Le lycée développe l’esprit de ruse. On s’y dénonce. Pour ne pas être

distancé dans une composition, on invente des trouvailles

machiavéliques. Je sais un garçonnet qui, pour assurer sa supériorité et

fort de sa mémoire, oubliait consciemment son livre afin que le

professeur ne laissât de livres à personne. Merveilleuse école de

probité! Singulier effet de l’émulation, de la fameuse émulation, tant

vantée, du: «Ote-toi de là que je m’y mette!» Et faut-il tellement

admirer l’usage des prix? Récompenser la mémoire, l’intelligence, est-ce

bien juste? Ce sont des dons, comme la santé, la force. Or, on sourit du

prix de gymnastique. Il faudrait s’entendre. Je conçois qu’on attache

des valeurs différentes à chacun de ces avantages différents comme la

vigueur, l’esprit, l’adresse, le talent. Mais l’injuste, c’est d’établir

une nette ligne de démarcation entre les qualités physiques et les

qualités intellectuelles, de considérer les premières comme un cadeau de

la nature dont le destinataire n’est pas responsable, tandis qu’on lui

fait des secondes _un mérite_, digne de récompense. Les unes et les

autres sont pourtant également des dons.

* * * * *

Dans la pensée des hommes d’État, les deux grandes conquêtes sociales

modernes sont la liberté et la solidarité.

Or, le jeune français est façonné, laminé successivement par le lycée et

la caserne.

Au lycée, pendant dix ans, à l’âge le plus malléable, on lui répète:

«Tâche d’être avant ton voisin. Tâche de prendre sa place.» S’il le

dépasse, il est récompensé. S’il l’aide, il est puni. Admirable

préparation à l’altruisme.

A la caserne, au nom de la discipline, on l’introduit dans une société

toute opposée à celle où il évoluera plus tard. On lui inculque la

notion du supérieur et de l’inférieur. On lui interdit d’agir et de

penser par lui-même. Et cela à l’âge de sa formation morale.

Comment ce jeune homme pourra-t-il retrouver le sens de la liberté et

celui de la solidarité, qu’on a successivement étouffés en lui?

Le Foyer.

J’ai dit ce que je pense du lycée. L’idéal serait l’instruction par les

parents, au moins jusqu’à la quinzième année. J’entends déjà leurs cris:

«Ils n’ont pas le temps». Ce n’est pas mon avis. Que chacun fasse son

examen de conscience. Une demi-heure par jour suffirait largement. Qui

ne perd pas une demi-heure? Les femmes, en courses, en visites, en thés.

Les hommes, au café, au jeu, ou chez leurs maîtresses. _On peut toujours

trouver une demi-heure._

Une autre objection se dresse, assez comique. Un jour, je disais à un de

mes confrères, un écrivain très réputé, que j’avais entrepris

l’instruction de mon fils. Il m’interrompit, ingénument:

--Mais alors, vous avez dû tout rapprendre?

Le mot est à double fond. Creusez-le. Vous y trouverez tout le procès de

l’instruction actuelle. Car enfin, si nous devons tout rapprendre pour

instruire nos enfants, c’est donc que nous avons tout oublié. C’est donc

que nos années de lycée ne nous ont servi à rien?

* * * * *

La preuve qu’on pourrait consacrer beaucoup moins de temps à

l’instruction, c’est la somme énorme de connaissances que l’enfant

encaisse dans ses toutes premières années. Songez qu’à sa cinquième

année, il a _tout appris_, le nom de tout, la notion de tout, ce que le

monde a mis des milliers d’années à savoir.

* * * * *

Pour diminuer le rôle de la mémoire, il faudrait que l’usage soit

généralisé des précis, des vademecum, des lexiques, de ce qu’on appelle

justement des aide-mémoire. Et qu’il n’y eût pas _diminution_ à s’en

servir.

Mais il y aurait diminution. Supposez un médecin qui tirerait un petit

carnet de sa poche pour ordonner exactement des dosages. Il serait

perdu. Et pourtant...

* * * * *

Dans le train, fin septembre, une mère, rentrant de vacances avec sa

fillette aux joues claires et rebondies, aux jambes brunies, la santé

sous la peau, disait avec une admirable et niaise résignation à ceux qui

la complimentaient sur cette belle apparence: «Oui, mais elle aura perdu

ses belles couleurs en janvier». Et cependant elle la ramenait à Paris,

pour le «Cours».

