_D._ Le 2 mars, lendemain de l'assassinat, n'étiez-vous pas encore

venu à Besançon pour recueillir les bruits publics sur le crime qui

venait de se commettre?

_R._ J'y suis venu pour tout autre objet.

_D._ Est-ce vous qui êtes l'auteur de l'assassinat?

_R._ Non.

_D._ Pourquoi, le jour de l'assassinat, avez-vous pris votre fusil chez

votre mère?

_R._ J'avais le projet d'aller le soir attendre la bécasse, ce que je

n'ai point fait.

Ce système de défense ne pouvait prévaloir contre les dépositions de

témoins nombreux, contre les bourres accusatrices, trouvées dans le

fusil de Duchon, et les taches de sang remarquées sur ses vêtemens, et

contre plusieurs autres circonstances accessoires qui établissaient

la culpabilité. Aussi le prévenu, déclaré coupable, par le jury,

d'assassinat avec préméditation, fut condamné à la peine de mort.

Pendant la lecture de la déclaration du jury et la prononciation

du jugement, Duchon montra la même tranquillité que pendant les

débats. Dans le trajet de la salle d'audience à la prison, il dit

très-paisiblement aux gendarmes, en levant une de ses mains, qu'il

était innocent, et qu'il ne savait pas comment on pouvait l'avoir

condamné.

ASSASSINAT D'UN JEUNE BERGER

PAR LE FRÈRE DE SA MAITRESSE.

La petite commune de Saint-Paul-de-Valmalle, près de Montpellier,

fut le théâtre d'un crime horrible, le 17 avril 1828. Un habitant du

village, étant sorti de grand matin, aperçut à quelques pas du chemin

le cadavre d'un homme cruellement défiguré: bientôt tous les autres

villageois accoururent pour voir ce spectacle. On reconnut alors

le jeune berger Guyraud, gisant auprès de sa cabane mobile, à demi

détruite, non loin du lieu où, la veille, il avait parqué son troupeau.

La terre fortement foulée autour de la cabane, attestait qu'il y avait

eu longue et violente lutte entre l'assassin et sa victime; on vit

aussi de longues traces de sang; tout annonçait que Guyraud avait été

surpris pendant son sommeil. Son chien était couché à ses pieds.

Ce spectacle émut vivement tous les habitans de la commune de

Saint-Paul. Guyraud n'était pas du pays; il était du village de

Caïlas; il était venu conduire, dans les pâturages de Saint-Paul, les

troupeaux de son maître, et il se disposait à retourner dans son pays

au moment de l'assassinat. Pendant le peu de temps qu'il avait passé

à Saint-Paul, il s'était fait aimer de tout le monde par ses mœurs

douces et son caractère aimable. Aussi d'un cri unanime, on s'excita à

rechercher son meurtrier.

Le maire de la commune, accouru des premiers, présuma que, dans la

longue lutte qui devait avoir eu lieu entre la victime et son assassin,

celui-ci devait avoir reçu quelque coup qui pouvait le faire découvrir.

En conséquence, il prescrivit une visite sur tous les hommes du

village. Pendant qu'ils se rendaient à la file à la mairie: «_Que me

regardes-tu?_ dit l'un des derniers à son voisin.—Je ne te regarde pas,

répondit celui-ci, mais bien trois taches de sang que je vois à ta

chemise.—Si je les eusses vues, répondit le premier, j'en aurais changé

ce matin.» Et quand il se présenta au maire, il dit que ce sang pouvait

provenir de celui _d'un agneau qu'il avait tué la veille_.

L'homme qui tenait ce langage était Pierre Gingibre, l'un des jeunes

gens du pays, qui, dès ce moment, devint l'objet de l'attention

générale. On avait remarqué que, seul du village, il n'était pas venu

le matin sur le lieu du crime, et que cependant, au retour, il avait

écouté avidement et en silence toutes les conversations, toutes les

conjectures, toutes les suppositions auxquelles cet événement donnait

lieu.

On fit une seconde épreuve; le maire appela de nouveau tout le monde

sur les lieux, pour mesurer l'empreinte des pas que l'assassin avait

laissée sur la terre humide. Gingibre se rendit à cette autre épreuve

seul et par un autre chemin; mais l'empreinte se trouva un peu plus

longue que ses souliers. On avait trouvé, à peu de distance du cadavre,

la tige d'un jeune mûrier toute ensanglantée, qui paraissait avoir été

un des instrumens du crime. Cette fois on découvrit au bord d'un champ

le tronc du jeune mûrier, et ce champ était sur la ligne droite qui

conduisait de la cabane de Gingibre à celle du malheureux Guyraud.

