époux, par suite de la négligence continuelle que le mari reprochait
à sa femme. Daigremont sortit à deux heures pour aller travailler aux
champs, et revint à huit heures du soir pour le repas ordinaire de
la famille. A peine eut-il commencé à manger la soupe qui lui était
destinée, qu'il se plaignit du mauvais goût qu'elle avait; il continua
cependant à la manger, et voyant qu'il y avait au fond de la soupière
quelque chose de singulier, et pareil à des grumeaux qui n'auraient
pas été dissous, il dit à sa femme: _Ah! mon Dieu! qu'as-tu donc mis
dans ma soupe? Je n'y trouve que du lait_ fâché (lait caillé), _ce ne
sont que des_ moches (des grumeaux) _au fond de mon écuelle_. Elle
répondit: _Ce n'est rien, ce sont deux ou trois gouttes de bouillie,
qui sont tombées du poëlon dans votre écuelle; vous aimez toujours à_
daronner (gronder). Daigremont, plus rassuré, acheva ce qui restait
de sa soupe, et prit ensuite un œuf; à peine put-il y goûter qu'il se
plaignit d'un grand mal de cœur, de douleurs aiguës. Des vomissemens
pénibles vinrent de plus en plus aggraver sa position; ses membres se
raidirent et se contractèrent; à minuit, une sueur froide glaçait déjà
ses pieds et ses mains.
Sentant son état empirer de moment en moment, le malheureux Daigremont
demanda le curé de la commune pour se confesser; il fit aussi appeler
ses voisins pour leur faire ses adieux. Tout le monde crut d'abord
que les douleurs du malade provenaient d'une grande quantité d'eau
très-fraîche qu'il avait bue, vers cinq heures, pour étancher la
soif que lui avaient occasionée un travail pénible et la chaleur du
jour. Daigremont, en proie aux souffrances les plus aiguës, n'éprouva
quelque soulagement que, lorsque la prostration totale de ses forces
l'eut réduit à un anéantissement complet. Vers quatre heures, on lui
fit prendre un peu de vin chaud pour le ranimer; mais la défaillance
générale augmenta, les efforts et les gémissemens cessèrent, et à onze
heures, il avait cessé d'exister.
Une mort aussi subite, aussi extraordinaire devait faire naître des
soupçons. Une sorte d'effroi se répandit dans toute la commune,
plusieurs poules des voisins périrent dans la même matinée; pressées
par une soif inextinguible, elles moururent dans une espèce de
convulsion. Le chien d'un habitant du village fut atteint tout-à-coup
de vomissemens; et l'on fit la remarque que ces animaux avaient mangé
une partie des matières rejetées par Daigremont. Les crêtes des poules
étaient toutes noires, et firent penser que la mort avait été causée
par le poison. Cette opinion s'accrédita, mais elle fut combattue avec
force par une foule de gens qui avaient été dupes de l'hypocrisie
de la femme Daigremont. Dix-huit jours se passèrent dans cette
alternative; enfin la vérité triompha de toutes les présomptions qui
tendaient à l'étouffer, et ce ne fut, qu'après ce long intervalle, que
le juge d'instruction fut informé de ce qui était arrivé et ordonna
l'exhumation du corps.
L'autopsie constata que les organes de la digestion avaient été
gravement altérés: la bouche, l'œsophage, et surtout l'estomac
étaient sillonnés par de nombreuses érosions dont plusieurs étaient
très-profondes. Quelques parties, jetées sur des charbons ardens,
exhalèrent une forte odeur d'ail. Plusieurs expériences chimiques
attestèrent la présence de l'arsénic dans le liquide que l'on trouva
encore dans l'estomac. L'indifférence incroyable de la femme Daigremont
pendant les agonies successives de son mari, l'éloignement dans
lequel elle se tenait toujours de son lit, l'obscurité qu'elle avait
entretenue dans la chambre de son mari, son empressement à balayer
elle-même les matières vomies et desséchées par la cendre rouge qu'elle
jetait dessus, enfin le soin tout particulier qu'elle avait mis à faire
disparaître les poules qui étaient mortes subitement, et ses efforts
pour empêcher d'aller prévenir les amis et le médecin que Daigremont
mourant demandait, furent rappelés à la charge de la femme de cet
infortuné.
