suggérées, se laissent aussi hypnotiser par l’administration. Elle les
éblouit. C’est le soleil sur l’horizon vide. Être fonctionnaire ou ne
pas être. Pour eux, voilà la question. Avoir un petit titre, un petit
fixe, un petit travail, une petite sécurité, une petite retraite, voilà
le rêve. Et de belles énergies se calcinent, tombent en cendres, devant
le disque flamboyant. Il étend ses rayons sur les campagnes comme sur
les villes: plus de moissons, d’autant plus hautes que le sillon fut
plus profond. Mais une bonne petite place bien sûre d’homme d’équipe.
Quand un vieux paysan dit: «Mon fils est sur les chemins de fer», il se
découvre en tremblant. Peut-être son gars lave-t-il les cabinets, mais
il a une casquette.
Toute administration d’apparence puissante et stable draine des
centaines d’intelligences, bientôt enlisées dans une besogne machinale,
également payée quel que soit l’effort et récompensée au tour de bête.
Un chef de bureau n’a qu’un mérite: avoir vécu jusqu’à l’âge d’être chef
de bureau.
Encore grisée par le bienfait récent de l’instruction pour tous, la
masse prétend en tirer argent, au lieu de la considérer comme un
ornement nécessaire. C’est une sorte de vêtement de l’esprit: elle veut
le vendre.
«Il faut vivre, dit-on. On n’a pas le choix.» Eh bien, si, on avait le
choix, mais on se l’est fermé. Par cette fascination néfaste du titre et
du fixe, par un faux orgueil de «jouer au monsieur», on s’est interdit
les entreprises audacieuses et les libres et jolis métiers d’artisan.
Avoir un titre! Autre frénésie passagère qui souffle sur tout le pays.
Il faut une ligne à mettre sur une carte de visite. Le préjugé
nobiliaire n’est pas éteint,--tant s’en faut--et déjà la vanité en a
engendré un autre qui, obéissant aussi à la grande loi de vulgarisation,
est infiniment plus vaste que le précédent. Peut-on présenter «Monsieur
un tel, qui est bon, énergique, et juste»? Non. Il lui faut un titre,
partout, en toutes circonstances. A tel point qu’il se nuit s’il n’en a
pas. Et plus ce titre est incompris, plus il impose. Une hiérarchie
nouvelle s’est donc établie. Au-dessus du petit titre pour tous--commis
ou employé d’administration,--brille le titre de choix, le titre
prestigieux. Une formalité redoutable le délivre: les examens.
Noblesse d’examens! Moins arbitraire que l’ancienne, mais non moins
despotique, et dont les Universités, les Écoles, dispensent chaque
année, par milliers, les parchemins nécessaires. De même que nos
ancêtres portaient la hache de pierre sur l’épaule ou l’épée au flanc,
nous portons des diplômes dans nos poches. Ce sont nos armes à nous, nos
armes de papier. Une vieille dame demandait un jour devant moi, en
parlant d’un jeune garçon: «Est-il reçu?» Elle ignorait profondément à
quelle carrière il se destinait. Mais un vague instinct l’avertissait
qu’aujourd’hui tout adolescent doit «être reçu».
Combien a-t-on vu de ces jeunes gens qui, sans vocation, par vanité,
parfois cédant même à l’attrait de quelques avantages d’ordre militaire,
décident ainsi de toute leur vie et se laissent prendre par l’engrenage,
souvent écrasant, des concours. Car, eût-on passé d’un quart de siècle
l’âge des examens, on ne peut songer sans un battement de cœur à ces
épreuves féroces. Vraiment, elles provoquent des émotions physiques trop
violentes pour d’aussi tendres organismes en pleine formation, affaiblis
par un labeur démesuré.
* * * * *
Il y aura lieu de se préoccuper de plus en plus d’une profession pour
les filles. La question des métiers de femme prendra sans doute une
importance croissante. Pour moi, c’est une erreur de faire faire aux
femmes la _même chose_ qu’aux hommes. La femme ne doit pas viser à être
l’égale de l’homme, mais son _équivalente_.
