Puis le mariage est dans le sens de l’avenir. La tendresse s’affine et

s’épure à travers les siècles. Le monde primitif, le passé barbare,

évoquent la promiscuité animale, le «toutes à tous». Le monde futur

réalisera peut-être l’union mûrement délibérée, respectée sans effort ni

contrainte, sous la devise «Une seule pour un seul». D’ailleurs, chaque

homme, qui recommence et refait pour son compte toute l’histoire de

l’humanité, passe par toutes ces étapes. Il est d’abord le collégien qui

désire toutes les passantes; puis il devient peu à peu plus exigeant, et

son choix, de plus en plus rare, tend enfin vers une seule femme.

A quoi bon arracher le sceau légal attaché par le mariage à ces deux

grands besoins qui mènent la créature et qui dureront tant que battra un

cœur humain: s’appuyer sur un autre être, et se survivre par l’enfant?

Du fond de l’avenir, des révolutions grondantes peuvent accourir, tout

abattre pour tout restaurer. Elles n’aboliront pas le sens de la

paternité, claire raison de vivre, douce tyrannie que l’homme subit sans

révolte, culte qu’il sert dans la ferveur, foi modeste qui possède

pourtant, comme ses sœurs altières, ses sacrifices, ses tentations, sa

vie future, ses extases, ses mystères et ses grâces, humble religion qui

survit à toutes les religions... Des cataclysmes d’idées, des déluges de

sang peuvent bouleverser le monde. Ils n’aboliront pas cet instinct qui,

aux sommets de la joie et de la souffrance, dans l’amour et la détresse,

jette l’homme contre un sein de femme et, dans un élan de tendresse ou

de compassion, ouvre les bras de sa compagne sur le doux refuge d’oubli,

l’asile voluptueux et maternel...

Il faut donc réagir, dans l’esprit de l’enfant, contre ce continuel

dénigrement du mariage que propagent tant de refrains, de satires et de

vaudevilles et dont nos faciles plaisanteries--sans doute par un besoin

de revanche contre les petites misères de la vie--se font trop

volontiers l’écho.

Railleries tellement répandues, tellement admises, qu’une pièce, un

roman, ne peuvent pas mettre en scène des époux amoureux sans paraître

ridicules et surannés. L’incompatibilité entre le mariage et l’amour est

si solidement établie que, pour un passant dans la rue, un couple enlacé

n’est jamais un couple marié.

S’il importe de ne pas représenter, aux yeux des enfants, la vie

au-dessus du plan du réel, il importe tout autant de ne pas la leur

représenter au-dessous de ce plan. Ayons donc le petit courage

d’affirmer, en dépit de la littérature et de nos facéties, que s’il

n’existe guère de ménages d’amour au sens parfait du mot, il existe par

contre nombre d’unions tendres, fortes et durables.

N’en voit-on pas, de ces couples parvenus à leur automne, où l’on sent

que les deux compagnons s’estiment toujours et se plaisent encore.

Attentifs l’un à l’autre, appuyés l’un à l’autre, ils résistent au temps

et à la vie. Les souvenirs purs et frais des primes années ont laissé

dans leur cœur un parfum qui ne s’évanouit pas. Puis les enfants, tant

de peines et de joies partagées, l’habitude, les liens de la chair, les

mutuelles confidences, ont tissé entre eux une trame innombrable et

solide. Et cette trame leur est précieuse. Car elle est leur œuvre, elle

est née de leur effort, comme la maison qu’ils ont bâtie, le jardin

qu’ils ont cultivé. Oui, les inévitables intempéries ont défeuillé la

fleur printanière. Mais elles ont découvert et fécondé un solide fruit

de tendresse, dont le suc tonique reste le grand cordial, aux heures

d’épreuve... Et c’est encore une très belle réalisation.

Montrons aussi aux enfants que la grande chance et la meilleure garantie

de bonheur sont dans le libre choix des fiancés, où ils puissent

longuement s’éprouver, reconnaître entre eux l’entente et l’attrait,

aussi bien les affinités morales que les affinités physiques, dont la

place est si large dans la vie à deux. Une telle union ne promet-elle

pas plus de sécurité que celles ou présidèrent l’intérêt, le caprice

romanesque, un fade arrangement? Devant de tels gages, inclinons nos

préférences personnelles. Réservons simplement notre droit de contrôle

et ne l’exerçons qu’au cas où nous aurions découvert chez le prétendant

une tare ineffaçable.

