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Au lecteur:
Voir les Note de Transcription et Table des Matières en fin de livre.
CHRONIQUE
DU CRIME
ET
DE L'INNOCENCE.
IMPRIMERIE DE MOQUET ET Cie,
rue de la Harpe, n. 90.
CHRONIQUE
DU CRIME
ET
DE L'INNOCENCE;
Recueil des Événemens les plus tragiques, Empoisonnemens, Assassinats,
Massacres, Parricides, et autres Forfaits, commis en France, depuis le
commencement de la monarchie jusqu'à nos jours, disposés dans l'ordre
chronologique, et extraits des anciennes Chroniques, de l'Histoire
générale de France, de l'Histoire particulière de chaque province,
des différentes Collections des Causes célèbres, de la Gazette des
Tribunaux, et autres feuilles judiciaires.
PAR J.-B. J. CHAMPAGNAC.
Tout ce qui me fait peur m'amuse au dernier point.
C. DELAVIGNE. _Ecole des Vieillards._
Tome Huitième.
Paris.
CHEZ MÉNARD, LIBRAIRE,
PLACE SORBONNE, N. 3.
1833
ULBACH,
OU LA BERGÈRE D'IVRY.
Ulbach, après avoir perdu sa mère à l'âge de douze ans, après avoir
passé quelque temps à l'hospice des Orphelins à Paris, après avoir
été condamné, comme vagabond, à rester pendant dix-huit mois dans une
maison de correction, était entré au service du sieur Aury, marchand de
vins traiteur aux _Nouveaux-Deux-Moulins_.
Là, il avait eu occasion de connaître une jeune fille d'environ
dix-neuf ans, qui était domestique chez la veuve Detrouville, rentière,
demeurant avenue et commune d'Ivry. Cette fille, nommée Aimée Millot,
venait, plusieurs fois par semaine, apporter des œufs chez le sieur
Aury, et gardait habituellement des chèvres sur le boulevard extérieur,
du côté de sa maison. Ulbach avait conçu pour elle une passion
violente; et ils avaient de fréquentes entrevues.
Mais au mois de janvier 1827, la veuve Detrouville s'étant aperçue de
cette intrigue, fit de sages représentations à la jeune Millot, en lui
signifiant qu'elle ne la garderait pas chez elle, si elle ne rompait
toute relation avec Ulbach. Aimée promit à sa maîtresse de lui obéir,
et s'engagea même à rendre à Ulbach plusieurs petits cadeaux qu'elle
avait reçus de lui. Fidèle à sa promesse, elle déclara à ce jeune homme
qu'il fallait absolument qu'ils cessassent de se voir.
Ulbach était naturellement jaloux; cette déclaration de celle qu'il
aimait ne fit qu'exciter davantage encore sa jalousie. Il refusa de
prendre les objets qu'Aimée voulait lui restituer. Son humeur devint
triste et sombre; il négligeait son service; tout ce qui avait trait
à des procès criminels, et particulièrement à des assassinats, faisait
sur lui la plus vive impression; il lisait avidement tous les journaux
où se trouvaient les détails de crimes venus à sa connaissance. Son
agitation, après ces lectures, était extrême; et plusieurs fois, il
lui arriva de dire à Herbelin, son camarade: «C'est un grand malheur!
on ne sait pas ce que Dieu nous garde: je crois que je finirai sur
l'échafaud.» Puis, avec le maintien et le ton des crieurs publics, il
prononçait lui-même son arrêt de mort. Souvent les accès d'une gaîté
extraordinaire succédaient à ces sombres pressentimens; puis bientôt
Ulbach redevenait taciturne et versait des larmes en abondance.
Le vendredi 25 mai 1827, Aimée Millot ayant été envoyée par sa
maîtresse, sur les trois heures après-midi, chez une grainetière
établie dans l'avenue d'Ivry, Ulbach l'aborde, l'air hagard, la figure
toute décomposée; mais la jeune fille lui dit très-expressément qu'elle
ne peut lui parler: de là, elle se rend sur le boulevard des Gobelins,
où l'avait devancée Julienne Saumon, qui souvent gardait les chèvres
avec elle. Bientôt après, toutes deux sont accostées par Ulbach,
qui lie conversation avec Aimée et chemine quelque temps avec elle.
Julienne Saumon, voyant alors qu'un orage allait éclater, et entendant
même déjà les roulemens lointains de la foudre, appelle sa compagne et
l'engage à rentrer au logis. _Elle ne s'en ira pas!_ répond Ulbach, et
en même temps il assène à Aimée Millot plusieurs coups de poing dans
le dos et la renverse par terre; puis, tirant de sa poche un couteau,
il lui en porte plusieurs coups. La jeune Saumon, seule témoin de cet
attentat, ne put que crier: _A la garde!_ Elle vit alors Ulbach prendre
la fuite à toutes jambes; puis, s'étant approchée de son amie, elle
aperçut l'infortunée baignant dans son sang, et qui ne put que lui
adresser ces paroles: _Ma petite Julienne, je suis morte! va chercher
madame._ Ce meurtre fut commis dans la rue Croulebarbe.
Aussitôt l'autorité fut avertie de cet événement tragique. Des hommes
de l'art furent appelés; le couteau, qui avait servi d'instrument au
crime fut trouvé dans une blessure faite au bas de l'épaule gauche: il
y était resté enfoncé jusqu'au manche. La malheureuse victime expira
au bout d'une heure; l'autopsie du cadavre fit connaître que la mort
avait été le résultat de trois blessures qui, traversant la poitrine,
avait attaqué les poumons.
Cependant, immédiatement après son crime, Ulbach s'était rendu chez la
femme Champenois, marchande de mottes, rue des Lyonnais. Il y était
arrivé pâle, défait, tout trempé par la pluie qui tombait par torrens.
Il avait dit qu'il venait de la barrière du Maine, et qu'il avait tant
couru, qu'il en avait un point de côté. Les deux fils de cette femme et
un troisième individu se trouvaient là. «Si on te donnait, dit Ulbach
à l'un deux, un coup de couteau entre les épaules, crois-tu que cela
te ferait mourir?» Le nommé Bergeron à qui il adressait cette question
lui répondit affirmativement, et lui demanda s'il avait l'intention de
faire un mauvais coup. Ulbach eut l'air de sourire, et s'éloigna.
