conception du ménage. Dans ces vieilles demeures où l’on ne trouve pour
se laver que des cuvettes de poupée, l’escalier resplendit comme une
agate. Les invités qui le descendent, la main crispée à la rampe,
flattent tout haut la propriétaire: «Oh! Oh! cet escalier est d’une
propreté hollandaise». Et ils appréhendent tout bas: «Sûrement, je vais
me casser la figure». Quand la maîtresse de maison y découvre une trace
de pas, elle gémit, déshonorée: «Ce n’est plus un escalier, c’est une
route». Elle le soigne comme d’autres cultivent leur esprit. Elle s’y
mire. Il lui tient lieu de conscience.
Nous ferions mieux d’apporter d’abord _en nous_ ce goût de netteté
brillante.
* * * * *
Améliorons le rangement, l’odieux, le terrible rangement, qui groupe en
pile les objets les plus disparates, boîtes, papiers, livres, carnets,
pourvu qu’ils aient la même dimension. L’odieux rangement, qui fait, de
tout objet rangé, un objet introuvable.
* * * * *
Il faut apporter un peu d’initiative, de goût personnel, dans
l’aménagement du logis. Pourquoi suivre aveuglément les décrets du
tapissier ou l’exemple du voisin? Pourquoi, par exemple, s’astreindre à
orner toujours la cheminée d’une pendule, à mettre l’heure sur le feu,
comme la marmite sur le fourneau? Mettez-y des fleurs: elles sonneront
les saisons. Pourquoi encore obéir à la sotte coutume qui fait du salon
un désert glacé, et qui veut que la plus belle pièce du logis soit la
moins fréquentée?
* * * * *
Une femme doit connaître à peu près le prix des choses que sa cuisinière
achète. Sans quoi, comment modérer la danse du panier? Un excellent
entraînement pour l’adolescente, c’est d’accompagner parfois la
domestique aux Halles.
Et puis, il faut pouvoir au besoin mettre la main à la pâte, connaître
des principes et un peu de pratique culinaires. La patronne qui
réprimande sa cuisinière sans rien savoir du métier, manque autant de
prestige et frise autant le ridicule qu’un ingénieur qui reprend un
ouvrier sans pouvoir saisir l’outil et lui montrer comment s’en servir.
* * * * *
L’attitude des enfants envers les domestiques de leur maison est
délicate. La situation de la servante est tellement fausse!
Mais, là comme ailleurs, ils ne feront qu’imiter leurs parents. Quels
exemples ceux-ci doivent-ils donc leur donner?
Pour beaucoup de gens, les domestiques ne sont pas des êtres humains;
ils ne sont pas de la même race. On leur parle avec une dureté
inconsciente, comme à des esclaves. On a pour eux des paroles et des
procédés blessants. En province, la maîtresse de maison met son orgueil
à ce que les servantes soient levées avant le jour, astiquent à la
chandelle, sans nécessité. On leur impose des travaux répugnants,
démesurés.
Et quand, au contraire, on s’est pénétré de l’injustice d’une telle
attitude, quand on les considère comme des êtres pareils à soi, comme
_des semblables_, on est continuellement choqué, gêné, des services
qu’on leur demande. Je sais un académicien qui ne peut se résoudre à
faire vider son vase de nuit par sa bonne.
En somme, il faut regarder les domestiques dans la maison comme des
collaborateurs. Chacun, dans cette association, fait son métier.
«Monsieur» gagne de l’argent. La cuisinière fait la cuisine. Une fois
cette position prise, on sera vite amené à leur épargner le ton rude,
les façons dédaigneuses et les besognes inutilement humiliantes.
L’écueil, c’est que, traités sur le pied d’égalité, ils ne comprennent
pas toujours ce pacte, car leur éducation ne les y a pas préparés. Et
ils gagnent à la main, se relâchent et débordent. Il y a là une mesure à
garder. Comme vis-à-vis des enfants, c’est en exerçant sur eux une sorte
de prestige, qu’on les maintiendra dans leur rôle.
