La défense ne pouvait rien tenter en faveur d'un semblable prévenu.

Aussi l'avocat crut-il devoir s'en rapporter pleinement à la sagesse

des jurés. Déclaré coupable, après une courte délibération, Gouy fut

condamné à la peine de mort, et la Cour ordonna que l'exécution aurait

lieu sur la scène même du crime.

Antoine Gouy ne manifesta aucune émotion, en entendant la fatale

condamnation. L'arrêt de mort fut exécuté peu de jours après, car le

condamné avait refusé de se pourvoir en cassation.

JULIEN CHEVRIER,

FRATRICIDE.

Julien Chevrier, âgé de trente-trois ans, vivait depuis long-temps

en mauvaise intelligence avec sa sœur, la femme Lebossé. Plusieurs

procès, pour intérêts de famille et de voisinage, avaient fait naître

entre eux une déplorable animosité, telle que Chevrier s'était porté

dans diverses circonstances, à des voies de fait envers sa sœur, qui

l'avaient fait condamner à 182 fr. d'amende correctionnelle par le

tribunal de Domfront. Dans le cours de l'été de 1828, la femme Lebossé

redevint l'objet de ses mauvais traitemens; notamment, Chevrier lui

jeta un seau d'eau sur le corps: mais ces excès, déjà si condamnables,

n'étaient que le prélude d'actions autrement criminelles.

Le jeudi 30 juillet 1828, Chevrier se rendait à la maison, portant sa

faucille. Jean Lebossé, beau-père de sa sœur, se présenta à lui comme

il sortait. Ils s'entretinrent ensemble de quelques réparations qu'il y

avait alors à faire au puits et à la cour qu'ils possédaient en commun.

Lebossé consent volontiers à contribuer pour sa part aux frais de

ces réparations; il ajoute même qu'il se chargera seul de celles

du puits, pourvu que Chevrier voulût promettre de ne plus jeter à

l'avenir d'eau sur sa sœur. A ce propos, Chevrier entre en fureur; il

se répand en invectives contre Lebossé, qui lui répond sur le même

ton; la querelle devient de plus en plus animée. Chevrier, le cœur

rempli de rage, grattait la terre avec sa faucille, et, renversant la

barrière du jardin commun, il entre dans le jardin en disant à Lebossé

qu'il le forcerait bien aussi à réparer la barrière. Dans ce moment,

la femme Lebossé, sa sœur, travaillait paisiblement dans ce jardin;

il l'aperçoit, s'avance sur elle, et encore tout bouillant de fureur,

il la frappe de sa faucille. Lebossé voit le coup, vole au secours

de sa bru, armé d'un bâton; mais Chevrier donne un nouveau coup de

faucille à sa sœur. La malheureuse tombe aussitôt en s'écriant _Ah! je

suis morte!_ Le sang coulait abondamment de sa tête; elle ne pouvait

marcher; on la porta dans son lit; le médecin fut appelé; mais, malgré

tous les soins qui lui furent prodigués, la femme Lebossé succomba

le 11 août suivant. La faucille de Julien Chevrier était entrée dans

l'intérieur du cerveau à une profondeur de quatre à cinq lignes, et les

gens de l'art constatèrent, après l'autopsie, que la blessure avait été

_nécessairement_ mortelle.

Cependant Chevrier, insensible au malheur que sa violence lui avait

fait commettre, avait pris la fuite; ce ne fut que quelque temps après

que la justice parvint à l'arrêter. Il se reconnut l'auteur des coups

portés à sa sœur; toutefois, il prétendit que c'était en se défendant

lui-même contre Lebossé, qu'il avait frappé involontairement sa sœur,

qui était, disait-il, venue s'interposer entre eux, pour les séparer.

Julien Chevrier comparut devant la cour de l'Orne, le 29 janvier 1829.

L'accusation qualifiait son crime de meurtre volontaire: le jury,

malgré les généreux efforts du défenseur, répondit affirmativement à

la question de _volonté_, sans s'arrêter à la question subsidiaire

_d'imprudence_ et de _maladresse_.

En conséquence, Chevrier fut condamné aux travaux forcés à perpétuité.

Pendant tout le cours des débats, le public remarqua, avec un sentiment

pénible, que le prévenu ne donnait pas le moindre signe de douleur et

de repentir au souvenir de sa malheureuse sœur.