* * * * *

Je suis persuadé que la plupart des enfants pourraient s’instruire avec

le seul concours des livres--surtout si ces livres étaient conçus dans

ce dessein. Malheureusement ces précis sont rares.

C’est une étrange illusion de la part des parents--d’autant plus

inexplicable que les pères ont passé par le lycée et savent ce qu’il en

est--que cette foi dans le pouvoir de la classe et de l’étude. Le

professeur parle pour trente élèves. Il ne peut pas s’occuper de chacun

d’eux. Écoute qui veut, comprend qui peut.

Mais, dira-t-on, l’élève de lycée est obligé de prendre des notes, de

faire des devoirs, d’apprendre des leçons. Tandis qu’un enfant n’aura

jamais la sagesse et la raison d’étudier seul dans les livres.

Double erreur. Nous savons bien que presque tout s’oublie, de ce qui fut

appris sous le fouet de l’amour-propre ou la crainte de la punition. Et

j’affirme aussi qu’un enfant s’instruira par le livre, le jour où, son

goût se dessinant, il trouvera dans ses lectures des connaissances qui

l’intéresseront, qu’il saura nécessaires à son futur métier. C’est une

question de _moment_.

* * * * *

Pour les parents qui ne voudraient pas tirer leur science de leur propre

fonds, les cours par correspondance seront un guide excellent. Certains

manuels d’instruction au logis sont déjà conçus dans un esprit lucide et

pratique.

Et, je le répète, je crois beaucoup à l’enseignement par le livre, pour

celui qui s’intéresse à ce qu’il apprend. On peut approfondir, creuser

un sujet, revenir en arrière, méditer, mûrir. On n’est pas talonné.

Tandis qu’un professeur qui parle à trente élèves ne peut pas s’occuper

de chacun d’eux. Il va, il va. Il sème. Tant pis si sa parole ne germe

pas.

La Valise.

A quoi bon apprendre par cœur les propriétés théoriques du sulfure de

baryum? Qui se rappelle tout ce fatras?

Il ne faut charger sa mémoire que d’un minimum nécessaire. D’une part,

ce qu’il faut savoir dans la vie de relation, pour ne pas paraître

ignorant, pour ne pas se nuire par le monde. D’autre part, les

connaissances générales qui nous permettront de comprendre une science

lorsque nous voudrons ensuite l’approfondir, par goût ou par nécessité.

Ce bagage indispensable, qu’on emporte partout avec soi, dans sa tête,

c’est ce que nous appelions _la Valise_.

Les lourdes malles, les chapelières, tout le confort, le luxe et le

superflu, ne font que suivre. Avec la valise, on n’est déplacé nulle

part.

* * * * *

Il faut faire de la géographie à «coups de serpe». Débiter dans le bloc

terrestre de gros morceaux dont on saura la place et l’aspect. On

étoilera la carte d’Europe de ses grandes villes. Et il suffira de

connaître la figure et les noms de cette constellation.

* * * * *

En histoire, il suffit de pouvoir placer les événements _dans leur

siècle_, afin de ne pas commettre une hérésie sensible.

* * * * *

En arithmétique, les quatre règles. Déjà, la racine carrée est un luxe.

En géométrie, la notion et le calcul des surfaces et des solides

simples.

* * * * *

En chimie, on ne s’embarrassera donc pas de ces réactions, descriptions

de chaque corps, qu’on ânonne pour les examens.

On apprendra les _généralités_, sels, bases, acides, en en signalant le

caractère transitoire, en les présentant comme des lois approchées, qui

satisfont actuellement l’esprit.

Puis, quelques propriétés, utiles ou curieuses, de certains corps

usuels.

* * * * *

En physique, les lois générales, illustrées autant que possible des

exemples de la vie, du logis, de la science amusante.

* * * * *

En mythologie, en histoire générale, y compris l’histoire sainte, il

faut un bagage mondain: savoir la signification des noms, des légendes

qui prêtent aux allusions. Plus tard, si on s’y intéresse, il sera

toujours temps de fouiller une époque.

* * * * *

On n’oubliera pas d’emporter dans la valise la liste des locutions

vicieuses--comme: «s’en rappeler»--afin de les éviter. Car il y a des

gens qui vous jugent sévèrement sur ces fautes légères et l’on se

déprécie démesurément à les employer.

La liste également des locutions étrangères, de langues mortes ou

vivantes, qui courent dans la conversation et dont l’ignorance est

gênante.

