s’épure à travers les siècles. Le monde primitif, le passé barbare,
évoquent la promiscuité animale, le «toutes à tous». Le monde futur
réalisera peut-être l’union mûrement délibérée, respectée sans effort ni
contrainte, sous la devise «Une seule pour un seul». D’ailleurs, chaque
homme, qui recommence et refait pour son compte toute l’histoire de
l’humanité, passe par toutes ces étapes. Il est d’abord le collégien qui
désire toutes les passantes; puis il devient peu à peu plus exigeant, et
son choix, de plus en plus rare, tend enfin vers une seule femme.
A quoi bon arracher le sceau légal attaché par le mariage à ces deux
grands besoins qui mènent la créature et qui dureront tant que battra un
cœur humain: s’appuyer sur un autre être, et se survivre par l’enfant?
Du fond de l’avenir, des révolutions grondantes peuvent accourir, tout
abattre pour tout restaurer. Elles n’aboliront pas le sens de la
paternité, claire raison de vivre, douce tyrannie que l’homme subit sans
révolte, culte qu’il sert dans la ferveur, foi modeste qui possède
pourtant, comme ses sœurs altières, ses sacrifices, ses tentations, sa
vie future, ses extases, ses mystères et ses grâces, humble religion qui
survit à toutes les religions... Des cataclysmes d’idées, des déluges de
sang peuvent bouleverser le monde. Ils n’aboliront pas cet instinct qui,
aux sommets de la joie et de la souffrance, dans l’amour et la détresse,
jette l’homme contre un sein de femme et, dans un élan de tendresse ou
de compassion, ouvre les bras de sa compagne sur le doux refuge d’oubli,
l’asile voluptueux et maternel...
Il faut donc réagir, dans l’esprit de l’enfant, contre ce continuel
dénigrement du mariage que propagent tant de refrains, de satires et de
vaudevilles et dont nos faciles plaisanteries--sans doute par un besoin
de revanche contre les petites misères de la vie--se font trop
volontiers l’écho.
Railleries tellement répandues, tellement admises, qu’une pièce, un
roman, ne peuvent pas mettre en scène des époux amoureux sans paraître
ridicules et surannés. L’incompatibilité entre le mariage et l’amour est
si solidement établie que, pour un passant dans la rue, un couple enlacé
n’est jamais un couple marié.
S’il importe de ne pas représenter, aux yeux des enfants, la vie
au-dessus du plan du réel, il importe tout autant de ne pas la leur
représenter au-dessous de ce plan. Ayons donc le petit courage
d’affirmer, en dépit de la littérature et de nos facéties, que s’il
n’existe guère de ménages d’amour au sens parfait du mot, il existe par
contre nombre d’unions tendres, fortes et durables.
N’en voit-on pas, de ces couples parvenus à leur automne, où l’on sent
que les deux compagnons s’estiment toujours et se plaisent encore.
Attentifs l’un à l’autre, appuyés l’un à l’autre, ils résistent au temps
et à la vie. Les souvenirs purs et frais des primes années ont laissé
dans leur cœur un parfum qui ne s’évanouit pas. Puis les enfants, tant
de peines et de joies partagées, l’habitude, les liens de la chair, les
mutuelles confidences, ont tissé entre eux une trame innombrable et
solide. Et cette trame leur est précieuse. Car elle est leur œuvre, elle
est née de leur effort, comme la maison qu’ils ont bâtie, le jardin
qu’ils ont cultivé. Oui, les inévitables intempéries ont défeuillé la
fleur printanière. Mais elles ont découvert et fécondé un solide fruit
de tendresse, dont le suc tonique reste le grand cordial, aux heures
d’épreuve... Et c’est encore une très belle réalisation.
Montrons aussi aux enfants que la grande chance et la meilleure garantie
de bonheur sont dans le libre choix des fiancés, où ils puissent
longuement s’éprouver, reconnaître entre eux l’entente et l’attrait,
aussi bien les affinités morales que les affinités physiques, dont la
place est si large dans la vie à deux. Une telle union ne promet-elle
pas plus de sécurité que celles ou présidèrent l’intérêt, le caprice
romanesque, un fade arrangement? Devant de tels gages, inclinons nos
préférences personnelles. Réservons simplement notre droit de contrôle
et ne l’exerçons qu’au cas où nous aurions découvert chez le prétendant
une tare ineffaçable.