A ces premières données vinrent se joindre les révélations de la
domestique de la maison. Le cœur navré de tout ce qui s'était passé
sous ses yeux, elle dit que la veille de la mort de son mari, la
dame Daigremont, après la querelle du matin, avait toujours conservé
un visage sévère; que son air taciturne et son silence continuel
contrastaient péniblement avec la gaîté du mari qui avait déjà tout
oublié. Le soir, l'accusée tailla la soupe, et contre son ordinaire,
superposa la tranche de pain destinée à l'écuelle de Daigremont avec un
soin tout-à-fait inaccoutumé. Elle eut ensuite la précaution de faire
tremper la soupe par la domestique; mais auparavant l'écuelle du mari
avait été enfermée dans le tiroir, et personne que la femme Daigremont
n'avait pu y toucher. Elle pressa son mari de manger; au moment où
l'âcreté de la soupe occasionnait ses plaintes, et quand des douleurs
aiguës vinrent signaler l'activité dévorante du poison, cette femme,
insensible à tant de souffrances, n'opposait aux cris déchirans de sa
victime que ces mots prononcés avec dureté: _Ne huchez_ (gémissez)
_donc pas si fort; cela ne sert à rien!_
Le mari s'écriait souvent, par une réminiscence douloureuse: _Ah!
bouillie! bouillie!_ et ces mots qui devaient rappeler à la coupable
épouse toute l'horreur de son crime, ne provoquaient de sa part aucune
réponse et lui donnaient encore plus d'éloignement pour administrer des
secours à son mari. Pendant que celui-ci luttait contre les convulsions
de la mort, elle se tenait presque constamment dans une autre pièce où
sa présence était tout-à-fait inutile.
On rapprocha de toutes ces remarques celles que l'on avait faites sur
la conduite de la femme Daigremont à l'égard de son enfant. Le jour
même qu'elle lui avait donné le jour, elle avait dit plusieurs fois à
la sage-femme qui le rapportait du baptême: «_Pourquoi ramener ce moas
gars-là_ (ce mauvais garçon-là)? _il fallait le jeter dans le ruisseau
des Hallandières_; je m'en serais bien passé!» Depuis lors elle
refusait ses soins à cette innocente créature, disant qu'elle _avait à
filer_.
La réunion de tous ces faits donnait lieu à des présomptions d'une
nature grave; mais il n'y eut plus le moindre doute, quand on apprit
que la femme Daigremont avait à sa disposition une grande quantité
d'arsénic, et qu'elle avait même engagé son mari à en faire l'emplète
pour détruire les rats qui, disait-elle, infestaient la maison: or, il
demeura constant, par suite de la déclaration de la domestique, qu'il
n'y avait point de rats chez eux. On découvrit qu'elle avait cherché à
se procurer d'autres poisons; son beau-frère avait refusé constamment
d'aller demander l'autorisation d'en acheter, et lors de l'arrestation
de l'accusée, on saisit un permis qu'elle avait arraché au maire de sa
commune, au nom de son mari.
Louise Bruchet, arrêtée dix-neuf jours après son crime, perdit un peu
de sa tranquillité. Néanmoins, pendant l'autopsie du cadavre de son
mari, elle but un verre d'eau-de-vie, sur la même table, où étaient ces
restes putréfiés. Les signes qu'elle faisait à sa domestique pendant
l'interrogatoire, les prières instantes qu'elle lui avait adressées
pour qu'elle gardât le plus profond silence, ses indiscrètes questions
au gendarme qui l'escortait, tout décelait que cet être endurci dans
le crime, était incapable de connaître le remords, et n'avait qu'une
seule crainte, celle du châtiment. Enfin elle mit le comble à sa
scélératesse, en accusant sa domestique d'avoir commis le crime, et
d'avoir ensuite tenté de l'empoisonner elle-même.
La veuve Daigremont parut le 10 octobre 1828 devant la Cour d'assises
de la Mayenne. Son maintien annonçait une froide impassibilité, qui ne
se démentit pas un seul instant; elle répondit négativement sur tous
les faits de l'accusation. Mais la manière embarrassée avec laquelle
elle répondit à plusieurs questions, sa voix affaiblie, ses paroles
inachevées, trahissaient son audacieuse effronterie. Voici quelques
fragmens de cet interrogatoire.
_D._ Persistez-vous à dire que c'est votre domestique qui a empoisonné
votre mari?
_R._ (A demi-voix.) Je n'en sais rien.