Les conversations et les lectures donnent aussi à l’enfant des idées

faussées et contradictoires sur l’adultère. D’une part, dans nos propos,

nous le traitons en gaudriole. Un homme est-il trompé? Il est comique.

On lui fait les cornes. On l’appelle cocu. Et l’on passe gaiement. Et,

d’autre part, les faits-divers sont rouges des drames d’adultère. Le

cocu devient tragique. Il tue. Son geste paraît si légitime que le jury

l’absout et que la justice lui accorde «l’excuse légale» s’il abat sa

femme en flagrant délit... L’enfant recueille ces propos et ces exemples

incohérents. Qui croire? En fait, la vérité est entre ces deux erreurs.

L’adultère ne mérite ni l’humour ni la mort. Il n’est point si facile,

ni si aisé, ni si gracieux. Il impose, à ceux qui le commettent, toutes

sortes de lâchetés, d’entraves, d’humiliations, de mensonges, d’effrois

et d’alertes. Il inflige, à ceux qui en souffrent, d’indicibles

chagrins. Et, par ailleurs, pour tous ceux qui portent haut le respect

de la vie humaine, il n’est pas de défaillance qui exige du sang, pas de

cas passionnel qui ne se résolve autrement que par le meurtre.

Les enfants--qui voient tout--voient autour d’eux des ménages se rompre.

Accoutumons-les à l’idée que le divorce est juste et logique pour deux

époux sans enfant qui se sont trompés l’un sur l’autre, ou l’un l’autre.

Mais convenons qu’il apparaît insuffisant, médiocre et boiteux, dès

qu’il s’agit d’un père et d’une mère. L’enfant est entre eux, qui les

tient par la main. Il les unit d’un lien qu’ils hésitent à trancher.

C’est seulement quand les petits sont capables de s’envoler du nid que

les parents peuvent l’abandonner à leur tour.

Mais notre propre exemple, notre propre attitude, sont encore les

meilleures leçons des choses du mariage. Évitons donc avant tout ces

discussions, ces disputes, qui frappent l’esprit des enfants et

finissent par y associer les deux idées de querelle et de ménage. Au

contraire, quel merveilleux enseignement donne le spectacle d’un foyer

où les époux en tous points se concertent et se mettent d’accord.

Ministère en miniature, où les deux dirigeants se partagent, à pouvoir

égal--car la femme tend très justement à devenir l’_équivalente_ de

l’homme--les divers portefeuilles selon leurs aptitudes et non plus

selon les traditions: à l’un les finances, les affaires étrangères; à

l’autre l’intérieur, le commerce...

C’est au foyer qu’on apprend toute la délicate conduite de la politique

ménagère. Depuis les petites opportunités, celle de ne pas quitter trop

tard le négligé du matin, de ne pas chausser trop tôt les pantoufles du

soir, jusqu’aux grandes opérations de police, où l’on évince du pouvoir

ceux qui tendraient à l’usurper, amis trop assidus, parents trop

tyranniques... Politique au grand jour, qui montrera le bienfait de la

franchise, de la clarté, des ententes explicites, incessantes, et qui

laissera dans l’ombre les aveux inutilement pénibles d’où naissent les

conflits.

C’est à l’école du foyer qu’on prend les grandes leçons d’indulgence et

de mansuétude, en particulier à l’égard de ces caprices, de ces

changeantes humeurs qui sont souvent chez la femme des reflets de sa

santé.

C’est là enfin que s’acquiert l’art charmant des prévenances, des

attentions, tout cet actif échange, si nécessaire à la durée de la

tendresse entre deux êtres: cadeau qui fête les dates heureuses, fine

louange qui ensoleille une âme féminine, continuel «souci de l’autre»,

de lui assurer sa joie, toute sa joie. Certes, l’enfant ignore bien des

rites de ce culte assidu et fervent, ceux surtout qui valent à un homme

d’être appelé par sa compagne--de quelle voix reconnaissante--un «bon

mari». Mais d’aimables images sont tombées dans sa mémoire. Plus tard il

en saisira le sens profond, la portée cachée. Il comprendra que le

symbole du mariage est un solide autel bâti d’estime et de confiance, où

ne doit pas s’éteindre la flamme du plaisir.

