; car le 1er janvier 1829, qui n'est point l'époque
où, d'après les usages du pays, les propriétaires donnent congé à leurs
colons, elle enjoignit à Barsac de ne plus travailler son pignada et
elle lui donna un remplaçant nommé Labedade.
Barsac, furieux, répondit à madame Ismert qu'il n'avait que faire de
l'ordre qu'elle venait de lui donner, et dit hautement qu'il tirerait
un coup de fusil sur quiconque se présenterait pour travailler le
pignada.
Le 5 mars suivant, Barsac ayant appris que Labedade et son domestique
Darmayan étaient occupés à tailler les pins dans son pignada, se saisit
aussitôt de son fusil qui était chargé à plomb, y introduisit une
balle, et se rendit sur les lieux, malgré les prières et les instances
d'un de ses ouvriers. Labedade et Darmayan venaient de se retirer pour
prendre leur repas; mais Barsac les attendit, et ayant trouvé dans le
bois la jeune fille Marie, il lui fit part de son dessein; il mit même
en sa présence une seconde balle dans son fusil. Bientôt Labedade et
Darmayan qu'il attendait, se présentèrent. Voici en quels termes le
domestique raconta la scène horrible dont il fut témoin.
«Nous nous étions pourvus chacun d'un petit fusil de chasse pour tirer
à la palombe. L'accusé, en nous accostant, nous demanda de quel droit
nous travaillions ses pins; Labedade répondit que c'était en vertu des
ordres donnés par madame Ismert. Barsac nous menaça alors de faire
usage de son fusil, si nous ne nous retirions à l'instant; et comme mon
maître, en continuant son travail, répondit qu'il ne le croyait pas
capable de se porter à cette extrémité, il prit une balle qu'il mit
dans le canon de son fusil, et tira à six pas de distance sur Labedade
qui tomba en s'écriant: _Ah! tu m'as tué!_ Effrayé, j'allai prendre
mon fusil au pied d'un pin, et je m'enfuis à toutes jambes pour aller
chercher des secours. Labedade expira presque sur-le-champ.»
Après ce coup, Barsac reprit tranquillement le chemin de sa métairie;
il racontait froidement aux personnes qui se trouvaient sur son chemin
comment il avait été obligé de tuer Labedade. Il rentra chez lui, fit
le même récit à sa femme, et, après l'avoir embrassée tendrement, il la
quitta en lui disant: _Adieu! de long-temps nous ne nous reverrons!_ En
effet, il se rendit aussitôt à Mont-de-Marsan, chez le procureur du roi
qui le fit arrêter.
Après l'instruction qui eut lieu à l'occasion du meurtre de Labedade,
Barsac fut traduit devant la Cour d'assises des Landes, en avril 1829.
Cet homme manifesta, durant les débats, une violence de caractère,
qui frappa vivement l'auditoire. Quoique d'une petite corpulence, il
paraissait doué d'une grande force de corps; son œil était étincelant,
son teint basané; tous ses traits, tous ses gestes décélaient un homme
à passions vives et énergiques. A l'ouverture de l'audience, il s'était
approché de son défenseur, et lui avait dit: «Tenez bon! tout ou rien:
surtout pas de galères; j'aime mieux la mort.»
Ses réponses aux questions du président de la Cour furent empreintes de
franchise. Il avoua le crime et les menaces qu'il avait proférées avant
de le commettre. Son récit contenait cependant quelques circonstances
importantes dont ne parlait pas le témoin oculaire Darmayan. Il
prétendait qu'après avoir ordonné à ce dernier et à Labedade de quitter
le pignada, des propos outrageans avaient été échangés entr'eux;
qu'alors Darmayan s'était saisi de son fusil, l'avait armé, et s'était
tenu jusqu'à la fin de la scène dans une posture menaçante pour lui,
Barsac; qu'enfin Labedade s'étant écrié: _Bah! je me f... de toi et de
ton arme!_ et s'étant disposé à prendre son fusil qui était à quelques
pas de là, Barsac s'était décidé à le prévenir en tirant sur lui.
