un maître tailleur, en qualité d'ouvrier; il jouissait d'une bonne
réputation, et sa conduite était régulière. Dans la même maison,
était établi un autre maître tailleur nommé Leduc, chez lequel venait
tous les jours travailler depuis plusieurs mois Arsène Chevalier,
jeune fille âgée de dix-neuf ans, d'une figure agréable et de mœurs
irréprochables. Julien eut occasion de la rencontrer; il conçut pour
elle une inclination fort vive, et il s'empressait de la reconduire
tous les soirs chez sa mère, qui, mariée en secondes noces au sieur
Guilmet, ouvrier charron, demeurait dans un quartier fort éloigné. Il
l'entretenait de son amour et du désir de la demander en mariage. La
plus grande réserve régnait dans leurs relations, quoiqu'elles fussent
ignorées des parents de la jeune personne. Arsène, entraînée par les
protestations d'attachement de Julien, qui lui disait que, si elle
le rebutait, il se donnerait la mort, se montra sensible à ses vœux,
et lui déclara que, si ses parens consentaient à son union, elle n'y
mettrait pas d'obstacle; mais elle l'engagea à ne faire la demande de
sa main que, lorsque sa famille serait établie à Paris, où elle allait
se rendre. Ce ne fut donc qu'à Paris que les sieur et dame Guilmet
furent informés par hasard du projet de mariage dont on vient de parler.
Vers le milieu de septembre 1827, Arsène arriva effectivement à Paris.
Dix ou douze jours après, Julien, muni des papiers nécessaires à la
célébration du mariage, alla prendre congé de la dame Leduc, à qui,
avant son départ, la jeune personne avait confié qu'elle aimait Julien,
et qu'elle n'aurait jamais d'autre époux. Le 30 septembre, Julien
arriva à Paris et se rendit sur-le-champ dans un hôtel garni, rue de
la Bibliothèque, où demeuraient provisoirement les époux Guilmet et
leur fille. Il fit aussitôt près de la mère d'Arsène, qu'il n'avait
pas encore vue, de vives instances pour qu'elle lui accordât la main
de sa fille. La dame Guilmet lui répondit que, son mari étant absent
pour quelques jours, elle ne pouvait pas lui donner de réponse; et elle
ajouta que jusque-là leur intention avait été de ne marier Arsène que
deux ans plus tard: Julien répliqua que, s'il le fallait, il attendrait.
Dès le lendemain, la femme Guilmet occupa un logement rue
Saint-Martin, et Arsène allait journellement travailler, comme
ouvrière, chez la femme Cabaret, marchande mercière, sa cousine,
demeurant passage du Ponceau. Julien, qui connaissait leur changement
de domicile, se rendait tous les matins dans le quartier, pour
accompagner Arsène lorsqu'elle allait à son travail, ou lorsqu'elle en
revenait, et chaque fois, il l'entretenait de ses projets d'union.
Le sieur Guilmet étant de retour à Paris, fut abordé par Julien, le
12 octobre. Celui-ci lui témoigna le désir le plus ardent d'obtenir
la main de sa belle-fille. Le sieur Guilmet, qui voyait Julien pour
la première fois, voulut d'abord s'assurer s'il était agréé par celle
qu'il recherchait, et il le conduisit sur-le-champ dans la boutique
de la dame Cabaret, où travaillait Arsène. Celle-ci ayant été obligée
de s'expliquer, répondit que, si Julien convenait à ses parens, elle
consentait à l'épouser. Guilmet alors donna un rendez-vous à Julien
pour le dimanche 14 octobre; il lui promit pour ce jour-là une réponse
définitive. Mais, comme ce jeune homme avait déplu à la mère et au
beau-père, ceux-ci déterminèrent par leurs conseils la jeune Arsène
à ne pas l'accepter pour mari et à renoncer entièrement à lui: alors
Guilmet, pour éviter une explication, s'absenta avec toute sa famille,
le dimanche fixé pour la réponse, pensant que cette absence affectée
serait regardée comme un refus formel par le jeune homme. Mais Julien,
vivement blessé de ce procédé, n'était pas homme à se contenter d'un
pareil _ultimatum_. Il erra toute la journée dans le quartier de sa
prétendue, et attendit le retour de la famille Guilmet, qui n'eut lieu
que vers sept heures et demie. Arsène, aussitôt qu'elle l'aperçut,
s'éloigna; son beau-père aborda Julien, et lui déclara qu'il ne devait
plus songer à elle, qu'elle ne l'aimait pas: Julien se retira fort
déconcerté, mais sans manifester toutefois de ressentiment.
