preuves déjà si nombreuses qui s'élevaient contre Marie-Rose. La femme
qui était dépositaire de la clef de l'accusée vint déclarer qu'une
pelle et un trident, auxquels on n'avait pas fait attention lors des
visites, étaient dans l'écurie, et qu'elle avait remarqué que les
manches de ces deux outils étaient tachés de sang. Ces deux instrumens
appartenaient à Sébastien Perrin; ils avaient été oubliés par lui, à la
porte de sa maison dans la journée du 7, et le lendemain 8, on ne les
y avait plus retrouvés. Il était vraisemblable qu'allant dans la nuit
appeler son père, Marie-Rose s'était emparée de ces instrumens, s'était
servie de l'un d'eux pour porter le premier coup à son père, et les
avait ensuite emportés chez elle dans ses mains ensanglantées.
Ce fut sous ces charges accablantes, que Marie-Rose Perrin comparut
devant la Cour d'assises de l'Ain, le 19 février 1829. L'accusée était
d'une taille ordinaire, mais d'une constitution vigoureuse. Elle ne
montra aucune émotion pendant son interrogatoire, qui dura plus de deux
heures, et pendant les débats qui se prolongèrent jusqu'au 20. Elle
répondit avec présence d'esprit et sang-froid, opposant à la plupart
des faits des dénégations, en expliquant d'autres avec adresse. Quand
on lui fit le récit de la mort de son père, elle se borna à dire
qu'elle _était bien innocente_.
L'accusation fut soutenue avec force par le ministère public. Après
trois quarts d'heure de délibération, le jury prononça la culpabilité
de Marie-Rose Perrin. Le président ayant demandé à la prévenue si elle
avait quelque chose à dire pour sa défense, celle-ci se leva, et sans
changer de voix ni de visage, répondit: _Que puis-je dire? Je suis
innocente._
Alors le président prononça d'une voix émue l'arrêt qui ordonnait,
conformément à la loi, que Marie-Rose Perrin aurait la tête tranchée,
qu'elle serait conduite à l'échafaud, nu-pieds, la tête couverte d'un
voile noir; qu'elle aurait le poing coupé et serait immédiatement
exécutée à mort. La Cour ordonna en outre que l'exécution aurait lieu à
Nantua.
En entendant ce terrible arrêt, l'impassibilité de Marie-Rose Perrin ne
parut pas troublée un seul instant.
L'arrêt fut exécuté le 23 mai 1829.
TENTATIVE D'INFANTICIDE,
PAR SUITE D'INDIGENCE.
Joséphine Martin, née à Dansery (Marne), âgée de vingt-huit ans,
couturière, avait été condamnée pour vol domestique à cinq années de
réclusion, par la Cour d'assises de la Seine, le 18 février 1825. Le
roi avait commué cette peine en celle de trois années d'emprisonnement;
mais Joséphine Martin, restée sous la surveillance de la haute-police,
avait reçu l'injonction de fixer sa résidence à Epernay.
Joséphine Martin avait une fille naturelle, âgée de six ans et demi,
nommée Réoline. La mère et la fille occupaient dans la maison d'un
tonnelier d'Epernay un cabinet garni, au second étage, dans le grenier
et sous une mansarde. Ce cabinet n'avait que six pieds de large, autant
de hauteur, et dix ou douze de longueur. Le nommé Michaudet, ouvrier
bonnetier, logeait dans un cabinet voisin et prenait ses repas chez
Joséphine, dont la conduite paraissait régulière.
Depuis trois ou quatre mois, cette dernière avait exactement payé son
loyer qui était de sept francs par mois. Ce loyer devait échoir le 5
janvier 1829. Dès le 4, cette malheureuse femme fut harcelée durement
par son propriétaire, qui la menaça de la congédier, si elle ne le
payait pas le lendemain. Joséphine n'avait point d'argent, et il lui
était impossible de se procurer la somme qui lui était nécessaire. Que
devenir? Une mauvaise pensée, une pensée de désespoir vint s'emparer
de son esprit. Déjà elle connaissait, par expérience, les effets de
la vapeur du charbon. Elle avait failli être asphyxiée, peu de temps
auparavant, en faisant sa petite cuisine dans son cabinet; la vapeur
délétère du charbon l'avait saisie; elle était tombée sans connaissance
sur le plancher, et sans de prompts secours, elle eût perdu la vie.