Plusieurs voisins de l'accusé rapportèrent des faits qui tendaient tous
à prouver la violence de Barsac. Le sieur Jean Lacoste, officier de
santé à Arengosse, après avoir rendu compte de l'autopsie qu'il avait
faite du cadavre du malheureux Labedade, raconta que, le lendemain du
crime, il avait été entraîné par un sentiment soit de curiosité, soit
de _bienveillance_, à aller voir l'accusé dans la maison d'arrêt de
Mont-de-Marsan, et qu'après une assez longue conversation, celui-ci
avait dit: «Je ne suis pas fâché d'avoir fait ce que j'ai fait, et si
j'étais à y revenir, je le ferais encore.»
Cet officier de santé ajouta encore qu'il avait _ouï-dire_, qu'assigné
devant un juge-de-paix, en paiement d'une certaine somme, et au moment
où la sentence allait être prononcée, Barsac s'était écrié: «Prenez
garde, monsieur le juge! si vous me condamnez, vous n'en condamnerez
pas d'autres;» et que ce magistrat s'abstint de prononcer, invitant les
parties à se concilier à l'amiable.
Barsac nia tous ces propos, et prétendit qu'il existait des motifs
d'inimitié entre ce témoin et lui. «Point du tout, répondit l'officier
de santé; je ne suis point l'ennemi de l'accusé. J'ai même à vous
révéler deux autres faits à sa charge, et les voici: j'ai été, il
y a environ un an, appelé à donner des soins à la fille de Barsac;
je remarquai sur ses bras quelques contusions, et elle m'apprit que
c'était son père qui l'avait ainsi maltraitée, en l'attachant par
derrière à la queue d'un cheval _qui avait l'habitude de ruer_; que le
père commençait à exciter l'animal à l'aide d'un aiguillon, lorsqu'un
voisin accourut et mit fin à son supplice, en coupant les courroies
qui la tenaient suspendue au cheval.—Autre fait: j'ai également
ouï-dire que, dans une autre occasion, l'accusé avait failli étrangler
volontairement la même jeune fille; et celle-ci m'a dit, il y a peu de
jours: «_Si l'on veut m'appeler au tribunal, j'irai moi-même déposer
contre mon père._» (Mouvement d'horreur dans l'auditoire.)
L'accusé nia formellement ce dernier fait. Quant au premier, il en
donna l'explication en ces termes: «Ma fille mène une vie désordonnée.
Ne pouvant la décider à rentrer sous le toit paternel, j'allai un
jour la chercher dans une maison qu'elle habitait, et pour qu'elle ne
m'échappât point avant mon départ, je l'attachai par les bras sur une
chaise où elle était assise.»
L'accusation fut soutenue avec beaucoup de force par le procureur du
roi. Le défenseur de Barsac ne put que s'en rapporter à la prudence du
jury sur le fait d'homicide volontaire; mais il combattit habilement la
circonstance aggravante et capitale de la préméditation.
Sur la réponse du jury, Barsac fut déclaré coupable d'homicide
volontaire. La circonstance de la préméditation fut écartée. En
conséquence, Barsac fut condamné aux travaux forcés à perpétuité. Ce
malheureux entendit l'arrêt avec la même fermeté qu'il n'avait cessé
de montrer pendant les débats, et il supplia la Cour de le condamner
à la peine de mort. Il annonçait cependant qu'il se pourvoirait en
cassation.
DOUBLE MEURTRE
COMMIS PAR DEBACKER.
Philippe-François Debacker, natif de Malines, après avoir servi dans
l'artillerie de la marine, se retira à Brest, où il se maria en 1806.
Il eut douze enfans de cette union, et tous vivaient encore au moment
du crime de leur père. En 1814, il quitta Brest, et vint, avec sa
famille à Nantes, où il fonda un établissement de marchand tailleur,
qui prospéra de manière à lui faire concevoir l'espérance d'un heureux
avenir. Mais une malheureuse passion vint à la traverse de ses plans
de fortune et de bonheur. Mariette Villain, jeune et jolie personne
à peine âgée de seize ans, fut admise chez lui en qualité de fille
de boutique. Il ne tarda pas à éprouver pour elle un amour violent,
et trois années n'étaient pas révolues, que, dominé par sa passion
désordonnée Debacker quitta sa femme et ses enfans pour s'attacher aux
pas de sa jeune maîtresse.
