ne proféra pas une seule parole. Aux émotions déchirantes qu'excitaient
dans tous les cœurs les plaintes et les larmes de l'autre condamnée,
son impassible immobilité fit succéder l'abattement pénible qu'on
éprouve à la vue d'une victime à laquelle on ne peut s'intéresser
encore. On ne pleurait plus comme aux apprêts du supplice de la femme
Pitra; on eût dit que la froide stupeur de la parricide avait gagné
tous les cœurs, et que son apparente indifférence, au moment fatal,
éloignait d'elle l'intérêt, en rappelant la circonstance épouvantable
du forfait qu'elle allait expier. Un long silence régna pendant les
préparatifs assez longs de son supplice. Un sourd gémissement, un
sanglot réprimé aussitôt que poussé, interrompirent un instant ce
silence au moment où l'exécuteur fit à la patiente une forte ligature
au poignet droit, que l'arrêt la condamnait à perdre avant d'avoir la
tête tranchée.
«La tête couverte d'un voile noir, revêtue par-dessus ses habits,
d'un peignoir blanc, la condamnée marcha d'un pas ferme jusqu'à la
charrette.
«Peu d'instans après, des hurlemens épouvantables se firent entendre
sur la place. Le silence de l'horreur lui succéda bientôt et annonça
que le double supplice de l'infortunée était accompli. On eût dit
que, véritable brute, la fille Darcy n'avait pu, pendant cet instant
terrible, être sensible qu'à la douleur physique.»
LA FEMME PITRA
CONVAINCUE D'AVOIR EMPOISONNÉ SON MARI.
Jacques Pitra était resté long-temps en Angleterre, où il avait acquis
quelque aisance en donnant des leçons de langue française. Son avoir
s'accrut encore de l'héritage d'une sœur avec laquelle il demeurait à
Londres, où elle exerçait la profession de chapelière; mais de retour
en France, il fit de mauvais placemens et de fausses spéculations
qui causèrent sa ruine. Il avait pris chez lui, à titre de femme de
confiance, Rosalie-Gabrielle Jallaquier, alors couturière, et peu de
temps après, il lui proposa de l'épouser. Ce mariage eut lieu le 1er
mai 1824, mais il ne fut pas heureux: la femme était d'un caractère
bouillant, emporté; le mari s'était adonné au vice de l'ivrognerie; il
s'enivrait très-fréquemment, et toutes les fois qu'il rentrait dans cet
état, des querelles très-violentes éclataient entre les deux époux.
Ces scènes aigrissaient l'humeur de Pitra et lui inspiraient le dégoût
de la vie. Il dit un jour à un de ses amis qu'il était si malheureux
avec sa femme, _qu'il lui prenait souvent des tentations de se tirer un
coup de fusil_.
Le 1er mai 1828, il rentra chez lui vers trois heures, pour prendre
son dîner qui se composait d'une soupe aux poireaux et d'un bouilli
accommodé avec des pommes de terre. Quand la servante sortit de la
cuisine pour venir servir cette soupe au mari, la femme Pitra la suivit
par-derrière, en disant: _Versez tout! versez tout!_ puis elle se
retira, et Pitra en mangea seul avec beaucoup d'appétit. Quelque temps
après, il éprouva des vomissemens qui s'accrurent bientôt d'une manière
alarmante. On proposa d'envoyer chercher un médecin; la femme Pitra s'y
opposa, en disant que ce n'était qu'une indigestion.
Les deux époux habitaient le village de Boissy, canton de Gonesse. Un
domestique de ce village s'approcha du lit de Pitra, et lui demanda
depuis combien de temps il souffrait: «_Mon enfant_, lui répondit-il,
_c'est depuis que j'ai mangé ma soupe; je suis empoisonné_. La femme
Pitra, qui était présente, se contenta de lui dire: «_A quoi penses-tu,
monsieur Pitra, de dire des choses comme cela?_» Il demanda ensuite à
sa servante qui avait fait la soupe? elle répondit que c'était elle.
_Mais ne l'avez-vous pas quittée?_ ajouta-t-il. Celle-ci lui ayant
alors expliqué que c'était sa femme qui l'avait fait réchauffer:
«_C'est assez, la bonne_, dit-il aussitôt, _c'est assez; c'est bientôt
filé!_»
A six heures du soir, la veuve Pincemaille arriva. Pitra, dès qu'il
l'aperçut, lui dit en présence même de sa femme: «_Ma chère madame
Pincemaille, il faut nous séparer; elle m'a empoisonné! c'est fini!_»
Quand sa femme lui adressait la parole, il ne lui répondait pas. Une
seule fois, il s'écria en la regardant: _Malheureuse! malheureuse!_
Ce fut à sa servante qu'il recommanda d'avoir soin de son enfant,
lorsqu'il aurait cessé d'exister.
