applaudissemens, et des cris de joie; de fréquentes rumeurs avaient
déjà plusieurs fois interrompu les plaidoieries. Le président de
la Cour réprima avec une sorte d'indignation ces démonstrations
révoltantes. Les condamnés entendirent leur arrêt avec une apparence
de sang-froid. Au sortir de l'audience, comme la foule se ruait sur
leur passage, on les reconduisit à la prison par un chemin autre que
celui que l'on prend ordinairement, afin de les soustraire à l'avide
curiosité et aux clameurs furieuses qui les avaient poursuivis le matin
jusqu'à leur arrivée au tribunal.
ADRIEN LAFARGUE.
Le 19 mars 1829, Adrien Lafargue, ébéniste, âgé de vingt-cinq ans,
comparut devant la Cour d'assises des Hautes-Pyrénées (Tarbes),
comme prévenu d'assassinat sur la personne de Thérèse Castagnère,
femme Loncan, avec laquelle il avait eu des relations intimes.
La nature du crime et l'intérêt général que l'accusé sut appeler
sur lui par le récit vraiment remarquable qu'il fit devant toute
l'audience, produisirent une vive impression non seulement sur tous les
spectateurs, mais encore sur les nombreux lecteurs de la _Gazette des
Tribunaux_, qui rendit un compte fidèle, intéressant et détaillé de
cette affaire extraordinaire.
Le jeune Adrien Lafargue était doué d'une physionomie heureuse. A des
traits réguliers, fins et délicats, à des cheveux arrangés avec grâce,
il joignait une mise soignée et des manières distinguées, même pour
une condition supérieure à la sienne. Il s'exprimait avec facilité et
avec une sorte d'élégance. Sa parole était lente, réfléchie, ses gestes
mesurés, son air calme; et cependant on remarquait de temps en temps
dans ses idées une exaltation concentrée, et son regard, habituellement
doux, prenait un caractère sinistre, quand il venait à se fixer et que
ses sourcils se rapprochaient.
Le président de la Cour lui ayant adressé quelques questions relatives
à des faits particuliers antérieurs au crime, Lafargue répondit
sans hésiter et entra dans de longs détails. Mais tout-à-coup
s'interrompant: «Est-ce ma déclaration tout entière que vous voulez?
dit-il. Permettez-moi alors de vous exposer ma vie avec ordre, et telle
que je l'ai sentie; ce que vous me demandez y trouvera place.»
Sur l'invitation du président, l'accusé s'exprima en ces termes:
«Si je suis criminel, ce n'est pas la faute de ma famille, surtout
celle d'un frère qui a été plein de sollicitude pour ma jeunesse,
et qui n'a cessé, par sa correspondance, de me donner des conseils
d'honneur et de vertu. J'ai été vertueux et pur jusqu'à l'âge de
vingt-quatre ans, époque de mon arrivée à Bagnères. J'y connus d'abord
une dame, une demoiselle, pardon, _une personne_, car je ne dois rien
dire qui puisse la désigner. Elle me racontait ses chagrins; je suis
sensible; j'entrai dans ses peines, et bientôt nous fûmes faibles
ensemble. Cela ne dura pas long-temps; je voulus changer de logement;
le destin me conduisit sur le boulevard de la poste; je cherchais une
habitation modeste, je m'arrêtai devant une maison qui n'avait pas une
apparence seigneuriale. J'entrai; plusieurs femmes étaient réunies dans
une chambre; je demandai si l'on pourrait me loger; l'une d'elles se
leva, vint à moi d'un air gracieux: c'était Thérèse. Elle me dit que
sa mère était absente, mais qu'elle pensait bien qu'elle pourrait bien
me recevoir. Elle m'engagea à repasser le lendemain. Je n'y manquai
pas. Thérèse et sa mère me conduisirent dans une chambre, hélas! celle
de la catastrophe. Elle me convint, et malheureusement encore mes
propositions furent agréées: l'on devait me nourrir.