Le 5 janvier, Joséphine, apprenant que son cabinet vient d'être loué,
et se voyant dénuée de ressources et sans asile, se fortifie de plus
en plus dans la fatale résolution qu'elle a prise la veille. Elle
envoie chercher du charbon par Réoline, et le soir arrivé, tandis que
le propriétaire est allé tirer les rois avec sa famille, elle fait les
sinistres préparatifs de l'exécution de son dessein. D'abord, elle
n'avait songé qu'à se débarrasser seule du fardeau de l'existence.
Mais quel serait le sort de sa fille, si celle-ci lui survivait? Cette
considération avait fixé son hésitation.
Comme il n'y avait point de cheminée dans son cabinet, l'air
n'y pouvait pénétrer que par la fenêtre qui était fermée bien
hermétiquement, et par la porte qui était vitrée. Derrière les
carreaux était un rideau de mousseline par-dessus lequel Joséphine
mit un tablier. Vers onze heures, Michaudet, qui rentrait chez lui,
sent une forte odeur de charbon; il entend des gémissemens qui
paraissaient venir de la chambre de la fille Martin. Il frappe à la
porte, il appelle; des gémissemens seuls lui répondent. Il casse un
carreau de la porte vitrée, passe sa main, ouvre la porte qui ne
fermait intérieurement que par un crochet, s'avance dans la chambre.
Quel spectacle!.... Joséphine et sa fille, couchées dans le même
lit, pâles, sans mouvement semblent ne plus respirer. Michaudet les
croit mortes: la frayeur s'empare de lui; son flambeau lui tombe des
mains; il sort tout effaré en criant au secours. Une seconde fois,
Joséphine et sa fille sont sauvées, mais il était évident que cette
mère infortunée avait voulu mettre fin à son existence et à celle de
son enfant. Dans le premier moment, elle déclara que c'était la misère
qui l'avait poussée à cet acte de désespoir. On avait remarqué qu'elle
avait, contre son usage, placé sa fille sur le devant du lit. On lui
en demanda la raison; elle répondit qu'elle avait voulu s'assurer _que
son enfant périrait avant elle_; sans doute, elle ne prévoyait pas les
conséquences de son action, sous le rapport de la vindicte publique.
Lors de son interrogatoire par le procureur du roi, elle ne nia pas sa
coupable intention; mais quelques jours après, lorsqu'elle comparut
devant le juge d'instruction, elle rétracta ses aveux, les attribuant à
son trouble. Elle allégua qu'elle avait allumé du feu pour faire cuire
son souper; que, surprise, lorsqu'elle était couchée, par la vapeur du
charbon, elle s'était levée pour l'éteindre, mais qu'elle n'avait pas
trouvé une goutte d'eau; qu'elle avait senti que le froid dissipait son
mal; qu'elle n'avait pas voulu répondre à Michaudet.
Cependant à ses aveux vainement rétractés se joignaient les
circonstances du fait et quelques antécédens qui achevaient de
démontrer un dessein criminel. On rappela qu'un jour qu'il était
question en sa présence du suicide d'un homme d'Épernay qui s'était
pendu, Joséphine avait fait la réflexion qu'il avait mal choisi _le
moyen de se détruire, et qu'il aurait mieux fait d'employer la vapeur
du charbon_.
Joséphine Martin fut donc accusée d'avoir volontairement et avec
préméditation, tenté de donner la mort à sa fille, tentative qui,
manifestée par des actes extérieurs, et suivie d'un commencement
d'exécution, avait manqué son effet, seulement par des circonstances
indépendantes de sa volonté. Dans la situation particulière où elle
se trouvait, Joséphine encourait la peine capitale. Elle fut traduite
devant la Cour d'assises de la Marne, le 14 février 1829. Répondant
aux questions du président, elle dit: «Je n'avais pas le crime dans le
cœur; c'est la misère qui m'a fait agir. Mon loyer était échu; j'étais
sans pain, sans feu, sans argent. L'idée de me voir sur le pavé avec
mon enfant m'a portée à cet acte de désespoir: je n'avais plus la tête
à moi. J'ai beaucoup de regret de ce que j'ai fait; j'ai eu des remords
avant que d'être secourue.» Après avoir prononcé ces mots, Joséphine,
cachant sa figure dans ses mains, versa des larmes en abondance. Cette
scène produisit une vive émotion dans l'auditoire.