Il écrivit ensuite une lettre à la fille Aimée Millot, et mit dans
cette lettre un anneau qui lui venait d'elle; puis, l'ayant cachetée
avec de la cire noire, il alla lui-même la porter à la poste. Cette
lettre, qui fut reproduite au procès, était conçue en ces termes:
«Mademoiselle, je vous envoie deux mots pour vous remettre l'anneau que
vous m'avez demandé dans la lettre précédente. Je vous l'envoie, mais
c'est après vous avoir donné la mort. Je n'ai qu'un regret, c'est de
vous avoir manquée. Adieu, perfide! l'échafaud m'attend, mais je meurs
content de t'avoir punie de ton crime.
«Tout à toi,
«_Ulbach_.
«Mort! haine et vengeance!...»
Ulbach écrivit ensuite à la femme Champenois qu'il s'était rendu
coupable du plus grand des crimes; qu'il avait assassiné une fille
aussi innocente qu'il était criminel; qu'une jalousie féroce l'avait
poussé à commettre ce forfait et qu'il l'expiait bien par ses remords.
Le surlendemain, Ulbach écrivit aussi à la veuve Detrouville une lettre
ainsi conçue:
«Madame, c'est à vous que je dois l'excès où je me suis livré; oui,
c'est à vous à qui je dois la perte d'une épouse toujours chère à mon
cœur. Plusieurs fois, ces mots s'étaient échappés de notre bouche,
et nous étions heureux. Mais vous, femme acariâtre, vous seule vous
mettiez entrave à notre félicité. Ce fer vous était réservé; mais
songez que vous ne l'échapperez pas, si vous ne faites ce que je vous
prescris. Puisque je ne puis rendre les derniers devoirs à mon épouse,
faites-le pour moi; songez bien de faire ce que je vous prescris de
faire. Je vous envoie cinq francs; rendez-vous de suite à l'église
d'Ivry, et faites-lui dire une messe en l'honneur de ses malheurs et
des miens. Je demande vos égards, car je suis plus à plaindre qu'à
blâmer. Toutes vos recherches seront infructueuses. Le moment où vous
recevrez ma lettre, je serai pour jamais englouti dans le néant.
«Signé _Ulbach_.
«P. S. Que cette lettre reste secrète entre vous et moi: voilà la
seule grâce que je vous demande. Le remords me déchire..... Je ne peux
vivre davantage sans crime.»
Cependant on faisait les recherches les plus actives pour découvrir
la retraite d'Ulbach. Le 3 juin, un jeune homme se présenta chez le
commissaire de police du quartier du Marché-aux-Chevaux. Il avait l'air
égaré, et demanda, d'une voix entrecoupée, des renseignements sur
l'assassinat de la jeune bergère d'Ivry. Comme on lui demanda quels
étaient ses motifs pour faire de semblables questions, il répondit:
_C'est que c'est moi qui suis l'auteur de cet assassinat!_ Il ajouta
qu'il avait acheté le couteau, instrument de son crime, chez un
ferrailleur de la rue Descartes; qu'il ne s'était nullement caché après
son forfait; que, le jour, il errait de côté et d'autre, et passait la
nuit dans des maisons garnies près du Palais-Royal. «J'ai lu, dit-il
ensuite, dans un journal, qu'un jeune homme avait été arrêté. Je ne
veux pas avoir à me reprocher la mort ignominieuse d'un innocent; cela
l'emporte sur l'instinct de ma conservation, et, pour garantir celui-là
du sort dont il est menacé, je suis venu me livrer entre vos mains.»
Ulbach réitéra plusieurs fois ses aveux dans l'instruction; il
déclara qu'il avait eu également des projets d'homicide sur la veuve
Detrouville, et qu'il regrettait de ne les avoir pas mis à exécution,
parce que c'était elle qui avait imposé à Aimée Millot le sacrifice de
ses liaisons avec lui.
Ulbach comparut devant la Cour d'assises de la Seine le 27 juillet. Une
affluence considérable de spectateurs de tous les rangs et de toutes
les classes de la société attestait l'intérêt universel qu'inspirait
cette déplorable affaire. Tous les regards étaient avides de voir
l'accusé. C'était un jeune homme d'une constitution frêle, pâle et
abattu, qui paraissait à peine sortir de l'enfance, quoiqu'il fût âgé
de vingt ans.
Pendant la lecture de l'acte d'accusation, Ulbach demeura constamment
la tête basse, le sourcil froncé, l'œil fixe; ses deux mains étaient
appuyées sur ses genoux. A son immobilité parfaite, on l'eût pris pour
une statue de cire, si quelques soupirs convulsifs, qu'il cherchait à
étouffer, n'eussent trahi, par instans, les cruelles émotions de son
ame.
L'interrogatoire d'Ulbach fut long et pénible pour le président.
L'accusé ne faisait pas de réponse à la plupart de ses questions,
ou niait un assez grand nombre de faits qu'il avait avoués dans
l'instruction. Il convenait bien de son crime; mais ses réponses
tendaient à écarter toute idée de préméditation. Il disait qu'il avait
frappé Aimée Millot à la suite d'une vive discussion qu'il avait eue
avec elle. Dans l'instruction, il avait dit que son forfait était le
résultat de la violente jalousie que lui avait inspirée un jeune homme
qui, tous les dimanches, allait se promener avec Aimée; et maintenant
il affirmait qu'il n'avait été nullement jaloux. On lui rappela
l'expression atroce dont il s'était servi lorsqu'on l'avait interrogé
sur le motif qui lui avait fait demander au nommé Bergeron _si un coup
de couteau donné entre les deux épaules pouvait donner la mort_? «J'ai
tenu ce propos, répondit l'accusé, pour savoir si dans mes trois coups,
_il y en avait un de bon_.»
Le président donna ensuite lecture des lettres, écrites par Ulbach
à la fille Aimée Millot et à la dame veuve Detrouville; le lecteur
les connaît déjà. En voici une troisième qui fut également lue à
l'audience. L'accusé l'avait adressée au fils de la femme Champenois,
le lendemain de son crime. Elle était conçue en ces termes:
«Mon ami, le malheur ne m'a jamais abandonné depuis ma naissance.
J'ai toujours été la cause du malheur de mes parens. J'étais destiné
à porter ma tête sur l'échafaud..... Ce moment fatal est arrivé. Je
me suis rendu coupable du plus grand des crimes. J'ai tué une fille
innocente. La jalousie farouche m'a poussé à accomplir ce fatal
dessein..... Je ne suis pas encore arrêté..... J'expie mon crime par
les remords..... Je suis anéanti..... Je ne puis plus me supporter
moi-même. Je n'ai pas le courage de me donner la mort..... J'attends
avec impatience mon arrêt. Ah! je suis plus à plaindre qu'à blâmer.
