manifesta aucune émotion quand on déposa sur le bureau les pièces de
conviction, le fusil et les morceaux de sonnette. L'avocat du prévenu,
se fondant sur les mêmes motifs que M. Sicard, et déclarant n'avoir
aucune confiance dans l'interprète choisi, sollicita vivement la remise
de la cause, en alléguant que la défense était impossible; mais la
Cour, sur les conclusions du ministère public, décida qu'il serait
passé outre aux débats.
Les dépositions des témoins confirmèrent les faits déjà connus; après
la lecture du procès-verbal dressé sur les lieux, Pierre Sauron subit
une espèce d'interrogatoire; mais les expressions manquent pour peindre
la multiplicité de tableaux que retraçait cette intéressante pantomime.
Le ministère public, après avoir développé les charges de l'accusation,
demanda avec force la condamnation du prévenu, et n'eut pas de peine
à montrer que la préméditation était incontestable. Ce grand crime a
été commis, s'écriait le magistrat chargé des intérêts de la société;
un grand exemple est nécessaire. Toute la contrée est en émoi; il
n'est pas un témoin qui ne tremble pour son existence, si l'accusé est
relaxé; et sa condamnation n'admet aucun tempérament.
La défense de Sauron, présentée avec talent par Me Dessauret, produisit
de fréquentes et vives émotions dans l'auditoire; elle n'obtint
pourtant qu'un demi-succès. Reconnu coupable, mais sans préméditation,
l'accusé fut condamné aux travaux forcés à perpétuité. Ce malheureux
n'avait pas compris l'arrêt qu'on venait de prononcer; plus tard, dans
la prison, M. Sicard, qui avait consenti à aider de tout son pouvoir
l'interprète assermenté, parvint à lui expliquer sa sentence de
condamnation. Alors le désespoir de Sauron éclata violemment, et il fit
entendre qu'il eût préféré la mort.
ROCH,
VOLEUR-ASSASSIN.
Raget, ancien militaire, était établi, depuis plusieurs années,
marchand de vin à Saint-Ouen, à l'enseigne du _Canonnier français_. Il
était lié d'amitié avec le nommé Thibout, cuisinier de M. Ternaux, qui
lui avait, en maintes occasions, prêté de l'argent et rendu d'autres
services.
Le 21 janvier 1828, Raget vint à Paris pour emprunter 500 francs à son
ami Thibout, et acheter en même temps une dinde qui devait être mangée
le lendemain dans une fête à Saint-Ouen. Thibout n'ayant pas sous la
main la somme demandée, donna rendez-vous à Raget chez un marchand de
vin, où il la lui compta; ils burent ensemble, sortirent bientôt, et,
après une nouvelle séance dans un café, ils se séparèrent à deux heures
et demie environ. A huit heures, Raget arriva à Clignancourt chez un
sieur Osmond, logeur et marchand de vin. Il se fit d'abord servir à
manger, puis demanda à boire, et invita quatre individus présens parmi
lesquels se trouvait Roch, qui logeait depuis quelques mois chez le
sieur Osmond, sous le nom de Petit-Jean.
Roch, né à Belle-Isle en mer, s'était engagé volontairement dans le
1er bataillon colonial. Il renouvela son engagement en 1822 et entra
dans le 3me régiment d'infanterie de la garde royale. Son inconduite
l'en fit bientôt chasser; et au mois de novembre, il fut incorporé dans
une compagnie de discipline à Arras; quelques mois après, il déserta.
Repris, il fut condamné par le conseil de guerre, pour sa désertion, à
trois ans de travaux publics. Par décision du 4 octobre 1826, il obtint
la remise de cette peine et fut renvoyé dans la compagnie à laquelle
il appartenait avant sa condamnation. Il déserta de nouveau en 1827,
et vint se réfugier à Paris sous le nom de _Petit-Jean_. Il logeait,
depuis le mois de décembre, chez le sieur Osmond, et avait été employé
successivement à l'enlèvement des boues de Paris et aux travaux du
château de Saint-Ouen. Ses moyens d'existence étaient précaires, et
sa position très-gênée. Un de ses camarades lui avait entendu répéter
plusieurs fois que, si M. Osmond ne consentait pas à le garder, il
ne lui restait plus qu'à se pendre ou à se jeter à l'eau; que, s'il
trouvait un camarade, _il irait à la forêt de Bondy_.