On ne pouvait se défendre d'un vif intérêt pour cette malheureuse mère,
sur la tête de laquelle pesait une accusation d'infanticide d'un genre
aussi extraordinaire. En effet, son crime n'était l'effet ni d'un vil
calcul ni d'une horrible méchanceté; il prenait sa source, comme le
disait le procureur du roi, dans le sentiment le plus doux, le plus
tendre de la nature, l'amour maternel. «C'est le cœur d'une mère,
disait ce magistrat, qui, dans la vue du propre intérêt de son enfant,
a conçu le funeste projet de lui ôter la vie, ne pouvant plus elle-même
la supporter. Tel est le contraste que présente le crime dénoncé à la
justice avec le motif qui l'aurait fait commettre.»
Comme on le voit, le ministère public, chargé de l'accusation,
concourait aussi à la défense de l'accusée. Aussi le jury déclara-t-il
que Joséphine Martin n'était pas coupable, et par une collecte faite en
faveur de cette femme, voulut lui assurer quelques moyens d'existence
en lui rendant la liberté.
LE FRATRICIDE DE JURANÇON.
La famille Dutouyàa exerçait à Jurançon la profession de boulanger:
elle était composée de la mère, de deux garçons et d'une fille; le
père était mort depuis long-temps. La direction des affaires de la
maison devint entre les deux frères le sujet d'une aversion ardente
et de querelles violentes et réitérées. Le fils aîné, d'un caractère
sombre et apathique, abruti par l'usage immodéré du vin et des liqueurs
fortes, ne put voir, sans en être profondément ulcéré, que, dans toutes
les circonstances, le reste de la famille se déclarait en faveur de
son frère cadet. Il ne put concentrer la rage que lui causait cette
prédilection; il en résulta, dit-on, de terribles menaces et d'atroces
propos. La mère, pour prévenir un malheur qu'elle redoutait vivement,
prit la précaution de faire serrer soigneusement tous les couteaux.
Dutouyàa cadet, appréhendant aussi quelque méchante tentative de la
part de son frère, découcha plusieurs fois, à la suite de diverses
querelles, en disant _qu'il ne redoutait pas son frère; qu'il ne
craignait de lui que quelque coup de lâcheté_.
Cependant toutes ces précautions devinrent inutiles, et le malheureux
jeune homme ne tarda pas à périr sous les coups qu'il avait vainement
cherché à éviter. Le 19 janvier 1829, la famille Dutouyàa réunie se
disposait à souper: le fils cadet et la mère étaient assis à table;
Dutouyàa aîné se trouvait à très-peu de distance auprès du feu; la
fille de la maison et la servante vaquaient à quelques occupations.
Déjà une légère altercation avait eu lieu entre les deux frères sur le
degré de cuisson d'une pièce de rôti. Dutouyàa cadet l'avait retirée
du feu, malgré l'opposition de son frère, et à ce sujet, il lui avait
reproché avec amertume sa conduite passée. Celui-ci, exaspéré par
l'outrage qu'il prétend avoir reçu, apostrophe son frère, et la main
armée d'un couteau, il le menace de l'en frapper, s'il continue.
_Frappe!_ s'écrie Dutouyàa cadet, en lui présentant une fourchette.
Dutouyàa aîné s'élance sur son frère, qui se lève aussitôt, et cherche
à saisir les mains de son agresseur. Une lutte s'engage; aux cris de la
sœur qui sort précipitamment et tombe évanouie, des voisins accourent.
Les deux frères se tenaient encore. _Ce n'est rien!_ répond Dutouyàa
aîné aux observations qui lui sont adressées, tandis que son frère
chancelle, va s'appuyer contre le mur et tombe. _Malheureux!_ s'écrie
la mère, _tu viens de tuer ton frère!_ Cependant on s'empresse autour
de Dutouyàa cadet; on pousse l'aîné qui résiste et soutient _qu'il n'a
rien fait_; on l'engage à sortir, et la mère s'écrie encore: _Prenez
garde! arrêtez-le: il tient le couteau qui lui a servi à tuer son
frère!_
On transporte le frère cadet sur un lit, et l'on reconnaît qu'il a reçu
une profonde blessure au-dessus de la mamelle gauche. On ignore la
gravité de sa position; l'anxiété de la famille ne saurait s'exprimer.
Quelques instans s'écoulent dans cette horrible incertitude; le blessé
essaie de répondre d'une voix très-affaiblie aux diverses questions
qu'on lui adresse; il fait d'inutiles efforts pour vomir, et ne tarde
pas à expirer.