Le mardi suivant 16 octobre, vers neuf heures du matin, lorsque la
jeune fille se rendait à son ouvrage, elle fut accostée par Julien,
qui lui demanda quels étaient ses sentimens à son égard. Elle lui
répondit que, d'après ce qu'avaient déclaré ses parens, elle ne pouvait
plus songer à être sa femme. A ces mots, il la saisit par le bras;
mais elle lui échappa en criant, et entendit qu'il s'écriait: _Adieu
pour jamais!_ Cependant, il la rejoignit bientôt dans la boutique
de la mercière, et voyant qu'elle persistait dans son refus, il
l'appela parjure, ingrate, perfide. La dame Cabaret ayant mis fin à
l'explication, il se retira, pâle et agité, en s'écriant: _Malheur à
celui qui s'opposera à mon bonheur!_
La semaine s'écoula sans qu'on entendît parler de Julien. Il n'avait
pourtant pas renoncé à son projet. Il se rapprocha de la demeure de
celle qu'il recherchait, et alla demeurer rue Guérin-Boisseau dans
une maison garnie. Le mardi 23, vers neuf heures du soir, il aborda
encore Arsène dans la rue en lui prenant le bras, et tint les mêmes
discours: «Si elle ne voulait pas de lui, disait-il, il était perdu;
elle ne voudrait pas avoir à se reprocher la mort d'un homme.» Arsène,
voyant le désespoir auquel il était en proie, essaya de le calmer,
en lui disant que si, dans deux ans, ses parens y consentaient, elle
l'épouserait.
Le lendemain 24, à la même heure, il la rencontra encore, lui tint
le même langage, et ajouta qu'il allait quitter Paris et s'établir
dans les environs. Le jeudi 25 octobre, vers sept heures du matin,
il rencontra le sieur Guilmet qui lui réitéra son refus. Enfin le
beau-père, sans vouloir prendre d'engagement positif, et pour se
débarrasser de ses instances, finit par lui dire que, dans deux ans,
si sa belle fille témoignait quelque affection pour lui, il pourrait
peut-être consentir à leur mariage. Julien, du reste, ne proféra aucune
menace, et annonça le projet de partir pour la Belgique.
Le soir du même jour, il ne put parvenir à rencontrer Arsène. Il avait
passé la nuit du mercredi, ainsi qu'il le déclara lui-même, dans une
maison de prostitution. Le 25, en se couchant dans la chambre qu'il
occupait avec cinq autres ouvriers, il pria l'un d'eux, nommé Fleury,
de le réveiller le lendemain matin à six heures. Le 26, dès qu'il fut
levé, il se rendit vers six heures et demie dans la rue du Ponceau, et
resta quelque temps au coin du passage du _Cheval-Rouge_, portant ses
regards de côté et d'autre, et ayant le dos appuyé contre la grille de
la boutique du marchand de vin. Il entra ensuite dans ce cabaret, où
les deux jours précédens, il était déjà venu boire seul, et était resté
depuis quatre heures et demie jusqu'à la nuit; son air préoccupé,
son agitation qui le portait à se promener et à regarder de temps en
temps à la porte et à la fenêtre, les mots vagues et insignifians qui
erraient sur ses lèvres, l'avaient fait remarquer. Le vendredi 26,
il n'y resta que peu de temps, y but seulement deux verres de vin,
fit cirer ses souliers à la porte de la boutique, puis entra dans le
passage du _Cheval-Rouge_.