Vers les dix heures, la femme Pitra sortit de la chambre, et la
servante étant venue lui dire que son mari ne passerait certainement
pas la nuit: «_Je n'aurai pas_, répondit-elle, _tant de bonheur qu'il
crève!_» Et cependant quelques instans auparavant, elle avait feint
de vouloir se coucher auprès de lui. Le mal avait constamment empiré,
et le malheureux Pitra rendait le dernier soupir; la servante accourut
vers sa maîtresse et lui dit, les larmes aux yeux, que son mari était
mort. «_C'est-il bien vrai?_ répondit celle-ci. _Il n'est pas encore
tout-à-fait mort_, répondit la servante; _si vous voulez le voir,
montez bien vite_.» Mais la femme Pitra ne monta pas. La servante et la
veuve Pincemaille restèrent seules auprès du cadavre; la maîtresse de
la maison ne reparut plus dans la chambre.
Cette femme ne fut pas plus affectée après la mort de son mari qu'elle
ne l'avait été pendant son agonie. Elle demanda qu'il fût enseveli
sur-le-champ et que l'inhumation eût lieu le lendemain; puis elle
s'empressa de montrer un testament olographe du 23 avril 1826, par
lequel Pitra l'instituait sa légataire universelle. Mais on lui fit
observer que la naissance de son fils étant postérieure, le testament
n'était plus valable, et qu'il était possible que le défunt eût
fait d'autres dispositions testamentaires. Dès lors seulement, elle
manifesta quelque inquiétude, versa quelques larmes, et sembla vouloir
faire oublier par de bruyans regrets, l'indifférence et la dureté de
cœur qu'elle avait manifestées aux derniers momens de son mari. Ainsi
le 5 mars, elle se mit au lit et fit appeler le docteur Bural, devant
lequel elle déplora son sort et fit l'éloge de son mari.
On ne tarda pas toutefois à acquérir la certitude que Pitra était mort
victime d'un empoisonnement; bientôt la justice fit arrêter sa veuve.
Avant son arrestation, elle faisait tous ses efforts pour savoir ce que
les témoins, appelés devant le juge d'instruction, avaient déposé. Elle
s'était adressée à un jeune apprenti nommé Lacroix, et dans une de ses
conversations, elle lui avait dit en parlant de son mari: «Il est bien
heureux dans son trou, le gros cochon; il ne pense plus à ses affaires.
Quand je l'aurais empoisonné, le gros cochon, il me faisait assez
enrager. Au reste, ajouta-t-elle, quand je serais reconnue coupable,
on ne pourrait me faire que ce que l'on a fait à cette dame qui a
empoisonné son mari, qui était marchand épicier à Paris. Elle n'a été
jugée qu'à un an et un jour de prison. Ne l'avouant pas, on ne pourrait
toujours m'en faire qu'autant.»
A toutes ces présomptions de la plus haute gravité, on peut ajouter la
preuve que l'accusée avait eu en sa possession de l'arsenic, qu'elle
s'était procuré par des voies détournées.
Le 19 août, la femme Pitra comparut devant la Cour d'assises de
Seine-et-Oise, et sur la réponse affirmative du jury, fut condamnée à
la peine de mort. Pendant les débats, elle ne cessa de montrer beaucoup
de sang-froid et de présence d'esprit.
Cette malheureuse subit son arrêt le 28 octobre, le même jour que la
fille Darcy, sur la place du marché, à Versailles.
Ses derniers instans contrastèrent avec la cruelle impassibilité
qu'elle avait montrée immédiatement après son crime, pendant
l'instruction judiciaire et la procédure. Quand elle s'était vue dans
la prison, après le jugement, elle s'était abandonnée au plus violent
désespoir. A la vue des exécuteurs, elle tomba dans d'horribles
convulsions: «C'en est donc fait! s'écriait-elle, ma dernière heure a
sonné. Si la justice de Dieu n'est pas plus juste que celle des hommes,
à quoi dois-je m'attendre? Je suis une pauvre femme, bien malheureuse
et bien innocente!» Elle ne cessait de se plaindre amèrement du
jugement qui l'envoyait à la mort: «Condamner, disait-elle, une femme
sur de simples soupçons!... Voilà la justice des hommes!»
