Pendant cette déposition, l'accusée était violemment agitée: «Ah!

madame, s'écriait-elle par intervalles, votre conscience est plus

chargée que la mienne.»

L'accusation fut soutenue avec beaucoup de force par le procureur du

roi. Ce magistrat trouva surtout les motifs de l'incendie dans la

jalousie continuelle de la femme Massé, lorsque son mari couchait chez

madame Larchenault. C'est ainsi qu'un matin, voyant qu'un pain qui lui

était envoyé de la maison de la Foie, n'était pas apporté par son mari,

elle alla dire à une voisine: «_Je ne veux pas de ce pain; mon sang

bouillonne, j'enrage; la Foie s'en ressentira!_»

Après une heure de délibération, le jury déclara l'accusée coupable,

à la majorité de sept contre cinq, et la majorité de la Cour s'étant

réunie à celle des jurés, la femme Massé fut condamnée à la peine de

mort.

Mais une horreur profonde remplit tous les cœurs, quand on sut que

le mari de la femme Massé se trouvait dans l'enceinte du tribunal au

moment où le président avait prononcé la terrible sentence.

CRIME ET SUICIDE DE BERTET.

MM. Ador et Bonnaire tenaient, à Vaugirard, une fabrique de produits

chimiques. Il est d'usage que l'administration des douanes place

dans les fabriques de soude deux employés, chargés de surveiller la

décomposition du sel que ces fabriques obtiennent en franchise de

droits. M. Bertet avait été placé, en cette qualité, depuis trois ans

environ, dans la fabrique de Vaugirard. Cet homme, d'un caractère fort

difficile, et paraissant dévoré par une sombre mélancolie, exerçait

ses fonctions avec une excessive sévérité, et vivait dans un complet

isolement. Les chefs de la fabrique avaient adressé fréquemment

des plaintes verbales à M. de Rougemont, directeur des douanes, et

avaient sollicité le changement de ce contrôleur; malheureusement, ils

n'avaient pu l'obtenir.

Le 2 août 1827, M. Ador était arrivé à sa fabrique vers sept heures,

et se disposait à se rendre, selon son habitude, chez son père,

domicilié à Issy. Il se trouvait dans une des cours de l'établissement,

causant très-gaîment avec le contre-maître et quelques autres ouvriers,

lorsque Bertet vint à lui, et le pria de lui donner quelques signatures

pour ses registres de douane: «Bien volontiers», lui répondit M.

Ador, et aussitôt il monta avec lui dans la chambre de l'employé, où

se trouvaient les registres. M. Ador s'assied, appose une première

signature; mais au moment où il allait en apposer une seconde, il est

frappé dans le dos d'un coup de pistolet dont la balle lui traverse

le corps. La détonation et les cris de la victime attirent aussitôt

vers ce lieu les ouvriers qui étaient dans la cour. Ils enfoncent

la porte que Bertet avait fermée derrière lui, selon son habitude

constante. Un des ouvriers entre le premier; il aperçoit son maître se

débattant encore avec l'assassin qui tenait un pistolet dirigé sur sa

victime; l'ouvrier se précipite sur Bertet, fait sauter son arme en lui

donnant un vigoureux coup sur le bras et le terrasse. Plusieurs autres

personnes entrent dans la chambre. On s'empresse autour de M. Ador qui

respirait encore. On veut ouvrir la fenêtre pour lui donner de l'air;

on découvre qu'elle avait été clouée d'avance. Toute l'attention se

porte sur cet infortuné; on espère le rendre à la vie.

Pendant cette scène douloureuse, Bertet, toujours étendu sur le

carreau, contemplait d'un œil sec, et avec un imperturbable sang-froid,

tout ce qui se passait devant lui.

—Misérable! lui dit un des ouvriers qui était très-attaché à M. Ador,

tu nous ôtes notre pain!

—Tant pis! répond froidement Bertet.

—La justice va venir, lui dit-on encore; elle nous vengera.

—C'est égal; je ne la crains pas.

Mais tout-à-coup, quelques instans après, et pendant que l'on était

occupé à prodiguer des soins au blessé, un nouveau coup de pistolet

se fait entendre; c'était Bertet qui venait de se faire sauter le

crâne. Profitant du désordre qui régnait dans la chambre, il s'était

traîné sur les mains et sans être aperçu, jusqu'au bas d'un buffet, où

il avait pris un autre pistolet qu'il avait aussitôt dirigé sur son

front. Dans ce moment même, sa malheureuse victime venait de rendre le

dernier soupir.