ACCUSATION DE PARRICIDE

COMMIS PAR UNE FEMME SOUS LES VÊTEMENS DE SON MARI.

Sébastien Perrin, propriétaire cultivateur, au hameau de Bellecombe,

commune de Belleydoux, arrondissement de Nantua, était parvenu à sa

soixante-dixième année, lorsqu'un horrible forfait mit fin à son

existence. Il avait eu de son mariage avec Françoise Chapelu, trois

enfans, Marie-Rose, Marie-Pierrette et un fils, âgé de quinze ans à

l'époque de la catastrophe.

Marie-Rose était restée dans la maison de son père, jusqu'à l'âge de

vingt-huit ans: elle ne jouissait pas d'une bonne réputation. Elle

avait même commis différens vols au préjudice de plusieurs voisins. Sa

mère lui faisait de sévères réprimandes sur ce coupable penchant; il en

résultait des querelles fréquentes entre cette fille et ses parens.

Le nommé Louis Mathieu, dit Jolet, habitant du hameau d'Orvoz, dans la

commune de Belleydoux, demanda, en 1825, Marie-Rose Perrin en mariage.

Il était propriétaire d'un petit domaine et peigneur de chanvre.

Quoiqu'il fût veuf et père de deux enfans, la fille Perrin accepta sa

demande, et ses parens ne la rejetèrent pas. Mathieu passait à juste

titre pour un honnête homme.

Bientôt le mariage fut célébré. Marie-Rose alla habiter avec son mari

au hameau d'Orvoz. Elle eut deux enfans de son mariage. Cependant elle

ne se conduisit pas mieux chez son mari que dans la maison paternelle;

elle fut accusée d'une série de vols, qui furent commis dans son

voisinage, et qui firent dire d'elle qu'elle avait les _doigts longs_.

Le père et la mère de cette mauvaise créature, gens honnêtes et sans

reproche, étaient péniblement affectés du récit qu'on leur faisait

de tant d'actions répréhensibles. Ils dûrent en manifester leur

mécontentement à leur fille. Celle-ci crut que l'intention de ses

parens était de la priver, autant qu'ils le pourraient, de la part de

son patrimoine, pour avantager leur fils. Ses soupçons à ce sujet

n'étaient peut-être pas dénués de fondement. Elle s'en irrita; elle

abreuva de chagrins ses malheureux parens, et leur donna bientôt des

sujets d'inquiétude et de crainte pour leur propre sûreté.

Elle ne négligea rien pour faire naître la jalousie dans le cœur de

sa jeune sœur, Marie Pierrette; elle lui dit que leur père et leur

mère n'avaient point d'affection pour elle; qu'ils n'aimaient que leur

fils, auquel ils voulaient faire passer toute leur fortune. Après

l'avoir ainsi préparée pour l'accomplissement de ses desseins, elle lui

remit une poudre de couleur grise, enveloppée d'un morceau de papier

recouvert d'un chiffon de mousseline. Elle lui dit que cette poudre

avait une vertu particulière; qu'il fallait en mettre, le soir, sur

la soupe de son père, de sa mère et de son frère; que cette poudre

produirait l'effet de les faire aimer toutes deux de leurs parens et de

faire haïr leur frère. Marie Pierrette, fille d'une grande simplicité,

ne soupçonna pas d'abord tout ce qu'il y avait de criminel dans les

projets de sa sœur; elle crut, comme celle-ci voulait le lui faire

croire, qu'une sorte de charme était attachée au paquet mystérieux.

Mais elle était pieuse, et la crainte de tremper dans une superstition

la faisait hésiter. Marie-Rose lui dit que _s'il y avait du mal, elle

le prenait sur elle_; et, pour achever de la déterminer, elle ajouta

que, si elle faisait ce qu'elle lui conseillait, Mathieu, son mari,

lui donnerait une robe et un tablier. Alors Marie Pierrette consentit

à recevoir le paquet de poudre, le mit dans sa poche et s'en alla.

Heureusement, il y a du hameau d'Orvoz à celui de Bellecombe, un

trajet de vingt-cinq minutes, et en marchant, elle réfléchissait sur

la commission dont elle venait d'être chargée; elle finit par rester

convaincue qu'il serait mal à elle de faire ce que sa sœur exigeait;

elle garda le paquet dans sa poche sans en faire aucun usage; puis,

elle le jeta dans un champ, sur la pensée qu'il renfermait peut-être

du poison. Quelque temps après elle revit sa sœur; elles eurent une

violente altercation, et de retour auprès de sa mère, Marie Pierrette

lui raconta tout ce qui s'était passé. La femme Perrin en parla à son

mari et à son fils; le paquet fut cherché, retrouvé. Le père et le fils

examinèrent la poudre qu'il renfermait; ils reconnurent que cette

poudre était un poison, et la jetèrent au feu.