* * * * *

Pour l’amour comme pour le mariage, une seule question s’impose, du

point de vue de l’éducation: quelle idée de l’amour souhaitons-nous

donner à nos enfants par notre continuel enseignement, afin de les

préparer à la vie?

Ah! Bien plus encore que pour le mariage, il importe de redresser les

notions convenues qui traînent dans les livres, les pièces, les

conversations, partout. Toute notre littérature se nourrit de l’amour.

Les opéras chantent l’amour. Les tableaux, les statues, illustrent

l’amour. L’art tout entier s’inspire de l’amour, sent l’amour, sert

l’amour. Et nous respirons un immense mensonge. Jamais la représentation

de la vie ne s’est tant écartée du réel. Sans cesse, elle tend à nous

montrer l’amour facile, l’amour sans risques, l’amour parfait. Or, il

n’est pas une aventure, pas une seule, où l’homme ne se heurte à la

crainte de la maladie ou à la crainte de l’enfant. Dans l’aventure

mondaine, la femme jette autour de ses reins une invisible ceinture de

stérilité qu’il faut tourner avec toutes sortes de ruses

amoindrissantes, de soucis triviaux, sans s’affranchir pourtant d’une

longue suite de bas soucis. Et l’aventure galante, où le plaisir

s’apaise à la source banale, empoisonnée par d’innombrables passages,

apparaît encore plus décevante en ses fraudes ou tragique en ses

dangers.

Et nous nous faisons les complices de cette énorme duperie, par nos

propos. Nous jonglons légèrement avec ces lourds périls. Nous servons de

fades lieux communs avec un clignement d’œil, un bon rire gaulois.

L’enfant illégitime? «Péché de jeunesse». La maladie? «Coup de pied de

Vénus». Quitte d’ailleurs à déjuger nos paroles par nos actes, en

accablant de la même honte impitoyable, de la même réprobation féroce,

la fille-mère et le vénérien.

Il faut dénoncer un autre délit de la littérature: elle nous représente

la fréquence et la durée du «grand amour», d’un amour si grand qu’il

emplisse toute une existence d’une immuable félicité. Le grand amour...

On le voit apparaître dans tous les romans, dans toutes les comédies. Où

le voit-on dans la vie? A feuilleter les Mémoires du passé, à regarder

autour de soi, on constate vite que--sauf chez quelques êtres

d’exception--il n’est point de passion qui demeure étale, qui se

soutienne d’une ardeur fixe tout au long d’une existence. On s’aperçoit

que tout s’effrite, se ride et fléchit, et que l’amour vieillit encore

plus vite que l’amoureux. Peut-être faut-il discerner encore, dans cette

croyance au grand amour, au long amour, une prévision d’une humanité

supérieure où tous les êtres seraient enfin fidèles et resplendiraient

de cette noblesse, de cette force et de cette beauté que donne la

constance. Mais ces temps ne sont pas venus. Il n’est pas plus d’amour

inaltérable que de jeunesse éternelle. Ah! Si l’on pouvait lacérer tout

ce décor d’illusions, briser tous ces mensonges dorés qui flattent et

reflètent notre espoir d’absolu. Si l’on pouvait faire admettre que le

bonheur est relatif et la passion saisonnière... Parmi ces couples qui

se jettent au grand amour, d’une ruée farouche et parfois meurtrière, il

en est qui renonceraient au voyage, d’autres qui du moins en

apercevraient d’avance le terme. Que de déceptions, de drames évités...

Est-ce à dire que l’amour ne soit pas important? Nullement. Il suffit

d’interroger l’histoire présente ou passée pour se convaincre qu’il est

partout, au centre de tout, qu’il anime tout. Ce n’est pas seulement

dans un crime qu’il faut «chercher la femme». Mais derrière tous les

gestes de l’homme, des plus bas aux plus nobles. La conquête de

l’argent, celle du pouvoir, qui semblent les grands mobiles humains, ne

sont elles-mêmes que des moyens de conquérir la femme. Le désir mâle

dresse l’axe du monde. Oui, l’amour est important. Mais c’est à cause de

cette importance même qu’il ne faut pas le montrer sous des traits faux

et fardés à ceux qui découvrent la vie. Il ne faut pas que l’enfant

croie le plaisir si facile, ni l’amour si fréquent...