Le commissaire de police arriva bientôt, puis un maréchal-des-logis de

gendarmerie, et l'on procéda aux perquisitions d'usage.

Dans le buffet auprès duquel Bertet s'était donné la mort, on trouva

quatre autres pistolets à deux coups, tous chargés à balles; on trouva

aussi dans la chambre un fusil chargé et une assez grande quantité de

poudre et de balles.

Parmi beaucoup de papiers qui furent saisis, on remarqua trente-deux

pièces qui étaient placées ensemble sur une planche, et qui contenaient

les choses les plus étranges. Elles étaient adressées à M. le

procureur-général, toutes cotés et paraphées avec ordre et portant des

titres bizarres, tels que _mes dernières réflexions_, _mes derniers

soupirs_, etc., etc. Bertet y déclarait que, s'étant cru empoisonné

il y avait quelques années, il n'avait cessé depuis ce temps de faire

des remèdes dont il donnait le plus minutieux détail; il affirmait

qu'on aurait tort de croire que sa tête était exaltée; qu'il était de

sang-froid.

Dans d'autres de ces pièces, il annonçait qu'il lui fallait

quatre victimes, et il les nommait. C'étaient les deux chefs de

l'établissement, une femme qui habitait la fabrique et son ancienne

femme de ménage; il ajoutait, toutefois que dans le cas où il se

contenterait d'une seule victime, il abandonnait à la justice le

soin de faire le reste. Dans quelques-unes de ces pièces, on lisait:

_Aujourd'hui mes douleurs sont moins vives... Je me sens mieux... Ma

vengeance est retardée..._ Dans d'autres au contraire: _Mes douleurs

renaissent et, avec elles, mes idées de vengeance._

Dans l'une de ces pièces, il faisait lui-même la description du

monument funèbre à élever à l'une de ses victimes. C'était une espèce

de potence, empreinte des instrumens du supplice. Dans une autre, il

décrivait son convoi funéraire. Il voulait que les quatre coins du

poêle fussent portés par les deux chefs de l'établissement et les deux

femmes ci-dessus indiquées, dans le cas où il n'aurait pas pu les

immoler; que M. le procureur du roi suivît le cortége; qu'arrivé au

cimetière, on le jetât le premier dans une large fosse creusée exprès,

et que les quatre personnes tenant le poêle y fussent jetées après lui.

Enfin, dans une autre de ces pièces, il disait qu'il destinait à

chacune de ses victimes deux balles dorées, emblèmes de leur ambition,

de leur soif de l'or, et qu'il mêlait à la poudre des cantharides,

image des tourmens qu'il souffrait.

Le jour même de l'assassinat, il avait placé sur cette liasse de pièces

un papier sur lequel étaient écrits ces mots: _Ce 2 août, à M. le

procureur général._

La manière de vivre de Bertet, et surtout son effroyable attentat,

faisaient présumer chez cet individu un funeste dérangement des

facultés intellectuelles. Il remplissait avec zèle tous ses devoirs

de piété. Quand il entrait dans une église, il se prosternait

jusqu'à terre, de manière à être remarqué de tous les assistans, et

très-souvent, lorsqu'on le rencontrait, on l'entendait réciter une

prière. Les murs de sa chambre étaient placardés d'images de saints et

autres objets de dévotion.

Le lendemain même de son crime, le perruquier qui rasait Bertet se

présenta chez le commissaire de police et lui déclara que, quelques

jours auparavant, pendant qu'il faisait la barbe à Bertet, celui-ci

avait dit: «Quand vous rasez quelqu'un, est-ce qu'il ne vous prend pas

envie de lui couper la gorge? Çà ne vous ferait-il pas plaisir.»

Voilà, ce semble, un de ces crimes, qui sont absolument inexpliquables,

si l'on refuse d'admettre comme cause déterminante, comme cause unique,

une de ces monomanies si fréquemment invoquées depuis quelques années.