* * * * *

Il faudra connaître aussi, afin de ne pas se trouver en état

d’infériorité, les types sortis des pièces et des romans et qui

continuent de vivre dans la mémoire contemporaine: Giboyer, Mme

Marneffe. De même les artistes qui ont créé un genre, au théâtre, et

dont le nom est devenu synonyme de ce genre même: une Dugazon.

* * * * *

Comme hommes illustres--noms et œuvres--on fera un triage, en retenant

ceux auxquels on fait fréquemment allusion dans la causerie et ceux qui

sont dignes de mémoire.

Nous avions composé cinq cents cartes. Au recto, un nom. Au verso, le

siècle, la profession, l’œuvre. Et une petite anecdote caractéristique,

autant que possible. Le jeu consistait, lisant le recto, à connaître

l’invisible verso. Cela s’appelait _le Panthéon_.

* * * * *

Dans un chapitre spécialement consacré aux principales lacunes de

l’instruction officielle, on trouvera l’indication de quelques

connaissances utiles à emporter dans «la Valise».

Comment apprendre.

Il faut savoir attendre. Un adolescent, rouvrant un livre qu’il avait

étudié avec ennui dans l’enfance, est surpris de s’apercevoir qu’il le

comprend mieux, qu’il s’y attache.

Ainsi, il y a un âge, une maturité, où, pour chaque étude, l’intérêt et

la compréhension sont à point.

La hâte où l’on est de bourrer les cerveaux de connaissances pour les

examens, parce qu’il faut «être reçu», cette hâte a fait devancer l’âge

propice. C’est pourquoi l’enfant ne retient rien de ce qu’il apprit trop

tôt, dans l’écœurement.

Aussi, ne faut-il graver en lui que l’indispensable, l’A B C de tout et,

pour le reste, attendre l’âge où s’éveillent l’intelligence et la

curiosité, en une sorte de puberté de l’esprit.

* * * * *

Il y a un moment où votre petit garçon vous dit spontanément: «J’ai

compris _inversement proportionnel_!» On a bien fait de ne pas insister

plus tôt. Il vient seulement d’être mûr pour cette idée.

* * * * *

Même pour les jeux--qui sont encore des enseignements--il faut savoir

attendre. Il faut guetter le moment où ces jeux intéresseront les

enfants, l’heure qui sonne.

Ainsi, j’avais acheté une petite presse et une _casse_ d’imprimerie. Les

enfants étaient trop petits pour s’en servir et s’en amuser. J’ai dû

attendre dix ans! Et puis, un beau jour, ils ont découvert leur

imprimerie. Et il a fallu courir les magasins de Paris pour se procurer

de l’encre, des rouleaux, sans attendre un instant de plus...

De même pour la photographie. J’en ai fait à leurs côtés pendant des

années sans qu’ils y mordent. Et je ne les y incitais pas. Et l’heure

aussi a sonné, et ç’a été le ravissement, la trouvaille, le grand zèle

qu’on a seulement pour ce qu’on aime...

* * * * *

On n’insistera jamais trop sur cette idée: après avoir instruit l’enfant

des connaissances à la base--la valise--il faut attendre, pour toute

culture de luxe, que le goût s’en éveille. Comme on apprend vite et

mieux, quand on a le désir de savoir, quand on sait pourquoi on apprend!

Voyez le cas de l’anglais. Le jour où des enfants expriment le désir de

savoir cette langue, il suffit de leur faire suivre, par exemple,

pendant deux mois les cours de Berlitz, à dose intensive, à deux leçons

par jour. Puis une jeune anglaise vient s’installer deux saisons à leur

foyer. Elle apprend le français, elle enseigne l’anglais. Ainsi, dans

l’agrément, au bout de huit mois au total, ils parlent couramment

l’anglais.

* * * * *

Quand il s’agit de fleurir, de parer l’enseignement de fond, il faut

choisir, ou plutôt laisser choisir, guetter l’éveil des goûts.

Ainsi, de deux fillettes, également douées, l’une aura un penchant pour

le dessin de modes, l’autre pour le précieux dessin japonais. Il faut

alors suivre ce penchant, et l’accuser, l’affirmer.

* * * * *

La durée d’une leçon ne doit pas être de plus d’une demi-heure. Dans son

étude sur l’_Attention volontaire_, Ribot évalue la durée totale de

l’attention à une heure et il l’estime plus faible chez l’enfant, la

femme, le vieillard.