Pendant cette scène épouvantable, le meurtrier était resté les bras
croisés, sur la porte; rentré chez lui, il se coucha et dormit. Mais
le soir même, on vint l'arrêter. Cette mesure ne lui causa aucune
émotion; il répondit qu'il était innocent; qu'il n'avait pas porté de
coup, et que c'était son frère qui s'était frappé.
La Cour d'assises des Basses-Pyrénées s'occupa de cette déplorable
affaire, dans sa seconde session, de février 1829. Plusieurs témoins
furent entendus, notamment l'individu qui était accouru le premier aux
cris de la sœur des deux Dutouyàa. Une loi humaine écartait la mère de
ces douloureux débats. La jeune servante de la maison pouvait seule
fournir des renseignemens circonstanciés sur la scène de l'assassinat.
Sa déposition, dans les premiers instans, fut accablante pour l'accusé;
elle rapporta qu'il avait saisi un couteau et s'était élancé sur son
frère. Aux débats, elle montra moins d'assurance, et déclara qu'elle
n'était pas sûre qu'il eût pris le couteau. Quoi qu'il en soit, aucun
témoin n'avait vu ce couteau, et malgré toutes les recherches, on ne
put le retrouver.
L'accusation d'homicide volontaire fut soutenue avec force par le
ministère public. L'accusé, quoique défendu avec un talent remarquable
par M. Lacaze, fut déclaré coupable par le jury, et en conséquence,
condamné aux travaux forcés à perpétuité. En entendant prononcer cet
arrêt, Dutouyàa ne manifesta pas la moindre émotion.
ASSASSINAT
COMMIS PAR LA FEMME LEBARON
SUR SON MARI, DE COMPLICITÉ AVEC UN AUTRE INDIVIDU.
Cécile Leboucher, de la commune d'Hébécrivon, arrondissement de
Saint-Lô, avait épousé, à l'âge de dix-sept ans, le sieur Charles
Lebaron; elle avait, dit-on, été contrainte à ce mariage par sa mère:
quoi qu'il en soit, cette union ne fut pas heureuse.
Cécile Leboucher haïssait son mari, et ne le dissimulait en aucune
circonstance. L'ayant fait citer en police correctionnelle, à
l'occasion d'une querelle qu'ils avaient eue ensemble, elle s'était
égratigné elle-même la figure pour le faire condamner comme auteur de
ces blessures. Par suite de cette affaire, une demande en séparation
avait été formée, mais la famille était parvenue à les réunir.
Toutefois cette réconciliation ne fut que de peu de durée, et bientôt
les scènes les plus violentes éclatèrent de nouveau. Voyageant un jour
avec une voisine, Cécile lui dit que _son mari lui avait donné sa tâche
et l'avait disputée le matin_; elle ajouta: _Ah! si nous en étions
défaits!_ Puis, sur les représentations de cette femme, elle dit: «Ne
dites rien; car s'il lui arrivait quelque chose!..... il est toujours
en charriage; il n'aurait, étant ivre, qu'à se trouver pris sous une
voiture...» Une autre fois, s'entretenant avec un journalier, nommé
Vaultier, des torts de son mari à son égard: _Si j'en avais un comme
celui-là_, lui dit Vaultier, _je l'étoufferais_.—_Le feriez-vous bien?_
repartit vivement la femme Lebaron. Enfin, dans une autre circonstance,
elle proposa au nommé Clément Leroy, alors son domestique, de l'aider
à empoisonner son mari, l'assurant qu'il ne lui en arriverait rien, et
qu'ensuite il l'épouserait.
Cécile Leboucher s'était adonnée à l'ivrognerie et à la débauche. On
citait plusieurs individus avec lesquels elle entretenait des liaisons
coupables, notamment Vaultier qui travaillait habituellement chez elle.
Cet homme était marié, et père de quatre enfans.
Le 16 décembre 1828, le procureur du roi de Saint-Lô fut informé que
Lebaron avait été, le matin même, trouvé mort dans son écurie, derrière
ses chevaux.
On put juger d'abord, par la position du cadavre, que cet homme n'avait
pu être tué par ses chevaux; et bientôt un examen plus attentif ne
laissa plus de doute sur son genre de mort. On eut lieu de penser que
Lebaron avait été victime d'un assassinat, et que cet assassinat avait
été commis dans un moment où il était nu ou en chemise. En effet, il
n'y avait aucun désordre dans ses vêtemens; on ne découvrit aucune
trace de sang. Les genoux et les cuisses étaient couverts de boue, et
le pantalon n'était ni percé ni gâté aux endroits correspondans; le bas
de la chemise, introduit dans le pantalon, était marqué d'une empreinte
de doigts ensanglantés.