Bertet n'avait aucun motif de haine ou de vengeance contre les quatre

personnes qu'il avait projeté d'assassiner. Il n'avait pas lieu d'être

mécontent de son sort comme employé des douanes. Il venait d'obtenir

une destination plus avantageuse. A dater du 1er août, ses appointemens

étaient augmentés de 400 francs. Il avait fait à cette occasion une

visite à M. de Rougemont, pour le remercier de ses bontés. Et pourtant,

chose étrangement monstrueuse! dans les pièces trouvées dans sa

chambre, Bertet déclarait lui-même, et à plusieurs reprises, qu'il ne

s'était rendu chez M. de Rougemont que pour l'assassiner, mais qu'y

ayant rencontré plusieurs personnes, il s'était vu forcé d'ajourner son

projet.

Il faut supposer que, lorsque Bertet écrivait les pièces trouvées chez

lui au nombre de trente-deux, pièces qu'il cachait à tous les yeux

avec le plus grand soin, il était dominé par son idée fixe, celle

d'un empoisonnement imaginaire commis sur sa personne, et qu'alors il

s'abandonnait à ses projets de vengeance.

Au reste, une circonstance qui semble annoncer une préméditation

incontestable, c'est que sous les aisselles du cadavre de Bertet, on

trouva un double de son testament qui faisait aussi partie des pièces,

et dans lequel il déclarait que son instant était venu, mais que, du

moins, il entraînerait dans sa tombe une de ses victimes, et que Dieu

ferait le reste.

ASSASSIN

STIPENDIÉ PAR LE GENDRE DE SA VICTIME.

Le dimanche 2 juillet 1827, vers quatre heures du matin, le sieur

Drouot, fermier à Jubercy (Marne), envoya Jules Devauversin, âgé de

quatorze ans, son domestique, conduire ses trois chevaux en pâturage

dans la réserve de la commune d'Oger. Une demi-heure après, il s'y

rendit lui-même, accompagné de son chien, et se coucha au pied d'un

chêne. Devauversin demanda à son maître et obtint de lui la permission

de s'éloigner un peu, pour aller cueillir des fraises. Drouot, resté

seul, commença à sommeiller. Au bout de quelque temps, les aboiemens

du chien déterminèrent Devauversin à revenir pour surveiller les

chevaux. Il marchait lentement à cause des ronces: parvenu à cinq ou

six pas du chêne au pied duquel son maître s'était endormi, il remarqua

un individu qui, paraissant venir de cet endroit, semblait agité

par quelque dessein. Cet individu, nommé Martin Coutier, le remarqua

également, et craignant sans doute qu'il n'eût vu ce qui venait de

se passer, il se retourna sans s'arrêter et lui dit, en lui montrant

le poing: _Si tu as le malheur de dire quelque chose, je t'en ferai

autant._ Coutier continua à s'éloigner rapidement, tandis que le

petit domestique approchait de son maître. Il le trouva couché sur le

ventre, le visage appuyé sur ses deux mains qui étaient enveloppées de

son mouchoir et son sarrau relevé. En vain le jeune homme appela-t-il

son maître à plusieurs reprises; le malheureux Drouot avait cessé

d'exister: il venait d'être frappé d'un coup mortel à la tête.

Arrivée près du cadavre de son mari, la femme Drouot s'écrie en

gémissant: «Mon pauvre homme est mort, il a été assassiné; les gueux

qui voulaient le faire mourir avaient promis cent écus pour le tuer;

et ces gueux-là, je sais bien...» Vers deux heures et demie de

l'après-midi, Remi Chiquet, gendre de Drouot, arriva aussi: «C'est

bien malheureux! dit-il en haussant les épaules: Qui est-ce qui a

pu commettre un crime comme celui-là? On va penser sur nous, et ce

n'est pas nous qui l'avons fait; nous allons nous trouver dans la

peine.—Mon pauvre Chiquet, lui répondit une des personnes présentes,

je ne voudrais pas être dans ta peau; tu as menacé ton beau-père.—Je

ne crains rien, répliqua Remi Chiquet, je ne suis pas sorti de la

matinée.» Mais, malheureusement pour lui, sa belle-mère ajouta: «Si

seulement vous n'aviez pas fait la proposition à Martin Coutier!» Elle

n'acheva pas, voyant qu'on faisait attention à ses paroles; mais un

sieur Boulé, garde-forestier, avait entendu auparavant la femme Drouot

s'écrier: «Mon mari m'a dit hier au soir en se couchant, qu'on avait

promis cent écus pour le tuer; sûrement que les malheureux ont versé

les cent écus! voilà mon mari tué!»