* * * * *

Au moment où l’évolution féminine s’accélère et se marque, il peut être

intéressant d’examiner si elle influencera l’amour, s’il y aura quelque

chose de changé dans ses modalités, du fait que la femme s’affranchit,

se réalise et devient vraiment la moitié de l’humanité. A mon sens, on

n’en peut pas douter. Il semble bien que la femme doive payer la

conquête de ses droits sociaux. Et sur quel terrain devra-t-elle

reculer, sinon sur celui où s’exerçait souverainement son empire? Voici

donc la prédiction qu’autorise et qu’impose l’inéluctable loi

d’équilibre et de compensation: ce qu’elle gagnera en pouvoir visible,

la femme le perdra en pouvoir caché.

Il s’agit d’abord d’une diminution de ferveur. Car la galanterie n’est

que le signe sensible du culte dont la femme était l’objet, du pouvoir

secret qu’elle exerçait sur l’homme. Et ce pouvoir était formidable.

Injustement opprimée par la loi du mâle, contrainte à la ruse à défaut

du droit, elle avait dû dans l’ombre aiguiser ses armes naturelles, son

charme et sa beauté, ses dons d’attrait et de séduction. Par sa dureté

même, l’homme obligeait la femme aux souples habiletés. Pour lutter

contre lui, elle dut tendre des pièges, dont sa grâce était l’appât.

Mais réduite à jouer ce rôle secret, elle s’y montra merveilleuse. Le

langage même de l’amour peignait sa souveraineté. Elle était l’idole.

Elle était la maîtresse. Le tyran lui parlait à genoux. Et ce fut sa

revanche continuelle... La loi disait rudement: «La femme doit suivre

son mari». Mais, dans la rue, le mari suivait les femmes. On la chassa

du trône: mais elle régna sur les rois. Elle mena la planète sans jamais

se montrer et, par là, fut divine.

On avait fait d’elle une créature rare, distante, convoitée, refermée

sur elle-même, défensive. Soit. Elle usa, pour parvenir à ses fins, de

son prestige mystérieux. Sa moindre démarche troublait et flattait

l’homme en place. Il était prêt d’avance à l’écouter et à la satisfaire.

Il l’attendait dans une petite fièvre, après un coup d’œil à la glace et

un coup de doigt à la moustache. Et si elle obtenait tant avec un

sourire, que n’obtenait-elle pas en accordant davantage?

C’est cet empire secret qui va peut-être resserrer ses frontières. C’est

sur cette carte du Tendre que la femme nouvelle va peut-être abandonner

du terrain. Sortie du temple où l’avait reléguée l’homme et prenant

place au forum, elle ne connaîtra plus tous les rites du culte ancien.

Dès son avènement au grand jour, elle devra laisser tomber son voile de

mystère et combattre à visage découvert dans le duel de l’amour.

Est-ce à dire que les deux rivaux vont subir une métamorphose complète?

Que la femme va perdre sa coquetterie, ses charmantes pudeurs, ses

grâces émouvantes, son bel idéal de tendresse dévouée, de passion

absolue? Que l’homme n’aura plus ce constant désir d’éblouir, de vaincre

sa chère ennemie, et aussi de se réfugier contre elle? Non pas. Ce sont

des traits de l’espèce, des raisons d’être.

Mais dans ce combat, les armes seront désormais presque égales. Il y

aura, dans les aveux, une sorte d’équivalence et de réciprocité. On a vu

tout ce qu’ont acquis de résolution, de force décidée, les femmes

nouvelles qui travaillent. Elles savent ce qu’elles veulent et ce

qu’elles valent. Cette autorité, elles l’apporteront partout. La vie

sentimentale y gagnera en franchise. Il y aura moins de madrigaux, mais

plus de sincérité, moins de papillonnages autour de la fleur rare, mais

moins de fleurs délaissées. Combien de destinées en deviendront

meilleures! Combien de malheureuses ont soupiré en vain après le

compagnon souhaité qu’elles aimaient secrètement. Peut-être eût-il été

heureux de se savoir préféré. Mais il ne savait pas. Et il passait.

Vienne, après le règne des paupières baissées, celui des regards droits,

et c’en sera fini de ces injustes souffrances.

Plus audacieux, mais plus réfléchi, plus consenti, le don de soi

apparaîtra plus noble. Tout libre-échange fait passer sur les frontières

un grand souffle salubre.