—Ayez confiance en celle de Dieu, lui dit en lui présentant un crucifix
une dame pieuse et charitable qui l'accompagnait.
—Sa justice, répondit la femme Pitra, me vengera-t-elle de celle des
hommes?... Et les faux témoins entendus contre moi, ils doivent sentir
bien des remords! Venir à mon âge pour mourir... pour mourir sur un
échafaud!»
Pendant ses plaintes et ses cris qui se renouvelaient sans cesse, on
remarqua que le nom de son mari ne s'était pas présenté une seule fois
sur ses lèvres. Déjà attachée à la machine fatale, elle s'écria encore
d'une voix forte: «Je meurs innocente! La justice divine me vengera de
la justice humaine... Dites-le tous à mon fils.»
ASSASSINAT
COMMIS PAR MÉPRISE.
Dominique Etchegoyen, de Barcus, revenait de la foire d'Oloron, le 1er
mai 1827, dans la soirée, lorsque arrivé vers dix heures, à un petit
pont peu éloigné de sa maison d'habitation, il aperçut une lueur rapide
semblable à celle que produit l'amorce d'un arme à feu, et se sentit
presqu'aussitôt frappé. Il fit encore quelques pas, et distingua un
homme qui prenait la fuite; mais bientôt ses forces l'abandonnant, il
tomba baigné dans son sang. Ses cris plaintifs ayant été entendus dans
le voisinage, plusieurs personnes accoururent, et, après avoir prodigué
au blessé les plus prompts secours, lui demandèrent quel était son
assassin. Etchegoyen répondit que l'obscurité ne lui avait pas permis
de le reconnaître. Il fit la même réponse devant le maire de sa commune
et devant le juge de paix.
La justice ne savait sur qui arrêter ses soupçons; Etchegoyen, de mœurs
douces et paisibles, passait pour n'avoir pas d'ennemis. Un voisin, un
ami intime d'Etchegoyen ne se présenta pas chez lui pour le visiter
à l'occasion de cet événement. On connaissait son caractère violent
et emporté; dès que l'on eut fait cette remarque, des conjectures ne
tardèrent pas à se former.
Ce voisin se nommait Etchehon; doué d'une ame ardente et d'une
susceptibilité excessive, sa jeunesse avait été orageuse, et l'âge même
semblait n'avoir pu amortir ses fougueuses ardeurs. Déjà il avait été
condamné correctionnellement à deux années de prison pour avoir asséné
un coup de hache sur un homme qui se disputait avec lui; de plus, il
avait été en butte à une accusation d'émission de fausse monnaie. Sa
violence le rendait formidable à tous ses voisins, et par suite de son
caractère, il était brouillé avec tous ses parens; marié à une femme
qu'il avait long-temps aimée, le sentiment de la jalousie s'était
emparé de son cœur et l'agitait par moment d'une sorte de frénésie.
Cet homme s'était imaginé que sa femme était infidèle, et qu'un de
ses enfans avait été le fruit de cette infidélité. Un homme, nommé
Eguiapal, était celui qu'il regardait comme son rival; il lui avait
voué une haine invétérée, et depuis long-temps la vengeance couvait
dans son sein. Un de ses métayers, interrogé par la justice, déclara
qu'Etchehon lui avait proposé, à plusieurs reprises, non-seulement de
se défaire d'Eguiapal, mais encore de neuf autres personnes dont il
croyait avoir à se plaindre. Enfin le jour où Etchegoyen avait été
frappé, on se rappela qu'Etchehon s'était informé si Eguiapal ne devait
pas aller à la foire d'Oloron; de plus, on l'avait vu se diriger du
côté où le crime avait été commis. Une autre circonstance plus grave,
c'est que le même jour, on l'avait vu fondre de petits carrelets
d'étain, et une certaine quantité de semblables carrelets avaient été
extraits des blessures d'Etchegoyen. L'habitation d'Eguiapal était
située à peu de distance du pont où Etchegoyen avait été atteint; aussi
tout le monde, à Barcus, fut-il convaincu que le coup dont Etchegoyen
avait failli être victime, était destiné à Eguiapal.