L'adjoint du maire d'Oger adressa à Remi Chiquet diverses

interpellations en présence du cadavre de son beau-père. Chiquet

répondit: _C'est un coquin de moins, mais je ne l'ai pas assassiné._

Remi Chiquet avait épousé le 10 avril 1826, Emilie-Arsène, fille

unique de Drouot, alors âgée de seize ans et quelques mois. Tous deux

devaient partager les travaux de la ferme et y être logés et nourris;

mais bientôt l'intérêt vint diviser la famille. Chiquet éprouvait un

vif désir de succéder à son beau-père qui, de son côté, ne paraissait

pas disposé à se retirer. Dès ce moment, le mécontentement éclata,

et ne tarda pas à être accompagné d'outrages et de menaces. Chiquet

annonça hautement l'intention de donner la mort à son beau-père, et fit

plusieurs tentatives dans cet abominable but.

Un jour que Drouot, étant couché, lui reprochait ses menaces, le gendre

se saisit d'une hache pour l'en frapper: «Malheureux, lui cria Drouot,

si tu me tues, le petit domestique qui est là à côté sera ton juge; car

il connaîtra l'assassin.—Eh bien! répliqua Chiquet, je commencerai par

lui.» Il courut aussitôt, armé d'un couteau, à l'écurie pour égorger

Devauversin; mais ce jeune homme, qui avait tout entendu, s'était

dérobé à sa rage en prenant la fuite.

La haine profonde de Chiquet à l'égard de Drouot était partagée par

sa femme qui, malgré son jeune âge, ne parlait de son père qu'en

proférant contre lui de grossières injures. Elle allait jusqu'à

exprimer publiquement le vœu impie que quelqu'un le tuât.

Vers la fin de juillet 1827, Chiquet et sa femme avaient quitté la

ferme de Jubercy, après avoir forcé l'armoire de Drouot, et y avoir

pris une somme de 270 francs et des effets d'habillement à l'usage

de la femme Drouot. Drouot, quelques jours après, ayant rencontré sa

fille revêtue des effets qui avaient été volés à sa femme, lui adressa

des reproches; une dispute s'éleva; la femme Chiquet, mettant le

poing sous le nez de son père, lui dit: _Va, grand gueux, tu auras de

mes nouvelles avant dimanche._ Le lendemain, à la suite d'une autre

altercation, elle finit par lui dire: _Va, tu te souviendras de cela,

dans trois jours tu auras sauté le pas._ Et trois jours après le

parricide était consommé.

Des poursuites furent dirigées d'abord contre la femme de Remi Chiquet;

mais l'ordonnance qui la mettait en prévention fut annulée. Martin

Coutier, Remi Chiquet et Magloire Chiquet, son frère, furent traduits

devant la Cour d'assises de la Marne, le 6 août 1827. Le premier,

comme prévenu d'avoir commis, volontairement et avec préméditation,

un homicide sur la personne de Drouot; les deux autres, comme s'étant

rendus complices de ce crime, en excitant par promesses Martin Coutier

à le commettre, et en lui donnant des instructions à cet effet.

Remi Chiquet avait déjà comparu en Cour d'assises comme accusé d'un vol

qualifié; mais il avait été acquitté, faute de preuves suffisantes.

Quant à Martin Coutier, il était connu pour un maraudeur, ne vivant que

de rapines, et capable de tout pour se procurer de l'argent.

Coutier avoua la proposition que lui avait faite Remi Chiquet: mais il

soutint qu'il l'avait rejetée. Chiquet, de son côté, prétendit n'avoir

fait aucune proposition. Coutier, en outre, invoquait un _alibi_ qu'il

ne put justifier.

L'accusation fut soutenue avec force contre Coutier et Remi Chiquet;

mais le ministère public l'abandonna contre l'autre Chiquet. Après

trois jours de débats, sur la réponse affirmative du jury, les deux

principaux accusés furent déclarés coupables et condamnés à la peine

capitale.

Pendant le prononcé de l'arrêt, Coutier jeta plusieurs fois les yeux

sur son complice, qui cachait sa figure sous son mouchoir. En se

retirant, Coutier, s'écria: _Ah! Seigneur!_ et Chiquet laissa échapper

cette atroce naïveté: _Peut-on donner une punition comme çà!_

SOURD-MUET,

ASSASSIN.