Au mois de mars 1828, Marie-Rose se rendit dans la maison paternelle,

où elle chercha querelle à sa mère. Celle-ci, irritée, lui dit:

_Coquine! que voulais-tu faire du paquet que tu as donné à ma fille?

Tu voulais nous empoisonner. Il te dure bien de tout avoir!_ A ces

mots, Marie-Rose s'élance sur sa mère, la saisit aux cheveux, en

l'invectivant. Si le cordon de la coiffe de cette pauvre femme, ne

s'était pas cassé, elle l'aurait étranglée. Le père accourut aux cris

de sa femme, et Marie-Rose prit la fuite.

Plusieurs propos, tenus par Marie Rose, en diverses circonstances,

ne laissaient aucun doute sur la haine que cette femme portait à ses

parens. Depuis plusieurs années, Sébastien Perrin avait parlé du projet

de vendre son bien pour s'éloigner. Un jour, il eut avec Humbert

Barlet une conversation, dans laquelle il lui fit une révélation fort

importante, qui prouve que sa fille l'avait déjà menacé du sort qu'elle

devait lui faire éprouver. Perrin disait à cet homme qu'il était si

mécontent de sa fille, que, s'il pouvait la déshériter, il le ferait.

En tenant ce langage, Perrin appuyait sa tête sur son banc, et il

ajouta en pleurant: «Cette malheureuse veut m'en faire une que je ne

peux pas dire.»

Dans la nuit du dimanche 7 au lundi 8 décembre 1828, Sébastien Perrin,

père, sa femme et Marie Pierrette, leur fille, étaient couchés dans

la même chambre; le père seul, la mère et la fille dans le même lit.

Perrin fils était, depuis plusieurs années dans la Lorraine, occupé

à peigner le chanvre. Quelqu'un vint, à minuit, agiter fortement le

loquet de la porte de la cuisine. La mère, de son lit, demande qui est

là? L'individu qui était à la porte, reconnaissant que c'est de la

chambre que part la voix, fait le tour de la maison et va se placer

sous la fenêtre de la chambre, et fait cette réponse: «Je viens dire

au père Perrin, de la part de Liodoz, qu'il faut qu'il vienne porter

une charge de tabac jusqu'au hameau des Gobets.» La pluie tombait

par torrens; cependant Perrin n'hésite pas; il se lève, sa femme le

suit; ils vont ouvrir la porte, et ils voient, dans l'obscurité, un

homme d'une taille ordinaire, couvert d'une blouse bleue, qu'ils ne

connaissent pas. Ils lui demandent qui il est; il répond qu'il est le

domestique de Piroz Liodoz, de la commune d'Évouaix. Ils l'engagent à

entrer; il répond que, pendant que Perrin s'habillera, il va dire à

Liodoz qui est resté auprès des charges de tabac, de prendre patience

et qu'il reviendra aussitôt. Il revient en effet un instant après,

chercher Perrin qui le suit.

Perrin, homme tranquille et aisé, ne se mêlait point de contrebande;

pour comprendre comment il avait pu suivre aussi facilement un homme

qui venait au milieu d'une nuit pluvieuse, lui proposer de prendre part

à un fait de contrebande, il faut savoir que celui au nom duquel on

venait l'y inviter était Claude-Marie Poncet, son plus intime ami, que

l'on nommait _Liodoz_ par sobriquet, et dont l'inconnu se disait le

domestique. Cet inconnu, en parlant à Perrin, s'était constamment servi

du patois d'Évouaix, qui est complètement différent de Belleydoux.

Il était certain qu'un piége avait été tendu au malheureux Perrin pour

l'attirer hors de sa maison, car Poncet n'avait pas de tabac à faire

porter aux Gobets. La femme Perrin se rappela depuis que l'inconnu

avait parlé d'une voix faible et mal assurée; elle avait fait d'abord

peu d'attention à cette circonstance.