Les conversations et les lectures donnent aussi à l’enfant des idées
faussées et contradictoires sur l’adultère. D’une part, dans nos propos,
nous le traitons en gaudriole. Un homme est-il trompé? Il est comique.
On lui fait les cornes. On l’appelle cocu. Et l’on passe gaiement. Et,
d’autre part, les faits-divers sont rouges des drames d’adultère. Le
cocu devient tragique. Il tue. Son geste paraît si légitime que le jury
l’absout et que la justice lui accorde «l’excuse légale» s’il abat sa
femme en flagrant délit... L’enfant recueille ces propos et ces exemples
incohérents. Qui croire? En fait, la vérité est entre ces deux erreurs.
L’adultère ne mérite ni l’humour ni la mort. Il n’est point si facile,
ni si aisé, ni si gracieux. Il impose, à ceux qui le commettent, toutes
sortes de lâchetés, d’entraves, d’humiliations, de mensonges, d’effrois
et d’alertes. Il inflige, à ceux qui en souffrent, d’indicibles
chagrins. Et, par ailleurs, pour tous ceux qui portent haut le respect
de la vie humaine, il n’est pas de défaillance qui exige du sang, pas de
cas passionnel qui ne se résolve autrement que par le meurtre.
Les enfants--qui voient tout--voient autour d’eux des ménages se rompre.
Accoutumons-les à l’idée que le divorce est juste et logique pour deux
époux sans enfant qui se sont trompés l’un sur l’autre, ou l’un l’autre.
Mais convenons qu’il apparaît insuffisant, médiocre et boiteux, dès
qu’il s’agit d’un père et d’une mère. L’enfant est entre eux, qui les
tient par la main. Il les unit d’un lien qu’ils hésitent à trancher.
C’est seulement quand les petits sont capables de s’envoler du nid que
les parents peuvent l’abandonner à leur tour.
Mais notre propre exemple, notre propre attitude, sont encore les
meilleures leçons des choses du mariage. Évitons donc avant tout ces
discussions, ces disputes, qui frappent l’esprit des enfants et
finissent par y associer les deux idées de querelle et de ménage. Au
contraire, quel merveilleux enseignement donne le spectacle d’un foyer
où les époux en tous points se concertent et se mettent d’accord.
Ministère en miniature, où les deux dirigeants se partagent, à pouvoir
égal--car la femme tend très justement à devenir l’_équivalente_ de
l’homme--les divers portefeuilles selon leurs aptitudes et non plus
selon les traditions: à l’un les finances, les affaires étrangères; à
l’autre l’intérieur, le commerce...
C’est au foyer qu’on apprend toute la délicate conduite de la politique
ménagère. Depuis les petites opportunités, celle de ne pas quitter trop
tard le négligé du matin, de ne pas chausser trop tôt les pantoufles du
soir, jusqu’aux grandes opérations de police, où l’on évince du pouvoir
ceux qui tendraient à l’usurper, amis trop assidus, parents trop
tyranniques... Politique au grand jour, qui montrera le bienfait de la
franchise, de la clarté, des ententes explicites, incessantes, et qui
laissera dans l’ombre les aveux inutilement pénibles d’où naissent les
conflits.
C’est à l’école du foyer qu’on prend les grandes leçons d’indulgence et
de mansuétude, en particulier à l’égard de ces caprices, de ces
changeantes humeurs qui sont souvent chez la femme des reflets de sa
santé.
C’est là enfin que s’acquiert l’art charmant des prévenances, des
attentions, tout cet actif échange, si nécessaire à la durée de la
tendresse entre deux êtres: cadeau qui fête les dates heureuses, fine
louange qui ensoleille une âme féminine, continuel «souci de l’autre»,
de lui assurer sa joie, toute sa joie. Certes, l’enfant ignore bien des
rites de ce culte assidu et fervent, ceux surtout qui valent à un homme
d’être appelé par sa compagne--de quelle voix reconnaissante--un «bon
mari». Mais d’aimables images sont tombées dans sa mémoire. Plus tard il
en saisira le sens profond, la portée cachée. Il comprendra que le
symbole du mariage est un solide autel bâti d’estime et de confiance, où
ne doit pas s’éteindre la flamme du plaisir.