Le caractère à la fois atroce et lâche de Gingibre vint fortifier ce

premier indice. A peine âgé de vingt-six ans, il avait déjà plusieurs

fois manifesté la férocité et la perfidie de son ame. Une fois, de

son autorité privée, il entassait son fumier dans la cour d'un de ses

voisins; la femme de celui-ci, en l'absence de son mari, voulait s'y

opposer; il la menaça de la fourche de fer dont il se servait. Le mari

étant revenu des champs, demanda des explications à Gingibre: «Si tu

n'étais qu'un jeune homme comme moi, s'écria celui-ci, ta part serait

bientôt faite.»

Une autre fois, ayant aperçu seul et dans un lieu écarté un homme de

qui il croyait avoir à se plaindre, il s'approcha furtivement; l'homme

fuyait devant lui, et parvenus tous deux dans un lieu découvert,

Gingibre, en lui montrant la faux qu'il tenait cachée sous sa veste,

s'écria: «Tu es heureux de m'avoir vu, mais tu ne le manqueras pas.»

Ses parens eux-mêmes, malgré leur condescendance pour ses volontés,

étaient souvent en butte à ses violences; et tout le village de

Saint-Paul l'avait vu naguère poursuivant dans les rues, un fusil à la

main, sa malheureuse mère, qui fuyait devant lui.

Enfin, on connaissait la haine de Gingibre contre Guyraud; on en

connaissait aussi la cause. Le jeune berger avait eu le malheur de

plaire à une des sœurs de Gingibre; des liaisons intimes s'étaient

formées entre eux; mais Guyraud avait paru sourd à toutes les paroles

de mariage que la famille Gingibre lui avait adressées. Guyraud

lui-même ne se dissimula pas tous les dangers qu'il courait en

prolongeant son séjour à Saint-Paul. Il connaissait le caractère de

Gingibre fils; il connaissait ses menaces, ses projets de vengeance,

et témoignant à quelques amis tout ce qu'il avait à craindre de sa

perfidie, il s'écriait quelquefois: _Ah! s'il ne m'attaquait que de

jour..._

Le lendemain du crime, le procureur du roi, sur la première nouvelle

de l'événement, se rendit sur les lieux, recueillit tous les indices

et en acquit de plus convaincans encore. En examinant de plus près les

vêtemens de Gingibre, il vit au haut de son pantalon et faisant corps

avec lui, un petit lambeau de chair dans lequel étaient implantés

des cheveux. Gingibre, ainsi que nous l'avons vu, avait donné des

explications sur les taches de sang qu'on avait vues à sa chemise: la

vue de ce lambeau de chair le déconcerta; il ne pouvait, disait-il, le

_concevoir ni l'expliquer_.

Cependant un homme de l'art, le docteur Bertrand, ayant vérifié l'état

du cadavre, avait remarqué au visage des blessures profondes, et décrit

la forme de l'instrument au moyen duquel on les avait faites; dans la

bergerie où couchait Gingibre, s'était trouvé un instrument de la forme

indiquée, qui s'adaptait parfaitement à l'une des blessures, et qui

était encore ensanglanté légèrement. Le médecin examina à son tour le

lambeau de chair recueilli sur le pantalon de Gingibre; il le compara à

un lambeau de cuir chevelu qu'il prit sur la tête du cadavre, et il y

trouva une parfaite ressemblance.

Ce fut sous le poids de toutes ces présomptions que Pierre Gingibre

comparut devant la Cour d'assises de Montpellier. Là, ses dénégations

continuelles et ses explications incohérentes, ne firent qu'aggraver sa

position.

Les débats de cette affaire, commencés le 9 décembre 1828, se

prolongèrent jusqu'au 12. L'accusation fut soutenue avec force et

talent; le ministère public porta par degrés dans tous les cœurs la

conviction la plus intime. Aussi, Pierre Gingibre, déclaré coupable par

le jury, fut condamné à la peine de mort.

EMPOISONNEMENT

DE LA FAMILLE DE SAINT-CHAMANS,

COMMIS PAR UNE FEMME-DE-CHAMBRE, ACCUSÉE AUSSI D'INFANTICIDE.