«Thérèse était enjouée, complaisante. Le premier soir, elle m'éclaira
jusque dans ma chambre, à l'heure du coucher, et se borna à me
souhaiter une bonne nuit; le second soir, même attention, mais en me
quittant, elle me serra la main à deux reprises. J'en fus surpris et
agréablement affecté; le troisième soir, elle m'accompagna encore. A
peine entré, je tirai ma veste, croyant que Thérèse allait sortir...
Quel fut mon étonnement, lorsqu'elle me sauta au cou et m'embrassa,
puis elle se hâta de fuir! Je passai ma main sur mes yeux en me
demandant si je rêvais; c'était bien réel: jamais semblable chose ne
m'était arrivée; je ne pouvais comprendre qu'une fille dût agir ainsi.
Je me promis de lui demander le lendemain _raison_ de ce baiser. Le
hasard fit que nous fûmes seuls à table. «Il faut, lui dis-je, que
vous m'estimiez beaucoup pour m'avoir embrassé hier au soir?—Oui, me
répondit-elle, je vous estime et je vous aime, et ne le méritez-vous
pas?—Qu'ai-je fait pour le mériter? et comment m'aimez-vous?—Je
vous aime parce que vous en êtes digne, puis quand j'aime, j'aime
tout-à-fait.»
«Le même soir, Thérèse me pria de l'accompagner chez un voisin. Je
l'avais toujours appelée mademoiselle: «Je dois vous désabuser, me
dit-elle; je ne suis point demoiselle, je suis mariée. Mon mari m'a
rendue très-malheureuse, il m'a quittée.—Oh! ne m'aimez pas, lui
dis-je, revenez à votre mari!» Je la pressai de suivre mon conseil.
Elle me répondit que cela lui était impossible, qu'elle ne pouvait
plus entendre parler de cet homme, et elle se mit à pleurer; j'étais
attendri. Le lendemain au soir, nous allâmes nous promener. Voulant
l'empêcher de s'attacher à moi, je me décidai à lui confier que j'étais
destiné à une jeune personne vertueuse, fille d'un ami de mon père.
Thérèse ne me répondit que par des pleurs; nous rentrâmes très-émus
l'un et l'autre.
Quelques jours s'écoulèrent. Un matin je fus témoin des tendres soins
qu'elle prodiguait à un enfant; j'en fus touché: «Vous êtes bonne,
Thérèse, lui dis-je, vous méritez qu'on vous estime.—Non, non, vous ne
m'estimez pas! s'écria-t-elle, en éclatant en pleurs et en fuyant vers
le haut de la maison.» Ces larmes, ce mouvement me bouleversèrent: _je
fus vaincu_. J'ai reconnu plus tard que ce n'était que de l'artifice
et de la séduction.
«Le même soir, je lui dis: _Eh bien! Thérèse, je suis à vous._ Je lui
confiai ma première intrigue à Bagnères, la seule de ma vie. Elle
m'en avoua une semblable, rompue depuis un an. Nous nous jurâmes une
fidélité inviolable jusqu'à mon mariage avec la fille de l'ami de mon
père, et dès ce moment, nous fûmes comme mari et femme. Un mois après
environ, je lui annonçai que j'allais partir pour Bayonne et me marier;
mais que j'emploierais tous mes moyens pour finir mes jours _et laisser
mes ossemens_ à Bagnères. Thérèse me répondit avec douceur qu'elle
faisait et ferait toujours des vœux pour que je fusse heureux avec mon
épouse.
«L'habitude des ouvriers est de se lever avec le jour. J'allais de
grand matin au travail, et je ne rentrais qu'aux heures des repas.