D’ailleurs, la vie nous en donne un exemple frappant. Au théâtre, où

l’on s’amuse--généralement--l’acte ne dure jamais plus de trois quarts

d’heure. On a senti le besoin instinctif de ne pas demander plus à

l’attention continue, fût-elle agréable.

* * * * *

Il faut voir si l’enfant retient mieux par la mémoire des yeux ou la

mémoire des sons, s’il est visuel ou auditif. Les visuels sont

infiniment plus nombreux que les auditifs, d’ailleurs. Et c’est surtout

par l’image qu’on devra frapper leur esprit. Le cinéma, quelle

ressource! Il n’est pas une connaissance élémentaire, pas une, qui ne

puisse se dérouler en film. Je suis certain que l’écolier primaire

apprendrait ainsi, à jamais, en huit jours, ce qu’il ânonne en huit ans.

* * * * *

Il faut éviter ce que nous appelions le ton «institutrice». Je ne sais

quoi d’aigre, d’impérieux, d’«en classe, mesdemoiselles», qu’on est

tenté de prendre dès qu’il s’agit d’enseignement et qui rend d’avance la

leçon maussade.

Il ne faut pas que cette demi-heure soit odieuse, grâce à d’âpres:

«As-tu fait ta tâche?» Il faut éviter de renforcer cette idée du

travail-ennui. On ne doit pas river l’enfant à la table comme le bagnard

à la chaîne. S’il est inattentif, fatigué, il faut pouvoir offrir

paisiblement: «Veux-tu cesser?»

* * * * *

Il faut divorcer le travail et l’ennui. C’est une union tellement

admise, tellement étroite, que les enfants, lorsqu’on est parvenu à les

instruire en les amusant, disent: «Ce n’est pas travailler, puisque ce

n’est pas ennuyeux». Quelle antique et terrible erreur!

* * * * *

Il faut _faire impression_ sur l’enfant, et pour cela, le toucher,

l’intéresser, l’amuser, piquer sa curiosité, frapper son imagination,

émouvoir son cœur. Et il ne faut jamais l’ennuyer.

* * * * *

Rendons la science aimable, attrayante. Pour enseigner l’invention des

ballons, par exemple, de vieilles estampes, de vieilles assiettes,

fixeront mieux les souvenirs que de longs discours.

* * * * *

Pour amuser, on emploie des ruses. Ainsi, pour faire comprendre

l’adaptation des organismes au milieu, on imagine un monde à 500 degrés,

un monde de feu, où couleraient des fleuves d’étain, où pousseraient des

plantes métalliques, où circuleraient des salamandres, où la vie aurait

d’autres exigences que sur la terre.

* * * * *

On inventera une agriculture fantaisiste, où on ondulerait les champs

pour leur donner plus de surface; où on élèverait plusieurs étages de

terre sur des charpentes métalliques, les plus bas pour la culture

ombrée, les plus hauts pour la culture au soleil; où on couperait les

blés d’un seul coup, avec un fil rougi par l’électricité; où on

soutiendrait les épis, tentés de se coucher, par un treillage

horizontal...

* * * * *

Il y a des vertiges qu’il est bon de donner, une sorte d’ivresse de

l’imagination. Ainsi, songer que, peut-être, la terre n’est qu’un atome

d’un monde énorme, qui lui-même n’est qu’une cellule dans l’infini... Ou

bien, quelques personnes sont réunies dans un salon. Il faut se dire

qu’il a existé, qu’il existe ou qu’il existera, sur un autre monde, une

assemblée _identique_, où les mêmes personnes prononceront les mêmes

paroles, feront les mêmes gestes. Pourquoi? Parce que cette assemblée se

compose d’un nombre _fini_ de cellules. Et comme les cellules sont en

nombre infini dans l’espace et le temps, elles ont réalisé et

réaliseront à nouveau le groupement que représente cette assemblée. Et

cette combinaison elle-même se renouvellera un nombre infini de fois...

* * * * *

Aux livres arides de physique, je préfère la «Science amusante», la

science au foyer, ces petites expériences que certains auteurs ont

réunies en série. Une fois que la curiosité est amorcée, il est temps

d’évoquer les grandes et sèches lois générales. C’est une conclusion.

D’ailleurs, n’est-on pas parti de l’expérience pour arriver aux lois?

Pourquoi ne pas suivre cette tendance naturelle?