Madame la comtesse de Saint-Chamans se trouvait au château de Rasay,

chez M. le comte Louis de Saint-Chamans, avec mesdames de Marray et

de Tourette, ses deux filles. Henri et Ernest de Tourette y avaient

accompagné leur mère. Le 6 septembre 1828, à dix heures du matin, une

panade fut servie pour le déjeûner de ces dames; elle fut placée sur la

table par Ferrand, valet-de-chambre. Avant la fin du déjeûner, madame

de Saint-Chamans éprouva un violent mal de cœur; mais, ne voulant pas

donner d'inquiétude à sa famille, elle se retira dans son appartement.

A peine y était-elle, qu'elle fut saisie par un vomissement

considérable; il se trouva même du sang parmi ses déjections. Effrayée

par des symptômes aussi extraordinaires, et présumant que la cause

devait en être attribuée à des substances malsaines, introduites dans

la soupe, elle descendit dans la salle à manger pour interrompre le

repas de ses enfans; mais déjà ceux-ci éprouvaient de graves accidens.

Aussitôt un médecin fut appelé; celui-ci pensa tout d'abord que la

famille de Saint-Chamans avait été empoisonnée, et il administra aux

malades du carbone de soude; on en fit prendre au jeune Henri, fils

aîné de madame de Tourette; Ernest, le second fils de cette dame,

dormait en ce moment, et le médecin défendit de le réveiller. La santé

de ces dames fut bientôt rétablie; mais il n'en fut pas de même du

jeune Ernest, que l'on n'avait pas voulu réveiller. Dans la nuit, il

fut en proie aux souffrances les plus effrayantes, et le lendemain

soir, il avait cessé d'exister.

On examina attentivement les casserolles dont on se servait

habituellement; on n'y aperçut aucune trace de vert-de-gris. Une foule

de circonstances appelèrent les soupçons sur la fille Marie Plessé,

femme-de-chambre de madame de Marray, et connue au château de Rasay

sous le nom de Julie. Cette fille devait se marier très-prochainement

avec Gambier, valet-de-chambre de M. Louis de Saint-Chamans; mais,

après leur mariage, leurs maîtres ne voulaient pas les garder à leur

service; ils devaient donc se trouver sans place, et se disposaient en

conséquence à partir pour le département du Nord, pays natal de Gambier.

Julie désirait rester au service de M. le comte Louis de Saint-Chamans,

comme cuisinière. Il fallait, pour cela, faire congédier la veuve

Bordier qui avait cet emploi dans la maison, et indisposer les maîtres

contre cette femme; aussi entendait-on Julie se plaindre souvent de la

malpropreté de la veuve Bordier, et ses plaintes avaient une apparence

de fondement.

Le jour de l'empoisonnement, la fille Plessé disait avec affectation à

madame de Marray: «Je suis bien sûre que l'empoisonnement provient de

la malpropreté de la cuisinière. M. Louis ne la gardera pas: elle lui

conviendrait cependant, car elle est lingère.»

Le lendemain, elle chercha à consoler la cuisinière en lui disant: «Je

lèverai la main que ce n'est pas votre casserole qui est la cause de

l'accident.» On remarqua que, le jour de l'empoisonnement, elle n'était

pas venue déjeûner avec les autres domestiques. Elle descendit à la

cuisine plus tard que de coutume, et elle se tint près des fourneaux

où chauffait la panade. La cuisinière sortit et rentra plusieurs fois,

et on supposa que Julie avait choisi un de ces instans favorables pour

jeter dans la casserole les substances vénéneuses.

Ces soupçons, qui planaient sur la Plessé, dûrent nécessairement

motiver son arrestation. Interrogée dans ce premier moment, elle

nia d'abord toute participation au crime d'empoisonnement. Mais

elle finit par déclarer que, depuis long-temps, elle était l'objet

des poursuites amoureuses de Ferrand; que, pour se venger de ses

assiduités importunes, elle avait détaché d'un bougeoir de cuivre

une petite partie de suif vert-de-grisé, et qu'elle l'avait jetée

dans la panade qu'elle croyait destinée à Ferrand, dans le but de lui

occasioner seulement une légère indisposition. Sur cette déclaration,

on soumit à un examen très-attentif le bougeoir en question, et les

médecins auxquels il fut présenté, affirmèrent qu'il résultait de

leurs expériences que le suif jeté dans la casserole ne pouvait pas

contenir plus d'un cinquième de grain de vert-de-gris; or on ne pouvait

penser qu'une quantité aussi minime eût pu occasioner l'indisposition

de madame de Saint-Chamans et la mort du jeune de Tourette. Une autre

circonstance donna lieu de penser qu'on avait injecté dans la soupe

une plus grande quantité de poison; car la cuisinière avait pris trois

cuillerées de bouillon, et cela avait suffi pour qu'elle éprouvât des

coliques et un violent mal de tête.