La répartition des métiers est à refaire de fond en comble. Une révision
s’impose. Il est ridicule qu’un gaillard bien râblé vende des gants aux
dames. Il est odieux qu’il y ait des porteuses de pain. Il faudrait
remettre les noms de tous les métiers dans une grande corbeille et
recommencer _logiquement_ la distribution entre les deux sexes.
* * * * *
Afin que les adolescents ne soient pas poussés tous vers les mêmes
professions, afin d’élargir leur choix, il serait bon de montrer ce
qu’il y a d’inconséquent et souvent de stupide dans la hiérarchie des
métiers, telle qu’elle s’est installée dans l’estime publique.
Car cette hiérarchie existe. On en a une preuve curieuse dans la
rédaction des lettres mortuaires. Dans l’énumération de la famille, on
fait figurer les titres des officiers, des magistrats, et on se garde
bien de mentionner les industriels, les commerçants, les agriculteurs,
les ingénieurs même.
Par quelle lente stratification de préjugés cette hiérarchie s’est-elle
établie?
Les professions les plus honorées sont-elles les plus périlleuses? Non.
Car les tables de mortalité nous apprennent que le pourcentage le plus
élevé dans la paix est atteint par les couvreurs et les vidangeurs.
Celles qui ont exigé le plus de travail préalable? Non. Car le
professeur de lycée, qui a passé par Normale supérieure et fourni un
labeur écrasant, ne vient pas en tête de liste.
Celles qui exigent le plus de désintéressement? Non. Car les
fonctionnaires, également peu payés, ne jouissent pas d’un prestige
culminant.
Les plus fructueuses? Non. Car on n’estime pas spécialement les
financiers.
Les plus puissantes? Non. Car les hommes armés du plus vaste pouvoir
sont les journalistes et les policiers.
Tant de raisons complexes ont joué dans ce classement! Il y a des
carrières qui furent brillantes dans le passé et qui gardent un éclat
persistant: la carrière diplomatique, bien que ses mœurs soient
surannées, son rôle, hélas! souvent vain et parfois dangereux.
Puis il y a des titres qui inspirent d’autant plus de respect qu’on les
comprend moins: Conseiller référendaire à la Cour des Comptes.
D’autres préjugés viennent d’un passé plus lointain. Si le commerce ne
jouit pas de plus d’estime, c’est peut-être qu’il était exercé dans les
anciennes civilisations par des esclaves.
Enfin, la vieille supériorité de l’âme sur le corps a exalté
démesurément le travail de l’esprit et rejeté dans l’ombre le métier
manuel.
Qu’en conclure? Que cette hiérarchie s’est assise sous cent influences
complexes, illogiques, et qu’il faut puiser, dans le sentiment de cette
incohérence, la force de s’affranchir de ses décrets.
* * * * *
Une preuve de l’injustice des préventions contre les métiers manuels: au
début de l’automobile, le milliardaire qui conduisait lui-même réparait
la panne. Il se mettait du cambouis jusqu’au coude, jusque dans les
cheveux, il trifouillait sa voiture jusqu’aux entrailles, et il ne
trouvait à cette besogne rien de déshonorant ni de pénible.
* * * * *
Il faut bien se rendre compte de l’importance et de la nécessité de
l’apprentissage. C’est lui qui nous fait profiter de tout l’acquit des
générations qui nous ont précédés.
Ce serait folie de vouloir s’en affranchir. L’amateur le plus habile,
livré à ses seules ressources, ne parviendra jamais à faire un
assemblage aussi correct que celui d’un modeste menuisier de village.
Il y a quelque chose de touchant dans cette pensée qu’en quelques mois,
quelques semaines, un humble artisan nous verse le trésor des
connaissances patiemment acquises par nos ancêtres depuis des milliers
d’années.
CHAPITRE IV
DE L’INSTRUCTION: QUELQUES LACUNES
Les langages secrets.--La
constitution.--Soi-même.--«Self-defence».--Planter un clou.--Les
«applications».
Les langages secrets.
On jargonne autour de nous des langues qui sont aussi différentes du
français, aussi mystérieuses que les langues étrangères, mortes et
vivantes. Or, le programme des études fait une place importante au
latin, voire au grec, qui sont des fleurs de luxe et de haute culture.