Tous deux vinrent s'établir dans la capitale; Mariette passait pour
la femme de Debacker. Pendant ce temps, l'épouse légitime était dans
la misère, manquant même du plus strict nécessaire pour elle et pour
ses enfans. Réduite au désespoir, cette malheureuse femme prit la
résolution de mettre fin à ses souffrances, et se donna la mort en se
précipitant dans un puits.
Après la mort de cette pauvre femme, Mariette sollicita d'une manière
pressante Debacker de réaliser la promesse de mariage qu'il lui avait
faite; Debacker répondait toujours par des ajournemens. Enfin, fatiguée
de ses refus, Mariette lui déclara, le 2 janvier 1829, qu'elle se
séparait pour jamais de lui; elle quitta sa demeure et alla se loger
rue Croix-des-Petits-Champs, no 21, partageant avec Geneviève Lougueux,
dite Maria, son amie, une petite et modeste chambre au cinquième étage.
Debacker fut très-sensible à cette séparation; ce premier chagrin fut
bientôt aggravé par la jalousie; il ne tarda pas à apprendre que la
jeune fille à laquelle il avait tout sacrifié, l'avait abandonné,
trahi, et entretenait des liaisons avec un tailleur nommé Mocloury. Il
n'avait d'abord que des soupçons vagues; ces soupçons devinrent dans
peu une horrible certitude. Un jour, il rencontra Mariette et son rival
dans le passage Véro-Dodat. Après quelques explications, ne pouvant
plus maîtriser les transports de sa jalousie, il frappa son ancienne
maîtresse au visage, avec tant de violence, qu'elle fut à l'instant
même couverte de sang.
Le 26 février suivant, Debacker vint, vers six heures du
matin, frapper à la porte de la fille Durand qui occupait, rue
Croix-des-Petits-Champs, no 21, une petite chambre sur le même carré
que celle de Mariette Villain: il lui demanda où était la chambre de
Geneviève Lougueux. La fille Geneviève n'ignorant pas les motifs du
ressentiment qui animait Debacker contre Mariette, lui répondit que
cette fille était à la campagne. Debacker ne se paya pas de cette
réponse; il descendit auprès du portier, le pressa de questions, et
apprit de lui que Mariette Villain avait changé de chambre, qu'elle
était au no 17. Debacker remonta, et le portier ne le vit plus.
Quelques instans après, vers onze heures un quart, le sieur Thuilard,
qui se trouvait dans la même maison, au cinquième étage, entendit des
cris de désespoir: _Au secours! à l'assassin!_ Il courut à la chambre
de la fille Mariette, d'où partaient ces cris; la porte était fermée;
le sieur Thuilard n'hésita pas à l'enfoncer. Derrière cette porte était
un homme étendu; cet homme se relève aussitôt; Thuilard s'empare de
lui. Dans l'autre partie de la chambre, étaient deux femmes échevelées,
couvertes de sang; l'une était gisante sur le carreau, l'autre assise
et penchée sur une chaise; c'étaient Mariette Villain et Geneviève
Lougueux. D'autres témoins, attirés également par les cris, arrivèrent,
et les secours les plus prompts furent administrés à ces deux
infortunées; mais ces soins furent inutiles. Déjà Geneviève, percée
de plusieurs coups mortels, avait cessé d'exister; Mariette respirait
encore. Debacker, debout, l'œil sombre et fixe, contemplait sa victime:
«Je ne suis pas encore satisfait, disait-il, car celle à qui j'en
voulais vit encore.» Mais Mariette ne tarda pas à rendre le dernier
soupir, et Debacker aussitôt tirant de sa poche et avec la rapidité de
l'éclair, le couteau dont il avait frappé ces deux malheureuses, s'en
donna plusieurs coups dans la poitrine avec une fureur frénétique.
Quand le commissaire de police et le juge d'instruction arrivèrent, ils
firent donner à Debacker tous les secours que sa position exigeait,
et l'on procéda devant lui à l'autopsie des deux cadavres. Geneviève
Lougueux avait été blessée en quatre endroits, dans la partie
supérieure du sein gauche, dans la partie inférieure de la région
cervicale, dans la partie supérieure et postérieure du cou, et enfin
dans les régions lombaires; ces blessures, ayant atteint les lobes
du poumon gauche et la moelle épinière, avaient causé un épanchement
considérable. Mariette Villain avait reçu six blessures, les unes sur
les bras, les autres sur la figure et dans le sein gauche.