Cependant la nuit s'écoula, et Perrin ne rentra pas. Sa femme éprouvait

les plus vives inquiétudes. Le lendemain 8 décembre, jour de la fête de

la Conception, Marie Pierrette étant sortie entre sept et huit heures

du matin pour aller à la messe, vit, dans un champ, à une portée de

fusil, un cadavre tout souillé de boue et de sang; il était presque

méconnaissable; elle approche, le regarde.... elle ne se trompe pas;

c'est celui de son père! Saisie de douleur et d'effroi, elle retourne

sur ses pas, en poussant de grands cris.

Aussitôt le bruit d'un assassinat se répand; le maire est averti; il

fait garder le cadavre, et donne les ordres les plus formels pour que

les choses restent dans leur premier état. Des procès-verbaux, dressés

sur les lieux, il résulta que Perrin avait dû, en sortant de chez lui,

traverser un pré établi sur une pente; qu'arrivé au sentier qui conduit

aux Gobets, il l'avait suivi jusqu'au point appelé le _Gros-Pommier_;

que là, son bonnet, trouvé dans le sentier, prouvait qu'il avait reçu

un premier coup. On conjecturait aussi que ce premier coup l'avait

précipité hors du sentier; de plus, on pouvait remarquer une trace

tachée de sang qui indiquait que le corps de Perrin avait été traîné

sur une étendue de cent vingt pas. Au champ du _Gros-Pommier_, un long

amas de sang, et une pierre grosse comme les deux poings, ensanglantée

et couverte de quelques-uns des cheveux de la victime, démontraient que

c'était là que l'assassin avait achevé de lui ôter la vie, et qu'il

l'avait porté à dix pas du sentier où il lui avait porté les premiers

coups, à l'endroit même où il fut retrouvé.

Le médecin, qui visita le cadavre, constata qu'il y avait trois coups à

la partie postérieure et supérieure de la tête, du côté gauche, trois

autres à la partie supérieure et latérale droite de la tête, lesquels

avaient tous causé des contusions aux deux lobes du cerveau, deux

contusions aux deux bras, une autre sur la hanche gauche, une autre à

la face interne du genou droit. Le médecin déclara que tous ces coups

avaient été portés à l'aide d'un instrument contondant, et qu'ils

avaient causé la mort.

L'agonie de ce malheureux avait dû être longue; il avait dû pousser

des cris; l'assassinat avait été commis à deux cents pas de la maison

de Nicolas Perrin, son frère; mais, au milieu d'une nuit pluvieuse,

ses cris n'avaient pas été entendus; seulement, au moment du crime, le

chien de Nicolas Perrin avait beaucoup aboyé!....

Sur le premier moment, chacun se demandait quel pouvait être

l'assassin. Tout annonçait que l'individu à blouse bleue, qui était

venu appeler Perrin, était l'auteur du crime. La femme Perrin et Marie

Pierrette affirmaient qu'elles avaient reconnu la voix d'un homme;

cet homme paraissait être de la commune d'Évouaix, éloignée de deux

lieues; cependant, malgré des indices aussi positifs, la mère et la

fille, interrogées relativement à l'individu qu'elles croient capable

d'avoir commis ce crime, n'hésitent pas, et disent que _leurs soupçons

portent contre Marie Rose_. «Hé! disait la mère, qui voulez-vous qui

ait tué mon mari? Ce ne peut être que ma fille!» Vainement on leur fait

observer qu'il est bien plus vraisemblable que ce soit l'homme qui a

appelé Perrin dans la nuit. _Alors_, répond Marie Pierrette, _ce sera

elle, assistée de cet homme_.

Dans la journée du 8, Marie-Rose vient chez sa mère, en évitant de

s'arrêter près du cadavre, qui était sur son passage; et imitant un

langage qui rappelle la mort du premier homme, elle a l'audace de

dire: _Ma mère, qu'avez-vous fait de mon père?_—_Coquine!_ lui répond

sa mère, _tu sais mieux où il est que moi_. Le lendemain, 9 décembre,

Marie-Rose revient vers sa mère, et lui dit: «Mère, il faut porter à

manger aux personnes qui gardent le corps....—Porte-leur toi-même,

répond la mère, puisque c'est toi qui en es cause.»

Mais, durant ces deux premières journées, et tandis que tous les

habitans de la commune vont voir le cadavre étendu sur la place, on

découvre deux circonstances qui viennent fortifier les soupçons élevés

contre Marie-Rose.