Ayez compassion de votre malheureux ami; mais je ne mérite plus ce
titre.
«Je vous embrasse pour la vie. Souhaitez bien le bonjour de ma part à
votre mère..... ne m'oubliez pas.....
«_Ulbach_, pour la vie.
«_P. S._ Ah! que le criminel est à plaindre! Je ne puis plus me
supporter. Je suis anéanti à tous les regards de tout le monde.»
Pendant la lecture de ces diverses lettres, Ulbach fut constamment
préoccupé d'une idée autre que celle du crime dont on l'accusait;
ses regards erraient avec une attention marquée sur l'auditoire; il
semblait y chercher quelqu'un. On eût dit, à voir ses sourcils froncés,
ses traits contractés, qu'il tâchait de découvrir celle qu'il regardait
comme la cause des refus de sa victime, ou que, dans la partie la plus
reculée de l'auditoire, il espérait rencontrer son rival. Tantôt il se
penchait, tantôt il se haussait sur les pieds, et paraissait étranger à
tout ce qui se passait autour de lui.
Durant toute la déposition de la dame Detrouville, Ulbach lança sur
elle les plus sinistres regards; ses mains tremblaient; il pouvait à
peine contenir sa rage; et dans un moment, serrant ses deux mains et
grinçant les dents, il dit d'une voix étouffée: _Ah! si je te tenais!_
Le ministère public soutint l'accusation avec une énergie qui excita
plusieurs fois une vive émotion dans l'auditoire. La tâche du défenseur
de l'accusé était difficile. Le crime était avéré et avoué. L'achat
d'un couteau à gaîne pour le commettre, attestait la préméditation.
Aussi l'avocat s'attacha-t-il surtout à établir qu'Ulbach, possédé par
une passion, n'avait plus été maître de sa raison, et que son crime
n'avait été que l'état momentané d'un accès de jalousie.
Tandis que le jury délibérait sur son sort, Ulbach se fit servir à
dîner, et mangea avec l'appétit d'un prévenu qui aurait entendu
prononcer son acquittement.
Après une heure de délibération, le jury fit connaître sa réponse qui
était affirmative sur l'homicide comme sur la préméditation. Ulbach
entendit la déclaration des jurés et son arrêt de mort, sans manifester
la moindre émotion; ses yeux avaient même perdu quelque chose de
leur expression sinistre. Il paraissait étranger aux sentimens de
terreur et de pitié qui agitaient l'auditoire et les juges eux-mêmes.
Quand le président lui dit qu'il avait trois jours pour se pourvoir
en cassation, Ulbach se levant et faisant un geste impératif et
dédaigneux, s'écria: _Je n'en rappelle pas!_ et se retira d'un pas
ferme et rapide.
Immédiatement après sa condamnation, Ulbach fut, selon l'usage, mis au
cachot et revêtu de la camisole des condamnés. Pendant cette opération,
qui produit ordinairement une impression profonde sur ces malheureux,
il ricanait et affectait la plus froide indifférence. Plusieurs
personnes vinrent le visiter pour l'exhorter à former son pourvoi; mais
toutes leurs instances étaient infructueuses. Ulbach les accueillait
avec une complète insensibilité et se contentait de répondre: «Je veux
mourir tout de suite..... Me pourvoir serait une lâcheté.... J'ai du
courage, et je le prouverai.» Son défenseur seul, M. Charles Duez,
parvint, après beaucoup d'efforts, à le faire changer de résolution.
S'étant aperçu que cette résistance opiniâtre provenait d'un sentiment
de fanfaronnade, bien concevable d'ailleurs de la part d'un jeune homme
de vingt ans, il donna un autre tour à ses conseils, et prit Ulbach par
sa propre faiblesse. Il s'efforça de lui persuader qu'il montrerait
beaucoup plus de courage et de force d'âme en attendant l'instant fatal
pendant trente ou quarante jours sans se démentir, qu'en ayant l'air
de se laisser aller à un premier mouvement de désespoir, et de vouloir
courir à la mort, comme pour n'avoir pas le temps d'y réfléchir.
Ulbach, ébranlé par ces considérations, consentit enfin à se pourvoir.
Un dernier trait prouva que l'avocat avait bien lu dans le cœur de son
client. «Mais surtout, dit Ulbach à son défenseur, dites bien à tout le
monde, et faites publier dans les journaux, que si je me suis pourvu,
ce n'est pas par crainte de la mort.»
Le 24 août, la Cour de cassation rejeta le pourvoi d'Ulbach, et le
jugement fut exécuté le 10 septembre 1827.
La position sociale d'Ulbach dont la naissance était enveloppée d'une
mystérieuse obscurité, le triste abandon de son enfance, son extrême
jeunesse, la violence de sa passion, devaient exciter quelque intérêt.
Ses derniers momens, auxquels présidèrent le repentir et la religion,
furent aussi de nature à atténuer l'horreur de son crime. Ce fut à
Bicêtre, et quelques jours avant de monter sur l'échafaud, qu'il fit sa
première communion. Ramené dès-lors à des idées plus saines, à de plus
louables sentimens, il écrivit deux lettres touchantes, l'une à son
ancien maître, l'autre à la maîtresse de sa victime, à celle-là même à
laquelle, pendant les débats, il lançait des regards pleins de haine et
de vengeance.
Dans un entretien qu'il eut avec son défenseur, il lui disait: «Dès mon
enfance, je sentais déjà du dégoût pour la vie. Je voyais les autres
jouir des caresses de leurs parens, et je n'avais ni père, ni mère...
Je m'étais attaché à cette Aimée.... Elle était tout pour moi; je ne
tenais qu'à elle dans le monde. Puisqu'elle n'est plus, je mourrai sans
regret.»
Avant de terminer, nous paierons aussi notre tribut à la mémoire de la
malheureuse victime du malheureux Ulbach. Aimée était une jeune fille
de dix-huit ans, d'un caractère excellent, douée des plus heureuses
qualités, ayant toujours eu une conduite irréprochable. Sa maîtresse
fit son éloge et la pleura en présence des juges de son assassin; et
sa vertu fut consacrée par un monument populaire, qui fut élevé sur le
lieu même où elle reçut le coup mortel de la main de son amant.
REINE ORCEL,
PRÉCIPITÉE DANS L'ISÈRE PAR SON AMANT.
Sur la fin de 1826, les rivages de l'Isère, tout récemment ensanglantés
par l'horrible attentat de Mingrat, furent souillés de nouveau par un
meurtre dont plusieurs circonstances rappelèrent à tous les esprits le
souvenir de la catastrophe épouvantable de Marie Charnalet.