Ou bien on racontera des vies d’inventeurs. Il faut «s’amuser à faire de

la physique».

* * * * *

Pour les premiers éléments de chimie, comme pour la physique, il faut se

placer au niveau de l’enfant, le frapper avec des expériences. Partir

des petits faits de la vie, comme les mélanges réfrigérants, le

vert-de-gris, la mousse du champagne, pour parvenir aux grandes lois

générales.

Il faut, autant que possible, raconter des histoires. Que se rappelle

une jeune fille à brevet de la chimie telle qu’elle l’a apprise? Rien.

* * * * *

On ne répand pas assez les arts d’agrément, le dessin, la sculpture, le

modelage. On ne fleurit pas assez la vie. Ces notions élémentaires

devraient être diffusées, au lieu de rester le privilège d’une caste.

Ou alors, on a été à l’extrême. Exemple: Par mode, par convenance, par

imitation, pour se donner un signe de richesse, on impose aux filles des

séances énormes de piano. Et la plupart y touchent à peine, une fois

mariées. Y a-t-il proportion entre les heures d’études et la joie qu’on

en retirera? _Seules, celles qui sont douées devraient s’y consacrer._

On devrait éviter cet excès. Pour pouvoir lire la musique, pour

déchiffrer cette langue universelle et charmante, pour en connaître les

éléments, l’écriture, il suffirait de s’entraîner d’abord, à l’âge des

connaissances premières, sur un instrument simple, comme la cithare.

* * * * *

Pour rendre la géographie attrayante, on peut partir du jardin, étendre

la notion à la commune, au canton, à l’arrondissement, etc.

Pour l’histoire, cette méthode serait séduisante, de partir de la

famille, de remonter aux grands-parents. Mais il faut y renoncer, car

elle ne permettrait pas de suivre l’humanité pas à pas dans ses progrès,

tandis que ces étapes et ces conquêtes sont sensibles quand on prend

l’homme à ses origines connues. Naturellement, il faut ramener les

guerres et les rois à leur importance réelle et rendre la place qu’ils

méritent aux coutumes, aux découvertes, aux arts, aux grands mouvements

de la pensée, à tout le labeur des hommes.

* * * * *

On pourrait apprendre l’histoire de France rien qu’avec une suite de

romans comme ceux d’Alexandre Dumas, Erckmann-Chatrian, Paul Adam, les

frères Margueritte. Cela ne serait pas exact, direz-vous? Cela le serait

tout autant que l’histoire toute sèche, surtout au point de vue de

l’atmosphère générale des époques. Il suffit de se rendre compte que,

sur un fait contemporain, il y a mystère ou désaccord, pour convenir que

l’histoire, telle qu’elle nous est transmise, _ne peut pas_ être exacte

quant aux faits. Quand on est _dans_ un événement, on est comme un

alpiniste dans un nuage: on n’en voit pas les contours.

* * * * *

J’ai déjà montré quel enseignement on pouvait tirer, en matière

d’éducation, d’un fait usuel comme la conduite d’une auto. La leçon est

tout aussi attrayante, du point de vue de l’instruction. Songez que,

d’instinct, l’enfant veut tout connaître, tout comprendre. Chaque jour,

il se réveille avec un «pourquoi»? et s’endort avec un «comment»? Avec

ses points d’interrogation, il entend crocheter tous les mystères,

forcer tous les secrets. Vous voyez d’ici tout ce qu’une auto doit

révéler à son ardente curiosité: «Pourquoi les gaz s’enflamment-ils?

Comment le moteur tourne-t-il?» Chaque carter contient une énigme

enclose dont il lui faut la clé. Et le changement de vitesse? Et le

différentiel? Et les engrenages? Si bien que pour apaiser cette

fringale, c’est tout ensemble un peu d’électricité, de chimie et de

mécanique qu’on doit lui servir...

Ce petit exemple concrète les deux grandes règles qui doivent présider à

l’instruction. La première, passer du _connu_ à _l’inconnu_. La seconde,

rendre la leçon _attrayante_, la donner comme un aliment et non comme un

médicament.

Choix d’un métier.

Le métier, c’est un compagnon qu’on retrouve chaque matin pour ne le

quitter que le soir, toute la vie. Si on l’aime, cette vie en est

embellie. Si on le déteste, elle en est empoisonnée.