Quant aux blessures de l'assassin, quoique dangereuses, elles n'étaient
pas mortelles; et lorsqu'il fut en état de pouvoir parler, il fut
interrogé par le commissaire de police. Debacker déclara qu'il était
l'auteur du double crime qui venait d'être commis; que le désespoir
et la jalousie avaient armé son bras contre Mariette; que Geneviève
Lougueux ayant voulu défendre son amie, il l'avait frappée aussi sans
savoir ce qu'il faisait. Il reconnut pour lui appartenir le couteau
ensanglanté qu'on lui représenta, et ajouta qu'il l'avait fait aiguiser
des deux côtés, parce qu'il voulait en finir.
Debacker, en conséquence de ces faits, fut traduit devant la Cour
d'assises de la Seine, le 6 juin 1829. Il entendit la lecture de l'acte
d'accusation avec tout le découragement du désespoir. Son front était
couvert de sueur; sa physionomie était abattue; son visage changeait
souvent de couleur, suivant la nature des émotions qu'il éprouvait;
tantôt il pleurait, tantôt il s'appuyait le front sur ses deux mains.
Dans d'autres momens, on l'eût cru étranger au drame sanglant qui se
déroulait devant lui, tant sa physionomie était immobile! tant ses
regards étaient fixes et atones!
Dans l'interrogatoire qu'il subit devant la Cour, Debacker attribua
son crime au désespoir, dit qu'il avait la tête perdue quand il
l'avait commis, et repoussa toute idée de préméditation. Suivant lui,
en entrant dans la chambre de Mariette, il l'avait vue occupée à
travailler, et lui ayant demandé de qui elle tenait l'ouvrage, elle lui
avait répondu en riant que c'était de Mocloury, son ami; qu'alors ces
paroles l'avaient rendu furieux, et il n'avait plus su ce qu'il faisait.
Debacker nia plusieurs propos énoncés par quelques témoins, entre
autres celui qui tendait à prouver que, dans le premier moment, il
avait exprimé le regret de n'avoir pu donner la mort à Mariette.
Quand Mocloury fut introduit, l'accusé fit un mouvement, sa figure
s'anima et son regard devint sombre; tous les muscles de son visage
furent en contraction, et il murmura, les dents serrées et d'une voix
qu'il semblait tirer du fond de sa poitrine: _Monstre! tu as tout fait!
Monstre! c'est toi qui m'as perdu!..... ah! malheureux!_ A ces derniers
mots, Debacker dont les mains étaient appuyées sur le banc, les laissa
tomber sur ses genoux et des larmes s'échappèrent de ses yeux.
Après deux heures de délibération, les jurés répondirent
affirmativement sur la question de meurtre et sur celle de
préméditation. Leur réponse fut également affirmative à l'égard du
meurtre de Geneviève Lougueux; mais ils déclarèrent que Debacker avait
agi sans volonté.
En conséquence, l'accusé fut condamné à la peine de mort. Il entendit
son arrêt sans manifester la moindre émotion.
LE BERGER DE CHÈVREVILLE.
«Cette affaire était, dit la _Gazette des Tribunaux_, depuis
l'ouverture de la session, le sujet de tous les entretiens; l'opinion
publique désignait déjà l'accusé comme un monstre indigne de rester
parmi les hommes, comme un tigre qu'une soif de sang dévorait, dont la
rage n'ayant pu s'assouvir sur trois personnes qu'il avait vainement
poursuivies, avait cherché dans le sang de sept chevaux, un affreux
dédommagement, et qui, non satisfait encore par cet acte de barbarie,
avait donné la mort à un vieillard contre lequel il n'avait aucun motif
de ressentiment. On racontait aussi, comme un nouveau témoignage du
caractère atroce de l'accusé, sa conduite dans les prisons de Beauvais.
Lui parlait-on de remords en lui retraçant ses crimes, il répondait
_qu'il ne savait pas ce qu'on voulait dire_. Il ne cessait de jouer aux
cartes ou à d'autres jeux, et s'endormait profondément après avoir
raconté lui-même tous les faits qui lui était imputés.»
Nous allons faire connaître, d'une manière plus détaillée cet individu
et les crimes qui l'amenèrent devant la Cour d'assises de l'Oise, le 20
juin 1829.