Joseph Vincendon, du village de Plau, âgé de vingt-six ans, était
instituteur primaire à Beaucroissant, à cinq lieues de Grenoble. Doué
d'un physique agréable, il employait ce funeste avantage à séduire les
jeunes filles de sa commune. Le maire et le curé, avertis du désordre
de sa conduite, avaient arrêté que ce misérable serait renvoyé aussitôt
après l'hiver dans lequel on allait entrer.
Reine Orcel, parente éloignée de Vincendon, fut une des victimes de
sa lubricité. Cette fille, par la douceur de son caractère, s'était
concilié l'amitié de tous les habitans de son village; jusque-là
sa conduite avait été irréprochable; elle avait même des habitudes
pieuses. Mais elle fut assez faible pour ajouter foi à une promesse de
mariage que lui fit son parent, et sa crédulité eut bientôt des suites
qu'un prompt hymen aurait pu seul réparer. Toutefois Vincendon parvint
à persuader à cette pauvre fille que l'intérêt de son avancement le
forçait de retarder l'accomplissement de l'union sur la foi de laquelle
Reine Orcel s'était livrée à ses désirs. Il se servit de l'entremise
d'une nommée Sophie Douillet, établie au faubourg Très-Cloîtres, à
Grenoble, pour placer sa cousine chez la femme Morel, sage-femme dans
cette ville.
Reine, sous le prétexte d'entrer en service, quitta sa famille, qui
ignorait sa grossesse, et partit au commencement de novembre 1826,
malgré toutes les sollicitations qu'on lui adressa pour l'en détourner.
Elle venait de réaliser quelque argent qui lui était dû; son petit
pécule se montait à trois cents francs environ. Mais Vincendon se fit
remettre cette somme, en disant à Reine: «Tu vas vivre à Grenoble au
milieu d'un monde que tu ne connais pas, tu n'as pas besoin de tout
cet argent; je t'en enverrai quand tu voudras.»
Les parjures coûtaient peu à Vincendon. Après le départ de Reine Orcel,
il entretint en même temps à Beaucroissant plusieurs intrigues qui
finirent par causer des scènes scandaleuses.
Cependant Reine Orcel, cachée à tous les yeux dans Grenoble, se
plaisait à entretenir de sa fâcheuse position les deux seules personnes
qui fussent dans la confidence de son secret, Sophie Douillet et
la femme Morel. Elle leur parlait souvent de ses projets, de son
mariage renvoyé à deux années, de la somme qu'elle avait amassée,
disait-elle, pour l'éducation de son enfant; de Vincendon, qu'elle
aimait uniquement, s'inquiétant plus des reproches dont il pourrait
être l'objet, que de ceux qu'on pourrait lui faire à elle-même. Elle
écrivait souvent à cet homme, le pressant de venir la voir.
Le 21 décembre, Vincendon annonça à Beaucroissant qu'il allait se
promener à Rives, village voisin; et au lieu de cela, il se rendit à
Grenoble. Il arriva à cinq heures, nuit close, chez Sophie Douillet,
qu'il pria de le conduire chez la sage-femme où était logée Reine
Orcel, en déclarant qu'il n'avait pas le temps de s'arrêter, et qu'il
devait repartir le soir même par la diligence. Sophie Douillet remarqua
qu'il était très-pâle, qu'il paraissait inquiet et agité. Il resta à
la porte de la femme Morel, sans vouloir monter, pendant que Sophie
Douillet alla avertir Reine, qui arriva aussitôt. Mais Vincendon,
toujours préoccupé, ne répondit qu'avec froideur aux caresses
empressées de sa maîtresse; ce qui frappa d'étonnement Sophie Douillet.
Tous trois ils allèrent souper dans un cabaret, sur la place des
Cordeliers, près du bord de l'Isère et du quai dit _de Bordeaux_.
Pendant la conversation, Vincendon qui savait sans doute que quelque
temps auparavant, une sentinelle avait été postée sur ce quai solitaire
pour empêcher toute communication des passans avec deux criminels
condamnés à mort, dont les cachots prenaient jour de ce côté, demanda à
Sophie Douillet si cette sentinelle y était toujours; mais cette fille
ne put lui faire une réponse positive.
Au sortir du cabaret, on se dirigea vers le logis de la femme Morel;
il n'était pas encore huit heures. Vincendon fit à Sophie Douillet
l'observation qu'il serait prudent qu'elle se retirât au faubourg où
elle demeurait, parce que les portes de la ville allaient bientôt se
fermer. La clôture des portes n'avait lieu qu'à neuf heures; Sophie
avait donc largement le temps de rentrer: mais, par discrétion, elle
jugea convenable de se retirer. Reine lui recommanda, en lui disant
adieu, de ne pas oublier de venir la chercher le dimanche suivant pour
aller à la messe. Sophie Douillet le lui promit.
Dès ce moment, les ténèbres les plus épaisses couvrirent toutes les
circonstances relatives à Reine Orcel. Elle ne reparut pas chez la
femme Morel, et le lendemain matin, un inconnu, qui ne voulut point de
salaire, disant qu'il était payé, vint remettre au domicile de Sophie
Douillet une lettre signée _Reine Orcel_, et sans date. Dans cette
lettre, Reine annonçait que, d'après ce que lui avait dit _la personne
qu'on savait_, elle allait partir avec _lui_, pour être placée chez des
amis à qui elle ne paierait rien. Elle chargeait Sophie de retirer huit
francs qui se trouvaient dans sa commode, et de faire un paquet de ses
effets, pour remettre le tout, lorsqu'elle le ferait demander.
Cette détermination subite, si peu en accord avec la conversation de
la veille, le mystère empreint sur la teneur de cette lettre, parurent
à Sophie Douillet cacher quelque chose d'inexplicable. Bientôt des
soupçons succédèrent à la surprise, quand on vit que les recherches
dans la chambre et dans la commode de Reine ne se rapportaient pas
exactement avec les indications contenues dans la lettre. Il fut décidé
que Sophie Douillet se rendrait au village de Plau, et en même temps la
femme Morel écrivit à Vincendon, à Beaucroissant, en termes énergiques,
que Reine Orcel, laissée seule avec lui, ayant disparu, elle le rendait
responsable du sort de cette malheureuse fille, et le dénoncerait s'il
n'en donnait promptement des nouvelles.