Un jour, je n'avais fait qu'aller chercher mes outils; j'en revenais
chargé; il n'était que sept heures; je voulus ouvrir la porte, elle
était fermée. Thérèse ne s'attendait pas à mon retour, elle me croyait
au travail. Je lui criai d'ouvrir; elle vint. Je remarquai que sa
figure n'était pas celle du sommeil; elle était enflammée; un soupçon
me saisit. Je remarquai un tablier de travail, enduit de peinture de
diverses couleurs.—D'où vient ce tablier, Thérèse?—C'est celui de mon
oncle, qui, comme vous le savez, broie de l'indigo chez M. Pécautet.—Si
c'était celui de votre oncle, il n'y aurait que de la teinture; à
celui-ci, il y a de la peinture.» Je portai mes regards vers le lit
et j'aperçus la forme d'un homme qui s'était enveloppé, et qui se
serrait _sottement_ dans un des rideaux. Tous mes membres tremblaient;
j'avais bonne envie de les _rosser l'un et l'autre de coups_, de faire
un exemple. Thérèse me conjura de sortir; j'étais alors capable de
prudence; la raison m'y invitait; car j'ai suivi la raison chaque fois
que j'ai pu la connaître: je sortis.
«Quelques minutes après, je me croisai sur l'escalier avec ce peintre
qui était venu travailler dans la maison. J'eus le courage de ne lui
rien dire. Dès que je pus être seul avec Thérèse, je lui demandai
l'explication de cette conduite. Elle n'essaya point de nier, et,
au milieu des supplications les plus vives et des larmes les plus
abondantes, elle m'avoua que cet homme avait été autrefois son amant;
qu'il était entré dans sa chambre sans qu'elle s'y attendît; qu'il
l'avait pressée; qu'elle avait résisté d'abord en pensant à moi, mais
qu'il lui avait rappelé leurs anciennes relations, et qu'alors elle
avait cédé; elle me demanda mille fois pardon avec les accens du
désespoir; elle se roulait par terre, échevelée. «Dieu, lui dis-je,
pardonne toujours une première faute; je te pardonne aussi.» A ces
mots, Thérèse se relève, et, à genoux devant moi, elle découvre son
sein et s'écrie: «Si jamais je te suis infidèle, tu vois mon sein,
prends un poignard, plonge-l'y tout entier: je te pardonnerai!» Ce que
je dis est vrai, Dieu en a été témoin, cela me suffit.
«L'union se rétablit entre Thérèse et moi. A la suite d'une discussion
avec son oncle, cédant à de sages conseils, j'avais quitté la maison
Castagnère; je continuais de voir Thérèse à des rendez-vous marqués.
Un soir, elle ne vint pas; le lendemain, je lui en fis des reproches,
et comme elle ne me donnait aucune bonne raison, je conviens que je
la poussai et que je la fis tomber dans la boue; mais je m'empressai
de l'essuyer avec mon mouchoir. Elle venait souvent me voir dans ma
boutique; dans une circonstance, elle me pria de lui prêter trois
francs; je ne les avais pas, elle parut mécontente de mon refus; peu
à peu elle me négligea. Son indifférence m'affligeait et m'irritait.
Je lui fis demander une entrevue; sa réponse fut qu'elle ne voulait
plus me parler. Alors je fus hors de moi, et sentant que je pourrais
me porter à quelque extrémité: «Prévenez Thérèse, dis-je à la personne
qui me transmettait sa réponse, qu'elle évite de se tenir sur sa
porte durant quelques jours, parce que je pourrais faire un malheur;
qu'elle m'accorde cette grâce.... Je voulus m'assurer si elle m'avait
obéi; je passai devant sa maison; elle était sur le seuil à travailler
avec d'autres femmes, et elle me regarda avec impudence. Rentré chez
moi, je fis un retour sur le passé; je me rappelai ses caresses, ses
sermens, ses larmes; ce souvenir m'indignait et me rendait sa conduite
inexplicable. Je rôdais autour de son domicile pour tâcher de lui
parler.