La disparition d'Etchehon vint accréditer et corroborer ces graves
soupçons. Il erra pendant quelque jours dans la campagne, et alla
ensuite chercher un refuge dans les montagnes de Larreau où un vieux
berger lui donna l'hospitalité. Dans cette solitude, les idées qui
l'avaient conduit à commettre un crime, fermentent dans sa tête avec
encore plus de violence. Il songe en frémissant à l'ami qu'il a frappé
et à la tranquillité triomphante de son odieux rival. Les peines qui
l'abreuvent débordent son cœur; il a besoin de les épancher; il fait
à ses hôtes le récit de ses malheurs. Bien plus, pour soulager son
ame brûlante des tortures qu'elle éprouve, il compose dans son idiôme
basque un chant lugubre sur les malheureux événemens qui ont causé sa
fuite.
Voici une traduction littérale de cette élégie d'un nouveau genre,
remarquable par une peinture où l'énergie le dispute à la naïveté.
«Les animaux des déserts se dérobent dans leurs courses vagabondes
aux regards de l'homme par la crainte qu'il leur inspire; et moi,
malheureux et pleurant, je les imite pour conserver ma triste existence.
«J'ai passé dix ans dans l'esclavage, la moitié dans les prisons, et
l'autre moitié dans un état plus déplorable; c'est la jalousie qui a
lassé ma patience et qui en a été la cause.
«Le jour qui compléta mes vingt-deux ans, je pris femme pour mon
tourment, et je puis dire qu'elle me porta sous sa cotte la corde pour
me pendre.
* * * * *
«Mon ennemi, tu avais une femme, et tu n'avais pas besoin d'abuser de
la mienne; un autre a reçu le coup qui t'était destiné, mais tu pourras
recouvrer ce qui t'est dû.
«Tu peux te vanter que ta vie scandaleuse a perdu deux galans hommes,
et qu'elle a entaché trois honnêtes lignées.
«Épouse faible et chère, séduite par un libertin, vous m'avez ruiné et
perdu, et vous avez plongé la famille entière dans le malheur.
«_Cher époux! oui, j'ai failli._
«Vous m'avez donné des peines et des soucis pendant dix ans, et fait
retenir cinq ans dans les cachots, privé par vous de tout secours.
Vous vouliez me faire périr de misère. Qui pourrait souffrir une telle
compagne?
«Vous avez, dites-vous, souffert pendant dix années; mon oncle en fut
la cause; et, si ma faute ne s'était manifestée, vous auriez passé vos
jours en prison.
«Jeunes gens, fixez vos regards sur ma triste destinée; si l'hymen a
pour vous des charmes, essayez du moins d'éviter les amertumes de cet
esclavage: mieux vaut être prêtre ou soldat, que d'avoir une compagne
semblable à la mienne.
«J'ai beaucoup parlé contre mes ennemis; cependant je n'ai rien
déguisé; de mon côté, je ne suis pas exempt de reproches. Que Dieu
veuille nous pardonner!
* * * * *
«Les malheureux sont nombreux dans ce monde; nul ne l'est pourtant
autant que moi: j'ai été banni de mes foyers pour avoir voulu être
maître dans ma maison.
* * * * *
«Vous qui poursuivez Etchehon, ne le cherchez pas à Barcus; il compose
des chansons à Eguiton, le meilleur des pâturages des Pyrénées,
fréquentés par les bergers de la Soule.»
Cependant le bouillant et vindicatif Etchehon ne put s'accommoder
long-temps de cette vie pastorale et contemplative; le souvenir de
sa femme, celui d'Eguiapal le poursuivaient sans cesse. Alors bravant
tous les dangers qui le menaçaient, il revient à Barcus; son retour
est signalé par l'incendie d'une maison appartenant à Eguiapal. Aucune
circonstance ne pouvait faire accuser Etchehon de ce nouveau crime,
mais la prévention, si prompte à juger, le lui attribua.
Enfin Etchehon fut arrêté. Par un hasard singulier, comme on le
conduisait en prison, Etchegoyen se rencontra sur son passage. _Ah!
Etchehon_, s'écria ce dernier, _tu ne portes pas aujourd'hui les
vêtemens que tu avais, lorsque tu m'as si fort maltraité_. Etchehon
s'attendrit et répondit: _Tu sais bien que ce n'était pas à toi que
j'en voulais_; et, après avoir accepté un verre de vin qui lui était
offert par son ancien ami, il continua sa route avec les gendarmes.
Etchegoyen avait en effet prétendu, à son quatrième interrogatoire,
qu'il avait reconnu son meurtrier, et que c'était Etchehon. Quand on
lui demanda pourquoi il n'avait pas fait cette déclaration dans les
premiers momens, il avait répondu que c'était parce que, se croyant
dans un état désespéré, il avait voulu se faire un mérite du pardon,
et d'_un malheur ne pas en faire deux_.
