la veuve Fort travaillait à la journée pour quelques propriétaires du
voisinage. Cependant, préoccupée des étranges paroles de Fort, elle en
parla le soir à son mari; celui-ci en conçut quelque inquiétude et les
fit partager à sa femme; ils se couchèrent, mais il leur fut impossible
de fermer l'œil. Ils se levèrent alors et allèrent avertir d'autres
voisins. Jean Fort était toujours occupé à creuser la fosse. La femme
Blanchier ne put plus y tenir; glacée d'effroi, vers minuit, elle lui
cria: «_Eh! va donc te coucher!_ Fort répondit froidement: _Allez vous
coucher vous-même; je ne travaille pas sur votre propriété._»
Quand le jour parut, tout le village était en émoi. Le maire arriva
bientôt sur les lieux; il s'approcha de la fosse, et vit, non sans
un grand étonnement, Fort étendu dans le trou qu'il avait creusé, et
plongé dans un profond sommeil.
Le maire continua son enquête; il entra dans la maison; d'abord il fut
arrêté par une odeur fétide qui le suffoquait, et bientôt un horrible
spectacle s'offrit à ses regards: c'était le cadavre de la veuve Fort,
placé sur une chaise; son visage et ses vêtemens étaient couverts d'un
sang noir; sa coiffe, qui était à ses pieds, laissait apercevoir sur
le crâne des mutilations si graves, que des parcelles de la cervelle
étaient sorties de leur enveloppe.
Après avoir rédigé son procès-verbal, le maire revint dans le jardin.
Fort avait repris sa bêche et continuait son travail.
—Eh! que fais-tu là? lui dit-il.
—Je creuse votre fosse, répondit Fort.
—Mais, malheureux, je ne suis pas mort.
—C'est égal, monsieur le maire, vous avez pris soin de mon enfance, il
faut bien que je fasse quelque chose pour vous.
—Où est ta mère?
—Elle est morte.
—Qui l'a tuée?
—C'est moi.
—Et comment?
—Avec cette tranche.
Et en même temps, l'insensé soulevait et montrait l'instrument encore
ensanglanté.
Lors de l'autopsie du cadavre, on remarqua que le crâne avait été brisé
par un instrument tranchant avec lequel six coups avaient été portés:
on voyait, de plus, sur le sein de la victime deux plaies profondes,
faites à l'aide d'un couteau qui avait dû y être plongé deux fois,
alors que le corps était déjà inanimé.
Le maire fit sortir Jean Fort de la fosse; il en constata la dimension,
puis rentra dans la chambre, et vit cet homme qui était occupé à
passer des bas blancs dans les jambes de sa mère, raidies par la mort.
Cependant les gendarmes venaient de cerner la maison; l'un d'eux y
étant entré, Fort le regarda sans effroi, et continua de vêtir la
victime.
—Et que faites-vous là? dit le gendarme.
—Ne voyez-vous pas, répondit Fort, que je l'ensevelis?
Le gendarme revint plusieurs fois et trouva toujours Fort livré à la
même occupation; il était enfin parvenu à coudre un drap blanc autour
du cadavre de sa mère.
Jean Fort fut arrêté, et la procédure s'instruisit devant le tribunal
d'Angoulême. Dans ses premiers interrogatoires, le prévenu nia que la
veuve Fort fût sa mère; mais plus tard, il en convint et prétendit que
ce n'était pas lui qui l'avait assassinée; que ses voisins l'avaient
sans doute tuée; il ajouta qu'il avait quitté sa demeure dès le 16
juin, et qu'il n'y était revenu que le 19 dans la journée. Enfin, dans
un dernier interrogatoire, il tint un langage incohérent, et finit par
dire, en jurant, au juge d'instruction _qu'il se moquait de la vie, et
qu'on ne le tuerait pas deux fois_.
Les habitans des Cossardières n'avaient jamais remarqué chez Jean Fort
des signes d'aliénation mentale. Il était, suivant leurs expressions,
_plus méchant que fou_. Le maire l'avait eu à son service depuis l'âge
de douze ans jusqu'à treize, et loin d'apercevoir en lui le moindre
signe de démence, il lui avait reconnu une rare intelligence dans la
manière dont il s'acquittait des commissions qui lui étaient confiées.
Le médecin de l'hospice avait bien remarqué dans ses traits un
égarement qu'il croyait devoir attribuer à la violence de son mal, mais
jamais il n'avait pensé que cet air égaré provînt d'un dérangement
d'esprit.