Leur situation est si injuste, si douloureuse--cet isolement, ces
chambres au septième, cette constante inégalité de condition avec leurs
maîtres,--qu’il faut y remédier par une grande bonté, une compassion
attentive. A moins d’inconduite incurable, il ne faut pas chasser la
bonne enceinte, il faut la mettre à même de faire ses couches et la
reprendre.
Et puis, il faut tendre surtout à supprimer la domesticité. L’Amérique
nous offre un exemple partiel de cette évolution. Le machinisme nous y
aidera. Il y a déjà des monte-charges, des nettoyages par le vide. Il
faut encourager ces tentatives. Et puis on s’aperçoit avec surprise
qu’on peut accomplir soi-même--dès qu’on se trouve dans une situation un
peu exceptionnelle--toutes sortes de petites besognes que l’on jugeait
indignes de soi ou dont on se croyait incapable: faire le lit, les
chaussures, etc.
De la parure.
Quelles idées devons-nous laisser tomber, dans l’esprit de nos filles,
par nos conversations, nos enseignements, notre exemple, sur la toilette
et la parure?
L’une et l’autre tiennent une place énorme dans la vie de la femme
actuelle. Faut-il la restreindre et dans quelle mesure?
Voyons d’abord pourquoi la parure et la toilette jouent un rôle si
important dans la vie féminine. Ce goût de s’enjoliver par les
vêtements, les bijoux et par de menus artifices, ce goût est inhérent à
la nature même. Puis l’éducation et le milieu l’ont singulièrement
favorisé.
Ce goût, ai-je dit, est naturel. En effet, sans témoin, sans recherche
d’approbation extérieure, pour lui-même, l’être humain éprouve une
satisfaction naïve et pleine à se sentir orné d’atours. C’est un
instinct de l’animal. Le paon s’offre pour lui seul l’orgueil de son
splendide éventail. Le coq agite la crête et tend l’ergot, le faisan
promène son plumage d’or et de feu. Une chatte, pour elle-même, se
lisse, se pomponne avec les mêmes petites mines soigneuses et tendues
qu’une femme occupée à se remettre de la poudre sur le nez. L’homme
éprouve du plaisir, même loin des regards, à porter un costume
d’exception qui le dégage, l’avantage et l’empanache--uniforme ou
travestissement. Et, si les miroirs pouvaient parler! S’ils pouvaient
raconter tous les sourires complaisants, les regards approbateurs,
toutes les attitudes essayées, ils témoigneraient par leurs aveux que le
goût de la parure est, avant tout, un instinct de solitaire.
Mais l’éducation va renforcer cette tendance naturelle. En France
surtout, la classe moyenne élève ses enfants au-dessus d’elle-même. Elle
les entoure de plus de soins et de luxe qu’elle n’en a connu. Elle fait
de ses filles des poupettes pomponnées qui flattent l’orgueil et les
yeux. Elle en fait des objets d’amour et de vanité. Puis on développe,
avec une niaise légèreté, la coquetterie chez la petite fille. On lui
dit, les mains jointes; «Oh! comme elle a une jolie robe!» L’enfant se
pavane et ces louanges lui deviennent si nécessaires qu’elle les
provoque au besoin: «Tiens, regarde comme j’ai une jolie robe.» Ainsi le
germe naturel est fécondé. La coquetterie va se développer, emplir
l’être.
Enfin, l’enfant grandit et l’influence du milieu va s’exercer à son
tour. Il s’agit désormais de briller aux yeux des rivales, de les égaler
ou de les éclipser. Et, pour triompher, la femme va désormais se plier à
la tyrannie délicieuse de la Mode.
Ah! Tout ce qu’on peut, tout ce qu’on doit dire contre la Mode. Elle
fait appel à de bas instincts: la frivolité, la sottise, l’ostentation.
Elle traîne derrière elle toutes les défaillances. Combien de femmes,
conduites par la Mode, descendent jusqu’au crime, en tous cas jusqu’à ce
crime domestique de dépenser au-delà des ressources du ménage? La
tentation des grands magasins a fomenté autant de drames que l’alcool
des assommoirs.