Roch, ainsi que nous l'avons dit plus haut, était un des quatre
individus que Raget avait invités à boire avec lui. Il avait accepté. A
dix heures environ, Raget se leva, tira de sa poche, pour payer Osmond,
un mouchoir contenant les 500 francs qu'il rapportait de Paris. Il le
déposa sans défiance sur la table, en présence des quatre convives.
Il demanda à Osmond un bâton pour porter plus facilement la dinde
qu'il avait enveloppée d'un torchon. Ce fut Roch qui, sans en avoir
été prié, alla prendre dans un tas de fagots un fort bâton dont il
enleva l'écorce, pour qu'il ne blessât pas la main par ses aspérités.
Raget, s'adressant alors aux personnes qui l'entouraient: _Qui de vous,
dit-il, veut m'accompagner à Saint-Ouen?_ Et, sans attendre de réponse,
il se tourna vers Roch, et lui dit: _Tu as une bonne figure, tu n'as
qu'à venir avec moi._ Roch accepta sur-le-champ la proposition, mais
à condition qu'il coucherait chez Raget à Saint-Ouen; celui-ci le lui
promit, et ils partirent.
Quelques minutes s'étaient à peine écoulées, lorsque Osmond fut étonné
de les voir revenir. Raget paraissait en colère et disait à Roch: «Tu
veux me faire des couleurs ou me voler; tu as voulu me jeter dans la
boue; mais j'y vois clair, et je ne veux plus que tu viennes avec moi.»
Roch ne chercha pas à repousser cette imputation; il se contenta de
répondre: «Si je vous accompagne, c'est pour vous; je ne demande pas
mieux que de rester.»
Raget demanda à boire; comme il avait déjà trop bu, Osmond et sa
femme refusèrent de le servir. Il insista, et se borna à demander
_une tournée_, c'est-à-dire un petit verre de liqueur pour chacune
des personnes qui se trouvaient présentes. Osmond y consentit, sous
la promesse qu'il s'en irait immédiatement après. Raget le promit; il
demanda une lanterne, et, s'approchant de Roch pour la seconde fois, il
lui frappa sur l'épaule en lui disant: «Tu es un bon garçon, tu m'as
l'air d'une bonne personne: viens avec moi.» Il était onze heures et
demie environ lorsqu'ils sortirent. Roch portait la dinde, le bâton
auquel elle était suspendue, et la lanterne; Raget lui donnait le bras:
ce fut ainsi qu'ils traversèrent Clignancourt.
Le lendemain, Raget fut trouvé assassiné. Il avait reçu à la tête dix
blessures, faites, les unes avec un instrument tranchant, les autres
avec un instrument contondant; deux de ces blessures avaient fracturé
le crâne et avaient dû occasioner aussitôt la mort; la tête, placée
entre deux sillons, était entrée de deux pouces dans la terre et
nageait dans le sang. A quelques pas de là, on trouva la lanterne, dont
la chandelle avait été retirée.
Le lendemain matin, Roch n'était pas rentré chez Osmond. A la vue du
cadavre, de violens soupçons s'élevèrent contre lui; son signalement
fut envoyé à la gendarmerie, et le surlendemain, 23 janvier, il fut
arrêté chez un marchand de vin, aux Batignolles, où il faisait une
orgie avec une fille publique.
Dans son interrogatoire, Roch soutint qu'il n'était pas le coupable;
qu'il ne s'était éloigné de Raget qu'après l'avoir vu tomber et avoir
vainement essayé de le relever. Conduit à Saint Ouen et mis en présence
du cadavre de Raget que l'on avait exhumé, il ne montra pas la moindre
émotion, le regarda d'un œil sec, et demanda même à manger pendant
l'autopsie cadavérique.
On découvrit ensuite que Roch, dans la nuit et quelques heures après
son crime, s'était fait conduire par un fiacre, rue Pierre-Lescaut,
chez un sieur Labruyère, logeur, et qu'il y avait soupé avec la fille
Justier. Celle-ci remarqua que les mains et les vêtemens de Roch
_étaient extrêmement sales, et qu'il les regardait fréquemment_. Le
lendemain matin, il se fit servir la dinde qu'il avait apportée la
veille, et déjeûna avec cette fille et le cocher Chalmet, dont il avait
retenu le fiacre pour toute la journée.
Le bâton auquel la dinde était suspendue, laissé par lui dans la
cuisine, fut examiné par Kowaski, garçon de l'hôtel, qui déclara y
avoir remarqué quelques gouttes de sang; mais ayant été brûlé par la
cuisinière, il ne put être représenté parmi les pièces de conviction.