Jean Fort fut traduit dans la première quinzaine d'août devant la Cour
d'assises de la Charente. Son interrogatoire fut de nature à corroborer
les soupçons d'aliénation mentale. Nous allons en transcrire quelques
fragmens.
_Le président_: Jean Fort, vous êtes accusé d'un crime épouvantable:
dites, est-ce vous qui avez tué votre mère?
_L'accusé_, sans se lever: Non.
_Le président_: Vous l'avez cependant dit à plusieurs témoins;
levez-vous et répondez.
_L'accusé_, se levant tout-à-coup et faisant entendre une voix
effrayante: Oui, je l'ai dit....
_Le président._ Vous l'avez donc frappée d'une manière horrible?
_L'accusé_: Qu'on me le prouve! (Puis il murmura des blasphèmes.)
_Le président._ Et pourquoi avez-vous tué votre mère?
_L'accusé_, avec l'accent de la colère Pourquoi me faisait-elle
_enrager_? si ce n'était pas fait, je le ferais encore. (Mouvement
d'horreur dans l'assemblée.)
Après cet interrogatoire, on procéda à l'audition des témoins dont
les dépositions confirmèrent tous les faits que nous avons relatés.
L'accusation fut soutenue avec véhémence par le ministère public, qui
crut devoir repousser la question d'aliénation mentale. Le défenseur
de Jean Fort, M. Aubin Durand, s'attacha au contraire à établir le
fait de démence et le fit d'une manière remarquable. Sa chaleureuse
improvisation trouva de vives sympathies parmi les membres du jury;
car, après une demi-heure de délibération, il rendit une décision ainsi
conçue: _Non, l'accusé n'est pas coupable, parce qu'il était en état de
démence au moment de l'action._
Malgré ce verdict d'acquittement, Fort fut reconduit en prison, sur la
réquisition du ministère public, qui dut s'occuper des moyens de faire
prononcer l'interdiction de ce malheureux.
ASSASSINAT DE DEUX ÉPOUX
COMMIS PAR HOCQUAU,
FORÇAT LIBÉRÉ.
Les époux Houot, rentiers, étaient domiciliés à Vasancourt, département
des Vosges; le mari était plus que septuagénaire. Ils avaient pour
voisin le menuisier Camus, chez lequel avait travaillé quelque temps
le nommé Hocquau, forçat libéré. Cet homme, âgé de trente-cinq ans,
comptait déjà quinze années de travaux forcés; il était revenu à
Moreville, depuis le 2 avril 1828. Hocquau, signalé depuis long-temps
à cause de sa profonde perversité, au lieu de profiter du travail que
Camus lui avait offert, quitta bientôt son atelier, et absorba en peu
de jours les cinquante-quatre francs qui, produit de sa masse durant sa
captivité, lui avaient été payés par le maire de Moreville.
Hocquau s'introduisit chez les époux Houot, sous le prétexte d'y
changer une pièce de deux francs. On présuma depuis que, dans cette
occasion, il avait pu remarquer que les sieur et dame Houot avaient
dans leur armoire une somme d'argent plus ou moins considérable, et que
cette remarque avait suffi pour lui donner l'idée de commettre un crime
horrible.
Hocquau avait quitté la commune de Vasancourt depuis qu'il n'y
travaillait plus. Il y revint dans la nuit du 4 au 5 avril, et
s'introduisit, par une croisée laissée ouverte, dans la maison des
époux Houot. Pour être plus à l'aise dans l'exécution de son projet
criminel, il avait laissé, à quelque distance, une partie de ses
vêtemens, et s'était rendu dans la maison de son ancien maître, le
menuisier Camus; là, il s'était saisi d'une hache à main qui devait
servir d'auxiliaire à sa scélératesse.
Revenu près de la maison des époux Houot, il s'y introduit, s'avance,
au milieu de l'obscurité, vers un lit qu'il avait remarqué, et cherche
à tâtons s'il ne rencontrera pas quelque victime à frapper. Les lits
étaient vides; Hocquau passe à la cuisine, trouve dans le buffet
un jambon qu'il déchire de trois ou quatre coups de dents et qu'il
jette après l'avoir ainsi rongé; puis, il entre dans la pièce voisine
qui était la chambre à coucher des époux Houot; il va droit au lit
et assène un premier coup qui traverse la couverture et effleure la
peau du vieillard. Houot se débattit entre les mains de son assassin;
mais bientôt six autres coups, portés avec force, le privèrent de
connaissance, et Hocquau le traîna au milieu de la chambre.