«Un soir, vers dix heures, j'aperçus le contrevent de sa chambre
entr'ouvert; quelqu'un était à la fenêtre; je crus que c'était elle;
je conviens que je la menaçai du bâton que je portais ordinairement,
en disant: _Tu me le paieras!_ Je pourrais nier cette circonstance,
puisqu'il n'y avait que moi, Dieu et la personne qui m'a vu. Bientôt
après je fus appelé devant le commissaire de police qui m'envoya chez
le substitut du procureur du roi; ce magistrat me reprocha ma conduite,
me défendit de chercher à voir Thérèse et d'entrer dans sa maison; il
me prévint que la police aurait toujours l'œil sur moi. Moi, sous la
surveillance humiliante de la police! moi, dénoncé par Thérèse! J'étais
désolé; cette idée me poursuivait partout et ne me laissait aucun
repos. La femme de l'auberge _Bonsoir_ qui fut témoin de ma douleur, me
conseilla de faire dire une messe pour me calmer. «Oh! non, lui dis-je,
une messe ne pourra y rien faire, je suis trop tourmenté.
«Dès ce moment, je ne me connus plus. Le jour, j'étais seul dans ma
boutique, ne pouvant souffrir la compagnie de personne. Malheureusement
je fus trop seul! Mes nuits étaient sans sommeil et cruellement
agitées. Quoi! me disais-je à moi-même, elle t'abandonne, après
tous ses sermens! C'est un mauvais sujet; elle tendra des piéges à
d'autres, et ils y tomberont. Il faut qu'elle meure; c'est une justice:
du moins, elle ne fera pas d'autres dupes; toi-même tu es trop sincère
pour vivre ici-bas; et je résolus ma mort avec la sienne dans une de
ces nuits. En songeant aux moyens que je pourrais employer, je fis
choix de l'arme à feu. Le lendemain matin, j'allai chez un armurier; il
me loua une paire de pistolets que je promis de lui rapporter le jour
suivant. Sur ma demande où je trouverais de la poudre et des balles, il
m'indiqua le magasin de M. Graciette, et me donna une balle de calibre
pour servir de modèle; je n'achetai que deux charges de poudre et deux
balles; je ne prévoyais pas que moi, qui ne manque pas le but à trente
pas, je manquerais Thérèse à bout portant. Si j'avais pu le penser,
certainement j'aurais pris plutôt six charges que deux.
«Je revins chez l'armurier pour le prier de charger mes pistolets,
parce que je crus qu'il le ferait mieux que moi; il y consentit. Il ne
faut pas, lui dis-je, que cela manque. J'allai les déposer ensuite sous
le chevet de mon lit, et je cherchai à parler à Thérèse pour essayer
de la ramener à moi; je ne pus la voir. Alors je pris mes pistolets,
et je les mis dans mes poches; comme ils étaient trop longs, je coupai
le bas de mes poches, afin qu'ils entrassent mieux; de plus, j'y tins
les mains pour que la poignée ne parût pas: _ce n'était pas ridicule,
c'était en hiver_. Je priai un de mes amis d'engager Thérèse à se
rendre chez lui; il n'y réussit pas; la nuit arriva, j'entrai dans
l'auberge _Bonsoir_. Je ne pouvais pas m'asseoir avec les pistolets
dans les poches; je les mis secrètement sous une porte qui donne
dans le corridor. Quand je voulus les reprendre en sortant, je ne
les trouvai plus; j'imaginai qu'ils devaient avoir été ramassés par
la femme qui sert dans l'auberge; je les lui réclamai: elle refusa
d'abord de me les remettre, en me disant: «Je sais ce que vous en
voulez faire.... Malheureux, renoncez à ce projet.» Je lui répondis
que j'y renoncerais peut-être, si elle me rendait les pistolets,
que rien n'était encore décidé, que tout serait réparé si Thérèse
revenait à moi; mais que si elle s'obstinait à retenir mes armes,
j'irais sur-le-champ en prendre d'autres chez un armurier, et brûler la
cervelle à Thérèse, au coin du feu, de quelques personnes qu'elle fût
entourée; que la balle pourrait peut-être atteindre quelqu'un de plus,
et que le sang retomberait sur elle. Je la trompai aussi sur le nom de
l'armurier, afin qu'elle ne pût pas m'empêcher d'avoir des armes de
celui auquel je m'étais adressé. Elle se décida enfin à me rendre mes
pistolets.