Le premier soin de Roch avait été de se dépouiller de ses vêtemens,
de les déchirer et de les jeter par la fenêtre dans la rue: Kowaski
les ramassa, mais il les trouva si mauvais, qu'il ne conserva qu'une
demi blouse; Roch ne tarda pas à la lui redemander. Comme il restait
sans habits, il s'enveloppa du carrick du cocher et se fit conduire au
marché Saint-Jacques, où il acheta des vêtemens neufs pour 70 à 80 fr.
Il acheta aussi chez une femme Anet une paire de souliers et lui laissa
ceux qu'il portait, et sur lesquels on voyait des taches de sang. Ces
souliers, ainsi que la demi-blouse et les vêtemens abandonnés par Roch
et retrouvés, furent soumis à une analyse chimique qui fit découvrir de
nombreuses taches de sang. Roch, pour expliquer ces taches, répondit
d'abord qu'elles provenaient de tabac chiqué. Après le rapport de MM.
Barruel et Vauquelin, il les attribua au sang que la dinde avait pu
répandre; mais en contradiction avec la femme Labruyère, qui avait
déposé que la dinde, tuée depuis au moins deux jours, _et dont la
saignée même était un peu sèche_, n'avait pu répandre de sang, il
recourut à un autre système devant la Cour d'assises de la Seine.
Il prétendit que, dans ses nombreuses chutes et dans ses efforts pour
relever Raget, il avait pu se faire quelques contusions ou saigner du
nez.
L'interrogatoire de Roch devant le jury, dans l'audience du 30 avril
1828, n'offrit aucun détail intéressant; il nia opiniâtrément qu'il
fût l'auteur de l'assassinat; mais il ne put expliquer plusieurs des
circonstances dont il a été rendu compte un peu plus haut.
Après les plaidoieries, le jury entra en délibération, et au bout d'une
heure et demie, il rendit une réponse affirmative sur chacune des
questions de meurtre et de vol; et en conséquence, la Cour condamna
Roch à la peine de mort. Cet arrêt ne produisit aucune impression
sensible sur le condamné. Il se retourna vers l'un des gendarmes, en
lui disant: _J'ai encore quarante-un jour à vivre!_
Roch se pourvut en cassation, mais son pourvoi fut rejeté, et le 27
juin fut le jour fixé pour son exécution; il reçut cette nouvelle avec
une froide indifférence, et monta tranquillement dans la cariole qui
devait le transporter de Bicêtre à Paris, en disant: _C'est donc enfin
mon dernier jour!_
Arrivé à la Conciergerie, il manifesta le désir d'avoir un entretien
avec M. Appert. Roch avait connu ce généreux et zélé philanthrope, dans
le temps qu'il était militaire. M. Appert se rendit sur-le-champ auprès
du condamné, dans le double but d'adoucir ses derniers instans et de
tâcher d'en obtenir des aveux. Quand Roch l'aperçut: «Ah! vous voilà
donc enfin! s'écria-t-il. Vous êtes un homme de parole. J'aurais été
désolé de mourir sans vous avoir vu: nous sommes, vous le savez, de
vieilles connaissances. Je me rappelle toujours vos conseils d'Arras,
en 1821; si je les avais suivis, vous ne me trouveriez pas là.»
Toutefois, il fut impossible à M. Appert d'en arracher le moindre aveu.
«Je suis innocent du crime d'assassinat, répéta-t-il plusieurs fois:
j'ai volé, il est vrai; je n'ai pas tué. Je n'en veux pas toutefois
à mes juges: à leur place, j'aurais condamné; toutes les _chances_
étaient contre moi.»
Cependant, au milieu des dénégations de Roch, on remarquait qu'il
éludait toutes les questions qui se rapportaient à sa victime. Il
répondait à tout avec précision, avec complaisance; mais, à l'égard de
son crime, il ne donnait que des réponses évasives.
Roch entra surtout dans de grands détails sur les causes de son
malheur, et nous en rapporterons quelques-uns, parce que c'est là
surtout que gît la moralité de nos tristes récits. «Ce qui m'a perdu,
disait-il, c'est d'avoir aimé la boisson et les filles publiques. C'est
aussi le jeu; car je perdais beaucoup d'argent aux jeux de hasard,
sur les boulevards. Mais surtout j'étais entraîné par de mauvaises
connaissances; et plusieurs étaient de la police, car on ne les
arrêtait jamais, tandis qu'on arrêtait les autres... Mes parens sont
bien coupables de ne m'avoir pas mieux surveillé dans ma jeunesse.