La maison qu'elle habitait était située sur le revers d'une montagne

appelée le Finage d'Orvoz, à vingt-cinq minutes de la maison de son

père: plusieurs témoins déclarèrent avoir vu, le lundi matin, en allant

à la messe, ou lorsqu'ils en revenaient, l'empreinte des pas alongés

d'une personne qui aurait fui, sans souliers, par le chemin le plus

court, et traversant les terres dans la direction du lieu du crime

au Finage d'Orvoz. Ces empreintes cessaient d'être visibles sur les

terrains rocailleux; elles reparaissaient sur les terres fraîchement

remuées, et on les retrouvait à peu de distance de la maison de

Marie-Rose Perrin.

Le même jour, lundi 8, à huit heures du matin, en allant à la messe,

Humblot Barlet avait passé devant la maison de Marie-Rose; il avait

vu celle-ci à la porte de son écurie, occupée à chiffonner un linge,

et aussitôt qu'elle avait aperçu cet homme, elle était rentrée dans

l'écurie et en avait brusquement fermé la porte, pour se soustraire à

sa vue.

Enfin l'assassin avait dû se faire quelque mal en frappant, en

traînant, en portant le malheureux Perrin, et l'on sut que Marie-Rose

était allée se faire remettre un bras qu'elle s'était foulé; on

remarqua aussi qu'elle avait une égratignure près de l'œil.

Le bruit de ces faits accusateurs causa dans la commune une véritable

clameur publique; et le 10, on arrêta Marie-Rose. Les gendarmes, en

procédant à son arrestation, avaient fait chez elle, en présence du

maire, une perquisition, qui n'avait produit aucun résultat; mais,

le lendemain, le maire de la commune, jugeant, sans doute, que cette

première perquisition avait été faite trop précipitamment, en ordonna

une seconde qui procura d'horribles renseignemens. On trouva, au fond

de l'écurie, entre le mur et un tas de bûches, un pantalon de toile

bleue ensanglanté, couvert en plusieurs endroits de terre fraîche, et

l'on vit collés dans le sang, sur ce pantalon, plusieurs cheveux qu'à

leur couleur on reconnut pour être des cheveux de Sébastien Perrin. Il

y avait du sang jusque dans les goussets du pantalon, ce qui semblait

indiquer qu'on s'y était essuyé les mains; au bas de ce pantalon,

s'étaient aussi attachés quelques brins de chaume en paille sèche, ce

qui rappela que le champ du _Gros-Pommier_, où l'assassinat avait été

consommé, était couvert de chaume; toujours dans la même écurie, on

découvrit au fond d'un vieux tonneau, une blouse bleue ensanglantée

dans plusieurs parties et jusqu'au collet; il y avait aussi quelques

cheveux collés dans le sang au bout d'une des manches. Le pantalon et

la blouse furent reconnus pour appartenir à Louis Mathieu, époux de

Marie-Rose.

Ces divers objets furent saisis, mis sous le cachet et envoyés à

Nantua. Le premier soupçon, à la vue de ces vêtemens, qui avaient

évidemment servi à l'assassin, au moment du crime, fut que Mathieu

qui, depuis quatre mois, était dans la Lorraine, occupé à peigner le

chanvre, serait revenu secrètement pour assassiner son beau-père;

on interrogea Marie-Rose sur les vêtemens ensanglantés trouvés dans

l'écurie et sur l'absence de Louis Mathieu. Les réponses de cette

femme et surtout son hésitation peignirent tout le trouble de son

ame perverse, en voyant que la justice avait découvert des choses

qu'elle croyait bien cachées. Cependant il fallut cesser de soupçonner

Louis Mathieu, car il fut bien reconnu qu'il n'était pas revenu de la

Lorraine. On pensa alors que Marie-Rose avait bien pu, en son absence,

former des liaisons coupables avec quelque mauvais sujet qui avait pu

l'assister dans l'exécution du crime. Mais la nouvelle information, qui

eut lieu à ce sujet, ne produisit aucune preuve de cette conjecture.