Il était alors huit heures du matin. En ce moment, Arsène, qu'il
attendait si impatiemment, parut à l'extrémité du passage, se rendant
à son travail. Julien s'approcha d'elle, en fut reçu très-froidement,
à cause de quelques propos choquants qu'il avait tenus la veille à
Guilmet. Il lui demanda qu'elle était la résolution de son père; elle
répondit qu'il devait la connaître, et le pria de la laisser passer;
elle était sur le point de descendre dans la rue du Ponceau, lorsqu'il
la fit rentrer dans le passage, et ayant vainement insisté pour savoir
ce que Guilmet avait dit, il s'écria: _Je vois bien qu'il veut nous
détourner l'un de l'autre._ Au même instant, il la saisit violemment
de la main gauche en la repoussant, et, de la main droite, il tira de
la poche de sa redingote un couteau à ressort, tout ouvert, dont il la
frappa. La jeune personne voyant l'arme se diriger vers sa poitrine,
porta les mains en avant, et reçut quelques blessures aux doigts; puis,
le couteau pénétra dans l'aîne droite, et produisit une plaie de six
à sept pouces d'étendue, par laquelle sortirent les intestins. Julien
voulut se percer lui-même plusieurs fois de son couteau, comme on l'a
vu plus haut. Il se fit deux blessures, dont l'une au bas-ventre; mais
ces blessures n'eurent aucune suite, et au bout de dix jours, il était
presque entièrement guéri. Il n'en était pas de même de la victime: les
plaies qu'elle avait à chaque main étaient légères, mais la blessure de
l'aîne mit long-temps sa vie en danger.
Julien, conduit devant les magistrats chargés de l'instruction, déclara
que, voyant qu'il n'y avait plus d'espoir d'épouser Arsène, il avait
tiré tout-à-coup de la poche de sa redingote un couteau acheté depuis
douze jours; qu'il l'avait ouvert à deux mains pour se frapper devant
elle; mais que, changeant subitement de résolution, il l'avait frappée
d'abord et ne lui avait porté qu'un seul coup, qui avait glissé sur
son ventre; qu'alors, il avait cherché à se tuer. Il prétendit qu'il
n'avait pas l'intention de donner la mort à Arsène.
Cependant le couteau était neuf; le tablier d'Arsène avait été percé en
cinq endroits; malgré la résistance de la jeune fille, le coup porté
dans l'aîne avait été si violent, qu'après avoir percé le tablier,
la robe, une jupe de dessous double et la chemise, il avait fait une
blessure profonde.
En conséquence, Jean-François Julien, accusé d'avoir commis
volontairement, avec préméditation et guet-à-pens, une tentative
d'homicide sur la personne d'Arsène Chevalier, laquelle tentative avait
manqué son effet par des circonstances indépendantes de la volonté de
l'assassin, comparut, le 30 janvier 1828, devant la Cour d'assises de
la Seine.
L'interrogatoire de Julien ne présenta aucune nouvelle circonstance:
il persista dans ses premières déclarations, qui tendaient à faire
écarter toute espèce de préméditation. Julien avait la tête haute, mais
les yeux baissés; sa stature était élevée; son extérieur présentait
un air de distinction; on remarquait une grande régularité dans les
traits de sa figure, quelque chose de froid et de sévère dans toute sa
personne. C'était en vain, toutefois, qu'on cherchait dans cet ensemble
de physionomie l'homme emporté, bouillant, qu'une fougueuse passion, un
désespoir amoureux, avaient entraîné à l'assassinat et au suicide.
L'interrogatoire d'Arsène, appelée comme témoin, souleva, à plusieurs
reprises, de vives émotions dans l'assemblée. A la seule vue de
l'accusé, et même au seul son de sa voix, Arsène fut plusieurs fois
saisie de mouvemens convulsifs; elle poussait des cris d'horreur,
portait les deux mains devant ses yeux pour ne pas voir Julien, et
perdait entièrement connaissance. Cette scène déchirante, renouvelée
plusieurs fois, fit suspendre la séance. Au milieu de l'émotion
universelle, Julien, presque flegmatique, tenait ses regards attachés à
la terre.
Nous allons faire connaître aux lecteurs quelques fragmens de
l'interrogatoire. Le président ayant demandé à la jeune Arsène pourquoi
elle avait changé de résolution à l'égard de Julien, celle-ci lui
répondit qu'il ne plaisait point à ses parens, et que leurs conseils
lui avaient fait changer d'avis.
_D._ Aviez-vous de l'attachement pour Julien?
_R._ (Avec naïveté.) Il paraît que non; je croyais l'aimer, mais....
Je lui ai dit que mes parens ne voulaient pas me marier en ce moment,
et que je ne voulais pas leur désobéir. Il me dit alors que je serais
cause de la mort d'un homme.
_D._ C'était probablement de lui qu'il voulait parler?