Ma tante m'avait prédit que je mourrais sur l'échafaud: je m'en suis
toujours souvenu chaque fois que j'ai fait une mauvaise action; mais il
me semblait que je ne pouvais pas l'éviter... Je ne sais ce que j'ai
dans la tête: souvent il m'est arrivé, en me réveillant après avoir bu,
de croire que j'étais fou... J'allais où je ne voulais pas aller; je ne
sais quoi m'entraînait à la débauche.»
Nous passons sur d'autres détails qui n'ont, rien de particulier à
Roch. M. Appert resta avec ce malheureux jusqu'au moment où l'arrivée
de la fatale charrette lui imposa l'obligation de se retirer. Roch
conserva une inaltérable intrépidité jusque sous le fer du bourreau;
car, dans ce moment suprême, on l'entendit deux fois s'écrier: _Adieu,
citoyens, adieu!_ Jamais condamné ne montra une résolution plus réelle,
plus inébranlable; sa présence d'esprit ne l'avait pas abandonné un
seul instant.
TENTATIVE D'ASSASSINAT
COMMISE PAR UNE MÈRE SUR SON ENFANT AGÉ DE SIX ANS.
Le crime que l'on appelle infanticide n'est malheureusement que trop
commun. Plusieurs fois nous avons eu l'occasion d'examiner les causes
de ces fréquentes atrocités. On a vu que des préjugés, qui ont depuis
long-temps pris racine dans notre état de société, exercent, à cet
égard, une funeste influence. On conçoit, tout en le déplorant, qu'une
fille, devenue mère par suite d'une coupable faiblesse, fasse tous ses
efforts pour cacher la preuve vivante de sa honte; qu'elle aille même
jusqu'à étouffer le sentiment le plus naturel au cœur de la femme, pour
anéantir l'être innocent dont la naissance la couvre de déshonneur. Il
n'y a que cette raison qui puisse expliquer cette monstrueuse anomalie
qui résulte de l'infanticide.
Mais une mère qui tue son enfant uniquement pour s'en débarrasser,
afin de se livrer plus librement à une passion désordonnée, voilà un
phénomène criminel dont l'explication serait plus difficile, pour ne
pas dire impossible. C'est pourtant ce qui ressort des faits que nous
allons mettre sous les yeux de nos lecteurs.
Le 5 février 1828, entre huit et neuf heures du soir, plusieurs
ouvriers qui travaillaient à laver du coton dans un bateau placé sur
la Seine, à Rouen, au bas de la chaussée des Curandiers, entendirent,
à une distance d'environ deux cents pas, la voix d'un enfant qui
criait: _Non! non! non!_ et crurent aussi distinguer ces paroles: _Ma
petite Désirée, je ne te vois plus!_ Deux ou trois minutes après,
ils virent passer sur la chaussée une femme d'une taille ordinaire,
dont ils ne purent distinguer les traits, et dont ils ne remarquèrent
qu'imparfaitement le costume; ils lui demandèrent si elle n'avait pas
vu quelqu'un dans la Seine; elle répondit d'un ton d'indifférence:
_Je ne sais ce que vous voulez me dire; je n'ai rien entendu.—Mais ne
venez-vous pas de par en bas?—Non, je sors de là._ En prononçant ces
dernières paroles, elle n'indiquait pas l'endroit d'où elle sortait, et
elle s'éloigna.
Bientôt de nouveaux cris vinrent frapper l'oreille des ouvriers et
attirèrent également l'attention d'un jeune domestique, qui sortait de
la maison de son maître. On se porta vers l'endroit d'où ils partaient,
et on aperçut un enfant qui se débattait, dans la rivière, contre le
courant qui l'entraînait. De la voix, on encourageait ses efforts, et
on lui indiquait le point vers lequel il devait se diriger; mais ses
forces commençaient à l'abandonner, et il allait infailliblement périr,
lorsque deux pêcheurs qui descendaient la rivière dans leur bateau,
accoururent au bruit, aperçurent le malheureux enfant, et parvinrent
à l'arracher à une mort certaine. C'était un jeune garçon de six à
sept ans. Quand on le retira de l'eau, il avait déjà entièrement perdu
connaissance; on le porta dans la maison d'un sieur Delahaye, où il
fut entouré des soins les plus charitables et les plus empressés:
il ne reprit ses sens qu'au bout de deux heures. Aussitôt qu'il fut
en état de et répondre aux questions, on voulut connaître la cause
de l'accident qui venait de l'exposer à un péril si imminent. De
quelle triste et douloureuse impression ne fut on pas frappé, quand on
entendit cet enfant raconter qu'il avait été précipité dans la rivière
par sa propre mère! Ce crime pouvait à peine se comprendre; mais, de la
part d'un enfant aussi jeune, le mensonge eût été plus incompréhensible
encore: ce qu'il avait répondu d'abord aux premières questions qui lui
furent adressées, il le répéta depuis, devant le commissaire de police
et le juge d'instruction.