_D._ Vous disiez n'avoir pas d'argent; quel est donc celui qui a été
trouvé dans un endroit secret de votre armoire?
_R._ Je ne suis pas cause si le juge de paix l'y a mis pour me perdre.
_D._ N'avez-vous pas donné un soufflet à votre mari qui s'approchait de
vous?
_R._ Jamais à personne.
_D._ Pourquoi ne donniez-vous pas de soins à votre enfant?
_R._ Parce que je filais.
_D._ Dites-nous le motif qui vous porta, quinze jours après la mort de
votre mari, à fouler et déchirer vos coiffes de noce?
_R._ Parce que je n'avais pas été heureuse.
_D._ Votre mari était donc méchant envers vous?
_R._ (Silence.)
_D._ Votre mari n'était-il pas aimé de tous ses voisins?
_R._ (Même silence.)
L'audition des témoins ne fit qu'apporter une nouvelle confirmation des
faits et des propos déjà connus du lecteur. Le gendarme Quentin, appelé
comme témoin, déclara avoir dit à l'accusée qui pleurait: _Attendez;
il faut des preuves pour vous condamner._ A quoi la femme Daigremont
répondit: _Ah! s'il faut des preuves, qu'ils courent après._ Elle avait
demandé aussi plusieurs fois à ce même gendarme si on avait trouvé
de l'arsénic dans l'estomac du cadavre, et sur l'affirmative, elle
s'était écriée en pleurant: _Ah! mon Dieu! il me feront donc mourir!_
L'accusée entreprit de démentir plusieurs des déclarations des témoins;
mais ceux-ci la confondirent et la réduisirent au silence. Toutefois,
pendant toute la durée de ces pénibles débats, elle conserva le même
calme et la même assurance.
Le talent du défenseur nommé d'office ne pouvait triompher de tant
de circonstances graves qui établissaient la culpabilité de la femme
Daigremont. La déclaration du jury, rendue à la majorité de sept
contre cinq, fut confirmée à l'unanimité par la cour. L'accusée, en
entendant prononcer l'arrêt de mort, ne perdit rien de son inconcevable
tranquillité.
PIERRE LAMUR,
DIT DOUMAIRON.
Il y a quelquefois des réflexions utiles, sinon consolantes, à tirer de
la relation des derniers instans d'un criminel. Le moraliste y cherche
l'occasion de rencontrer quelques nouvelles vues qui puissent l'aider
à sonder les mystérieux abîmes du cœur humain. Le repentir accompagne
souvent à l'échafaud ceux que la justice a condamnés à mort; mais il
en est d'autres aussi qui, obstinément étrangers à toute espèce de
remords, non seulement protestent effrontément de leur innocence, mais
encore semblent braver par d'étranges plaisanteries la peine terrible
qui doit les retrancher de cette vie. Quelque affligeant que soit
un pareil spectacle, auquel une foule grossière et stupide assiste
de gaîté de cœur, et tout simplement pour voir tomber la tête d'un
homme, il est bon cependant de ne pas trop en détourner ses regards;
l'honnête homme qui veut se donner la peine de réfléchir, peut faire
son profit des choses les plus mauvaises. Il n'est pas inutile qu'il
puisse juger par lui-même de la scélératesse presque incroyable qui
se développe dans certains individus, nés pour être le fléau de la
société. Cette connaissance pourra peut-être le mettre en garde contre
des dangers qui alors lui paraîtront possibles. Il en résultera pour
lui, non une triste et insociable misanthropie, mais une sage défiance
qui fera dans une foule de circonstances, sa force et sa sécurité.