* * * * *
Pour l’amour comme pour le mariage, une seule question s’impose, du
point de vue de l’éducation: quelle idée de l’amour souhaitons-nous
donner à nos enfants par notre continuel enseignement, afin de les
préparer à la vie?
Ah! Bien plus encore que pour le mariage, il importe de redresser les
notions convenues qui traînent dans les livres, les pièces, les
conversations, partout. Toute notre littérature se nourrit de l’amour.
Les opéras chantent l’amour. Les tableaux, les statues, illustrent
l’amour. L’art tout entier s’inspire de l’amour, sent l’amour, sert
l’amour. Et nous respirons un immense mensonge. Jamais la représentation
de la vie ne s’est tant écartée du réel. Sans cesse, elle tend à nous
montrer l’amour facile, l’amour sans risques, l’amour parfait. Or, il
n’est pas une aventure, pas une seule, où l’homme ne se heurte à la
crainte de la maladie ou à la crainte de l’enfant. Dans l’aventure
mondaine, la femme jette autour de ses reins une invisible ceinture de
stérilité qu’il faut tourner avec toutes sortes de ruses
amoindrissantes, de soucis triviaux, sans s’affranchir pourtant d’une
longue suite de bas soucis. Et l’aventure galante, où le plaisir
s’apaise à la source banale, empoisonnée par d’innombrables passages,
apparaît encore plus décevante en ses fraudes ou tragique en ses
dangers.
Et nous nous faisons les complices de cette énorme duperie, par nos
propos. Nous jonglons légèrement avec ces lourds périls. Nous servons de
fades lieux communs avec un clignement d’œil, un bon rire gaulois.
L’enfant illégitime? «Péché de jeunesse». La maladie? «Coup de pied de
Vénus». Quitte d’ailleurs à déjuger nos paroles par nos actes, en
accablant de la même honte impitoyable, de la même réprobation féroce,
la fille-mère et le vénérien.
Il faut dénoncer un autre délit de la littérature: elle nous représente
la fréquence et la durée du «grand amour», d’un amour si grand qu’il
emplisse toute une existence d’une immuable félicité. Le grand amour...
On le voit apparaître dans tous les romans, dans toutes les comédies. Où
le voit-on dans la vie? A feuilleter les Mémoires du passé, à regarder
autour de soi, on constate vite que--sauf chez quelques êtres
d’exception--il n’est point de passion qui demeure étale, qui se
soutienne d’une ardeur fixe tout au long d’une existence. On s’aperçoit
que tout s’effrite, se ride et fléchit, et que l’amour vieillit encore
plus vite que l’amoureux. Peut-être faut-il discerner encore, dans cette
croyance au grand amour, au long amour, une prévision d’une humanité
supérieure où tous les êtres seraient enfin fidèles et resplendiraient
de cette noblesse, de cette force et de cette beauté que donne la
constance. Mais ces temps ne sont pas venus. Il n’est pas plus d’amour
inaltérable que de jeunesse éternelle. Ah! Si l’on pouvait lacérer tout
ce décor d’illusions, briser tous ces mensonges dorés qui flattent et
reflètent notre espoir d’absolu. Si l’on pouvait faire admettre que le
bonheur est relatif et la passion saisonnière... Parmi ces couples qui
se jettent au grand amour, d’une ruée farouche et parfois meurtrière, il
en est qui renonceraient au voyage, d’autres qui du moins en
apercevraient d’avance le terme. Que de déceptions, de drames évités...
Est-ce à dire que l’amour ne soit pas important? Nullement. Il suffit
d’interroger l’histoire présente ou passée pour se convaincre qu’il est
partout, au centre de tout, qu’il anime tout. Ce n’est pas seulement
dans un crime qu’il faut «chercher la femme». Mais derrière tous les
gestes de l’homme, des plus bas aux plus nobles. La conquête de
l’argent, celle du pouvoir, qui semblent les grands mobiles humains, ne
sont elles-mêmes que des moyens de conquérir la femme. Le désir mâle
dresse l’axe du monde. Oui, l’amour est important. Mais c’est à cause de
cette importance même qu’il ne faut pas le montrer sous des traits faux
et fardés à ceux qui découvrent la vie. Il ne faut pas que l’enfant
croie le plaisir si facile, ni l’amour si fréquent...