_R._ Oh! oui, monsieur. Il m'a prise à part et m'a dit: _Adieu pour
jamais!_
Après l'audition de tous les témoins, Arsène fut rappelée de nouveau
pour montrer aux jurés les blessures qu'elle avait reçues aux mains. On
lui demanda si elle avait reçu ces blessures avant ou après que Julien
l'eût frappée à l'abdomen.
—C'est après, répondit Arsène; il m'a d'abord frappée au bas-ventre. Je
me suis défendue contre les autres coups qu'il dirigeait contre moi, et
je les ai reçus aux mains.
—Êtes-vous bien certaine que le premier coup que Julien vous ait porté
soit celui du bas ventre?
—Oui, monsieur, très-certaine.
—Je suis bien sûr, s'écria alors Julien, qu'elle ne parle pas selon sa
conscience: je ne lui ai donné qu'un seul coup.
Arsène persistant dans sa déclaration: «Comment, reprit Julien d'une
voix émue, comment pouvez-vous soutenir cela? grand Dieu! Après m'avoir
réduit à ce triste et déplorable état, vous voulez encore me perdre par
de faux témoignages! Ne devrait-il pas vous suffire de m'avoir rendu
si malheureux?» En ce moment, l'accusé versa pour la première fois des
larmes, et cacha son visage avec ses mains.
Le ministère public soutint que l'homicide volontaire était constant;
mais il fut d'avis que la circonstance de la préméditation devait être
écartée. Son réquisitoire produisit une impression si profonde, que
le défenseur de l'accusé ne put prendre immédiatement la parole. La
défense achevée, le président ayant demandé à Julien s'il avait quelque
chose à y ajouter: «Non, monsieur, répondit Julien en se levant; tout a
été contre moi dans les débats. Les témoins ont dit ce qui était à ma
charge, et n'ont pas dit ce qui était en ma faveur: pour moi, je ne
sais pas m'exprimer.»
Après une demi-heure de délibération, les jurés étant rentrés en
séance, le chef du jury lut la décision qui déclarait Julien coupable
d'une tentative d'homicide volontaire, mais sans préméditation.
Julien conserva son impassibilité en entendant prononcer l'arrêt qui le
condamnait aux travaux forcés à perpétuité et à la flétrissure, et se
retira sans proférer un seul mot.
LA FILLE PARRICIDE.
Angélique-Catherine Darcy, âgée de trente-six ans, avait été long-temps
domestique chez divers particuliers; partout, elle avait donné des
preuves d'intelligence et de probité, mais partout aussi elle s'était
fait remarquer par son caractère intéressé et son penchant à l'avarice.
Sa mère, avancée en âge, l'avait décidée à venir habiter avec elle, en
lui promettant, pour la déterminer, de lui acheter une vache dont tout
le profit serait pour elle.
Angélique Darcy et sa mère vivaient ensemble depuis neuf ans, à Breuil,
canton de Limay, près Mantes; mais elles étaient loin d'être toujours
d'accord: presque tous les jours, les voisins entendaient de violentes
querelles s'élever entre la mère et la fille, querelles qui étaient
presque toujours occasionées par quelque motif d'intérêt, et dans
lesquelles la fille Darcy ne cédait jamais.
Le vendredi 9 mai 1828, vers dix heures du soir, le sieur Choisnel
entendit la fille Darcy et sa mère se disputer dans un petit jardin
dépendant de leur propriété. Dans la même soirée, vers dix heures du
soir, un sieur Dupuis les entendit se disputer violemment; accoutumé à
ces querelles, il n'y fit qu'une légère attention.
Le samedi 10 mai, vers les quatre heures du matin, la fille Darcy vint
annoncer à son oncle, le sieur Bourgeois, garde champêtre à Breuil, que
sa pauvre mère était morte, la nuit, dans ses bras; elle lui dit que sa
mère avait eu la veille une indisposition, qu'elle lui avait fait boire
beaucoup d'eau sucrée, et que, vers deux heures du matin, elle avait
rendu le dernier soupir.