* * * * *

La vraie famille se limite au groupe parents-enfants. Déjà, l’affection

véritable n’est pas si fréquente entre frères et sœurs. Pourquoi tenter

de l’étendre? Le cousinage n’est que la caricature de la famille. Il en

souligne les défauts sans en montrer les qualités. Il suscite la

jalousie sans éveiller la solidarité. Les gens que l’on contraint de

s’aimer inclinent à se détester. Ils ont, dira-t-on, des souvenirs

communs? Mais ils profitent de se connaître pour se mieux déchirer. Les

soucis d’héritage enveniment encore ces querelles. Le cousinage semble

avoir été inventé par les notaires.

Faisons donc table rase de ces parents éloignés qu’on ne rencontre que

dans les mariages et les enterrements. S’il en est qui nous plaisent,

tant mieux. Rien ne nous empêche de les attirer.

A la famille imposée, substituons la _famille d’élection_, celle que

constituent les amis que nous nous sommes donnés. Là, point de vilains

soucis d’argent. Mais des affinités qui se sont reconnues. Si notre

choix fut mauvais, ne nous en prenons qu’à nous-mêmes. Du moins

sommes-nous libres de le répudier. Certes, tout est précaire, tout est

fragile, même l’amitié. Ces liens ne sont pas indissolubles. Mais nous

chercherons à les entretenir, parce que nous les avons spontanément

tressés.

CHAPITRE III

DE L’INSTRUCTION. PRINCIPES ET MOYENS D’ACTION

Le Lycée.--Le Foyer.--La «Valise».--Comment apprendre.--Le Choix d’un

Métier.

Le Lycée.

A quoi sert de savoir? Voici ce que nous répondions aux enfants: «A se

rendre compte de ce qu’on voit. A être aussi fort qu’autrui dans la

lutte. A s’assouplir l’esprit, à développer ses dons d’invention, qui

serviront toujours, quoi qu’on fasse. A connaître en surface, quitte à

creuser plus tard en profondeur sur certains points. A se parer, à se

meubler l’esprit, à faire qu’on soit une bibliothèque pleine au lieu

d’une bibliothèque vide. A jouir, par la compréhension, de tout ce qu’on

perçoit. A s’éloigner de l’être primitif qui s’agite pour manger,

dormir, mourir».

* * * * *

De l’aveu même de certains pédagogues, le lycée est avant tout une

garderie. Il permet aux parents de se décharger de l’instruction des

enfants et de se débarrasser de leur présence.

Le lycée plaide timidement en faveur de son enseignement, qui assouplit

l’esprit, qui donne le goût des idées générales. Mais il se justifie en

réalité par la nécessité de préparer aux examens, de franchir ces

obstacles de _steeple-chase_, ces haies dressées et sans cesse

surélevées, dont on barre l’entrée de toute carrière.

L’examen est un tamisage nécessaire? Il donne--au moins quant à la

mémoire--le pas aux meilleurs? Soit. Mais on sait bien que les

programmes d’études sont surchargés pour accroître les difficultés des

concours, pour rétrécir la maille du tamis, pour hausser la haie. Et on

sait bien aussi que, pour un examen, on s’emplit la cervelle à refus,

comme on emplit une éponge d’eau. L’examen passé, on presse l’éponge, on

oublie tout.

Conséquence: les plus charmantes, les plus précieuses années de la vie,

celles où l’on a déjà la compréhension, la sensibilité, sans avoir

encore le souci, se passent dans une geôle. En moyenne, dix ans de

détention. L’exigence n’est-elle pas démesurée avec le résultat, qu’il

s’agisse de concours ou de culture générale?

Non. Le rôle de garderie explique seul une si longue réclusion. Une

intelligence d’adolescent, demeurée fraîche et neuve, absorberait en

deux ou trois ans toutes ces indigestes matières qu’on mâchonne dix ans.

En réalité, il suffirait, depuis la cinquième jusqu’à la quinzième

année, d’une demi-heure par jour de leçon pour posséder une culture

suffisante.

Ensuite, si on veut forcer la porte d’écoles spéciales, de carrières à

examens, il serait bien temps, pour un cerveau tout frais, d’assimiler

pour un moment l’énorme fatras des programmes.