Abordons le récit des faits qui ont donné lieu à ces réflexions. Le
sieur Pomié, commissionnaire en vins, domicilié à Nissan (Hérault),
avait expédié quelques barriques de vin à Béziers, et un chargement
était prêt pour partir le lendemain. Pierre Lamur se lève, ce jour-là,
vers six heures du matin, s'informe auprès du charretier de la qualité
des barriques de vin, que Pomié avait expédié la veille, et de celles
qu'il doit faire partir le jour même. Après avoir recueilli ces
renseignemens, il forma un horrible projet, et se disposa aussitôt à
le mettre à exécution. Il feignit de partir pour aller à la chasse,
prit son havresac, ses munitions, et alla se poster dans une vigne,
située près de la grande route, d'où sa vue pouvait s'étendre fort loin
tout autour de lui. Il s'assit, s'entoura de quelques sarmens pour se
cacher aux regards des passans, et prépara son arme. Il poussa même
la précaution, jusqu'à y mettre une charge de poudre qu'il tira en
l'air pour nettoyer le fusil. Vers les deux heures de l'après-midi, il
aperçoit Pomié: c'était la proie qu'il attendait. Aussitôt il descend
un petit sentier rocailleux qui conduisait au grand chemin; là, il se
cache derrière quelques broussailles, et dès qu'il voit la voiture, il
s'élance sur le chemin, tire un coup de fusil, et étend le malheureux
Pomié par terre. Lamur s'approche, et, voyant que Pomié respire encore,
il lui assène des coups de fusil sur la tête, la brise et la défigure à
tel point, que, lorsqu'on eut découvert le cadavre, personne ne pouvait
le reconnaître. Pomié était tombé sur le côté de la poche où il avait
son sac d'argent; l'assassin le retourne, enlève le sac et se dirige
sur Nissan. Arrivé chez lui, il quitte son pantalon qui était couvert
de sang, et recommande très-expressément, à sa femme d'employer les
moyens les plus efficaces pour en faire disparaître les taches, puis il
se rend sur la place publique, où était réunie une foule d'habitans. On
venait de découvrir le cadavre de Pomié, on s'entretenait du crime que
cette découverte dénonçait; mais, comme on n'avait pas encore reconnu
la victime de cet attentat, on supposait dans les groupes que c'était
quelque compagnon, qui avait été tué par d'autres compagnons d'un
_devoir contraire_. On sait qu'il est certains corps de métiers où les
ouvriers forment entr'eux une sorte de maçonnerie qui a sa langue, ses
signes, ses statuts; c'est ce qu'ils nomment le _devoir_. Quand ils ont
des différens avec des ouvriers d'un autre devoir, il en résulte assez
fréquemment des rixes sanglantes, des combats à mort: c'est pourquoi
tous les esprits étaient préoccupés par l'idée d'un événement de ce
genre. Lamur donna froidement son avis; il ne s'apercevait pas que
sa veste était teinte de sang.... Le sang déposait violemment contre
lui; et sa moralité plus que suspecte ne pouvait que fortifier les
soupçons: chacun vit en lui l'assassin. Il fut arrêté portant encore
cette même veste de velours de couleur olive, toute dégoûtante du sang
de sa victime, et il parut, sous ce même vêtement, devant le juge
d'instruction.
Lamur fut condamné à la peine capitale par la Cour d'assises de
l'Hérault, le 4 août 1828. Il entendit l'arrêt de mort d'un air
consterné, s'écria d'un ton désespéré: _A la mort!_ L'arrêt portait que
l'exécution aurait lieu à Béziers sur là grande place du marché. Lamur
se pourvut en cassation; mais le pourvoi ayant été rejeté, on transféra
le coupable à Béziers. Pendant ce lugubre voyage qui dura trois jours,
Doumairon, placé sur une mauvaise charrette, chargé de fers, escorté
d'une brigade de gendarmerie et de cinquante soldats, conserva le plus
grand sang-froid et affecta même une sorte de gaîté. De temps en temps
il fumait un cigare.
Une affluence considérable d'habitans du pays l'attendait sur la
route ou dans les rues de la ville. Arrivé le 15 octobre à Béziers,
il fut conduit dans la maison d'arrêt, et déposé dans la chapelle,
où on avait mis pour lui une paillasse. Ayant aperçu le gendarme qui
l'avait arrêté, il s'écria: «Retire-toi, monstre, tu as servi de faux
témoin, et tu oses te présenter devant moi!» Au moment où le concierge
entra dans la chapelle: «Eh bien! lui dit-il, je ne croyais pas être
obligé de revenir ici, et surtout de la manière que vous voyez. Les
faux témoins m'ont perdu. Je souhaite que Dieu leur rende autant que
j'en endure. C'est aussi le maire, ajouta-t-il, qui a contribué à ma
condamnation; il m'en voulait, parce que j'avais fait une chanson
contre lui.»
A une heure, entendant l'horloge sonner, Doumairon demanda à quelle
heure on devait l'exécuter, et sur la réponse évasive du gendarme:
«Allons, lui dit-il, vous pouvez parler sans crainte; je n'ignore pas
mon sort, j'y suis résigné, et vous verrez que je sais mourir!»