Voici la substance de son récit: le 5 février, entre sept et huit
heures du matin, sa mère, la femme Dubord, dite Henry, l'avait fait
lever et l'avait envoyé travailler chez un sieur Morel, fileur.
L'enfant ne s'y était pas rendu, et avait passé la journée à jouer avec
des enfans de son âge; le soir, sa mère l'avait trouvé sur la place
Saint-Sever; elle l'avait pris par la main, et sans lui rien dire,
l'avait amené le long du rivage de la Seine, vers la petite chaussée
de Quevilly jusque vis-à-vis la maison d'un sieur Alexandre. Ce fut
à peu-près dans cet endroit, que, le saisissant par le bras gauche,
elle l'avait précipité dans la rivière. Il était parvenu d'abord à se
relever, et s'attachant aux vêtemens de sa mère, il essaya une trop
faible résistance; mais celle-ci le prit par la tête et le repoussa
dans l'eau, en employant toute sa force: «Alors, dit-il, j'ai dérivé en
buvant de l'eau, jusqu'au moment où l'on m'a repêché.»
La femme Dubord était veuve depuis le 15 janvier 1828, et avait trois
enfans. Le jeune Joseph qu'elle avait voulu noyer, était le seul
qui habitait avec sa mère. Cette femme avait déjà subi une année
d'emprisonnement pour vol. Son mari, plus jeune qu'elle, avait à peine
fermé les yeux, que la veuve avait déjà formé une liaison criminelle
avec un homme marié, nommé Ballières; elle recevait cet homme dans le
lit où couchait aussi son enfant.
Pendant les premiers interrogatoires, la femme Dubord se retrancha
dans de constantes dénégations. Mais, quand on eut donné l'ordre de la
mettre au secret, quand elle apprit d'une manière positive que son fils
vivait, elle sentit que toute dénégation était inutile, et demanda à
être ramenée devant le juge d'instruction, en présence de qui elle fit
l'aveu de son horrible attentat.
On se demande avec effroi quels pouvaient être les motifs d'un si grand
forfait: on reste confondu, pétrifié, anéanti, quand on songe que le
désir seul de se débarrasser du jeune Joseph avait été le principal
motif de la femme Dubord. De ses deux autres enfans, l'un était chez
sa mère, l'autre chez son beau-frère: il fallait qu'elle se défît du
troisième, et l'on a vu comment s'y prit ce monstre féminin!
Le jeune Joseph Dubord déclara qu'il était à peine âgé de trois ans,
lorsque sa mère voulut le faire périr en le noyant, et en fut empêchée
par le père. Peu de temps avant le crime, l'enfant avait été placé à
l'hospice, et n'avait été rendu à sa mère que quinze jours avant le
5 février; enfin elle s'était plainte au commissaire de police de la
conduite de son fils, qui, disait-elle, refusait de travailler, et
elle avait parlé d'aller trouver le commissaire de la marine pour le
faire embarquer. L'hospice le lui avait rendu; la marine le trouvait
trop jeune pour le placer à bord d'un bâtiment. Mais la Seine pouvait
l'engloutir; et si son cadavre, retrouvé, trahissait le genre de sa
mort, on pouvait croire facilement qu'elle avait été le résultat d'un
accident. Qui eût osé accuser une mère? La femme Dubord voyait dans son
fils un obstacle à ses débauches avec Ballières, parce que, d'après
ses propres aveux, ce Ballières lui avait dit qu'il ne pouvait pas les
nourrir tous les deux.
La femme Dubord comparut le 23 mai devant la Cour d'assises de la
Seine-Inférieure. La figure de l'accusée était régulière et même
agréable; elle paraissait accablée, et cherchait à cacher son visage
avec son mouchoir. La veuve Dubord était âgée de 31 ans.