Vincendon reçut cette lettre à Beaucroissant, et la perdit presque
aussitôt; elle fut ramassée par des enfans, qui la montrèrent à
plusieurs personnes. Vincendon, à qui on demanda comment il avait pu
avoir si peu de soin d'une lettre qui contenait des choses aussi
graves, prétendit, en pâlissant, que c'était un de ses écoliers qui
s'était amusé à l'écrire... Mais le timbre de la poste?... «Ce même
écolier, dit-il plus tremblant encore, l'a fait sans doute avec un
morceau de bois.»
Cependant Sophie Douillet arrivait à Plau; le hasard lui fit rencontrer
Vincendon, qui changea de couleur à son aspect. A ses questions, il
répondit que le 21 décembre, à minuit, il se trouvait avec Reine Orcel
sur le pont de pierre de Grenoble, lorsque quatre jeunes gens les
avaient arrêtés, lui avaient pris dix francs, avaient arraché à Reine
Orcel sa croix d'or, et qu'il croyait qu'on avait ensuite précipité
cette fille dans l'Isère. Mais en même temps il recommanda avec anxiété
à Sophie Douillet de taire ces circonstances aux parens de Reine, et de
leur annoncer qu'elle jouissait d'une parfaite santé. Il ajoutait que,
si cet événement se déclarait, il était un homme perdu, et qu'il se
brûlerait la cervelle; puis, qu'il espérait que la femme Morel, quand
elle serait payée de ce qui lui était dû, garderait le silence; qu'il
lui enverrait pour cela son frère qui retirerait les effets de Reine
Orcel et les jetterait dans l'Isère. Il terminait ses divagations
incohérentes, en proposant à Sophie Douillet de le suivre, au moyen
de papiers qu'il se procurerait, en pays étranger, où il l'emmènerait
avec lui. Mais Sophie Douillet le quitta pour aller rendre compte à la
famille de Reine Orcel de la disparition de cette jeune fille.
Dès ce moment, une clameur générale signala Vincendon comme l'assassin
de Reine Orcel. Dès-lors aussi, les terreurs du châtiment s'emparèrent
de cet homme, et ne lui laissèrent plus un seul instant de repos. Il
devint sombre, et l'on remarquait que sa figure était toute décomposée.
Le 31 décembre, son frère vint le trouver à Beaucroissant, et le mena
dîner à l'auberge avec deux autres personnes de Plau; ils demandèrent
une chambre, où on les entendit pleurer. L'aubergiste voulut
questionner Vincendon; mais celui-ci ne pouvant répondre, se jeta sur
un lit, en lui faisant signe d'interroger son frère. Alors ce dernier
raconta la mort tragique de Reine Orcel par la main de trois brigands...
Le même jour, Vincendon se rendit à Plau dans sa famille. Mais les
esprits y étaient déjà fortement prévenus contre lui: le mari de la
femme Morel y était arrivé le matin; il venait de Grenoble faire part à
la famille Orcel de ses soupçons sur Vincendon. Effrayé à la nouvelle
de cette accusation, celui-ci retourna à Beaucroissant le lendemain
de très-bonne heure. Ce jour-là (1er janvier 1827), il le passa tout
entier chez la femme Goubet qui habitait la même maison que lui. Le
récit de cette femme offre des traits remarquables.
Revenant de la messe, elle trouva Vincendon chez elle, assis auprès du
feu. Il était pâle et défait; elle lui en demanda la cause.
«—J'ai tant entendu pleurer hier soir, répondit-il, que cela m'a tué.
«—Comment! Est-ce que votre mère serait morte?
«—Non, mais cela la tuera bien.
«—Mais, mon Vincendon, qu'est-il donc arrivé?
«—Vous vous souvenez sans doute du jour, où j'allai me promener à
Rives? Eh bien, je partis pour Grenoble, afin de rendre un service à
un cousin-germain, ce qui m'a toujours porté malheur, parce que je
suis trop bon. Il m'avait chargé de remettre à une fille de mon pays,
enceinte de lui, une somme de cinquante fr.» Alors Vincendon raconta
qu'il avait remis les cinquante fr. à Reine Orcel, dans un café, en
présence de trois jeunes gens qui, au sortir du café, les suivirent
sans être aperçus, les assaillirent sur le pont de pierre, et après les
avoir volés, précipitèrent Reine par-dessus le parapet dans l'Isère.
«Plût à Dieu, ajoutait-il, que j'eusse été précipité avec elle!—Mais
n'avez-vous pas appelé _à la garde!_ crié _au secours!_—Je n'avais
point vu de factionnaire sur le pont, et d'ailleurs je fus si troublé,
que je n'osai rien dire. Je me rendis à la diligence de Lyon, où je me
fis enregistrer sous un autre nom que le mien, et j'arrivai à trois
heures du matin à Beaucroissant, sans qu'on se fût aperçu de mon
absence.»
Tout le reste de cette journée-là, Vincendon resta chez la femme
Goubet. Il pleurait sans relâche, dit-elle, et paraissait cruellement
tourmenté, ne voulant prendre aucune nourriture. Malgré le soupçon que
la dernière circonstance du récit avait fait naître dans son esprit,
la femme Goubet lui adressait de temps en temps la parole en lui
disant: _Enfin, mon pauvre Vincendon, si vous n'êtes pas coupable,
la Providence vous protégera_. Mais à ces paroles de consolation,
Vincendon ne cessait de répondre par des expressions de désespoir: _Je
sais bien d'avance comment cela ira_, disait-il; _je suis un homme
perdu!_ Sur les huit heures du soir, son frère vint le chercher. En
sortant de la maison, Vincendon s'écria à plusieurs reprises, en
pleurant: _Adieu! Beaucroissant, adieu!_
Vincendon, pendant les jours qui suivirent, se tint caché dans les
environs, se faisant passer pour un déserteur et changeant d'asile
quand il craignait d'être arrêté; sa famille eut soin de répandre le
bruit qu'il s'était donné la mort. Enfin, il s'entendit avec un de ses
voisins nommé Jean Caillat, jeune soldat appelé sous les drapeaux; il
se présenta à sa place, prit sa feuille de route, et fut dirigé sur le
dix-septième régiment d'infanterie légère, en garnison à Dunkerque;
mais son brevet de capacité pour l'enseignement primaire, trouvé sur
lui, le trahit. Il fut arrêté; il avoua qu'il avait été poursuivi à
l'occasion d'une jeune fille appelée Reine Orcel, mais qu'il ne savait
de quel crime il était accusé.