«Il était tard; j'allai me coucher. Il est impossible, sans l'avoir
éprouvé, de se figurer la nuit que je passai: j'avais des mouvemens
convulsifs; les images les plus horribles m'assiégeaient; je voyais
Thérèse noyée dans son sang, et moi, étendu près d'elle. Il me tardait
que le jour parût; je sortis de bonne heure pour aller la trouver;
j'entrai dans le cabaret _Bonsoir_, où j'invitai à boire deux personnes
de ma connaissance, en épiant l'instant où Thérèse sortirait de sa
maison. Sur ces entrefaites, elle vint à passer d'un air soldatesque;
elle semblait me narguer. Je la suivis; mais, au même instant,
j'aperçus sa mère, je feignis de prendre une autre direction, et je
rentrai au cabaret _Bonsoir_.
«Thérèse y arriva bientôt après, et me demanda ce qu'enfin je voulais
d'elle; je lui dis que c'étaient des choses qu'entre amans, on ne
se disait qu'en particulier; qu'elle voulût sortir un instant seule
avec moi: elle s'y refusa en disant que je pouvais m'expliquer devant
tout le monde. Alors je lui demandai si elle voulait consentir à me
revoir.—«Non.—Pourquoi?—J'ai mes raisons.—Tu feras le malheur de deux
personnes.—Je me moque de toi comme de cela, et elle cracha avec un
signe de mépris.... Va, va, le procureur du roi..... Elle venait de
quitter la chambre où nous étions quand elle prononça ces dernières
paroles. Je la suivis, et la priai de consentir à me voir, ne fût-ce
que deux minutes tous les huit jours. «Tu veux donc m'obliger à t'aimer
par force? me dit-elle.—Pourquoi m'as-tu aimé déjà? lui répondis-je; je
ne t'y ai pas forcée; je ne t'ai pas non plus forcée à me l'attester
par mille sermens.» Elle persista dans son refus.
«J'étais arrivé avec elle sur le seuil de sa porte; j'allais entrer,
quand sa mère parut et m'ordonna de me retirer. J'obéis en lui disant:
_Il n'est pas encore nuit!..._ Je revins au cabaret _Bonsoir_, et
presque aussitôt je vis la mère sortir; elle marchait à grands pas;
je crus qu'elle allait chez le procureur du roi. L'occasion était
favorable; je m'élance dans la maison de Thérèse; à moitié escalier,
j'arme un des pistolets, et le cache derrière le dos pour ne pas
l'effrayer. J'entre précipitamment dans la chambre; je veux la fermer
en dedans; il n'y avait pas de clé et la targette était en désordre.
Je réitère à Thérèse mes prières, j'offre de me mettre à ses pieds;
elle refuse, et s'approche de la croisée comme pour appeler. Alors je
lui tire un coup de pistolet et la manque; je la saisis par le bras et
lui dis: _Retourne-toi!_ En même temps, je lui tire mon second coup;
elle tombe, et le mouchoir de sa tête lui couvre les yeux. Je veux me
détruire; mais je n'ai pas de quoi recharger mon pistolet. J'ai la
pensée de me précipiter du haut du grenier; je sors de la chambre dans
cette intention; Dieu m'y ramène, parce que, sans doute, il voulait
sauver mon ame. Un morceau de fer tel qu'un clou sans tête, disposé en
tire-bouchon, s'offre à ma vue; je m'en empare et je charge avec un de
mes pistolets. Cependant, avant de tirer, _j'observe_ qu'il n'y a pas
de sang près du corps de Thérèse; je me dis à moi-même: Ne serait-elle
qu'étourdie? Je pose le pistolet, d'où alors le morceau de fer, que
j'y avais mis, dut tomber. Je relève le mouchoir qui couvrait les yeux
de Thérèse; _ils étaient ouverts!_..... Oh! je suis perdu maintenant,
et toi, tu me survivrais pour te rire de ma mort! Non, ce n'est pas
juste. Je l'avouerai, je prends mon couteau, l'arme du lâche, je n'en
avais pas d'autre, _et je lui coupe le cou_. Je me faisais horreur à
moi-même; je lui couvris la figure pour ne pas la voir; les témoins
vous diront qu'on lui a trouvé la figure couverte par son mouchoir.