Du reste, l'ouverture du corps du jeune de Tourette ne présentait aucun

signe certain d'empoisonnement. On ne put acquérir la preuve que Marie

Plessé se fût procuré d'autres substances délétères que celle qu'elle

disait avoir jetée dans la soupe. Mais M. de Saint-Chamans avait fait

acheter par Gambier de l'arsénic qu'il avait mélangé avec de la farine,

et placé dans le grenier à blé pour détruire les rats. Il en était

resté une assez grande quantité qu'il gardait dans son secrétaire; ce

meuble ne fermait pas à clef, et il était facile à tous les gens de la

maison de mettre la main à l'endroit où l'arsénic était déposé.

Marie Plessé était entrée au service de madame de Marray, le 1er

septembre 1827; elle était venue au château de Rasay avec sa maîtresse,

au mois d'avril, et à cette époque, elle était fortement soupçonnée

d'être enceinte. En se rendant de Paris à Rasay, lors de son passage

à Blois, elle avait prié madame de Tourette de lui acheter chez un

jardinier de l'herbe-aux-Sabines, qui, selon l'opinion vulgaire,

a la propriété de faire avorter; elle prétendait que cette herbe

la guérirait d'une autre indisposition. Cependant les symptômes de

grossesse augmentaient chaque jour. Madame de Saint-Chamans et madame

de Marray avaient voulu la faire visiter; mais Marie Plessé s'y était

obstinément refusée, malgré les instances et les observations de sa

maîtresse.

Vers la fin de mai 1828, cette fille avait été gravement indisposée.

On avait remarqué sur le carreau de la chambre des traces de sang

qui avaient été essuyées dans le courant de la journée; des taches

semblables furent remarquées sur les vêtemens et sur les draps de

Marie Plessé; mais elle donna, à cette occasion, des explications qui

parurent satisfaisantes, et auxquelles on n'eut sans doute pas donné de

suite, sans l'empoisonnement de la famille de Saint-Chamans, qui appela

les investigations de la justice au château de Rasay.

Tous les indices de grossesse et d'accouchement qui furent

recueillis alors, déterminèrent le procureur du roi à faire faire

des perquisitions dans les fosses d'aisance. Alors l'accusée convint

qu'elle avait été enceinte des œuvres de Gambier; que sa grossesse

remontait aux fêtes du carnaval de 1828; que, le 27 mai suivant,

elle s'était blessée, en montant un baquet au premier; qu'elle avait

ressenti aussitôt des douleurs, et que, bientôt après, elle était

accouchée d'un enfant mort. Elle ajouta qu'elle avait gardé son

enfant dans sa chambre depuis le mardi jusqu'au dimanche, et que

s'étant trouvée seule, elle l'avait jeté dans les lieux d'aisance.

Effectivement, le cadavre de l'enfant y fut trouvé dans un état de

putréfaction complète. Il fut constaté que l'enfant était venu à terme:

ce qui se trouvait en contradiction avec la déclaration de l'accusée.

Mais d'affreux antécédens déposaient encore contre la moralité de la

fille Plessé. Avant d'entrer chez madame de Marray, elle avait servi

chez M. Noris, à Tours. Elle paraissait active et laborieuse, et ne

semblait aller en ville que pour les affaires de la maison; cependant,

il n'en était rien. Les voisins s'étaient aperçus qu'elle sortait

la nuit, et qu'elle avait des intrigues au dehors. Plusieurs fois,

on avait cru s'apercevoir qu'elle était enceinte; mais Marie Plessé

éloignait toujours ces soupçons par divers prétextes. Depuis, l'accusée

convint qu'elle avait été deux fois enceinte chez M. Noris; mais elle

prétendit avoir fait de fausses couches.