Et surtout, pas d’internat! Même le provincial éloigné d’un lycée

pourrait être placé dans un foyer ami, où il goûterait la vie de

famille, où il éviterait l’affreuse promiscuité...

* * * * *

Oh! non, pas d’internat. Pas de cette geôle où les enfants semblent

faire dix ans de prison préventive pour tous les délits qu’ils

commettront plus tard!

Pourquoi les parents internent-ils leurs enfants? D’abord, je l’ai dit,

par égoïsme, pour se libérer de surveillance et de souci. Par routine,

parce que «ça se fait», pour imiter le voisin. Par ignorance, feinte ou

vraie. La mère--car le père, lui, ne peut pas avoir oublié--la mère

croit que l’interne travaille mieux loin des distractions, que le

répétiteur se penche avec sollicitude sur son épaule, l’aide à résoudre

les difficultés de sa tâche. Alors qu’en fait le pion prépare lui-même

un examen et n’exige que le silence et la paix.

Et dans quel féroce petit monde jettent-ils ainsi leurs enfants! Image

réduite et déformée de l’humanité, où les instincts et les vices

apparaissent à nu, sans ce vernis de politesse et de dignité que donnent

aux hommes les années, sans ces souffles de pitié, d’enthousiasme,

d’art, qui deviennent l’ornement de la vie. Rien ne lui manque, à ce

monde de nains: ses meneurs, ses tyrans, ses banquiers, ses bretteurs,

ses mouchards, ses filles...

L’internat français prépare de _mauvais hommes_. Ils ne peuvent pas

connaître le tendre respect filial, puisqu’ils furent bannis du foyer de

famille. Ils ne peuvent pas pleinement connaître le respect de soi, car

de honteux souvenirs les font longtemps encore rougir d’eux-mêmes. Ils

ne peuvent pas connaître le bienfait d’une vie intérieure, puisqu’ils

ont vécu jusqu’à vingt ans dans l’ennui morne et malsain, loin du

spectacle du monde.

L’internat... Abject temps, pétri de bassesses, et dont on reste tenté

de détourner la tête... Enfance poisseuse, dont on passe toute

l’existence à se laver...

Oh! Ces années, de dix à vingt ans, ces années qui devraient être le

jardin, la parure, comme le paradis de l’existence, où l’âme devrait

éclore avec ravissement, tout apprendre, tout comprendre, avec surprise,

avec extase, où les yeux devraient s’emplir de souvenirs ensoleillés,

pendant que l’on est encore irresponsable et sans souci, déjà sensible

et conscient, ces années où plus tard nos mélancolies devraient pouvoir

butiner mille et mille images de délices, ces années, des mœurs caduques

les ont injustement, inutilement encloses de hauts murs, sans lumière,

sans visages et sans joie.

* * * * *

On a jugé commode de plaisanter et de tourner en chanson la détresse de

l’enfant interné. On l’appelle _potache_ et tout est dit. C’est une

lourde faute. Il ne faut pas rire des chagrins puérils. S’ils paraissent

plus petits que les soucis adultes, c’est qu’ils sont à la taille de

l’enfant: mais ils l’emplissent tout entier. Il n’est point endurci

contre la douleur, il n’est pas distrait d’une peine par d’autres

peines, entraîné par la nécessité salutaire de continuer à vivre. Non.

Son chagrin est grand comme lui. Et, quoi que lui réserve le destin,

jamais il ne rencontrera de douleur aussi complète, aussi continue,

aussi injuste.

* * * * *

On dit aussi: le lycée rend débrouillard, au contact d’autrui. Mais le

jour où un garçon qui n’a pas été au lycée enfourche une bicyclette, où

il prend son essor, se détermine, se renseigne, prend contact avec le

monde, ce jour-là, sa bécane lui rend agréablement, à ce même point de

vue, le même service que l’affreuse geôle du lycée.

On dit enfin: la dureté du lycée fait, en contraste, paraître ensuite la

vie meilleure. Toujours cette notion du paradis. Souffrons sur terre,

pour une récompense éternelle. N’est-il pas juste d’éviter d’abord la

souffrance dans l’existence dont on a la certitude? N’est-il pas juste

d’éviter d’abord la souffrance à l’enfant, à l’adolescent? Qui sait ce

que lui réserve la vie?

* * * * *

Les mains propres · 第 9 / 12 段