Ensuite, _par un sentiment naturel d'ordre et de propreté_, j'essuie
mon couteau, le referme et le remets dans ma poche; puis je me tire
dans la bouche le coup de pistolet qui, à mon insu, n'était chargé qu'à
poudre; je tombai sans connaissance.
«Je ne sais ce qui s'est passé pendant plusieurs heures; mon nom, qui
frappa mon oreille, me fit revenir à moi. Quand je suis endormi, un
coup de canon ne me réveillerait pas, tandis que mon nom, prononcé
même très-doucement, me réveille tout de suite. Je me trouvai dans un
lit, à l'hôpital; j'étais au désespoir de n'avoir pas succombé; je
remarquai, avec satisfaction que j'avais à la bouche un trou où ma
langue entrait; je remarquai encore que j'avais été saigné des deux
bras, et j'eus l'espérance de pouvoir mourir en faisant couler mon
sang; je parvins à défaire les ligatures. Que je fus heureux en sentant
mes doigts se mouiller et mes forces défaillir! Je recommandai mon ame
à Dieu, et j'aurais expiré si l'on ne se fût, à temps, aperçu de mon
état. Voilà la vérité tout entière, je n'ai rien déguisé, Dieu le sait!
J'ai mérité la mort, puisque je l'ai donnée. Le jour où je la recevrai
sera le plus doux, le plus beau de ma vie. J'attends l'échafaud fatal;
j'espère que j'y monterai sans crainte, et que je courberai la tête
avec courage!»
Adrien Lafargue fit ce récit d'un ton calme, jusqu'au moment où,
ayant manqué le premier coup, il dit à Thérèse: «_Retourne-toi!_»
Alors sa voix fut vivement émue; quelques larmes roulèrent dans ses
yeux sans franchir ses paupières. Mais, presque aussitôt il reprit
sa tranquillité apparente, et il continua avec un sang-froid et une
présence d'esprit qui ne l'abandonnèrent pas un seul instant, pendant
tout le cours des débats.
Cette narration vraiment extraordinaire, cette sorte de révélation
intime qui produisit des impressions diverses sur l'auditoire, et qui
en général inspira un vif intérêt en faveur de l'accusé, fut confirmée,
presque dans toutes ses parties importantes, par les dépositions des
témoins.
Plusieurs témoins à décharge déposèrent de la bonne conduite antérieure
d'Adrien Lafargue, de sa vie retirée, de son humeur mélancolique.
On passa ensuite aux plaidoieries. Le ministère public soutint avec
énergie l'accusation d'homicide volontaire avec préméditation. Me
Dubois, défenseur de l'accusé, chercha à établir que le meurtre commis
par son client, lequel meurtre devait être suivi d'un suicide, était
moins un crime que de la fureur. Il démontra donc qu'Adrien Lafargue
était en démence, lorsqu'il avait conçu et exécuté le projet de sa mort
et de celle de Thérèse. A l'appui de son assertion, il cita un passage
d'un manuscrit que l'accusé avait rédigé dans la prison pour servir
de renseignemens à son défenseur. Dans ce fragment curieux, Lafargue
s'adressait à Thérèse en ces termes:
«Le voile est levé maintenant, mais, hélas! un peu tard. Que vois-je?