Etchehon, devant la Cour d'assises des Basses-Pyrénées, répondit
avec précision à toutes les questions qui lui furent adressées. Peu
familiarisé avec la langue française , il fit usage de circonlocutions
et d'images hardies empruntées à son idiôme naturel, ce qui communiqua
plus d'une fois à son langage quelque chose d'original et d'expressif.
Il raconta avec simplicité les malheurs de sa vie. La fortune de son
père, riche laboureur de la Soule, semblait lui assurer un heureux
avenir. Son mariage fut le commencement de ses infortunes. Il avait
cru trouver en sa femme une compagne qui, s'associant à ses plaisirs
comme à ses peines, lui rendrait moins pesant le fardeau de la vie:
il se berçait d'une perfide espérance. Sa femme entretenait des
liaisons criminelles avec un débauché, avec Eguiapal. Ses conseils
furent méprisés; il était importun, on voulut se défaire de lui: on le
calomnia, on le brouilla avec ses parens, avec ses meilleurs amis.
Etchehon expliqua, d'une manière qui lui était favorable, le coup de
hache qui l'avait fait tenir deux années en prison, et l'émission de
fausse monnaie dont il avait été accusé; et il présenta ces deux faits
comme l'œuvre calomnieuse des personnes intéressées à le perdre. Enfin
passant à l'accusation pour laquelle il était traduit devant la Cour,
il adopta un système de défense, qui semblait satisfaire à la fois son
intérêt personnel et sa soif de vengeance. Il prétendit que, dévoré
par la jalousie, bourrelé d'inquiétude, il avait voulu mettre enfin un
terme à ses maux, en faisant prononcer une séparation juridique. C'est
dans cet objet, disait-il, qu'il s'était caché près du pont voisin
de l'habitation d'Eguiapal, pour être témoin d'un rendez-vous qu'il
savait devoir avoir lieu entre ce dernier et sa femme. Il était depuis
quelques instans dans cet endroit, lorsqu'il aperçut Eguiapal qui se
dirigeait de son côté, armé d'un fusil, et qui ajustait un individu
qu'il sut depuis être Etchegoyen. Eguiapal en voulait-il à sa vie?
Etchegoyen fut-il la victime d'une méprise? Il l'ignorait. Mais à cette
vue, un trouble subit s'empara de ses sens et il se hâta de fuir.
Quant à la déposition d'Etchegoyen, l'accusé demandait quelle
confiance pouvait mériter un malheureux, qui ne s'était décidé à
l'accuser qu'après trois auditions successives, et cela, par le
ressentiment provenant de ce qu'il avait refusé de lui donner sa fille.
Etchehon repoussa ainsi les charges qui lui étaient opposées, et
combattit les dépositions des témoins avec une force de logique
extrêmement remarquable dans un homme sans culture. Dans cette défense
singulière, il se montra tour-à-tour plein d'une fougueuse véhémence,
animé d'une gaîté paisible et presque enfantine. Ainsi, lorsque le
nommé Ibart, métayer, qui lui avait été imposé par sa femme, et avec
qui il avait eu antérieurement de fréquentes disputes, venait déposer
avec l'accent de la haine, qu'Etchehon lui avait proposé de tuer _dix
personnes_ pour une trentaine d'écus, et qu'il s'efforçait de les
nommer: _Vous en oubliez une_, lui dit froidement l'accusé.—_Laquelle?_
s'écria le témoin.—_Eh! mais c'est vous_, répliqua Etchehon en riant
aux éclats.
Quand Eguiapal, appelé comme témoin, parut dans la salle, un
tressaillement sembla s'emparer d'Etchehon, et sa figure prit une
expression extraordinaire. «Scélérat! s'écria-t-il emporté par son
indignation, tu es la cause de ma perte et de celle de ma famille; tu
as profité de la faiblesse de ma femme: tu couchais dans mes linceuls,
et moi, j'étais gisant sur la paille des cachots où vous vouliez me
faire périr; tu buvais mon vin et tu mangeais mes jambons, tandis que
je n'avais que de l'eau et un pain que j'arrosais de mes larmes. Tu
n'es pas satisfait cependant encore!... Scélérat! tu devrais être à ma
place!» En proférant ces mots, la voix d'Etchehon était tremblante de
colère, ses yeux lançaient des éclairs; son rival était confondu.