La dame Houot était beaucoup plus jeune que son mari. Mais que
pouvait-elle faire seule, sans armes, contre un furieux qui d'un seul
coup pouvait l'étendre à ses pieds? d'ailleurs, en ce moment elle était
plongée dans un profond sommeil. Cette femme est elle-même atteinte
d'un premier coup mal assuré; elle se réveille en sursaut et, croyant
que son mari est agité par quelque rêve pénible, elle s'écrie: _Mais
que faites-vous, Houot? vous me frappez!_ Mais elle ne tarda pas à
être détrompée; le bras qu'elle avait étendu pour retenir son mari fut
atteint par un nouveau coup de hache qui en sépara presque entièrement
le poignet, et dix autres coups, portés avec la même violence,
l'eurent aussi bientôt privée de sentiment. Ainsi, en quelques instans,
Hocquau avait déchargé dix-neuf coups de hache sur ses victimes.
Cependant, au milieu de cette scène tragique, et par un heureux hasard,
le sieur Houot avait en ce moment chez lui son petit-fils, l'abbé
Clause, clerc tonsuré du séminaire de Verdun. Ce jeune homme couchait
dans une chambre voisine de celle des époux Houot, et dans laquelle il
y avait une porte de communication. Il entend du bruit, des cris; il
se lève, se précipite dans la chambre de ses parens, et voit un homme
s'y livrer sur eux aux violences les plus horribles: alors, et sans
hésiter, il s'élança sur l'assassin, et engagea avec lui une lutte
inégale autant que dangereuse. Vainqueur et vaincu tour-à-tour, le
jeune abbé ne perdit pas courage; quoique blessé légèrement de deux
coups de hache, que lui avait portés son adversaire, il conservait
toute sa force. Vainement l'assassin, contraint d'abandonner sa
hache, avait saisi le jeune homme aux parties sexuelles; vainement il
déchirait avec ses dents le bras du jeune Clause; celui-ci, loin de
lâcher prise, parvint à traîner Hocquau près de la fenêtre, appelant
à grands cris du secours. Enfin, il renversa et contint Hocquau sur le
lit même où les époux reposaient avant qu'il les en arrachât.
Bientôt des voisins accoururent de toutes parts, et l'on vit le sieur
Houot étendu sur le carreau, et ne donnant aucun signe de vie; sa femme
horriblement mutilée, et également sans mouvement; la chambre dans le
plus grand désordre, et toute inondée de sang. L'assassin, toujours
contenu par l'intrépide jeune homme qui l'avait terrassé, écumait de
colère et de rage.
A la vue de tant de témoins de sa criminelle tentative, Hocquau déclara
qu'il se rendait; on le lia fortement au pied du lit même de ses
victimes, et l'on courut avertir l'autorité, qui ne tarda pas à le
remettre entre les mains de la justice.
L'instruction de cette affaire ne présentait aucunes ambages, aucune
difficulté. Hocquau avait été pris en flagrant délit: il lui était
impossible de recourir à un système de dénégation; aussi ne le fit-il
pas; il prétendit seulement qu'il n'était entré dans la maison que
pour y voler, et qu'il n'avait frappé que parce qu'il avait senti le
bras du vieillard prêt à l'arrêter.
Les débats qui eurent lieu devant la Cour d'assises des Vosges, en
septembre 1828, ne présentèrent aucune nouvelle circonstance; l'accusé
persista dans sa première déclaration; on apprit seulement qu'il avait
dit, lors de son arrestation, que s'il avait su que l'abbé Clause fût
chez son aïeul, il eût commencé par lui, ou ne fût point entré dans la
maison. Par suite de leurs graves et nombreuses blessures, les époux
Houot ne purent comparaître devant la Cour. Leur petit-fils, appelé
comme témoin, reçut des principaux magistrats de la Cour les éloges dus
à son intrépidité; non-seulement le courage de ce jeune ecclésiastique
avait servi à préserver ses parens d'une mort qui semblait inévitable,
il avait encore garanti la justice de l'erreur funeste dans laquelle
elle eût pu être entraînée, si le véritable coupable n'eût pas été
arrêté, en trouvant sur le lieu du crime la hache du menuisier Camus.