Le nommé Étienne Petit, pauvre et honnête cultivateur auvergnat,

domicilié dans le département du Cantal, s'était endormi, le 23 juin

1827, dans un champ, où, après le labour du matin, il avait mené paître

deux vaches. Une de ses filles, qui vint le chercher, l'aperçut couché

contre un mur à l'abri du vent du nord. Parvenue auprès de lui, elle

l'appela vainement; le malheureux n'existait plus! La jeune fille,

éperdue, courut au hameau, demandant du secours; on vint à ses cris.

Une blessure profonde, au-dessus de la clavicule droite, apprit bientôt

que la mort de Petit était le résultat d'un crime, et tous les soupçons

se réunirent aussitôt sur Pierre Sauron, sourd-muet de naissance qui,

depuis quelques années, avait accompagné sa famille, et s'était fixé

avec elle au village de Lascon.

Pierre Sauron s'était épris d'une passion violente pour l'une des

filles de Petit. Celle-ci répondait à son amour; elle était devenue

enceinte, et pour faire cesser le scandale de leurs relations, le père

avait contraint sa fille à s'éloigner du pays. Dès lors, Pierre Sauron

conçut contre Étienne Petit une inimitié profonde. Il nourrissait

dans son cœur des sentimens de vengeance, et ces sentimens, il les

manifestait très-fréquemment par des menaces atroces, qui s'exprimaient

tantôt par une pantomime d'une énergie effrayante, tantôt par les

actions les plus odieuses.

Irrité de l'excellente réputation dont jouissait Petit, et voulant

lui susciter des ennemis, il prenait dans des meules de pailles,

appartenant à ses voisins, une certaine quantité de bottes qu'il

portait dans la grange de celui à qui il avait voué une haine

implacable, et il avait soin de laisser après lui une longue traînée

afin de faire passer Petit pour le voleur, et de le perdre plus

sûrement dans l'opinion publique.

Un jour, s'étant affublé d'une espèce de couronne de laquelle pendaient

quelques touffes de crins, dans l'intention d'imiter la chevelure

d'un aliéné qui était originaire du même lieu; il se rendit, pendant

l'obscurité, devant la maison de Petit, tout nu et armé d'un gros

bâton,et faisant beaucoup de bruit pour attirer son ennemi et

l'assaillir. Cette tentative étant restée sans succès, Sauron imagina

d'ouvrir la porte mal fermée de l'étable où se trouvaient quelques

bêtes à laine appartenant à Petit; bien convaincu que ce dernier

accourrait pour les faire rentrer au bercail. Cette fois, le stratagème

réussit; Petit eut le malheur de sortir. Sauron se précipita sur lui et

lui asséna un violent coup de bâton. Il allait redoubler, lorsque Petit

esquivant le coup, essaya de le saisir aux cheveux; mais la chevelure

postiche, dont l'agresseur s'était affublé, lui demeura entre les

mains; les gens de la maison accoururent aux cris de Petit, et Sauron

prit la fuite.

Ce fait donna lieu contre le sourd-muet à une plainte en police

correctionnelle. Un mandat d'arrêt fut lancé par le juge d'instruction.

La gendarmerie fit long-temps des perquisitions inutiles. Enfin une

audience eut lieu par défaut, et le prévenu fut absous, faute de

preuves suffisantes. Quelques mois s'étaient à peine écoulés depuis ce

funeste acquittement, lorsque le malheureux Petit fut assassiné.

Sauron était resté chez lui; il prit la fuite à la vue des gendarmes;

il fut poursuivi et arrêté. Ses menaces antérieures contre Petit, les

présomptions qui déjà s'étaient élevées contre lui, sa haine bien

connue pour la victime avaient incontinent appelé tous les soupçons sur

Sauron.

Amené sur le lieu où gisait encore le cadavre de Petit, il leva les

yeux au ciel, fit quelques signes de pitié, et bientôt demeura immobile.

A l'autopsie du cadavre, les hommes de l'art constatèrent que Petit

avait été atteint d'un coup d'arme à feu, tiré presqu'à bout portant,

et qui avait été chargé avec des morceaux d'une sonnette brisée; ils

trouvèrent une assez grande quantité de cette espèce de mitraille dans

les poumons et dans le cœur, et déclarèrent que la mort avait été

instantanée; que la victime avait été atteinte, dans l'attitude d'un

homme assis, appuyé contre le mur de son pacage, probablement endormi,

et que le coup avait été tiré de haut en bas.