Un incident, inouï peut-être dans les annales judiciaires, vint donner
un grand poids aux allégations par lesquelles Etchehon se plaignait
d'être victime d'un complot. Un témoin, après sa déposition, remit au
procureur-général une pétition dans laquelle plusieurs habitans de
Barcus, tout en accusant Etchehon du crime le plus affreux, demandaient
à la Cour, si elle ne pouvait prononcer sa condamnation, du moins de ne
pas le remettre en liberté.
Les débats se prolongèrent pendant deux jours. Les charges les plus
graves de l'accusation s'y trouvèrent singulièrement affaiblies; et
quant au crime d'assassinat, il fut impossible d'établir que l'accusé
eût jamais eu un fusil à sa disposition.
Etchehon, déclaré non coupable par le jury, fut acquitté, à la vive
satisfaction de la foule nombreuse qui remplissait l'auditoire.
PARRICIDE
CAUSÉ PAR LA MONOMANIE DU MEURTRE.
Jean Fort vivait avec sa mère au village des Cossardières, canton
de Larochefoucault. Dès son enfance, ce jeune homme avait montré un
caractère sombre et taciturne. Cette malheureuse disposition d'esprit
avait sans doute pris sa source dans une infirmité grave dont il était
affligé. Son visage s'était couvert d'une lèpre envenimée, qui, faisant
chaque jour de nouveaux progrès, avait fini par devenir un ulcère
dégoûtant et horrible. Son nez, rongé par le mal, avait entièrement
disparu; ses lèvres, à moitié dévorées, ne lui permettaient plus de
fermer la bouche; et ses traits étaient tellement défigurés, qu'il
était difficile d'imaginer rien de plus hideux.
A mesure que ce mal étendait ses ravages, Jean Fort devint querelleur,
emporté, furieux. Le maire de sa commune le fit placer à l'hospice de
Larochefoucault; mais Jean Fort se fit bientôt chasser, à raison de sa
mauvaise conduite. Un jour, s'étant approché du lit d'une mourante,
il fit à cette malheureuse d'infâmes propositions. Les pauvres, la
supérieure et les dames de l'établissement étaient l'objet de ses
insultes journalières.
Ayant été forcé, par suite de cette expulsion, de rentrer à la maison
paternelle, Jean Fort, peu touché des soins que sa mère lui prodiguait,
se livra à son égard aux emportemens les plus condamnables. Vers le
commencement de juin 1828, on le vit, la prenant à la gorge d'une
main, la frapper de l'autre avec un bâton; et dans le moment où l'on
s'empressait d'arrêter les effets de sa frénésie, Fort fit entendre
ces horribles paroles: _Si je ne te tue pas aujourd'hui, je te tuerai
demain._ Vers le même temps, plusieurs personnes le virent s'avancer
vers un enfant à qui il disait: _Je te tuerai, coquin, parce que
lorsque tu serais grand, tu te moquerais de moi._
Ces preuves de violence et d'abrutissement étaient d'un bien sinistre
augure; pourtant on était loin d'en prévoir les épouvantables
conséquences. Le 18 juin, la veuve Fort disparut tout-à-coup de son
domicile; la veille encore, ses voisins l'y avait aperçue. Le même
jour, Fort quitte la maison et va dans les campagnes voisines, pour
demander l'aumône, suivant son habitude. Il rencontre la femme Touchet
qui, après lui avoir donné un morceau de pain, lui dit: «Eh bien! mon
pauvre Jean, vous ne guérissez donc pas?—Je guérirai bien, dit-il, car
je veux tuer tous les limousins, et tous les gens de chez Querroy.—Et
pourquoi voulez-vous tuer tant de monde?—Je veux tuer les gens de chez
Querroy, parce qu'ils sont trop épais et qu'il faut les éclaircir; les
autres, parce qu'ils sont trop honnêtes, et qu'ils sont cause que j'ai
tué ma mère.—Vous avez tué votre mère? malheureux! et comment?—Je l'ai
tuée avec un poing. Mais je m'en vais; je la placerai sur de la bruyère
bien sèche, je la mettrai dans une bière et je l'enterrerai.»
Le 19 juin, à deux heures de l'après-midi, la femme Blanchier, l'une
des voisines de la veuve Fort, vit le fils de cette femme entrer dans
son jardin, avec une bêche et une pelle de bois; il se mit à tracer
une fosse, et bientôt commença à la creuser. «Que veux-tu faire?
lui demanda la femme Blanchier.—C'est une fosse pour enterrer ma
mère.—Comment! ajoute la voisine, ta mère est morte?—Oui, je l'ai tuée;
et si vous ne voulez pas le croire, allez la voir.»