* * * * *
Au moment où l’évolution féminine s’accélère et se marque, il peut être
intéressant d’examiner si elle influencera l’amour, s’il y aura quelque
chose de changé dans ses modalités, du fait que la femme s’affranchit,
se réalise et devient vraiment la moitié de l’humanité. A mon sens, on
n’en peut pas douter. Il semble bien que la femme doive payer la
conquête de ses droits sociaux. Et sur quel terrain devra-t-elle
reculer, sinon sur celui où s’exerçait souverainement son empire? Voici
donc la prédiction qu’autorise et qu’impose l’inéluctable loi
d’équilibre et de compensation: ce qu’elle gagnera en pouvoir visible,
la femme le perdra en pouvoir caché.
Il s’agit d’abord d’une diminution de ferveur. Car la galanterie n’est
que le signe sensible du culte dont la femme était l’objet, du pouvoir
secret qu’elle exerçait sur l’homme. Et ce pouvoir était formidable.
Injustement opprimée par la loi du mâle, contrainte à la ruse à défaut
du droit, elle avait dû dans l’ombre aiguiser ses armes naturelles, son
charme et sa beauté, ses dons d’attrait et de séduction. Par sa dureté
même, l’homme obligeait la femme aux souples habiletés. Pour lutter
contre lui, elle dut tendre des pièges, dont sa grâce était l’appât.
Mais réduite à jouer ce rôle secret, elle s’y montra merveilleuse. Le
langage même de l’amour peignait sa souveraineté. Elle était l’idole.
Elle était la maîtresse. Le tyran lui parlait à genoux. Et ce fut sa
revanche continuelle... La loi disait rudement: «La femme doit suivre
son mari». Mais, dans la rue, le mari suivait les femmes. On la chassa
du trône: mais elle régna sur les rois. Elle mena la planète sans jamais
se montrer et, par là, fut divine.
On avait fait d’elle une créature rare, distante, convoitée, refermée
sur elle-même, défensive. Soit. Elle usa, pour parvenir à ses fins, de
son prestige mystérieux. Sa moindre démarche troublait et flattait
l’homme en place. Il était prêt d’avance à l’écouter et à la satisfaire.
Il l’attendait dans une petite fièvre, après un coup d’œil à la glace et
un coup de doigt à la moustache. Et si elle obtenait tant avec un
sourire, que n’obtenait-elle pas en accordant davantage?
C’est cet empire secret qui va peut-être resserrer ses frontières. C’est
sur cette carte du Tendre que la femme nouvelle va peut-être abandonner
du terrain. Sortie du temple où l’avait reléguée l’homme et prenant
place au forum, elle ne connaîtra plus tous les rites du culte ancien.
Dès son avènement au grand jour, elle devra laisser tomber son voile de
mystère et combattre à visage découvert dans le duel de l’amour.
Est-ce à dire que les deux rivaux vont subir une métamorphose complète?
Que la femme va perdre sa coquetterie, ses charmantes pudeurs, ses
grâces émouvantes, son bel idéal de tendresse dévouée, de passion
absolue? Que l’homme n’aura plus ce constant désir d’éblouir, de vaincre
sa chère ennemie, et aussi de se réfugier contre elle? Non pas. Ce sont
des traits de l’espèce, des raisons d’être.
Mais dans ce combat, les armes seront désormais presque égales. Il y
aura, dans les aveux, une sorte d’équivalence et de réciprocité. On a vu
tout ce qu’ont acquis de résolution, de force décidée, les femmes
nouvelles qui travaillent. Elles savent ce qu’elles veulent et ce
qu’elles valent. Cette autorité, elles l’apporteront partout. La vie
sentimentale y gagnera en franchise. Il y aura moins de madrigaux, mais
plus de sincérité, moins de papillonnages autour de la fleur rare, mais
moins de fleurs délaissées. Combien de destinées en deviendront
meilleures! Combien de malheureuses ont soupiré en vain après le
compagnon souhaité qu’elles aimaient secrètement. Peut-être eût-il été
heureux de se savoir préféré. Mais il ne savait pas. Et il passait.
Vienne, après le règne des paupières baissées, celui des regards droits,
et c’en sera fini de ces injustes souffrances.
Plus audacieux, mais plus réfléchi, plus consenti, le don de soi
apparaîtra plus noble. Tout libre-échange fait passer sur les frontières
un grand souffle salubre.