Il consacre un temps moindre à l’anglais et à l’allemand, qui ne sont
qu’utiles. Et il dédaigne absolument ces langages à la fois usuels et
secrets dont on aura _toujours_ besoin dans la vie actuelle.
Quels sont donc ces idiomes hermétiques, qu’on n’apprend pas et qu’il
faut comprendre? Mais tout d’abord celui qu’on parle au pays de Finance.
Nous en ignorons, au moment d’entrer dans la lutte, les plus
élémentaires rudiments. Qui donc nous apprit la simple différence entre
une action et une obligation? Entre le dividende et l’intérêt? Qui nous
initia au mystère de l’hypothèque, du marché à terme et au comptant, du
change et de l’escompte, du report et de la couverture? Qui nous révéla
l’énigme alléchante de l’action de jouissance et celle, angoissante, du
chèque barré? Et tant de mots détournés de leur sens originel, le
parquet, la coulisse, la liquidation...
Les cours de comptabilité jettent bien là-dessus quelque lumière. Mais
ils ne figurent qu’au programme d’une instruction déjà spécialisée. Tout
le monde ne les suit pas. Et tout le monde aura besoin de connaître ces
notions. Tout le monde se heurtera, tôt ou tard, à ces mots
impénétrables. Dans ce pays où le sens de l’épargne est si vif, où
chacun s’efforce, aux dépens de son bien-être présent, d’amasser pour
l’avenir une petite liasse de titres, n’est-il pas surprenant qu’on
n’enseigne pas le moyen de s’en servir?
L’argent circule dans le corps social comme le sang dans un organisme.
Les phénomènes financiers mènent le monde actuel. Ils font la paix et la
guerre. Il y a là, au point de vue des rapports internationaux, une
géographie qui en vaut bien une autre. Or, par une hypocrisie pareille à
l’hypocrisie sexuelle, on garde, sur ces questions qu’on sait pourtant
vitales, un silence absolu.
On rétorquera que, là-dessus, chacun fait son apprentissage, le moment
venu, tant bien que mal, sous la pression du besoin. Fâcheuse méthode.
D’abord, c’est risquer d’être pris de court dans une circonstance
imprévue. Et puis, ce ne serait pas la peine de consacrer à
l’instruction dix des plus charmantes années de la vie, si l’on
n’acquérait pas à ce prix l’A B C des connaissances utiles, si l’on
devait tout apprendre plus tard, dans l’urgence et sous le joug de la
nécessité.
Pourquoi ne pas inculquer ces simples notions à l’âge où l’on admet que
la mémoire est spécialement sensible, tendre et fidèle?
Encore une fois, il ne s’agit pas de faire de nos adolescents autant de
petits financiers. Il n’est question que d’un enseignement très
élémentaire, qui n’exigerait guère de temps dans l’énorme total des
heures de classe. Et si cet enseignement ne figure à aucun degré du
programme des études générales, c’est sans doute que ce plan a été conçu
dans un esprit déjà ancien, à une époque où la nécessité de ces
connaissances ne se fût justifiée ni par la prodigieuse extension des
affaires, ni par la non moins stupéfiante diffusion des fortunes.
Il existe encore un autre langage aussi nécessaire et aussi fermé. C’est
celui que parlent les notaires et les avoués. C’est la langue du Palais.
Là, encore, nul ne peut dire qu’il ne se heurtera pas quelque jour à un
jargon incompréhensible et dont il aurait pourtant besoin de pénétrer le
sens. Pour conclure en connaissance de cause un acte d’association,
industrielle ou conjugale, il nous faudrait des clartés qu’on ne nous a
pas données.
Quels fiancés ont saisi un mot à la lecture de leur contrat de mariage?
O subtilités de la communauté réduite aux acquêts, lourdes entraves du
régime dotal, rigueurs du remploi, vous restez lettre close pour les
tendres amoureux. Et quand ils vous découvrent, il est trop tard. Que de
drames seraient évités, en trois leçons!
Et combien d’industriels, de commerçants, ont dû maudire leur ignorance
lorsqu’ils se sont sentis prisonniers de leur acte de société, faute
d’avoir pu éventer les pièges tendus à chaque ligne?