Sauron était un adroit chasseur: il avait un fusil depuis quelque

temps; cependant ses voisins ne lui en avaient point vu. Quand il fut

arrêté, on lui fit demander, par les personnes les plus habituées

à converser avec lui, ce qu'il avait fait de son fusil. Il donna à

comprendre qu'il n'en avait point, et que celui dont il se servait

autrefois n'était pas à lui, qu'il l'avait rendu à la personne qui le

lui avait prêté; et tout-à-coup, après bien des recherches, le fusil

fut découvert chez Sauron, industrieusement caché entre deux poutres de

l'écurie. On s'était servi de cette arme tout récemment, le bassinet

était encore humide; le canon exhalait une odeur de poudre. Sauron,

interrogé sur ces diverses circonstances, ne répondit que par des

signes de dénégation.

On fouilla les poches du gilet qu'il avait sur lui, et l'on trouva des

morceaux de sonnette absolument semblables à ceux que les médecins

avaient découverts dans la blessure de Petit; on les rapprocha les

uns des autres; ils s'adaptaient parfaitement; on reconnut que tous

avaient fait partie du même tout. Alors Sauron rougit, se déconcerta,

et l'abattement le plus complet succéda à la froide indifférence qu'il

avait manifestée jusqu'à ce moment.

Par suite des faits que nous venons d'exposer, Sauron fut traduit

devant la Cour d'assises du Cantal, séant à Saint-Flour, le 17 août

1827.

Des témoins furent entendus; aucun n'avait vu commettre le crime;

deux ou trois seulement avaient entendu l'explosion. Tous déposaient

de la haine de Sauron contre Petit, des causes de cette haine, de

ses menaces, de l'acte de violence qui avait donné lieu au premier

procès, des vols de paille simulés. Plusieurs racontaient que Petit

avait un funeste pressentiment de ce qui devait lui arriver. «Le muet

me tuera quelque jour, avait-il dit souvent; il faut que je vende le

peu de biens que j'ai, et que j'aille joindre mon fils à Paris.» Il

avait ajourné ce voyage à l'automne. Dans la crainte de l'événement,

il s'attachait chaque jour à mettre sa conscience en paix; il se

confessait souvent et s'approchait fréquemment de la sainte table;

il voulait être toujours prêt à paraître devant Dieu: tels sont les

principaux détails contenus dans l'acte d'accusation et qui ont été

entièrement confirmés par les débats.

On avait désigné pour servir d'interprète à l'accusé M. Toussaint

Sicard, élève de prédilection de l'illustre abbé Sicard, héritier

de son nom et de ses connaissances. Cet homme habile accourut de

Mont-Salvi, petite ville du Cantal où sa bienfaisance entretient une

école déjà renommée, et il amena avec lui six jeunes sourds-muets, plus

ou moins avancés dans leur éducation, afin de leur donner une grande

leçon, en les rendant témoins du terrible exemple qui se préparait.

Arrivé plusieurs jours avant le jour de l'audience, M. Sicard essaya

de se mettre en rapport avec Pierre Sauron; toutefois, avant le

tirage au sort des jurés, il déclara qu'il ne saurait ni transmettre

ses idées à l'accusé, ni traduire les siennes; qu'il n'avait point

eu assez de temps pour parvenir à lui faire connaître le langage des

signes; que l'intelligence de Sauron lui avait paru des plus bornées;

il ajouta qu'il serait grandement à désirer que la cause fût remise

à une prochaine session pour que l'on pût donner à l'accusé quelques

notions élémentaires; enfin il déclara que, dans une affaire aussi

importante, aussi grave, il lui était absolument impossible d'accepter,

sans cette précaution préalable, les fonctions d'interprète qui lui

étaient déférées, et de prêter, en cette qualité, le serment requis

par la loi. Sur cette réponse de M. Sicard, on manda pour le remplacer

un sourd-muet, déjà instruit, sachant écrire et lire, et qui, depuis

plusieurs années, s'était fixé à Saint-Flour. Celui-ci accepta les

fonctions qu'on lui proposait et prêta serment.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 8/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 2 / 20 段