On ne fit d'abord que d'infructueuses recherches pour découvrir
l'auteur de ce crime; mais diverses circonstances firent soupçonner
Vaultier, qui fut aussitôt arrêté.
Dans un premier interrogatoire, cet homme ne put résister à la
véhémence des présomptions qui déposaient contre lui, et dans un
second, il finit par s'avouer l'auteur de l'assassinat. Il donna
ensuite des détails sur les circonstances du forfait. Il résultait de
ses aveux qu'il n'était que le complice de Cécile Leboucher, femme
de Lebaron. «Depuis long-temps, dit-il, elle me sollicitait de la
débarrasser de son mari; elle m'avait même dit qu'elle me l'enverrait
pendant la nuit m'apporter du glu, afin que je pusse m'en défaire
plus facilement; Lebaron vint en effet chez moi le samedi qui précéda
sa mort, mais je ne voulus pas commettre le crime. Le lundi, jour de
l'assassinat, Cécile Leboucher vint à plusieurs reprises me trouver
chez Leboucher, où je travaillais, et renouvela ses instances,
en promettant que je ne manquerais pas d'argent. «L'occasion est
favorable, me dit-elle; mon mari est à faire du froment chez un voisin.
Il reviendra fatigué et s'endormira promptement; je me coucherai avec
lui et ma petite fille, ayant soin de laisser la porte ouverte; au
moment où vous entrerez, je me lèverai, je porterai mon enfant dans le
cabinet voisin, et reviendrai ensuite vous aider. «Ce qui fut exécuté
ponctuellement.
«Étant sorti de chez Leboucher, où j'avais passé la soirée, j'attendis
dans la cour que tout le monde fut couché; j'entrai ensuite chez
Lebaron, que je trouvai endormi à la rive, c'est-à-dire du côté de la
porte. Je lui donnai sur la tête un violent coup d'un gros morceau de
bois dont j'étais armé; il tomba sur la chaise qui était au-devant
du lit, et contre le jambage de la cheminée; je lui portai plusieurs
autres coups et le saisis à la gorge. Pendant ce temps, Cécile sortit
du cabinet où elle était allée porter sa fille, et donna plusieurs
coups de sabot à son mari.
«Lorsqu'il fut sans vie, nous l'habillâmes; la femme Lebaron lui passa
elle-même son pantalon; nous lui entourâmes la tête de deux mouchoirs
pour empêcher qu'on ne suivît la trace du sang, et le portâmes dans
l'écurie, afin que l'on crût qu'il avait été tué par ses chevaux.
Rentrés dans la maison, nous avons semé beaucoup de cendre sur le
plancher, au lieu où le sang avait été répandu. La femme gratta cet
endroit avec les ongles et jeta la terre derrière le foyer. Nous
portâmes ensuite à la chambre la chaise sur laquelle Lebaron était
tombé, parce qu'elle était teinte de sang, et cachâmes sous la
paillasse d'un lit dans cette même chambre, les mouchoirs qui avaient
entouré la tête de ce malheureux.»
A tous ces horribles détails, Vaultier ajouta qu'ils burent, pour se
remettre les esprits, de l'eau-de-vie, qu'il avait achetée le samedi
précédent avec de l'argent que la femme Lebaron lui avait remis à cet
effet, et que, dans la conversation qui eut lieu entre eux, cette femme
lui dit: «_Ce qui me gêne le plus, c'est la crainte de ne pouvoir
pleurer demain._ Au reste, je me lèverai de grand matin, j'irai chez
Leboucher chercher du feu, et lui dirai que je suis bien inquiète,
parce que Lebaron est parti hier soir, et n'est pas encore de retour.»
La femme Lebaron, interrogée à son tour, prétendit que son mari, après
être revenu de son travail, était parti sur sa jument pour aller parler
à sa mère qui l'avait demandé la veille; qu'elle s'était couchée comme
à son ordinaire, et que, ne le voyant pas revenir, elle était allée sur
les cinq heures du matin chez le sieur Pierre Leboucher, lui faire part
de son inquiétude, et s'en était revenue faire de la soupe, qu'elle
mangeait avec sa fille lorsqu'on était venu lui apprendre que son mari
avait été trouvé mort dans l'écurie. Elle nia formellement toutes les
circonstances contenues dans le récit de Vaultier.