La Mode est détestable aussi lorsqu’elle apparaît, chez ceux qui la
lancent, comme une spéculation industrielle. Sous couleur de caprice,
elle force les femmes à des changements fréquents de costumes, au grand
profit de ceux qui vendent ces nouveaux modèles.
La Mode est odieuse lorsqu’elle impose à la vanité féminine ces colliers
dont chaque perle représenterait pour une famille pauvre un monde de
bonheur.
Si l’on devait désespérer de l’intelligence des femmes, ce serait en les
entendant parler toilette. Comme elles prennent alors une voix chaude,
passionnée, unique! Et n’est-ce pas à pleurer, lorsqu’on rencontre une
jeune femme qu’on a connu fine, cultivée, de ne l’entendre plus parler
que robe, de sentir toutes ses pensées attachées à la robe? N’est-ce pas
attristant d’assister à la rencontre de deux femmes, d’écouter leurs
propos frémissants: «Vous avez un chapeau exquis--le vôtre est
délicieux.»
Et comme on mesure bien la colossale importance qu’une femme attache à
sa robe, lorsqu’on la voit entrer dans un salon avec un nouveau modèle,
toute troublée, les genoux défaillants, à la pensée de l’effet qu’elle
produit.
Ne doit-on pas désespérer de cette intelligence, lorsqu’on évoque tous
les excès de la Mode dans un passé bien court? Oui, on a vu des femmes
qui devaient rester _à genoux_ dans leur voiture à cause de la hauteur
de leur chapeau. On en a vu qui ne pouvaient pas entrer dans cette même
voiture, à cause de la largeur de ce même chapeau. On a vu des femmes
écrasées par une auto qu’elles ne pouvaient pas fuir, tant leur jupe
était entravée. On en a vu crever des yeux et déchirer des joues avec
leurs longues épingles à chapeau. Et encore je ne parle pas des
souffrances qu’elles endurent, sous le corset, du haut de leurs talons.
Ces sortes de supplices sont si ridicules que nous les raillons chez les
autres peuples. Nous n’avons pas assez de sarcasmes pour le pied
atrophié des Chinoises ou l’anneau dans le nez des Peaux-Rouges.
Et cependant, cette mode, il faut la subir dans une certaine mesure,
pour plusieurs raisons. D’abord il faut la considérer comme une
nécessité sociale, presque aussi impérieuse que la nécessité de se
vêtir. Une femme qui s’affranchirait complètement de la Mode nuirait à
la renommée de son ménage. On le croirait ruiné ou tout au moins en
fâcheuse situation. La robe de la femme est le drapeau de l’association
conjugale. L’œil de ses amies excelle à déchiffrer l’âge de ses
vêtements. Si son chapeau, si son manteau datent, on croira qu’elle n’a
pas pu les renouveler. Et par une sorte de loi absurde et inéluctable,
il s’ensuivra une dépréciation de sa valeur sociale. Elle tombera, sinon
dans l’estime, au moins dans l’estimation de son entourage. Pour se
payer le luxe de garder tout au long de sa vie la même forme de robe ou
de chapeau, une femme devrait être tellement riche et tellement
généreuse, qu’on ne pût imputer ni à l’avarice, ni à la gêne cette
fidélité.
Il faut encore subir la Mode afin de plaire. Mais dira-t-on, pourquoi
faut-il plaire? Pour bien des raisons. D’abord, la femme doit plaire
parce que c’est une de ses raisons d’être. Tout en elle n’est-il pas
fait pour séduire et charmer? Le désir de plaire l’anime. Qui n’a mesuré
l’extraordinaire pouvoir d’un mot de louange sur une femme? Or, dans
l’attrait qu’elle exerce, sa grâce et sa beauté jouent un rôle
important, et aussi la façon de servir cette grâce et cette beauté.
Pourquoi abandonnerait-elle ces légitimes moyens d’action? La femme
recèle comme la fleur l’avenir de la race, elle a droit aussi à la
corolle.