Une profession! Conforme aux goûts et aux aptitudes de chacun, elle lui

vaudrait le robuste plaisir de produire un effort qui ne lui coûterait

pas, la juste fierté de prospérer en raison même de cet effort.

Chez nous, à peine une poignée d’hommes ont le courage et l’énergie d’un

tel choix, d’où dépend pourtant la couleur de la vie. Et la plupart,

pour qui chaque heure de travail devient un fardeau, qui guettent, la

montre à la main, l’instant de l’évasion quotidienne, se laissent

mollement entraîner non seulement par le hasard, mais par d’absurdes

préjugés.

Les exemples qui pourraient suggérer des préférences manquent aux

enfants isolés par l’internat. Chacun de nous ne connaît qu’une

profession, celle de son père. Il nous en éloigne volontiers parce qu’il

en connaît les difficultés ou parce qu’il nous y juge inaptes. Et si

l’un de nous, pourtant, manifeste du goût pour une carrière d’exception,

la prudence paternelle l’en détourne encore.

Il faut apporter la même attention au choix d’un métier qu’au choix

d’une compagne de vie.

Les parents qui choisissent pour leur enfant le métier qu’ils aiment et

non celui qu’il aime, doivent bien se rendre compte qu’ils s’exposent à

commettre un véritable crime. Ils usent de cette autorité redoutable,

vestige de la loi romaine, qui donnait au père le droit de vie et de

mort sur son fils.

Il faut guetter chez l’enfant, chez l’adolescent, l’éveil d’un goût. Cet

éveil est souvent assez tardif. Mais qu’importe? A quinze ans, un garçon

peut préparer n’importe quel examen, franchir tous les obstacles placés

au seuil des carrières privilégiées. Veut-il être médecin, marin,

ingénieur, officier? Pour aucune de ces professions, il n’y a encore de

temps de perdu. Le garçon de quinze ans peut se mettre en course pour

n’importe lequel de ces _steeple-chase_, même--on pourrait presque dire

surtout--s’il n’y est pas entraîné par l’ânonnement de dix ans de

classe. A la condition, bien entendu, qu’il ait le goût de la profession

choisie, que son énergie soit tendue vers le but. Dans ces conditions,

il aura le goût du travail même le plus ingrat, car il comprendra

_pourquoi il travaille_.

Mais bien des gens disent: «Mon fils n’a pas d’aptitude, il n’a de goût

pour rien». Il faut provoquer l’éclosion du goût, le révéler à l’enfant

lui-même, épier le moindre petit germe et, désormais, le cultiver et le

renforcer.

Si l’enfant marque un penchant pour la mécanique, faites-lui visiter des

usines, donnez-lui un petit outillage. S’il se plaît à la culture,

mettez-le en contact avec les paysans, avec leurs labeurs, faites-lui

sentir la belle et noble indépendance qu’assurent les travaux de la

terre. Et ainsi, encouragez la moindre prédilection.

Cet éveil de la préférence peut tenir à des causes si subtiles, et si

lointaines. N’a-t-on pas dit cent fois l’influence de la panoplie sur la

vocation militaire? Il y aurait beaucoup à dire sur cette question du

métier d’officier. Il est juste de le remettre à son plan. Les

événements prouveront peut-être que l’officier de réserve et de

territoriale, qui était dans la vie ingénieur, épicier ou financier,

_court absolument les mêmes risques_ que l’officier de carrière. Il ne

faut donc pas laisser à ce dernier le monopole de l’héroïsme et du

sacrifice, car ce serait dénier d’avance aux autres ces mêmes qualités

d’abnégation. Et il y a tant d’officiers malheureux dans leur métier...

En vérité, pour rester équitables, il faudrait mettre aux mains des

enfants des panoplies _de tout_. Des costumes d’alpiniste, de facteur,

d’explorateur, d’aviateur, de chauffeur, de marin. Au moins, on ne

fausserait pas leur choix.

Et, quoi qu’on en ait dit sur ce puéril sujet, je suis d’avis de

proscrire les soldats de plomb. Car il attise chez l’enfant le goût de

la guerre, il en montre la face attrayante, sans lui en laisser

soupçonner les deuils irréparables, les indicibles horreurs. C’est une

génération de plus qui se trouve ainsi préparée à l’accepter sans

révolte, d’avance, sans l’envisager sous son jour véritable, en n’en

voyant que la pompe, le défilé, tout ce qui séduit et flatte en nous un

vieil instinct barbare.

Les mains propres · 第 10 / 12 段