Bourgeois se rendit sur-le-champ dans la maison de sa belle-sœur; il
trouva le cadavre étendu sur le lit qu'elle occupait habituellement;
elle avait pour tout vêtement une chemise et un corset; le cou était
entouré d'un mouchoir attaché avec une épingle. Bourgeois alla avertir
le maire de cet événement, et revint bientôt après avec deux voisins,
Choisnel et sa femme. Tous trois s'occupèrent à retirer le matelas
de dessous le cadavre, et apercevant des meurtrissures à la mâchoire
droite, ils en manifestèrent leur surprise à la fille Darcy. Celle-ci
déclara que sa mère avait reçu, quelque temps auparavant, un coup de
corne de la vache, pendant qu'elle la pansait; elle répéta de nouveau
que sa mère était morte d'une indigestion.
La nouvelle d'une mort aussi prompte causa un étonnement général dans
le pays et fit naître d'étranges soupçons.
On se rappela que, peu de temps avant l'événement, et sous les plus
frivoles prétextes, la fille Darcy avait prodigué à sa mère les plus
criantes injures, et même lui avait porté des coups. Ces soupçons
devinrent bientôt d'une plus grande gravité et semblèrent se confirmer.
Le samedi 10 mai, le sieur Giard, docteur en médecine, procéda à
l'examen du cadavre. Il le trouva couvert de meurtrissures sur toutes
les parties du corps; il remarqua de plus sur le cou, un sillon
circulaire, large et profond; alors il déclara que la femme Darcy était
morte par strangulation, et par suite de violences exercées sur sa
personne.
La fille Darcy soutint d'abord, avec une tranquillité apparente, que
sa mère était morte d'indigestion et dans son lit; mais bientôt,
oubliant ses premières déclarations, elle déclara que sa mère était
morte dans l'étable, que la vache lui avait donné des coups de corne.
Interrogée par le juge d'instruction, elle persista dans ses dernières
révélations. Avertie, par le magistrat, de la contradiction que
présentait cette version avec celle qu'elle avait donnée d'abord, la
fille Darcy se tut tout-à-coup, s'agenouilla, demanda des vêtemens de
deuil, et sembla réciter quelques prières; mais elle ne répondit plus à
aucune interpellation.
Cependant, on découvrit peu après derrière l'étable à vaches, une corde
d'environ six lignes de diamètre sur plusieurs pieds de longueur.
Cette corde était à nœud coulant, et tachée de sang. La fille Darcy
déclara d'abord que cette corde servait à attacher la vache, et qu'elle
avait été tachée de sang lorsque cet animal avait foulé aux pieds sa
malheureuse mère. Néanmoins, pressée de questions, elle avoua qu'elle
s'était _servie_ de ce lien meurtrier pour donner la mort à sa mère;
mais aussitôt, comme effrayée de cet aveu et de l'horreur qu'il
inspirait, elle se rétracta et soutint, comme auparavant, que c'était
la vache qui avait tué sa mère.
Les magistrats et les experts, chargés de l'instruction, rapprochèrent
cette corde du cadavre de la femme Darcy, et reconnurent qu'elle
s'adaptait parfaitement à la lésion circulaire remarquée autour du cou.
Puis on procéda à l'autopsie; et cette opération confirma l'opinion
qu'on avait que la femme Darcy avait été accablée de coups, et
étranglée à l'aide de la corde retrouvée.
Vaincue par ces charges accablantes, et cherchant inutilement à garder
le silence sur un crime dont ces diverses observations venaient de
révéler toute l'atrocité, Catherine Darcy se détermina de nouveau à
faire des aveux. «J'étais, dit-elle, dans notre étable avec ma mère;
nous y étions venues pour panser la vache. Je lui dis: Pourquoi ne pas
la vendre, elle est malade! le temps est bon pour la vendre. Ma mère me
répondit: Je ne suis pas pressée; je veux voir d'autres marchands. Je
lui répondis: Il en sera de celle-là comme de la mienne, qui a péri...
Disputant ainsi avec elle... je n'ai plus eu la tête à moi, j'avais
le diable au corps en faisant un pareil ouvrage.—Qu'avez-vous fait?
lui demanda le juge d'instruction, épouvanté.—Eh bien!... _je m'y suis
prise de manière à ce qu'elle ne m'aboie plus_... J'ai eu la méchanceté
de la jeter par terre... _J'ai fait du mieux que j'ai pu pour quelle
n'en revienne pas..._»
La fille Darcy, entrant alors dans de plus grands détails, convint
qu'elle avait renversé sa mère, l'avait traînée sur le pavé pendant
qu'elle demandait grâce et lui promettait cent francs de ses gages.