Ensuite, plaire, c’est s’accroître. C’est marquer une conquête sur la
nature. C’est une acquisition sur la créature primitive. Et tous les
efforts des humains n’ont-ils pas toujours tendu à se cultiver, à se
perfectionner, à embellir la vie? De ce point de vue, l’élégance est un
progrès. Une femme doit se parer, non pas pour être mieux que les
autres, mais pour être mieux qu’elle-même.
Une femme doit plaire encore dans l’intimité du foyer, pour garder son
prestige vis-à-vis de son compagnon d’existence. Fi de celles qui se
montrent trop volontiers en vieille robe de chambre ou en savates
éculées. Pour entretenir le culte, il faut parer l’autel.
Elle doit plaire, enfin, pour se défendre contre les attaques de l’âge,
pour s’affermir contre lui, pour reculer l’heure du déclin. Souci
pathétique, digne de respect et de pitié.
Donc, il faut plaire. Or, la femme ne peut plaire que dans les lignes
auxquelles nos yeux sont accoutumés. Feuilletez un album de gravures de
modes. Celles qui datent de cinq ans nous paraissent surannées,
touchantes et comiques. On s’écrie: «Comment les femmes ont-elles pu
avoir des manches pareilles?» Le regard oublie aussi vite qu’il
s’habitue, en matière de costumes. En s’écartant de la mode, on s’enlève
des chances de plaire. Force est donc de la suivre.
Mais il faut le suivre de loin, et non point jusque dans ses excès. Il
faut s’en inspirer, lui prendre ce qu’elle a de gracieux. Il ne faut pas
qu’une femme, dans la rage d’être à la mode, abdique son goût personnel.
Et le cas est fréquent. Telle mode avantage une femme, telle autre mode
la désavantage. Va-t-elle donc les suivre aussi étroitement l’une et
l’autre? Non. Telle mode est fort coûteuse. Telle autre l’est moins. Il
faudra par conséquent, avant de les suivre, consulter ses ressources. Il
importe de garder, même sur ce terrain, l’esprit de réflexion, d’examen,
d’harmonie, nécessaire à tous les actes de la vie.
De la discussion.
Persuadons-nous bien que les neuf dixièmes des discussions sont fondées
sur des malentendus. Et parfois sur des malentendus matériels. On écoute
si peu les autres... Mais c’est souvent sur les définitions qu’on s’est
mal entendu. Mettez-vous bien d’accord sur la signification des mots,
sur l’objet de la discussion. Et vous verrez que vous serez d’accord, ou
près de l’être, sur le fond même de la question. Cette crainte du
malentendu est d’ailleurs excellente en tous cas. Elle met de la
prudence, de la modération, de la clarté dans la discussion. Elle fait
frein.
Le malentendu ne préside pas seulement aux querelles. Il se glisse
silencieusement entre deux adversaires qui s’imaginent nourrir de
mutuels griefs. Ils ne s’en sont jamais expliqués. Y parviennent-ils?
L’erreur et la vindicte se dissipent en même temps.
On ne saurait trop mettre les enfants en garde contre cet incessant
danger. Il est même peut-être plus général encore qu’on ne pense. Deux
êtres, animés du désir de s’ouvrir l’un à l’autre, de se pénétrer, ne se
comprennent jamais complètement. L’un et l’autre ne donnent point aux
mots le même sens. Chacun sert et suit sa pensée. Il semble que les
langages humains soient encore des instruments imparfaits de
compréhension. La vie n’est peut-être qu’un long malentendu.
* * * * *
Il faut apporter dans la discussion une large tolérance. On n’y peut
parvenir qu’à la condition d’être animé de l’esprit d’examen,
c’est-à-dire de l’esprit de science. En effet, ses doctrines sont sans
cesse perfectibles, sujettes à révision. Elles sont fondées sur
l’hypothèse, à la merci d’une découverte nouvelle. Elles ont un
caractère transitoire. Ce ne sont que des travaux d’approche, des étapes
vers le vrai. Aussi leurs adeptes, si passionnément qu’ils y soient
attachés, ne les affirment-ils jamais avec une lourde assurance. Ils
ménagent un adversaire dont ils respectent la sincérité et dont ils
craignent de froisser les convictions. Car ils admettent qu’on en puisse
avoir d’autres que les leurs.