Actuellement, pour se marier, pour s’établir, pour mourir même--car on
ne sait pas rédiger son testament--il faut avoir fait son droit.
Mais, dira-t-on, il y a le notaire. Je sais bien. D’abord, il ne peut
pas s’intéresser à chacun de nous aussi étroitement que nous-même. Puis,
on ne peut pas se faire accompagner toute sa vie par un notaire. On
signe des actes hors de sa présence. Et, en tout cas, ce n’est point une
ambition démesurée, ni une précaution superflue, que de vouloir
comprendre un peu le langage qu’il nous parle...
Voilà bien l’effet--et peut-être aussi la cause--de notre ignorance:
elle justifie le notaire. Elle le rend indispensable, même en des
circonstances où l’on conçoit qu’on pourrait se passer de lui. Que
d’actes pourraient être signés sans gros frais, non dans une étude, mais
dans un bureau qu’on ouvrirait dans les mairies, si nous avions quelques
connaissances en droit usuel!
En parlant un langage obscur et qu’on nous laisse ignorer, le tabellion
obéit peut-être à une sorte d’instinct de conservation. Tous les hommes
de robe--les médecins qui professent s’en affublent encore en
cérémonie--ont besoin, pour garder leur pouvoir, de s’envelopper de
mystère, comme ils s’entourent les deux jambes dans un unique fourreau.
Notre ignorance fait piédestal à leur science.
Enseignons donc à nos enfants les quelques éléments essentiels de ces
deux langages, celui de la Bourse et celui du Palais, comme on apprend
d’avance les mots principaux d’une langue vivante, afin de ne pas être
tout à fait désemparé sur la terre étrangère.
La Constitution.
On ne sait guère comment marche la machine à gouverner. Qui s’avise de
la distinction entre le législatif et l’exécutif, du rôle du Président,
de ses ministres et du parlement, du jeu de la vie administrative?
En France, on méprise volontiers la politique. Certes, on peut étayer
cette attitude de forts arguments. Quand, jetant les yeux sur le
fourmillement parlementaire, on aperçoit les servitudes et les appétits,
la terreur des responsabilités, les intrigues et les compromissions, les
rivalités et les palinodies, je conçois qu’on en détourne le regard.
Mais ce n’est là qu’une vue partielle, donc injuste. Du logis qu’on
visite, on n’explore pas uniquement l’office. Les politiciens, n’étant
que des hommes, en ont les passions et les défaillances. Nous les
apercevons d’autant mieux qu’ils sont en vedette et que leur vie nous
appartient. Mais ils ne commettent pas que des turpitudes. Cette
agitation cache des efforts, produit du travail, engendre des lois...
Les séances du Parlement donnent une idée inexacte des parlementaires.
Elles laissent ignorer le labeur réel des Commissions.
La politique est une fonction nécessaire du corps social. Et tous les
organismes ont leurs basses servitudes.
Quiconque étudie l’épopée napoléonienne ou l’œuvre de la première
Révolution, ne s’arrête pas à la trivialité des héros. Il juge
d’ensemble. Efforçons-nous d’apporter cette harmonieuse impartialité
dans notre appréciation du présent. Un étrange instinct nous pousse à
croire que le temps où nous vivons est inférieur à toutes les époques
passées. Qui sait? L’histoire de ce régime naissant, de sa résistance
aux assauts, de la défense obstinée de son idéal à travers les crises
suprêmes, inspirera peut-être à nos descendants une curiosité
recueillie.
Pour ma part, je déplore ce divorce entre la politique et le pays. Je
crois qu’il est né de malentendus, servi par les légendes que laisse
flotter dans l’air l’éclatement des scandales, qu’il fut surtout nourri
de faciles couplets de revue, excité par d’âpres journaux de parti,
entretenu par le snobisme. Je crois qu’il y aurait grand bénéfice à ce
qu’on suivît passionnément le spectacle de la vie publique.
Il y a là un cercle vicieux. Se désintéresser de la politique, la tenir
en mésestime, c’est autoriser les défaillances, permettre l’affaissement
des consciences. Garder le contact avec les élus, ce serait stimuler
leur zèle, exercer sur eux le meilleur contrôle. Les gens qui se savent
regardés conservent toujours une grande dignité d’attitude.