Mais bientôt elle revint encore à son système de rétractation.
La fille Darcy comparut devant la Cour d'assises de Seine-et-Oise,
le 8 août 1828. Là, pendant la lecture de l'acte d'accusation, dont
nous venons de donner un extrait, et qui, plus d'une fois, excita une
profonde horreur dans l'assemblée, l'accusée parut sortir de sa brute
insensibilité et interrompit à plusieurs reprises le greffier, en
opposant des dénégations aux faits dont il donnait lecture. Dans son
interrogatoire, la fille Darcy fit preuve d'une insolence et d'une
effronterie révoltantes. Elle soutint encore que c'était la vache qui
avait _trépigné_ sa mère, et lui avait donné la mort. Quand on lui
objecta ses précédens aveux, elle persista à dire qu'elle n'avait rien
dit de tout ce qu'on lui attribuait. «On met tout ce qu'on veut sur le
papier, s'écria-t-elle; je n'ai pas dit cela... Je n'ai pas _fait une
affaire comme cela_...»
L'accusée interrompit aussi, avec beaucoup de violence, plusieurs des
témoins à charge dont les dépositions confirmaient les faits que nous
avons relatés plus haut.
Pendant ces longs débats, la contenance ferme et imperturbable de la
fille Darcy ne se démentit pas un seul instant. Tous les spectateurs
étaient étonnés de tant d'assurance et d'impassibilité.
Le ministère public soutint l'accusation avec force; il établit, avec
les dépositions si claires, si concluantes des médecins, que la veuve
Darcy était morte victime d'un assassinat. Il rappela ensuite les
aveux circonstanciés, réitérés de l'accusée; aveux concordans avec les
faits, prouvés jusqu'à la dernière évidence, dès les premiers momens
de l'instruction, par la découverte du licol ensanglanté, par les
traces des meurtrissures faites à la victime en la traînant expirante
sur le pavé de l'étable. Du reste, le magistrat, allant au-devant des
moyens laissés à la défense, prouva, à l'aide de tous les documens
de l'instruction, que la fille Darcy n'était ni idiote ni imbécille,
et qu'elle jouissait au contraire du plein exercice de ses facultés
intellectuelles.
Pendant ce réquisitoire, l'attention de l'accusée sembla se réveiller,
et, malgré la défense réitérée du président de la Cour, elle
interrompit souvent le procureur du roi, en murmurant des dénégations
mal assurées, mais sans donner la moindre marque d'abattement.
Que pouvait la défense dans une cause si désespérée? En vain l'avocat
nommé d'office s'empara-t-il habilement de toutes les circonstances
pour présenter la fille Darcy comme atteinte d'aliénation mentale, le
jury rendit une déclaration affirmative sur la culpabilité. L'accusée
entendit cette décision sans changer de visage. Le président Brisson,
dont l'émotion étouffait la voix, prononça l'arrêt, qui condamnait
la fille Darcy, comme parricide, à être conduite sur le lieu de
l'exécution du supplice, en chemise, nu-pieds, la tête couverte d'un
voile noir; à être exposée sur l'échafaud pendant qu'un huissier ferait
lecture au peuple de l'arrêt de condamnation; à avoir le poing droit
coupé et la tête tranchée.
La fille Darcy, en entendant sa sentence, jeta les yeux sur la Cour,
déboutonna paisiblement sa manchette noire, et se frotta le poignet
droit. Puis elle se leva, et traversa, sans mot dire, toute la salle
d'audience, pour rentrer dans sa prison.
La fille Darcy, après les courtes émotions des débats auxquels elle
avait été soumise, retomba dans la stupeur de l'abrutissement;
uniquement occupée de satisfaire ses besoins, elle vivait du temps
présent, comme si le plus redoutable avenir n'eût pas existé pour
elle. Le jour de l'exécution, quand on vint lui annoncer le rejet de
son pourvoi et l'ordre d'exécuter la sentence, cette nouvelle la fit à
peine sortir de son impassibilité: immobile, l'œil sec et fixé à terre,
elle paraissait étrangère à tout ce qui se passait autour d'elle.
L'exécution de la fille Darcy eut lieu à Versailles, le 28 octobre, en
même temps que celle de la femme Pitra, condamnée à la peine capitale
pour avoir empoisonné son mari.