Les dépositions de nombreux témoins confirmèrent toutes les
circonstances de l'accusation. Le nommé Ballières, ouvrier fileur, âgé
de 28 ans, déposa qu'il avait ignoré le crime; qu'il avait plus d'une
fois protégé l'enfant contre sa mère, lorsque celle-ci voulait le
maltraiter. Dans la soirée du 5 février, vers onze heures, il demanda à
l'accusée où était son petit garçon? elle répondit: «Je n'en sais rien;
je crois qu'il est parti à Gisors.» Il lui répondit que cela n'était
pas possible; qu'un enfant de six ans ne pouvait pas faire la route;
qu'il était sans doute arrêté dans quelque corps-de-garde, et qu'on le
lui ramènerait le lendemain. Du reste, il protesta qu'il n'avait jamais
conseillé à la femme Dubord de faire périr son enfant; qu'il lui avait
dit de le placer soit à l'hospice, soit dans la marine, mais non pas de
le jeter à l'eau.
L'accusée dit en pleurant que, sans Ballières, elle ne serait pas dans
la malheureuse position où elle se trouvait; qu'elle s'était attachée
à lui; qu'elle lui avait demandé, dans le cas où elle n'aurait pas
d'enfans, s'il consentirait à vivre avec elle; qu'il lui avait répondu:
«Il faut placer ton enfant à l'hospice ou dans la marine.» Qu'alors,
ne sachant où le mettre, elle l'avait précipité à la rivière; qu'à la
vérité, Ballières ne lui avait pas donné ce conseil.
L'avocat-général, M. Petit, après avoir démontré le danger des
passions, lorsque la raison, l'honneur et la religion n'y apportent
aucun frein, passa en revue tous les faits de la cause et établit
les circonstances de la préméditation; l'avocat chargé d'office de
la défense de la femme Dubord présenta avec talent les moyens qui
pouvaient faire écarter la préméditation. Malgré ses louables efforts,
la réponse du jury aux questions, posées par le président de la Cour,
fut affirmative de tous points. En conséquence, la femme Dubord fut
condamnée à la peine de mort.
La femme Dubord se pourvut en cassation et en grâce; mais l'un et
l'autre pourvoi furent rejetés, et l'arrêt de mort fut exécuté le 31
juillet 1828, sur la place du Vieux-Marché, à Rouen.
ARSÈNE ET JULIEN,
OU TENTATIVE D'ASSASSINAT PAR SUITE DE DÉSESPOIR AMOUREUX.
Le 26 octobre 1827, le passage du _Cheval-Rouge_, situé près de la rue
Saint-Martin, fut le théâtre d'un événement, qui jeta pendant quelques
instans l'effroi dans le quartier.
Il était huit heures du matin; une jeune personne se rendant à sa
journée, parut à l'extrémité du passage. Un jeune homme s'approcha
d'elle, et, après avoir échangé quelques paroles, tira de sa poche
un couteau à ressort, tout ouvert, et en frappa violemment la jeune
personne. L'infortunée se sauva, en poussant des cris, dans la boutique
d'un marchand de charbon. _Donnez-lui des secours_, disait-elle, _il
va se tuer!_ Effectivement, après avoir assouvi sa fureur sur sa
victime, le jeune homme s'était frappé lui-même avec son couteau; il
était tombé par terre: il se releva et se porta un second coup qui
le renversa de nouveau. On accourut de toutes parts; des groupes se
formèrent autour du jeune homme; on ramassa l'arme dont il cherchait
encore à se frapper; lorsqu'on le transporta au corps-de-garde, il
voulut s'emparer encore de son couteau. Il était atteint de deux
blessures, dont l'une au bas-ventre.
Quel était ce jeune homme? quelle était cette jeune fille? quels motifs
avaient pu déterminer l'action violente de l'un sur l'autre? Telles
étaient les questions que faisait la curiosité générale. Les vagues
circonstances que l'on avait pu saisir au moment du crime, la jeunesse
et l'extérieur des deux individus, l'heure et le lieu choisis pour la
catastrophe; tout portait à croire que cette tentative de meurtre,
suivie immédiatement d'une tentative de suicide, n'était point un de
ces crimes qu'enfantent ordinairement la scélératesse et la cupidité;
et, si l'on s'intéressait à la victime, on ne pouvait s'empêcher de
plaindre celui qui avait failli être son bourreau.
Voici ce qu'apprit l'enquête judiciaire, faite sur cet événement
tragique.