Pendant qu'on le conduisait à Grenoble, ayant couché dans la prison de
Tournus avec un autre soldat prévenu d'assassinat, et un autre détenu,
il raconta à ses compagnons qu'il avait assassiné une fille avec
laquelle il avait eu des relations; qu'après lui avoir mis un genou sur
le ventre et un pied sur le cou, il lui avait arraché sa croix d'or,
et pris en outre une somme de 300 francs; que, bien qu'il n'y eût pas
de témoins, il voyait bien qu'il était perdu s'il ne parvenait pas à
s'évader, et que dans tous les cas, il se procurerait du poison pour se
faire mourir. Pendant la nuit, il essaya de couper un des barreaux de
la fenêtre avec le ressort de sa montre qu'il avait démontée; mais ce
ressort se cassa. Il arriva à Grenoble dans le courant de mars 1827.
Cependant le cadavre de Reine Orcel avait été retrouvé pour la
condamnation de son assassin. Le 25 février, un corps mort avait été
vu sur les graviers de l'Isère, à une lieue de Grenoble; dans la nuit
qui suivit cette découverte, des loups attaquèrent ce cadavre, en
dévorèrent le ventre, les cuisses et les bras. Les vêtemens qui le
couvraient, quoique horriblement souillés, comparés au signalement
de la victime fourni par la justice, la firent reconnaître. Sophie
Douillet, la femme Morel et son mari, mis en présence de ces tristes
restes, défigurés par la putréfaction et par l'opération de l'autopsie,
hésitèrent un moment; mais, à la vue des lambeaux de vêtemens, ils
fondirent en larmes, et déclarèrent que c'étaient bien ceux que portait
la malheureuse Reine Orcel, le jour de sa disparition.
Traduit en présence des divers magistrats chargés de l'interroger,
Vincendon nia une foule de circonstances, varia sur beaucoup d'autres,
et persista toujours à soutenir que Reine Orcel avait dû la mort à
l'attaque de plusieurs jeunes gens réunis pour la voler.
Vincendon comparut, dans la première quinzaine de juillet, devant la
Cour d'assises de l'Isère. Là, ses réponses donnèrent une nouvelle
face à l'affaire. Il déclara que Reine Orcel, désespérée de ce qu'il
ne voulait pas lui promettre de l'épouser bientôt, s'était précipitée
elle-même dans les flots de l'Isère. Ce nouveau système de défense
provoqua de la part du président une série de questions qui devaient
embarrasser l'accusé. Pourquoi n'avait-il pas cherché à la sauver?
Pourquoi n'avait-il pas appelé au secours? Pourquoi, si Reine s'était
noyée elle-même, avait-il dit d'abord qu'elle avait été précipitée
par des voleurs? Vincendon ne pouvait répondre à ces questions d'une
manière satisfaisante; aussi plusieurs fois garda-t-il le silence. Il
avoua néanmoins qu'il était l'auteur de la lettre signée _Reine Orcel_,
que la fille Sophie Douillet avait reçue le lendemain du crime.
M. Guernon-Ranville, alors procureur-général, soutint l'accusation avec
une énergie puissante. Il montra que la nouvelle version adoptée par
Vincendon était plus périlleuse pour lui qu'un aveu franc et loyal;
qu'elle renforçait l'accusation et ôtait tout crédit à la défense:
«Ainsi, dit-il, ce n'était pas assez pour cet homme d'avoir couvert de
honte une famille estimable, et de l'avoir plongée dans une éternelle
douleur; il fallait encore qu'il souillât la tombe de sa victime d'une
odieuse accusation de suicide! Et il n'a pas frémi de ce nouveau genre
d'attentat! Si l'explication de Vincendon était vraie, il faudrait le
plaindre de ne pouvoir sauver sa tête qu'en flétrissant la mémoire
d'une infortunée à laquelle il devait consacrer sa vie, et que sa
perfidie a réduite à cette affreuse extrémité.
«Mais le suicide est une lâche calomnie et une imposture ajoutée à tant
d'autres.
«Le suicide est en lui-même un acte d'aveugle frénésie, ou une action
qui suppose l'oubli de tous les principes; or, ni l'un ni l'autre ne
peuvent être admis dans la cause.»
Ce magistrat combattit ensuite la supposition du suicide par
l'invraisemblance des circonstances matérielles; et, après avoir montré
que toutes les circonstances ultérieures se réunissaient pour confondre
et accabler de plus en plus l'accusé, le procureur-général termina en
réunissant les faits qui lui paraissaient établir la préméditation.
Après une longue délibération, le jury fit la déclaration suivante:
_Oui, Vincendon est coupable du meurtre de Reine Orcel, mais sans
préméditation_.
En conséquence, Vincendon fut condamné aux travaux forcés à
perpétuité. Le coupable entendit son arrêt avec calme. Les débats de ce
procès avaient duré trois jours.
Vincendon ne se pourvut pas en cassation dans les trois jours fixés
par la loi, et le quatrième, il fut flétri sur la place publique de
Grenoble. Il subit cette opération infamante avec un air d'indifférence
qui frappa de surprise tous les spectateurs.
LE PARRICIDE DES LANDES.
Jean Dauba père possédait dans la commune de Lugant deux domaines
nommés Bacqué et Poncheton, distans l'un de l'autre d'environ un
quart de lieue. Il demeurait dans le dernier avec son fils, sa bru et
ses petits-enfans; celui de Bacqué était habité par une femme Jeanne
Halibert, avec laquelle Dauba père paraissait entretenir des liaisons
suspectes. Il se rendait presque tous les jours au Petit-Bacqué; il en
travaillait lui-même les terres, y passait souvent la nuit, et quand
il rentrait dans son domicile, il n'y arrivait jamais qu'à une heure
avancée de la soirée.
Ces liaisons de Dauba père avec sa locataire avaient été le sujet de
fréquens reproches de la part de son fils, qui se plaignait que la
maison paternelle s'appauvrissait de jour en jour au profit de la femme
Halibert. D'un autre côté, Dauba père était querelleur, tracassier,
et d'une probité douteuse. Il avait comparu trois fois en police
correctionnelle pour voies de faits, et deux fois pour vol. Ces procès
nombreux l'avaient forcé de vendre successivement différentes pièces de
terre, et pour éteindre les mauvaises affaires qu'il s'était suscitées,
il était sur le point d'aliéner aussi l'un de ses domaines. Dauba
fils voyait de mauvais œil l'inconduite de son père, et se plaignait
fréquemment de ce qu'elle exposait ses enfans à une misère prochaine.