Souvent, on voit des hommes se plaindre que le Parlement n’agisse pas
selon le programme des candidats. Mais se donnent-ils la peine de
rappeler à leur député ses promesses? Lui font-ils connaître leurs vues,
leurs désirs? Lui donnent-ils un mandat précis, renouvelé, vivant, se
modelant sur les circonstances, sur la vie? Non. Précisément parce
qu’ils le dédaignent, parce qu’ils l’ignorent, après l’avoir nommé. Ils
ne se rappellent à lui que pour le charger de démarches et de
commissions. Ils lui donnent leurs voix, mais ensuite ils ne le chargent
pas d’exprimer leur pensée...
Je déplore encore ce détachement dédaigneux pour une autre cause: tous,
plus ou moins, nous dépendons de la politique... En effet, il faut bien
se rendre compte qu’une douzaine de ministères se partagent toute
l’activité du pays. Chacun d’eux jette sur la France--et c’est une
géographie qu’on n’apprend guère--un réseau administratif, une trame
plus ou moins serrée. La Justice la partage en Cours d’appel,
l’instruction Publique en Universités, la Guerre en Corps d’armée, etc.
Les Chambres de Commerce, les Trésoreries générales, les régions
minières et agricoles constituent des divisions analogues. Et nous
sommes toujours pris dans les mailles d’un de ces filets lancés sur le
territoire national.
Quelque métier qu’on exerce, on est tributaire d’un de ces départements.
L’artiste dépend des Beaux-Arts, le cultivateur de l’Agriculture,
l’ouvrier du Travail, le négociant du Commerce. Celui qui convoite une
juste faveur--le plus souvent de couleur rouge ou violette--ou celui qui
réclame même l’exercice d’un droit, se voit contraint de s’adresser au
ministère dont il est justiciable. Malgré lui, il fait de la politique.
Le simple fait d’être citoyen français, de payer l’impôt, d’obéir à la
police, de servir, de voter, nous contraint de reconnaître plusieurs de
ces pouvoirs dont, soit dit en passant, nous subissons le prestige, tout
en les méprisant. Leurs décisions, leurs décrets nous touchent. Le
moindre changement dans la loi fiscale ou militaire réagit sur notre vie
ou sur celle des nôtres. Entre nous et le régime accepté, s’est
fatalement établie une solidarité nécessaire.
Alors, puisque nous sommes contraints d’obéir aux lois, puisque nous ne
pouvons pas les ignorer, pourquoi feindre à leur égard un détachement
puéril? Puisque nous en subissons les effets, pourquoi se désintéresser
de leurs causes? Pourquoi ne pas en suivre la genèse, tout le travail
d’élaboration?
Là, encore, l’enseignement officiel est le grand coupable. Sur ce
terrain, cependant, il aurait dû marcher de l’avant, donner le goût du
régime. Mais non. Il donne l’exemple de l’indifférence. Au lieu d’en
démonter les rouages, d’en montrer les grands mouvements, il laisse pour
ainsi dire ignorer tout le machinisme de la Constitution.
Il ne s’agissait pourtant pas pour lui de prendre parti. Au contraire,
il eût favorisé l’esprit critique. Comment, par exemple, discuter
l’existence de ces grands corps comme le Conseil d’État, la Cour des
Comptes, dont nous ignorons le rôle? Comment condamner celle des
sous-préfets, du moment qu’on nous en a caché soigneusement les
services?
Si l’adolescent connaissait le fonctionnement de la machine politique,
il ne s’en désintéresserait peut-être pas dans la vie. Convaincu qu’il
participe à son mouvement et qu’il en subit les effets, il continuerait
d’en suivre le travail. Au surplus, le spectacle n’est pas si morose que
semblent croire ceux qui en détournent les yeux. Toujours instructif,
souvent savoureux, il est parfois brillant et pathétique. Il y a de la
beauté dans la passion.
Sourds aux plaisanteries et aux préjugés, étudions donc un peu cette
planche d’anatomie politique qui s’appelle la Constitution. En un temps
où volontiers on cocardise, ce n’est pas la moins intelligente façon
d’aimer son pays que de savoir comment il vit.
Soi-même.