On se rappela aussi, lors de l'instruction, que mademoiselle Noris,

qui était d'une bonne santé, fut atteinte tout-à-coup de vomissemens

fréquens, de coliques violentes et de défaillances; ces accidens furent

attribués au _choléra-morbus_, et elle succomba le quatrième jour;

six mois après, madame Noris, qui était accouchée fort heureusement,

éprouva les mêmes accidens que sa fille, et mourut trois heures après

avoir pris une médecine ordonnée par son médecin. Quelques personnes,

témoins de ces faits, conjecturèrent que madame Noris et sa fille

étaient mortes victimes d'un empoisonnement.

Marie Plessé fut traduite le 22 décembre 1828, devant la Cour d'assises

d'Indre-et-Loire. Elle avait d'abord une attitude calme et assurée;

mais, pendant les débats qui occupèrent trois séances consécutives,

elle resta dans un état de syncope presque permanent.

L'audition des témoins n'apprit aucun fait nouveau, et ne fit que

confirmer la plus grande partie des faits que nous venons d'exposer.

Enfin, le 24 décembre, sur la déclaration du jury, l'accusée fut

proclamée non coupable, sur le fait d'infanticide, et coupable sur

celui d'empoisonnement. Quand on la fit rentrer, pour lui faire

connaître le résultat de la délibération, elle tomba évanouie, et ne

parut pas entendre l'arrêt de mort.

ASSASSINAT

DE ROSALIE DUSSER,

PAR ANTOINE GOUY, SON COUSIN.

Une jeune fille, nommée Rosalie Dusser, était au service des époux

Baudy, propriétaires d'une métairie située sur le territoire de la

commune de Nozières (Ardèche). Un cousin de cette jeune fille, Antoine

Gouy, était domestique dans la même maison. Tous deux semblaient devoir

vivre en bonne intelligence, à raison de l'étroite parenté qui les

unissait; mais l'amour, ou plutôt une passion grossière et brutale,

vint semer la division entre eux. Gouy fit de libertines propositions à

sa cousine qui les repoussa; et, dès ce moment, celle-ci eut de graves

sujets de se plaindre de son parent à ses maîtres. Les indécentes

libertés qu'il prenait sur elle, les violences répréhensibles

auxquelles il avait recours n'étaient pas de nature à le faire aimer

de Rosalie. Il alla même plusieurs fois jusqu'à lui adresser des

menaces. On l'entendit un jour dire à sa cousine d'une voix effrayante:

_Tu me fuis, mais tôt ou tard, tu me le paieras!_

Par suite de l'effroi que lui causaient ces menaces réitérées, Rosalie

se vit forcée d'informer ses maîtres de la conduite d'Antoine, et

déclara que s'ils le gardaient chez eux, elle se verrait dans la

nécessité de quitter leur service. Les époux Baudy, qui n'avaient qu'à

se louer de la manière d'être et du travail de Rosalie, n'hésitèrent

pas à congédier Gouy dont ils étaient d'ailleurs fort mécontens, et

ne lui laissèrent pas ignorer la cause de cette mesure de rigueur.

Antoine Gouy chercha à se placer dans différentes maisons; mais sa

mauvaise réputation l'empêcha de réussir dans ses démarches pour cet

objet. Il revint auprès des époux Baudy, les conjurant de le reprendre.

Ceux-ci n'y consentirent qu'après beaucoup de difficultés et par

pure compassion; mais ils lui firent promettre formellement qu'il ne

persécuterait plus sa cousine comme par le passé.

Dès ce moment, Gouy n'eut plus pour Rosalie que des regards de haine

et de ressentiment. Déjà, sans doute, il méditait des projets de

vengeance, comme il est permis de le croire par les faits dont nous

allons parler.

Quelques jours avant le 27 juillet 1828, Antoine Gouy chercha à se

procurer de la poudre et du plomb pour charger son fusil. Il s'adressa

à un voisin, nommé Romain Betton, et le pria de lui donner deux coups

de plomb, en échange d'une petite quantité de poudre, qu'il lui offrit.

Betton y consentit. Quelques jours après, Gouy alla de nouveau trouver

Betton et lui demanda deux onces de poudre, en lui disant qu'il avait

l'intention d'aller à la chasse, qu'il avait sept travers de doigt

de charge. Pendant la journée du dimanche 27 juillet, il entra dans

le grenier à foin de Betton; celui-ci, qui s'y trouvait, lui demanda

s'il avait été à la chasse, et s'il avait tué quelque chose. Gouy lui

répondit qu'il n'avait pas tiré, n'ayant vu que de petits oiseaux qui

ne valaient pas le coup. Cependant, ce même dimanche, Rosalie Dusser

était partie pour aller garder les bestiaux dans le bois de Chambasse;

elle les ramenait habituellement à la ferme à huit heures du soir.