Ces causes diverses d'exaspération étaient dans toute leur force,
lorsque le 15 décembre 1826, Dauba père, revenant le soir, selon
sa coutume, fut atteint d'un coup de fusil tiré presque à bout
portant. Quarante plombs le frappèrent à la tête; mais cette blessure
n'occasiona qu'une maladie de huit jours. Une plainte fut portée par
Dauba père, mais elle n'eut pas de suites; toutefois, ce coup de fusil
fut imputé à Fiton, surnommé _Courroc_.
Peu de jours après cette première tentative, Dauba père faisait le
soir son voyage accoutumé, accompagné d'un petit chien roux, lorsque
cet animal s'arrêta tout-à-coup devant un buisson contre lequel il
aboya d'abord; mais il ne tarda pas à se taire, et fit succéder à ses
aboiemens des mouvemens de joie, comme s'il eût aperçu quelqu'un de la
maison. Et en effet, l'homme caché dans le buisson était Dauba fils, à
qui son père reprocha sévèrement ce guet-à-pens. Dauba fils se retira,
et comme son père fit à plusieurs personnes confidence du danger qu'il
avait couru, ce fils dénaturé disait: _Mon père a eu bien peur ce
soir-là. Il avait bien raison: nous étions deux lurons qui ne l'aurions
pas lâché aisément._ Il dit même en parlant de cette circonstance:
_Oui, j'y suis allé et j'y reviendrai s'il le faut._
Pendant l'intervalle du 15 décembre au 31 janvier, Dauba fils tint une
foule de propos menaçans qui furent attestés par de nombreux témoins;
il fit même à plusieurs individus des propositions de complicité. Il
s'agissait toujours de _tuer_ ou _d'empoisonner_ son père.
Dans la soirée du 31 janvier 1827, les nommés Garrabos et Lespez
étaient assis au coin de leur feu. Tout-à-coup la détonation d'une
arme à feu se fait entendre..... Ils prêtent l'oreille.... La voix
d'un homme, qu'ils reconnaissent pour celle de Dauba père, parvient
jusqu'à eux; un petit chien aboyait, et les chiens de leurs maisons
répondaient à ses aboiemens. Ils distinguent même le bruit de coups
violens portés sur le corps d'un homme. Dauba injuriait ses meurtriers;
puis, il leur demandait grâce de la vie; et bientôt on n'entendit plus
rien.
Curieux d'éclaircir leurs soupçons, Garabos et Lespez s'acheminèrent
vers la maison de Dauba, située à peu de distance de la leur, et n'y
trouvèrent ni le père ni le fils; il était environ huit heures du
soir. Trois heures après, Dauba fils se rendit chez un sabotier de
la commune. Il était pâle, troublé, tout tremblant; et sans que l'on
provoquât en rien ses confidences, il se mit à dire: «J'ai entendu un
coup de fusil, beaucoup de bruit et de tapage du côté de Bacqué. Je
crois qu'on a tué mon père.... oui, je crois bien qu'on l'a tué....
Vous serez peut-être ainsi que moi appelé en témoignage; dites que je
suis venu ici entre six et sept heures: je vous donnerai quelque chose.»
Le lendemain, 1er février, le chien de Dauba père allait et revenait
sans cesse, poussant des hurlemens plaintifs, du lieu où gisait le
cadavre de son maître au domaine de Bacqué, Dauba fils, qui s'y rendit
dans la matinée, passa sur le lieu du crime, et le chien aboya de même
quand il l'aperçut, mais il ne le suivit pas.
Dans l'après-midi du même jour, le corps inanimé du malheureux Dauba
fut trouvé à côté du chemin qu'il avait dû suivre pour revenir la
veille, de Bacqué à sa maison. Il avait été traîné dans un fossé plein
d'eau; il tenait encore dans ses mains quelques touffes des bruyères
auxquelles il avait sans doute essayé de s'accrocher: le sol, fortement
foulé, indiquait une lutte longue et pénible. On voyait suspendus aux
broussailles une grande quantité de cheveux gris de la victime. Le
cadavre portait les marques de douze blessures, dont sept à la tête.
Un grand nombre de personnes se rendirent sur le lieu du crime; il
fallut à plusieurs reprises presser Dauba fils d'y venir aussi. Il
refusa d'aller lui-même instruire le maire de la commune de cet
événement, et ce ne fut qu'après beaucoup de difficultés qu'il
consentit à passer la nuit auprès du cadavre avec les autres habitans
du village, en attendant l'arrivée de l'autorité. Il s'y décida enfin;
et, chose incroyable, il dormit paisiblement à côté des restes sanglans
de sa victime!
Le lendemain, Dauba fils s'égayait au cabaret, buvait, faisait du bruit
comme de coutume, et quelqu'un lui ayant dit qu'il pourrait bien être
arrêté à l'occasion du meurtre de son père; il répondit: _Vous voulez
peut-être dire que je l'ai tué?... Bah! mon père est sous terre, et mon
père y restera!_
Dauba fut en effet arrêté; et des indices graves provoquèrent aussi
l'arrestation de Fiton que le coup de fusil du 15 décembre et sa
haine bien connue contre Dauba père avaient compromis. Dauba se
retrancha d'abord dans un système de dénégation absolue. Mais bientôt,
de lui-même, il fit appeler le procureur et le juge d'instruction
et leur fit spontanément l'aveu détaillé de son crime; seulement,
il soutint qu'il n'avait pas prémédité le meurtre de son père, et
dénia formellement tous les discours et tous les actes qui pouvaient
concourir à la preuve contraire. Ce misérable semblait croire, dans son
ignorance, que l'absence de la préméditation pouvait beaucoup adoucir
sa peine et que le nombre de ses enfans, avec la franchise de ses
aveux, la ferait réduire à un emprisonnement plus ou moins long.
Nous allons donner en substance les révélations de l'accusé. «Les
liaisons de mon père, dit-il, avec Jeanne Halibert, pour laquelle ainsi
que pour sa fille, il dépouillait notre maison, sont la cause première
du désordre de ses affaires, de nos discussions et de mon malheur. Le
soir de 31 décembre, et lorsque je sortis de chez moi, je ne pensais
pas à tuer mon père. Je suivais le chemin qui conduit au Petit-Bacqué,
mais pour aller à un cabaret du voisinage; je trouvai sur le bord de la
route Duluc armé d'un fusil. Il me dit qu'il attendait mon père pour le
tuer. Je ne lui fis ni observations ni reproches, et m'éloignai de lui
de quelques pas. Trois ou quatre minutes après, mon père vint à passer;
Duluc lâcha sur lui un coup de fusil qui ne l'atteignit que faiblement
ou peut-être ne l'atteignit pas du tout. Mon père alors s'écria: _Je
vous connais! vous allez avoir affaire à moi._ Et m'apercevant, il
courut sur moi, et nous nous saisîmes aux cheveux. Pendant cette lutte,
Duluc, se servant de son fusil comme d'une massue, en porta plusieurs
coups à mon père qui fut renversé. Quand il fut par terre, je lui
portai moi-même plusieurs coups d'une fourche de fer que je n'avais
pas prise pour cet usage, et Duluc, et moi nous l'achevâmes. Le petit
chien de mon père aboyait constamment. Lorsque nous crûmes que mon père
était bien mort, nous le traînâmes dans un fossé plein d'eau, et nous
nous séparâmes. Pour moi, dans le premier moment, je n'osai pas rentrer
dans ma maison; je ne revins que fort tard, et je cachai ma fourche
dans le couvert en paille d'une cabane, où depuis on l'a trouvée.»