Ce dernier, confronté avec la femme Lebaron, persista avec assurance
dans sa première déclaration. Les mouchoirs, désignés par Vaultier,
furent retrouvés dans les poches de la femme Lebaron, qui les avait
fait reprendre sous la paillasse de la chambre. On remarqua que le
jambage de la cheminée, contre lequel portait la tête du lit de Lebaron
était couvert de petites taches de sang très-nombreuses: la femme
Lebaron prétendit que ces taches provenaient d'un saignement de nez
qu'avait eu son mari. On remarqua en outre plusieurs mares de sang,
tant sous la grande porte de la cour, que dans le chemin qui conduit de
cette porte à l'écurie.
Les indices de culpabilité ne manquaient pas; Vaultier et la femme
Lebaron furent arrêtés et conduits dans les prisons de Saint-Lô. Dès
le lendemain, Cécile Leboucher démentit tout ce qu'elle avait dit
précédemment, et convint que son mari était couché dans son lit,
lorsqu'il avait été assassiné; qu'elle y était également couchée avec
sa petite fille. Elle désigna Vaultier comme l'assassin, et raconta
cette scène de manière à éviter la peine de complicité. Selon elle,
Vaultier la poursuivait, et l'excitait depuis long-temps à tuer son
mari, en lui disant qu'il la battait et la laissait sans les provisions
les plus nécessaires; qu'après sa mort, elle jouirait de son bien;
qu'il viendrait domestique chez elle, et ne la laisserait manquer
de rien; que le soir de l'assassinat, Vaultier s'était posté sur
le lit, en lui disant: _Si tu ne le tues pas, je te tue, toi et ta
fille_; qu'elle s'était enfuie dans un cabinet derrière la cuisine, et
qu'aussitôt Vaultier avait assené sur la tête de son mari un violent
coup d'un morceau de bois qu'il tenait; qu'elle avait voulu sortir
pour lui porter secours, mais que l'assassin l'avait repoussée dans
le cabinet, d'où il l'avait fait sortir ensuite pour la contraindre à
l'aider à porter le cadavre dans l'écurie.
Vaultier, dans tous ses interrogatoires postérieurs, ne varia pas sur
les détails de la scène sanglante du 16 décembre; il ajouta seulement
plusieurs autres circonstances qui tendaient plus ou moins à établir la
vérité.
La justice entendit aussi plusieurs dépositions importantes. Un
individu déclara avoir vu et reconnu Vaultier et la femme Lebaron,
la nuit de l'assassinat, sous la grande porte de la ferme, portant
un fardeau chacun par un bout; la femme ayant laissé tomber le bout
qu'elle portait, avait été gourmandée à ce sujet par Vaultier, qui lui
avait dit qu'ils allaient être pris, qu'il y avait du monde. La peur
les fit rentrer d'abord dans la ferme d'où ils se rendirent ensuite
dans l'écurie. Ils regardaient avec inquiétude autour d'eux pour voir
s'ils ne pouvaient être découverts.
Les deux coaccusés comparurent devant la Cour d'assises de la Manche,
dans la seconde session de mars 1829. La femme Lebaron était alors âgée
de vingt-deux ans. Sa tête était petite, sa physionomie commune. Elle
se tint constamment la tête baissée et les yeux fixés sur ses genoux.
Pendant la lecture de l'acte d'accusation, quand le greffier rapporta
les horribles circonstances de l'assassinat, Vaultier sembla un moment
agité, et Cécile Leboucher fut saisie d'un tremblement qui dura assez
long-temps, sans que sa figure, toutefois, annonçât autant d'agitation
que les mouvemens de son corps. Quand le président de la Cour
demanda à Vaultier si c'était lui qui avait donné la mort, Vaultier,
en regardant la femme Lebaron, répondit: _C'étaient nous deux!_ La
femme Lebaron, de son côté, persista à vouloir assumer sur la tête de
Vaultier tout l'horrible du meurtre de son mari.
Les médecins qui avaient été chargés de l'examen du cadavre révélèrent
une foule de particularités qui annonçaient un assassinat exécuté
avec une affreuse barbarie. Ils avaient trouvé, dirent-ils, les os du
crâne en bouillie, la gorge portant encore l'empreinte des doigts qui
l'avaient serrée, la figure ensanglantée et meurtrie de coups; ils
ajoutèrent d'autres détails que nous tairons par pudeur, et qui firent
frémir l'auditoire.
Sur la déclaration du jury, les deux accusés furent déclarés coupables
et condamnés à la peine de mort.