Quelques instans après, on lui fit lecture de l'arrêt. Lorsque
l'huissier prononça ces mots: _Et aux frais, liquidés à 1,945 francs_:
«Allons, dit le condamné, j'ai fait là une fameuse journée; je dois
2,500 francs à la caisse hypothécaire, et 1,945 de frais. Je vois bien
que mes pauvres enfans n'auront rien; c'est eux seuls que je regrette!»
Doumairon persista à se dire innocent. Comme le prêtre des condamnés le
pressait de faire l'aveu de son crime, il répondit: «Il n'y a que moi
et le bon Dieu qui sachions ce qui en est.»
A deux heures, il fut livré aux exécuteurs, qui procédèrent aux
derniers préparatifs. Dans cet affreux moment, Doumairon conservait
encore tout son sang-froid et même son humeur joviale: «Vous me
soulagez là d'un grand poids!» s'écria-t-il, lorsqu'on lui ôta ses
fers. A l'instant même où les exécuteurs lui passaient une ficelle
entre les jambes, on lui entendit dire en riant: «Voilà, par exemple,
deux bien gentils cordonniers!»
Conduit à pied jusqu'au lieu du supplice, Doumairon montra constamment
une imperturbable assurance; il affectait même d'observer le pas
militaire, et de marcher au son du tambour qui battait en tête de la
troupe. On remarqua qu'il saluait en souriant les habitans de Nissan
qu'il apercevait dans la foule. L'ecclésiastique, placé à ses côtés,
l'ayant exhorté de nouveau à mourir en chrétien: «Tout cela est bon
et beau, lui répondit ce misérable; mais ça ne vaut pas une bonne
bouteille de liqueur.» Arrivé au pied de l'échafaud, il y monta d'un
pas ferme, se livra avec calme aux exécuteurs; et ce ne fut pas sans
une horreur marquée de surprise qu'on le vit faire de lui-même un
mouvement pour placer sa tête sous la hache fatale!
JEAN-ANTOINE DUCHON
ASSASSIN DE MADELEINE PIOT.
Madeleine Piot, jeune fille d'un naturel timide et sans défiance,
avait été séduite par Jean-Antoine Duchon, âgé de trente ans, jeune
homme d'une conduite fort déréglée, qui déjà avait eu des liaisons
intimes avec plusieurs jeunes filles des environs de Besançon, qu'il
avait délaissées, après les avoir cruellement abusées. Madeleine
avait servi pendant une année, comme domestique, chez la mère de
Duchon. Elle était belle et d'un caractère facile et enjoué. Duchon,
le Lovelace du canton, lui fit la cour, la séduisit, et quand il
l'eut rendue mère, et qu'elle ne lui parut plus propre à servir ses
brutales passions, il crut pouvoir s'en débarrasser, comme il avait
déjà fait de tant d'autres, par des menaces et par la défense expresse
de reparaître devant lui. Mais la malheureuse Madeleine était sans
asile et dans la misère; elle ne put exécuter l'ordre, que lui avait
donné Duchon, d'aller faire ses couches à Arbois, parce que, sur le
point de se rendre à cette destination, elle avait été contrainte, par
la gendarmerie, de retourner sur ses pas. Elle revint donc auprès de
Duchon pour qu'il disposât de son sort; car elle avait été tellement
fascinée par cet homme, qu'elle était l'esclave de toutes ses volontés.
Il lui enjoignit de nouveau de s'éloigner, lui promit de la placer chez
un de ses amis pour y faire ses couches, et lui donna, le 29 mars 1828,
un rendez-vous à Besançon, où elle ne manqua pas de se trouver. Duchon
y vint aussi, et sortit de la ville, le soir, avec elle.
Dès ce moment, on perdit de vue Madeleine Piot. Malgré toutes les
investigations de la justice, on ne put découvrir où elle avait passé
la nuit. On soupçonne que Duchon, qui avait le plus grand ascendant sur
elle, l'avait déposée dans une maison à peu de distance du lieu où le
crime fut commis, et qu'afin de se ménager au besoin un _alibi_, il se
retira chez lui pour pouvoir se montrer le lendemain au soir, à l'heure
où les gens des campagnes vont se coucher, et poursuivre ensuite sans
danger l'exécution de ses projets.