Duluc, après son arrestation, fut confronté avec Dauba qui persista
dans sa déclaration. Il ajouta même que, quatre mois avant le crime,
Duluc lui avait offert de le débarrasser de son père, moyennant une
somme de 600 francs. Ce qui rendait la complicité de Duluc encore plus
probable, c'est que Dauba père était d'une force prodigieuse, et que
son fils seul n'aurait pas même osé l'attaquer. Toutefois, les débats
ne produisirent aucune charge contre Duluc.
Le parricide répéta devant les jurés ses effrayans aveux, avec
un sang-froid inconcevable; il répéta du ton de la plus complète
indifférence les détails les plus minutieux de la mort violente de son
père. Sa physionomie ne changea pas une seule fois; sa voix ne fut pas
un seul instant altérée.
Les débats se prolongèrent pendant quatre jours. Quarante témoins
furent entendus. L'accusation n'avait pas de grands efforts à faire
contre Dauba; elle fut soutenue avec force contre Duluc et faiblement
contre Fiton.
Me Laurence, défenseur de Dauba, avait une tâche impossible à remplir;
il se borna à déclarer son impuissance, et le fit avec une éloquente
franchise.
«Si, comme les débats le laissent voir, dit l'avocat en terminant, ce
profond abrutissement fut dû à l'indifférence coupable de son père,
aux déplorables exemples qu'il lui donna pendant presque toute sa vie,
hélas! ce père a été bien cruellement puni. Si la stupidité grossière
de l'accusé ouvrit seule et si facilement son cœur à la pensée du
forfait que sa main consomma, vous le plaindrez peut-être, messieurs,
sans lui pouvoir pardonner, et comme nous, vous appellerez de tous vos
vœux le temps où l'instruction pourra pénétrer dans nos campagnes
jusque dans la plus misérable chaumière, et en rendre les habitans
meilleurs, en les éclairant.»
La réponse du jury fut affirmative sur la culpabilité de Dauba, et
négative quant aux deux autres accusés qui furent sur-le-champ mis en
liberté.
Dauba, interpellé sur ce qu'il avait à dire sur l'application de la
peine, répondit qu'il suppliait la Cour d'avoir compassion de lui,
à cause de ses quatre enfans, que sa femme ne pourrait pas nourrir;
prière étrange dans la bouche d'un parricide!
D'ailleurs il entendit son arrêt avec calme, et sans donner aucun signe
visible d'émotion.
INCENDIAIRE PAR JALOUSIE.
Marie-Anne Jamoneau demeurait à la Foie-de-Pers, commune de Caulnay
(Deux-Sèvres). Séraphin Massé, son mari, était domestique de M.
de Larchenault, propriétaire, domicilié également à la Foie. Dans
plusieurs circonstances, la femme Massé avait témoigné de l'animosité
contre la dame de Larchenault, parce que cette dernière se plaignait de
ce que Marie Jamoneau faisait aller ses chèvres dans ses propriétés. La
femme Massé avait même exprimé l'intention de faire quelque chose dont
les habitans de la Foie et sa propre famille pourraient se ressentir.
Notamment le 27 mars 1827, sur les huit heures du soir, elle dit devant
deux personnes, que le sang lui bouillait, qu'elle avait un mauvais
coup à faire. Elle paraissait dans un état d'exaltation difficile à
dépeindre.
Environ deux heures plus tard, M. de Larchenault s'aperçut que le feu
était à une petite loge, couverte en paille, qui touchait aux écuries
de sa maison; il était aisé de reconnaître que cet incendie n'était
pas le résultat d'un accident, mais qu'il fallait l'attribuer à la
malveillance. On n'avait point porté de lumière dans ce bâtiment, et le
feu avait commencé à prendre par la charpente ou la couverture. Tous
les efforts que l'on fit pour l'éteindre furent inutiles; l'incendie
fit des progrès et consuma entièrement la loge, deux écuries et deux
granges. Pendant qu'on s'occupait à donner des secours, on vit la femme
Massé, fort calme, assise sur du chaume, à peu de distance des bâtimens
en proie aux flammes dévorantes. Quelques jours après, la petite de
cette femme, âgée de quatre ans, dit, devant plusieurs personnes et à
différentes fois, en tournant les yeux du côté des décombres incendiés:
_C'est maman qui a fait brûler la grange à la dame!_
Les menaces, faites antérieurement par la femme Massé, donnèrent
quelque crédit aux paroles de sa petite fille. On recueillit d'autres
témoignages; et, mise en état d'accusation, cette malheureuse comparut
devant la Cour d'assises des Deux-Sèvres, en juillet 1827. Six témoins
furent entendus. On remarqua la déposition de madame de Larchenault,
qui, après avoir rapporté les circonstances de l'événement, ajouta:
«Quelques heures après la manifestation de l'incendie, la femme Brun
me dit qu'il ne fallait point soupçonner d'autres personnes que la
femme Massé, parce qu'elle l'avait vue dans la soirée même; qu'elle
paraissait fort en colère, et qu'elle lui avait dit _que le cœur lui
brûlait, que c'était fini_, qu'_elle avait un mauvais coup à faire_,
et que _la maison de la Foie en dépendrait_. J'ai vu cette femme à
mes côtés auprès de l'incendie; elle était dans un état impassible,
immobile comme une statue. Alors je m'écriai: _Je dépaverais plutôt
la France que de ne pas connaître mon ennemi!_ Plusieurs autres
fois aussi, et antérieurement, j'ai vu cette femme dans un état de
colère contre son mari et contre les personnes de ma maison. Elle
disait qu'elle était malheureuse par notre faute, et déclarait qu'il
arriverait malheur à la Foie. Ces excès ne m'ont jamais paru fondés et
semblent tenir à une fâcheuse organisation d'idées.»