Tout le monde sait la place de la Serbie. Peu de gens savent la place de
leur glande thyroïde. Cette ignorance de soi-même, du site, du rôle et
du jeu des principaux organes humains, apparaît prodigieuse,
inconcevable, quand on l’oppose au prix et à l’importance que chacun
attache à sa vie, à sa santé et aussi à la santé et à la vie de ceux qui
lui sont chers.
Je m’en étonnai un jour devant un homme qui a donné des marques
éclatantes d’intelligence générale. Il répondit avec un geste de pudique
dégoût:
--Cela ne m’intéresse pas.
Notez que ce même homme sait parfaitement qu’une migraine le fauche,
qu’il est à la merci de ce corps méprisé. Et il pousse à l’extrême le
souci de ne pas vieillir avant l’âge. Il fait analyser ses... résidus à
courts intervalles. Il veille au grain de sable. Conçoit-on pareilles
contradictions dans un maître cerveau? On devrait pouvoir parler de son
corps comme on parle de son cœur.
Il serait curieux de rechercher dans le passé les origines de cet
étrange mépris pour notre «guenille». Mais il importe surtout de le
constater dans le présent. Le programme des études secondaires comporte
bien quelques leçons de sciences naturelles. Mais elles s’étendent
volontiers sur les généralités et passent rapidement sur le chapitre de
l’Homme. La preuve que cet enseignement est trop sommaire? Mais c’est
que nul ne s’en souvient... Je le répète, il suffit de s’interroger pour
reconnaître qu’on ne sait rien de soi, rien de ce qui se passe en soi.
Quant aux effets de cette ignorance, ils se manifestent même à l’état de
santé. Cette santé, nous ne savons pas la défendre. Nous ne savons pas
prendre pour elle ces simples, ces instinctives mesures de précaution
qui nous font conserver, brillante, entre nos mains en coquille, la
lueur d’une allumette. Nous ne savons pas nous mettre en garde contre
les risques, contre les suites d’une imprudence, des excès, du
surmenage. Rien ne nous avertit des sourdes alertes du mal, dans sa
période d’incubation, alors qu’il serait temps de l’enrayer et qu’on ne
songe point encore à appeler le médecin. Où donc aurions-nous appris
tout cela?
Nous ne savons pas nous nourrir. La notion des aliments vraiment
nutritifs, de ceux qui ne le sont pas, est totalement ignorée de la
ménagère qui dresse le menu. Cependant, le principe est simple, la liste
est courte. Il y aurait grand intérêt à ce qu’ils fussent répandus,
aussi bien pour notre économie vitale que pour l’économie de notre
budget.
Nous ne savons même pas dormir! En ce sens que nous ne savons pas
favoriser par des moyens naturels notre sommeil, où pourtant se régénère
notre vie. On ne nous enseigne pas le régime qui lui soit le plus
propice. Et nous ne savons rien de l’influence de ces courants
magnétiques qui, dirigeant l’aiguille de la boussole du nord au sud,
agissent sans doute sur notre organisme au repos, peut-être sur notre
organisme en action, et devraient tout au moins décider de l’orientation
de notre lit.
Et cette précieuse intégrité de nous-même, nous ne savons guère plus
l’entretenir et la développer que la protéger. La plupart des gens
ignorent leurs ressources physiques, le parti merveilleux qu’ils
pourraient tirer d’eux-mêmes, les résultats stupéfiants, extra-rapides
de simples exercices gymnastiques...
Il suffit pourtant, le matin, de quelques mouvements réguliers, pour
amplifier le jeu de la respiration--nous ne savons pas respirer, nous
n’utilisons pas pleinement nos poumons--pour renforcer les muscles en
retard, pour retoucher la statue.
Avec une échelle, une simple échelle, on accoutume un enfant au vertige.
En l’escaladant à l’endroit, à l’envers, en s’y suspendant, il se
développe harmonieusement.
Il faudrait encore choisir parmi les sports, les adapter aux
complexions, en éviter les excès. Si le canotage est excellent pour
tous, parce qu’il exige l’exercice complet des muscles en même temps
qu’il aiguise la présence d’esprit, la bicyclette est néfaste à
quelques-uns. Mais là encore, nous allons à tâtons.