Au contraire, un esprit de dogme et de passé n’imagine pas qu’on puisse
avoir un autre avis que le sien. L’excellence de ses opinions lui
apparaît évidente. Parlant de sa cause, de ses journaux, de son
patriotisme, il dit: «la bonne cause, la bonne presse, de bons
français.» Il a le monopole de ce qui est bon. Il en tient brevet. Sa
croyance est si absolue qu’il se défend d’y réfléchir, car réfléchir
c’est discuter avec soi-même. Ses principes lui apparaissent si parfaits
qu’il les expose avec une impassible puissance, sans soupçonner qu’on
puisse penser autrement. Quand il laisse tomber la vérité--sa vérité--de
ses lèvres, il ne conçoit pas qu’il puisse blesser quelqu’un. Ainsi
écrase-t-on avec sérénité le pied du voisin, justement parce qu’on
ignorait qu’il fût là. Force apparente, réelle faiblesse.
Assurons-nous donc cette discrète supériorité dans la discussion, que
donne seul l’esprit d’examen.
* * * * *
Avant de formuler une opinion, dites: «Je trouve que...» Ou bien débutez
par: «A mon avis...» Cela vous fait sourire, cela n’a l’air de rien.
Cela semble une simple forme de langage. Et pourtant cela suffit pour
plier l’esprit à la tolérance; pour lui représenter, chaque fois, qu’il
s’agit d’une opinion personnelle et que d’autres peuvent penser
autrement.
Faites dire à vos enfants: «Je trouve que...»
Éducation sexuelle.
Depuis une vingtaine d’années, de sérieux efforts se sont exercés en
faveur de l’éducation sexuelle. Un véritable apostolat s’est efforcé
d’arracher le manteau de honte qui cachait les maladies vénériennes et
les rendait d’autant plus graves qu’elles étaient inavouables.
D’excellents petits livres, écrits même par des mamans, ont montré
comment initier les jeunes filles aux choses de la maternité. Besogne
d’autant plus utile que l’éducation bourgeoise, prenant l’ignorance pour
l’innocence, avait creusé un fossé profond entre la vie de la jeune
fille et la vie de la femme. Qu’une main malhabile le lui fît franchir,
elle risquait d’en rester blessée à jamais.
Mais ces généreuses tentatives se heurtaient à de trop lourds préjugés
pour provoquer un de ces courants qui emportent la foule. Elles n’ont
même pas créé une mode, donné le ton. Et la moitié de l’humanité, par la
contagion ou l’hérédité, est touchée par la syphilis. Et la moitié des
mariages est faussée dès l’origine par une «effraction» imprévue. C’est
à chacun de nous qu’il appartient de reprendre l’œuvre des apôtres de la
franchise, d’apporter la lumière à notre foyer, de faire lever doucement
cette aube...
* * * * *
Car c’est bien le point capital: il faut agir par progrès _insensibles_,
comme croissent les êtres, comme se lève l’aurore. On procèdera
lentement et on procèdera aussi _naturellement_. C’est-à-dire qu’on
lancera peu à peu des idées ou des mots que les convenances réprouvent,
mais qu’approuve la raison, en paraissant trouver cela naturel, en les
sortant le jour où pour la première fois l’occasion opportune s’en
présente dans l’entretien.
C’est le mystère jeté sur toutes les choses de la génération qui leur a
donné un goût de perversité. Dit-on à un enfant qui n’achève pas sa
phrase: «Voyons, accouche»? Le mot lui paraît scabreux, honteux même. Le
mot lui eût semblé naturel comme la chose elle-même, s’il n’avait pas
été défendu, si ses parents l’avaient placé dans la conversation,
paisiblement, sainement, comme les mots naître ou mourir.