Hocquau, demeuré impassible pendant toute la durée des débats, fut
déclaré coupable par suite de la décision unanime du jury, et condamné
en conséquence à la peine de mort. Sa sentence lui fit pourtant verser
quelques larmes, larmes qui prenaient plutôt leur source dans le regret
d'avoir manqué son crime que dans le repentir de l'avoir entrepris.
MARIE LOMBARD,
ASSASSINÉE PAR SON FIANCÉ.
Marie Lombard, jeune fille aussi sage que belle, habitait la commune
de Chefhaute, dans les Vosges. Elle était l'unique soutien de sa
mère, et sa conduite lui avait mérité l'estime de tous ses voisins.
Le nommé Mathieu lui faisait une cour assidue, et quoique la mère de
la jeune fille ne fût pas très-satisfaite de cette alliance projetée,
elle avait néanmoins accordé son consentement. Les bans étaient
publiés, le mariage allait être célébré; une irrégularité dans l'acte
de naissance de la future retarda la cérémonie. La mère profita de ce
retard pour éloigner sa fille d'une union qu'elle voyait avec chagrin.
Marie Lombard, ébranlée par les raisons de sa mère, et réfléchissant
d'ailleurs au caractère violent de Mathieu et à ses mauvaises
habitudes, renonça tout-à-coup à ce mariage. Cette nouvelle inattendue
alluma la rage dans le cœur de Mathieu. Dès ce moment, il ne respira
plus que la vengeance, et ses menaces comprirent également la fille et
la mère. Son ressentiment s'exhalait dans tous ses propos. Des témoins
rapportèrent les atroces paroles qu'il avait prononcées en plusieurs
circonstances: _Marie Lombard_, disait-il, _passera par mes mains; elle
ne mourra que par moi, je la tuerai avec un kolbau_ (espèce de hoyau).
Malheureusement Mathieu ne s'en tint pas à de vaines et coupables
menaces. Le 6 juin 1828, ayant aperçu, sur les onze heures du matin,
Marie Lombard se dirigeant vers le champ de sa mère, au moment où il
revenait lui-même chez son maître pour y dîner; il mangea à la hâte,
refusa d'achever son repas, et, malgré une pluie abondante, s'obstina
à retourner aux champs; mais au lieu de se rendre à son travail, il
suivit la route qu'avait tenue Marie Lombard, et la rejoignit bientôt,
au moment où cette infortunée s'occupait à sarcler. Là, il renouvela
à la jeune fille ses propositions de mariage; mais voyant qu'elle
persistait dans son refus, il changea alors tout-à-coup de langage et
de conduite, et appela la violence à son secours. Marie Lombard voulut
fuir, mais elle tomba atteinte par un premier coup porté entre les
deux épaules; elle se releva; trois autres coups, assénés sur la tête,
l'abattirent de nouveau, et son amant, devenu son assassin, l'acheva
malgré ses larmes et ses prières.
Après cet horrible meurtre, Mathieu alla froidement laver son couteau
dans un ruisseau voisin, puis il erra dans la campagne. Toutefois sa
rage n'était pas encore satisfaite; sa passion et sa haine survivaient
encore dans toute leur force; elles le ramenèrent auprès de sa victime.
Près de deux heures s'étaient écoulées; il ne retrouva plus qu'un
cadavre presque froid. Une stupide fureur s'empare de ses sens; il
traîne le cadavre à vingt pas de là; il arrache les vêtemens qui le
couvrent; il repaît ses yeux de ce spectacle; puis, aidé de son couteau
et de son kolbau, il éventre entièrement et du bas en haut, sa victime;
il lui déchire le sein; il semble vouloir lui arracher les entrailles,
et, par une blessure profonde et circulaire à la cuisse, il indique le
projet de découper le cadavre par morceaux. Gorgé de sang, il va laver
encore dans le ruisseau, et ses mains, et les instrumens qui lui ont
servi à commettre son épouvantable forfait; puis il erre de nouveau
dans la campagne.
La vieille mère de Marie Lombard ne voyant pas rentrer sa fille, conçut
de vives inquiétudes. Elle apprit, non sans effroi, que Mathieu s'était
dirigé vers le champ où travaillait sa fille; un funeste pressentiment
s'empara de son imagination; elle n'hésita pas à crier: _Ma pauvre
fille est perdue!_ Cette présomption, suggérée par la crainte, n'était
que trop bien fondée. Le lendemain, dès le point du jour, le cadavre de
Marie Lombard fut trouvé sur le lieu du crime.