Mais cette heure était déjà passée qu'elle n'avait pas reparu. Ses

maîtres l'attendirent quelque temps, sans concevoir d'abord la moindre

inquiétude sur ce retard inaccoutumé. Enfin, ne la voyant pas revenir,

ils se dirigèrent vers le bois de Chambasse; ils ne tardèrent pas à

concevoir de tristes pressentimens. Les vaches, cédant à leur instinct

et à leur habitude journalière, avaient senti qu'il était l'heure de

la retraite, et reprenaient seules le chemin de l'étable; plus loin,

gisait sur l'herbe le cadavre de l'infortunée Rosalie; ses membres

conservaient encore un reste de chaleur; les époux Baudy espérèrent un

moment qu'ils pourraient la rappeler à la vie; mais tous leurs efforts

furent inutiles; la mort avait irrévocablement marqué sa victime.

Les époux Baudy instruisirent aussitôt de cet horrible événement toutes

les personnes qu'ils rencontrèrent sur leur passage. Romain Betton

l'apprit un des premiers; et, se rappelant avoir entendu sur les huit

heures ou huit heures et demie du soir, tirer deux coups de fusil dans

la direction qu'on lui indiquait, il courut au bois de Chambasse, et

reconnut, à quelques pas du cadavre de Rosalie Dusser, le fusil de

Gouy, brisé et séparé en plusieurs morceaux. Déjà, sans que l'on connût

cette dernière circonstance, des soupçons planaient sur Antoine Gouy,

et les époux Baudy le regardaient comme l'auteur du crime.

Les magistrats et les médecins, appelés sur les lieux, constatèrent

que Rosalie Dusser avait été tuée de deux coups de feu, dont l'un

avait pénétré dans une épaule et fracturé l'omoplate, et l'autre brisé

l'épine dorsale, en pénétrant par le dos. De fortes contusions, que

l'on remarqua sur la tête et sur plusieurs parties du corps de la

victime, attestaient que l'assassin lui avait porté plusieurs coups

avec la crosse de son fusil, dont on retrouva les fragmens à dix pas du

cadavre, et sur laquelle on vit des cheveux et du sang.

Gouy fut arrêté, et avoua immédiatement toute l'horrible vérité. Il

convint qu'il avait passé toute la soirée du dimanche dans le bois de

Chambasse, et même qu'il s'y était rendu avec de très-mauvais desseins.

Il déclara «qu'il en voulait depuis long-temps à Rosalie, soit parce

qu'elle refusait d'écouter ses propositions, soit parce qu'elle lui

reprochait d'avoir l'intention de la mettre dans l'embarras, comme il

l'avait sans doute fait à l'égard de bien d'autres.» Il ajouta «qu'il

l'avait rencontrée au bois, qu'il avait voulu mettre à exécution le

projet qu'il avait formé depuis plusieurs jours, de la blesser d'un

coup de fusil pour lui faire peur; qu'il lui dit, en la rencontrant,

de faire le signe de la croix, et que, Rosalie s'étant mise à pleurer,

il lui tira, à quelques pas de distance, un premier coup de fusil qui

ne la renversa pas; qu'alors elle se mit à courir en lui disant qu'_on

lui ferait faire la même fin qu'il lui faisait faire à elle-même_;

que, réfléchissant aux conséquences que pourrait avoir pour lui la

déclaration de cette fille, il se décida à lui tirer un second coup qui

la renversa; qu'il lui porta encore un coup de la crosse de son arme

sur la tête, jeta ensuite cette même arme sur le corps de Rosalie qui

ne faisait alors aucun mouvement, et s'enfuit.»

Gouy persista dans ses aveux pendant tout le cours de l'instruction.

Devant la Cour d'assises de l'Ardèche, où il fut traduit en janvier

1829, il montra d'abord beaucoup d'hésitation et de frayeur; il

promenait des yeux égarés et stupides sur tout l'auditoire. Cependant,

il répondit bientôt avec plus d'assurance; il reconnut pour vrai tout

ce qui avait été rapporté par les témoins, et confirma, par de nouveaux

détails, tout ce que relatait l'acte d'accusation.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 8/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 8 / 20 段