En effet, l'heure du rendez-vous était donnée pour dix heures du soir,
à une lieue du domicile de Duchon, sur la route de Palente; et ce fut
à ce rendez-vous que le jeune homme et la jeune fille réunis firent
ensemble, et en se donnant le bras, un court trajet pour arriver de la
route à la rivière; ce qui fut prouvé par leurs pas qui demeurèrent
empreints sur le pré. Ce fut là que Duchon assassina lâchement celle
qui était venue sans défiance à ce fatal rendez-vous, et qui ne pouvait
lui opposer d'autre défense que ses larmes.
Duchon était armé de son fusil, comme s'il fût sorti pour une partie de
chasse. Il s'en servit pour consommer l'attentat qu'il avait médité.
Un premier coup de feu, tiré à bout portant, enleva la mâchoire et
une partie des joues à la malheureuse victime; un second coup lui fit
sauter la partie supérieure du crâne et une partie des doigts de la
main droite, qui probablement avait été dirigés par l'instinct naturel
pour parer la tête. Aussitôt après la décharge de ces deux coups de
feu, l'assassin précipita le cadavre dans les flots, espérant qu'ils
emporteraient toutes les preuves de son crime. Mais le lendemain, des
pêcheurs retrouvèrent le cadavre non loin de l'endroit où il avait été
jeté dans la rivière. Au premier bruit de cette découverte, la justice
se transporta sur les lieux, prit l'empreinte des pas remarqués sur la
terre, recueillit les bourres du fusil, et fit extraire de la tête du
cadavre quelques grains de fonte qui s'y étaient enfoncés.
Les soupçons ne tardèrent pas à s'élever contre Duchon, et bientôt
la rumeur publique le dénonça. Quatre jours après, il fut arrêté; on
saisit son fusil et son sac de chasse; un armurier fut requis pour
décharger l'arme en présence de Duchon; on en tira deux bourres de même
papier que celles qui avaient été trouvées sur le lieu du crime. En les
comparant, on reconnut qu'elles avaient appartenu à la même feuille de
papier qui provenait d'un mémoire imprimé, et comme ces bourres réunies
ne formaient pas encore la totalité de la feuille, on chercha dans le
sac de chasse, et l'on y découvrit la partie qui manquait: de la fonte
semblable à celle qui avait été extraite de la tête du cadavre, fut
aussi trouvée dans ce même sac, et au même instant, on aperçut des
traces de sang sur le pantalon que portait le prévenu. On le lui fit
ôter, et on lui demanda d'où provenaient ces taches; il soutint alors
que ce n'était point du sang, mais des taches de boue noire. L'analyse
chimique démontra que c'était bien réellement du sang; et Duchon,
pressé de répondre, dit qu'il était possible que ce fût le sang d'une
alouette qu'il avait tuée quelques jours auparavant. Mais on compta
les taches, il y en avait trente-huit bien espacées. On en conclut
qu'elles provenaient d'un jet de sang, occasioné par la rupture d'un
des vaisseaux sanguins de la victime. D'ailleurs, l'alouette, encore
trouvée dans le sac de Duchon, n'avait qu'une légère blessure à l'aile.
L'autopsie du cadavre démontra que l'infortunée Madeleine était
enceinte de six mois, et que le même crime avait ôté, d'un seul coup,
la vie à la mère et à l'enfant.
Devant la Cour d'assises du Doubs, Jean Antoine Duchon se renferma dans
un système de dénégation complète. Sa mise annonçait un jeune homme
au-dessus d'un simple villageois: de longs favoris noirs descendaient
de ses cheveux à son menton; ses yeux bleus, mais sans éclat, étaient
enfoncés sous d'épais sourcils également noirs et bien arqués; sa
physionomie n'avait aucune expression; sa voix faible et presque
timide, avait de la peine à se faire entendre; et sa tranquillité
apparente décélait une profonde dissimulation. Les parens de la jeune
victime, présens à l'audience, versaient des larmes abondantes, et
Duchon, qui les voyait, restait impassible. Ses réponses au long
interrogatoire qu'on lui fit subir, se bornèrent presque constamment
à un _non_, quelquefois répété, sans autres explications. En voici
quelques fragmens:
_D._ La veille de la mort de Madeleine Piot, ne lui avez-vous pas donné
rendez-vous à Besançon où elle est venue?
_R._ Non.
_D._ N'êtes-vous pas venu vous-même au rendez-vous; avec votre fusil de
chasse et votre sac?
_R._ Pas plus.