* * * * *
La vraie famille se limite au groupe parents-enfants. Déjà, l’affection
véritable n’est pas si fréquente entre frères et sœurs. Pourquoi tenter
de l’étendre? Le cousinage n’est que la caricature de la famille. Il en
souligne les défauts sans en montrer les qualités. Il suscite la
jalousie sans éveiller la solidarité. Les gens que l’on contraint de
s’aimer inclinent à se détester. Ils ont, dira-t-on, des souvenirs
communs? Mais ils profitent de se connaître pour se mieux déchirer. Les
soucis d’héritage enveniment encore ces querelles. Le cousinage semble
avoir été inventé par les notaires.
Faisons donc table rase de ces parents éloignés qu’on ne rencontre que
dans les mariages et les enterrements. S’il en est qui nous plaisent,
tant mieux. Rien ne nous empêche de les attirer.
A la famille imposée, substituons la _famille d’élection_, celle que
constituent les amis que nous nous sommes donnés. Là, point de vilains
soucis d’argent. Mais des affinités qui se sont reconnues. Si notre
choix fut mauvais, ne nous en prenons qu’à nous-mêmes. Du moins
sommes-nous libres de le répudier. Certes, tout est précaire, tout est
fragile, même l’amitié. Ces liens ne sont pas indissolubles. Mais nous
chercherons à les entretenir, parce que nous les avons spontanément
tressés.
CHAPITRE III
DE L’INSTRUCTION. PRINCIPES ET MOYENS D’ACTION
Le Lycée.--Le Foyer.--La «Valise».--Comment apprendre.--Le Choix d’un
Métier.
Le Lycée.
A quoi sert de savoir? Voici ce que nous répondions aux enfants: «A se
rendre compte de ce qu’on voit. A être aussi fort qu’autrui dans la
lutte. A s’assouplir l’esprit, à développer ses dons d’invention, qui
serviront toujours, quoi qu’on fasse. A connaître en surface, quitte à
creuser plus tard en profondeur sur certains points. A se parer, à se
meubler l’esprit, à faire qu’on soit une bibliothèque pleine au lieu
d’une bibliothèque vide. A jouir, par la compréhension, de tout ce qu’on
perçoit. A s’éloigner de l’être primitif qui s’agite pour manger,
dormir, mourir».
* * * * *
De l’aveu même de certains pédagogues, le lycée est avant tout une
garderie. Il permet aux parents de se décharger de l’instruction des
enfants et de se débarrasser de leur présence.
Le lycée plaide timidement en faveur de son enseignement, qui assouplit
l’esprit, qui donne le goût des idées générales. Mais il se justifie en
réalité par la nécessité de préparer aux examens, de franchir ces
obstacles de _steeple-chase_, ces haies dressées et sans cesse
surélevées, dont on barre l’entrée de toute carrière.
L’examen est un tamisage nécessaire? Il donne--au moins quant à la
mémoire--le pas aux meilleurs? Soit. Mais on sait bien que les
programmes d’études sont surchargés pour accroître les difficultés des
concours, pour rétrécir la maille du tamis, pour hausser la haie. Et on
sait bien aussi que, pour un examen, on s’emplit la cervelle à refus,
comme on emplit une éponge d’eau. L’examen passé, on presse l’éponge, on
oublie tout.
Conséquence: les plus charmantes, les plus précieuses années de la vie,
celles où l’on a déjà la compréhension, la sensibilité, sans avoir
encore le souci, se passent dans une geôle. En moyenne, dix ans de
détention. L’exigence n’est-elle pas démesurée avec le résultat, qu’il
s’agisse de concours ou de culture générale?
Non. Le rôle de garderie explique seul une si longue réclusion. Une
intelligence d’adolescent, demeurée fraîche et neuve, absorberait en
deux ou trois ans toutes ces indigestes matières qu’on mâchonne dix ans.
En réalité, il suffirait, depuis la cinquième jusqu’à la quinzième
année, d’une demi-heure par jour de leçon pour posséder une culture
suffisante.
Ensuite, si on veut forcer la porte d’écoles spéciales, de carrières à
examens, il serait bien temps, pour un cerveau tout frais, d’assimiler
pour un moment l’énorme fatras des programmes.