Toi, avec dix-neuf faces! Sur la première, j'aperçois un sourire
forcé pour rendre ton abord agréable; sur la seconde, je lis que tu
finis d'écouter avec un vif intérêt la personne qui te parle; sur la
troisième, je lis que tu l'approuveras en tout, serait-ce même contre
la bienséance; sur la quatrième, je lis que tu cherches à découvrir sur
ladite personne si elle ne serait pas un peu l'amie de la fortune; sur
la cinquième, je lis que tu as découvert en effet qu'elle n'en était
pas tout-à-fait l'ennemie; ce qui fait qu'on aperçoit un peu tes dents
qu'un sourire d'espoir te force à découvrir; sur la sixième, je lis que
tu t'étudies à la regarder d'un bon œil; sur la septième, je lis que
tu feins d'avoir pour elle de l'amitié; sur la huitième, je lis que tu
lui fais la figure du bon dieu de pitié, et que tu t'efforces à lâcher
un soupir; sur la neuvième, je lis que tu lui témoignes ce que tu n'as
jamais senti, c'est-à-dire de l'amitié; sur la dixième, je lis que tu
t'efforces à lui persuader que tu as pour elle ce que tu n'as jamais
eu pour personne, je veux dire de l'amour; sur la onzième, je lis
que ta joie éclate d'avoir réussi dans ton infâme projet, et d'avoir
encore rencontré une dupe; sur la douzième, je lis que tu prêtes un
serment que tu empruntais ordinairement à Beelzébud pour convaincre
celui qui aurait la bonté de t'écouter, d'une fidélité à toute épreuve;
sur la treizième, je lis que tu lui as prodigué tes fausses caresses,
et j'en juge par tes yeux caves et mâchés, et ta mine livide; sur la
quatorzième, je lis que tu l'as déjà dupé et l'espérance de le duper
encore; sur la quinzième, je lis que tu t'es aperçue que la fortune ne
lui tend pas aussi souvent la main, et ce contraste me fait apercevoir
que ton air est devenu pensif et sérieux; sur la seizième, qu'il est
impossible qu'il t'approche, car ton air infernal te force à froncer
le sourcil, et le mépris éclate dans tes yeux: j'aperçois aussi que ta
bouche est ouverte, ce qui me prouve qu'elle a prononcé son irrévocable
congé; sur la dix-septième, je vois qu'elle est toute de travers,
ce qui me porte à croire que le pauvre Urbain a fait une dernière
tentative, et que, pour toute réponse, tu lui as tourné le dos; sur la
dix-huitième, je lis la médisance; et, enfin, sur la dix-neuvième, je
lis la calomnie. Sur cette dernière, il ne faut pas être physionomiste
pour en être persuadé; car les serpens qui sortent de ta bouche me
prouvent bien que je ne me suis pas mépris. D'un autre côté, j'aperçois
ton cœur, je le considère, et je n'y vois aucune cicatrice, ce qui me
prouve qu'aucun trait n'a pu le percer à cause de sa dureté; si j'y
avais aperçu une seule cicatrice, je pourrais croire que ton mari en
serait l'auteur; mais le pauvre homme! tu l'aimais comme les autres.»
La plaidoirie de Me Dubois dura trois heures, et produisit beaucoup
d'effet. Après lui, un autre avocat, Me Laporte, demanda à payer à
l'accusé, par quelques réflexions rapides, le tribut de son zèle et de
l'intérêt qu'il lui avait inspiré.
Le 21 mars, après le résumé des débats par le président de la Cour,
il y eut quelque discussion sur la position de la question. La Cour
ordonna qu'on poserait la question d'homicide volontaire, sans
préméditation et provoqué par des violences graves. Le jury résolut
affirmativement et à l'unanimité, cette double question. Enfin, la
Cour prononça contre Adrien Lafargue une condamnation à cinq ans
d'emprisonnement, à dix années de surveillance de la haute-police, et
aux frais de la procédure.