Quant à Mathieu, il avait déjà été arrêté; les propos et les menaces
qu'il avait sans cesse à la bouche, avaient éveillé l'attention de
l'autorité locale; et, à la première nouvelle de la disparition de
Marie Lombard, on n'avait pas hésité à faire planer des soupçons sur
Mathieu. On l'arrêta donc provisoirement au moment où, après avoir
passé la nuit dans son lit, il demandait son compte à son maître pour
rejoindre à Nancy un postillon de ses amis, qui l'eût conduit à Paris,
où il espérait se soustraire aux poursuites de la justice.
Mathieu rapporta lui-même tous les détails que vient de lire le
lecteur, relativement à la consommation du crime. Il montra le mouchoir
qu'il avait arraché à sa victime, et que, tout ensanglanté encore, il
avait ceint autour de ses reins sous sa chemise. Il n'avait été vu de
personne dans l'accomplissement de son attentat; seulement on l'avait
aperçu s'approchant de la fille Lombard: puis quelque temps après,
on l'avait vu parler à un jeune homme avec lequel il s'était arrêté.
Il disait à ce jeune homme qu'il avait rencontré sa maîtresse, et
l'invitait à venir voir comment il l'_avait arrangée_. L'instruction ne
put parvenir à expliquer cette démarche: Mathieu voulait-il se faire
passer pour fou, ou était-il véritablement en démence, ou bien avait-il
résolu de détruire, par un nouveau crime, un homme dont il pouvait
redouter le témoignage? Mais, par un heureux hasard, le jeune homme
n'avait pas cédé à l'invitation de Mathieu.
Le coupable comparut devant la Cour d'assises des Vosges, le 5
septembre 1828. Là, il répéta ses aveux. «J'aurais voulu pouvoir,
disait ce furieux, couper Marie Lombard par morceaux pour assouvir
ma vengeance. Au surplus, si je l'ai frappée, c'est qu'elle voulait
résister à mes désirs, et m'a porté un premier coup pour se défendre.»
Sur la réponse affirmative du jury, Mathieu fut condamné à la peine
capitale. Ce féroce assassin entendit le fatal arrêt sans que la
moindre émotion eût paru sur ses traits.
SUZANNE DUSSAUT,
ACCUSÉE D'AVOIR ASSASSINÉ SON MARI.
Les emportemens de la violence ont souvent des résultats bien funestes.
Par eux, l'homme, habituellement bon et généreux, devient momentanément
un maniaque redoutable; par eux, l'homme le plus moral, le plus probe,
se trouve métamorphosé tout-à-coup en assassin.
Le 13 août 1828, Gassies sortit de chez lui pour aller faire la
provision du dîner de sa famille; son absence fut plus longue que
de coutume. Pendant ce temps, Suzanne Dussaut, sa femme, s'occupait
des travaux du ménage. Lors du retour de Gassies, qui s'était fait
long-temps attendre, elle avait dans les mains un long couteau qui
servait ordinairement aux apprêts de la cuisine. Elle adressa à son
mari quelques reproches très-vifs sur sa lenteur extraordinaire.
Gassies lui répondit avec dureté; de sorte que la querelle devenant
de plus en plus violente, le mari hors de lui, lança contre sa femme
une bouteille, qu'elle eut le bonheur d'esquiver. Cet acte d'hostilité
acheva d'irriter les deux époux l'un contre l'autre. Gassies s'avança
vers Suzanne et lui donna un soufflet. Au même instant, celle-ci,
chancelante, tomba sur un meuble, tandis que Gassies roulait à ses
pieds percé d'un coup mortel. Le couteau que sa femme tenait à la main
lui avait traversé le cœur; il ne tarda pas à rendre le dernier soupir.
Suzanne, saisie d'horreur, se précipita vainement sur ce corps que la
vie venait d'abandonner; vainement elle cherchait à le ranimer: Gassies
avait reçu le coup de la mort. Dans son désespoir, cette malheureuse
femme courut se remettre entre les mains de la justice; elle se jeta
aux pieds du procureur du roi, raconta toute la scène qui venait de se
passer, et ajouta que, frappée du soufflet, elle avait aussitôt lancé
le couteau contre Gassies, et qu'elle avait été foudroyée, quand elle
l'avait vu défaillir.