Enfin le juge d'instruction et le procureur du roi visitèrent de

nouveau l'écurie, se proposant d'apporter dans cette perquisition

l'attention la plus minutieuse. La vérité était sur le point de

paraître au grand jour; on trouva dans l'écurie une chemise de femme

en très-mauvais état, tachée de sang vers la poitrine et aux manches;

on découvrit encore disséminés et soigneusement cachés, une paire de

souliers de femme, une paire de bas de laine blanche et un mauvais

corset de drap bleu. Tous ces objets étaient ensanglantés: sous les

souliers, on remarqua de la terre, du sang, quelques brins de chaume

semblables à ceux qui avaient été trouvés au bas du pantalon. Au bout

d'une des manches du corset, on vit aussi des cheveux. Tous ces objets,

reconnus pour appartenir à Marie-Rose, furent saisis et envoyés à

Nantua.

On fit subir à l'accusée un nouvel interrogatoire; on lui demanda si

elle pouvait fournir des éclaircissemens relativement à la blouse et

au pantalon; elle répondit que c'était sans doute dans des vues de

vengeance qu'ils avaient été cachés chez elle: on lui demanda si elle

avait des ennemis; elle répondit qu'elle n'en avait pas d'autres que

sa mère, qui lui voulait beaucoup de mal. On lui représenta le corset

de drap bleu; elle reconnut qu'il était bien à elle, mais elle soutint

que, depuis le 27 novembre précédent, il lui avait été volé, et que

c'était, dans la vue de la compromettre, qu'on l'avait mis dans l'état

où on l'avait retrouvé. Quant à la chemise, elle soutint qu'elle ne

lui appartenait pas. Les souliers étaient bien les siens, mais elle ne

s'en était servie que lorsqu'elle avait arraché des pommes de terre. On

lui fit remarquer qu'ils étaient ensanglantés; elle répondit que les

souliers d'une _femme_ pouvaient bien être couverts de quelques taches

de sang. On ajouta qu'il y avait du sang sous la semelle; elle répondit

qu'elle avait bien pu marcher sur son propre sang.

Ces réponses ne manquaient pas d'une certaine apparence de justesse;

mais les suites de l'information la détruisirent. Il fut prouvé que

le corset de drap bleu ne lui avait pas été dérobé depuis le 27

novembre, puisqu'elle le portait encore dans les jours qui avaient

précédé l'assassinat et notamment l'avant-veille. Il fut également

constaté que les bas de laine, qui ne lui appartenaient pas, étaient

en sa possession au moment du crime, puisqu'elle les avait empruntés,

quelques jours auparavant, d'une de ses voisines, pour aller à Cerdon.

Il ne resta de ses réponses que la preuve qu'elle avait voulu tromper

la justice.

Il faut maintenant rapprocher de tous ces faits un autre fait qui fut

avoué ingénuement par Gabriel Mathieu, fils du mari de l'accusée; on

lui avait demandé si, dans la nuit du 7 au 8 décembre, il avait entendu

quelque bruit dans la maison; il avait répondu qu'il n'en avait point

entendu, mais que, cette nuit là même, sa belle-mère, qui gardait

ordinairement dans sa chambre le jeune enfant qu'elle allaitait,

l'avait pris dans son berceau, et le lui avait apporté à l'écurie où il

couchait, l'avait placé dans son lit à côté de lui, en lui recommandant

d'en avoir soin. Il était donc évident que Marie Rose était sortie

de sa maison dans la nuit du 7 au 8; et que, par suite des autres

renseignemens déjà obtenus, elle avait eu une part active au meurtre de

son père.

Ajoutons aussi, d'après l'acte d'accusation, que le lendemain de

l'assassinat, plusieurs personnes avaient aperçu du sang autour des

ongles de sa main droite.

La culpabilité de Marie-Rose n'était pas douteuse; mais il restait à

savoir quel était l'homme, son complice, qui, revêtu du pantalon et de

la blouse de Louis Mathieu, avait attiré par un mensonge le malheureux

Perrin hors de sa maison.

Les magistrats de Nantua, après s'être assurés que Marie-Rose n'avait

de liaisons avec aucun homme, eurent la pensée que c'était peut-être

elle-même qui, sous les habits de son mari, était allée appeler son

père, en contrefaisant sa voix et son langage. Plusieurs épreuves,

plusieurs essais furent faits pour constater cette déplorable identité.

Parmi les cheveux trouvés au bas du pantalon, il y en avait plusieurs

qui étaient de la couleur de ceux de l'accusée. Tous les voisins

déclarèrent qu'elle imitait parfaitement bien et le patois et la voix

des hommes d'Évouaix, et qu'elle s'y était plusieurs fois exercée en

leur présence.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 8/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 9 / 20 段