Et surtout, pas d’internat! Même le provincial éloigné d’un lycée
pourrait être placé dans un foyer ami, où il goûterait la vie de
famille, où il éviterait l’affreuse promiscuité...
* * * * *
Oh! non, pas d’internat. Pas de cette geôle où les enfants semblent
faire dix ans de prison préventive pour tous les délits qu’ils
commettront plus tard!
Pourquoi les parents internent-ils leurs enfants? D’abord, je l’ai dit,
par égoïsme, pour se libérer de surveillance et de souci. Par routine,
parce que «ça se fait», pour imiter le voisin. Par ignorance, feinte ou
vraie. La mère--car le père, lui, ne peut pas avoir oublié--la mère
croit que l’interne travaille mieux loin des distractions, que le
répétiteur se penche avec sollicitude sur son épaule, l’aide à résoudre
les difficultés de sa tâche. Alors qu’en fait le pion prépare lui-même
un examen et n’exige que le silence et la paix.
Et dans quel féroce petit monde jettent-ils ainsi leurs enfants! Image
réduite et déformée de l’humanité, où les instincts et les vices
apparaissent à nu, sans ce vernis de politesse et de dignité que donnent
aux hommes les années, sans ces souffles de pitié, d’enthousiasme,
d’art, qui deviennent l’ornement de la vie. Rien ne lui manque, à ce
monde de nains: ses meneurs, ses tyrans, ses banquiers, ses bretteurs,
ses mouchards, ses filles...
L’internat français prépare de _mauvais hommes_. Ils ne peuvent pas
connaître le tendre respect filial, puisqu’ils furent bannis du foyer de
famille. Ils ne peuvent pas pleinement connaître le respect de soi, car
de honteux souvenirs les font longtemps encore rougir d’eux-mêmes. Ils
ne peuvent pas connaître le bienfait d’une vie intérieure, puisqu’ils
ont vécu jusqu’à vingt ans dans l’ennui morne et malsain, loin du
spectacle du monde.
L’internat... Abject temps, pétri de bassesses, et dont on reste tenté
de détourner la tête... Enfance poisseuse, dont on passe toute
l’existence à se laver...
Oh! Ces années, de dix à vingt ans, ces années qui devraient être le
jardin, la parure, comme le paradis de l’existence, où l’âme devrait
éclore avec ravissement, tout apprendre, tout comprendre, avec surprise,
avec extase, où les yeux devraient s’emplir de souvenirs ensoleillés,
pendant que l’on est encore irresponsable et sans souci, déjà sensible
et conscient, ces années où plus tard nos mélancolies devraient pouvoir
butiner mille et mille images de délices, ces années, des mœurs caduques
les ont injustement, inutilement encloses de hauts murs, sans lumière,
sans visages et sans joie.
* * * * *
On a jugé commode de plaisanter et de tourner en chanson la détresse de
l’enfant interné. On l’appelle _potache_ et tout est dit. C’est une
lourde faute. Il ne faut pas rire des chagrins puérils. S’ils paraissent
plus petits que les soucis adultes, c’est qu’ils sont à la taille de
l’enfant: mais ils l’emplissent tout entier. Il n’est point endurci
contre la douleur, il n’est pas distrait d’une peine par d’autres
peines, entraîné par la nécessité salutaire de continuer à vivre. Non.
Son chagrin est grand comme lui. Et, quoi que lui réserve le destin,
jamais il ne rencontrera de douleur aussi complète, aussi continue,
aussi injuste.
* * * * *
On dit aussi: le lycée rend débrouillard, au contact d’autrui. Mais le
jour où un garçon qui n’a pas été au lycée enfourche une bicyclette, où
il prend son essor, se détermine, se renseigne, prend contact avec le
monde, ce jour-là, sa bécane lui rend agréablement, à ce même point de
vue, le même service que l’affreuse geôle du lycée.
On dit enfin: la dureté du lycée fait, en contraste, paraître ensuite la
vie meilleure. Toujours cette notion du paradis. Souffrons sur terre,
pour une récompense éternelle. N’est-il pas juste d’éviter d’abord la
souffrance dans l’existence dont on a la certitude? N’est-il pas juste
d’éviter d’abord la souffrance à l’enfant, à l’adolescent? Qui sait ce
que lui réserve la vie?
* * * * *