Le magistrat donna aussitôt des ordres pour que l'on procédât
sur-le-champ à une instruction, et prescrivit à Suzanne de se
constituer prisonnière dans la maison d'arrêt. Suzanne, éplorée,
raconta aux gendarmes qui l'accompagnaient les circonstances du funeste
événement; elle répéta, dans ce récit, qu'elle avait tué son mari, que
frappée par lui, elle lui avait porté un coup de couteau.
Bientôt l'instruction commença. Anne Gervais, domestique des époux
Gassies, seule témoin oculaire du déplorable fait dont la justice avait
à s'occuper, raconta bien la querelle des deux époux telle que sa
maîtresse l'avait elle-même racontée, mais elle en présenta le funeste
dénouement d'une manière différente. Suivant sa déposition, au moment
où Suzanne, renversée sur le meuble, se relevait, Gassies s'élançant
sur sa femme pour lui arracher le couteau, s'était percé lui-même dans
sa précipitation.
L'accusée, interrogée de nouveau, revint sur sa première déclaration,
modifia ses précédens aveux, et fit un récit dans le sens de la
déposition de sa domestique. Mais sa première version subsistait; il
fallait donc qu'elle se justifiât de l'accusation qui pesait sur elle.
Suzanne Dussaut fut en conséquence traduite devant la Cour d'assises de
la Gironde. Cette femme était mère de huit enfans; sa réputation avait
été toujours intacte: aussi sa pénible situation inspirait-elle un
intérêt général.
Suzanne Dussaut comparut devant ses juges le 13 septembre 1828.
Là, de nombreux témoins vinrent attester le bon accord, la douceur
naturelle et l'intégrité reconnue de Gassies et de sa femme. Du reste,
les explications du médecin appelé, la déclaration invariable de la
domestique, étaient autant de présomptions victorieuses en faveur de
l'accusée.
M. Ravez fils, premier avocat général, chargé de soutenir l'accusation,
remit avec confiance le sort de l'infortunée Suzanne entre les mains
des jurés. Toutefois, ce jeune magistrat ne laissa pas échapper
l'occasion de puiser dans cette cause un grand enseignement; il la
présenta comme un exemple des incalculables malheurs, où peut entraîner
l'impulsion désordonnée des mouvemens violens ou passionnés.
Le défenseur de Suzanne avait peu d'efforts à faire pour écarter de
sa cliente toute idée de culpabilité. Mais il avait surtout à cœur de
dissiper complètement tous les nuages qui pouvaient obscurcir encore
son innocence. Il fit donc connaître les antécédens de Suzanne Dussaut,
et rappela avec détail une scène de gaîté qui avait eu lieu entre les
deux époux, le matin même du jour du fatal événement. Il démontra
ensuite par la situation des lieux, par l'état de la blessure et par
les récits des témoins, que réellement, il ne fallait attribuer la mort
de Gassies qu'à sa propre imprudence.
On conçoit sans peine qu'après de pareils débats, l'innocence de
Suzanne Dussaut fut proclamée sur la question de meurtre volontaire qui
avait été posée au jury.
LOUIS DAIGREMONT,
EMPOISONNÉ PAR SA FEMME.
Louis Daigremont, cultivateur à Saint-Aignan-sur-Roë, arrondissement
de Château-Gontier, avait épousé, depuis dix-huit mois, Louise
Bruchet plus jeune que lui de dix années. Cette jeune fille n'avait
consenti à ce mariage que par contrainte; aussi cette union fut-elle
continuellement troublée par des chagrins sans cesse renaissans. Louise
Bruchet était d'un caractère sombre et d'une humeur triste; sa figure
n'avait rien d'agréable; un coup-d'œil plein de force et de pénétration
attestait toutefois la présence de passions intérieures, et démentait
l'opinion qui la représentait comme stupide.
De plus, elle avait aimé avant son mariage un nommé Coiset, et il
paraît que cette première inclination avait conservé toute sa force.
Daigremont était connu pour sa bonté, sa générosité: tous ses voisins
l'aimaient, mais les défauts du caractère de sa femme finirent par
aigrir le sien. Il en vint à lui faire des menaces et quelquefois même
à la frapper. Ces procédés ne firent qu'accroître la haine que lui
portait sa femme; bientôt, ayant donné le jour à un enfant, elle lui
voua toute la haine qu'elle portait à son père.