C’est pour cet enseignement surtout qu’il ne faut pas monter en chaire.
Il n’est pas de pire méthode, pour un père ou pour une mère, que
d’initier leur enfant un jour avec solennité. Tout au contraire, c’est
l’œuvre lente par excellence.
* * * * *
On ne répètera jamais assez, à propos d’éducation sexuelle, ces trois
mots: lenteur, opportunité, naturel.
Il est bien entendu qu’elle ne peut être entreprise sainement que dans
la vie de famille, par le contact fréquent des parents et des enfants.
Pendant des siècles, peut-être, tant que l’esprit général ne sera pas
redressé, tout ce qu’un enfant apprendra sur ce sujet par ses camarades
aura un goût de fruit défendu, un relent de vice. Les plus belles
notions seront confondues avec l’obscénité et la pornographie.
* * * * *
Il va de soi que la vie à la campagne--fût-ce pendant quelques mois de
l’année--favorise singulièrement cette éducation. L’exemple des plantes
et des animaux familiarise les enfants avec tous les mystères de la
reproduction. Quand ils ont disséqué les organes de la génération de la
fleur, qui ressemblent si étroitement à ceux de la génération humaine,
quand ils ont vu mener la vache au taureau, naître les petits lapins, le
veau et le poulain, la procréation n’a plus pour eux de mystère; elle
leur paraît simple et sainte et ils en parlent avec autant de naturelle
candeur que des autres rites de la vie.
* * * * *
Il est presque impossible de donner un conseil d’ensemble sur la
conduite à tenir au moment de l’éveil des sens chez un garçon. Car c’est
bien là que s’applique le précepte: «Il n’y a pas de règles générales.
Il n’y a que des cas particuliers». Tantôt cet éveil est tardif et
tantôt précoce. Chez les uns cet éveil sonne en fanfare. Chez les autres
il demeure un demi-sommeil. On ne peut que mettre en garde et en armes
les tempéraments impérieux--dont on s’exagère peut-être le nombre et les
exigences--contre les deux grands risques de la maladie et de l’enfant,
leurs suites irréparables. Pour tous ceux que ne dominent pas leurs
sens, le mariage jeune, très jeune, apparaît de beaucoup la meilleure
solution.
* * * * *
Persuadons-nous qu’on peut arriver à tout dire aux enfants. Cela dépend
de la manière de dire et aussi des mœurs admises. La preuve? Les opéras
que les pures jeunes filles de la bourgeoisie vont entendre, racontent
souvent d’affreuses histoires. Après un mariage clandestin contre le
consentement des parents, un jeune homme de vingt ans s’introduit la
nuit chez une jeune fille de quinze ans par une échelle de soie. C’est
_Roméo et Juliette_. Une jeune fille a un enfant, d’un séducteur qui l’a
tentée avec des bijoux. Elle tue son enfant. C’est _Faust_.
* * * * *
Que de femmes ne surveillent pas leur corps, par cette répugnance, cette
honte qu’on a mises autour de lui. Il y en a qui cachent des maladies de
leur sexe, par fausse pudeur, et jusqu’à en mourir. Il y en a bien plus
encore qui négligent--et la frivolité de l’éducation se conjure ici avec
le mépris du corps--le soin d’hygiène élémentaire et capital d’avoir le
«corps libre». Elles se soucient plus de leur robe que de la garde-robe.
* * * * *
Il faut agir en matière de lecture comme en matière d’éducation
sexuelle. C’est-à-dire éviter de donner l’impression, l’attrait malsain
du _défendu_. Puis allonger progressivement, insensiblement les rênes.
_Suivre la taille_, qui elle aussi grandit sans qu’on la voie grandir.
Et toujours garder un ton naturel, sain. Il faut arriver à ce que
l’adolescent demande librement:
--Est-ce que je peux lire ça?
Afin de pouvoir lui répondre avec simplicité:
--Oui.
Ou:
--Plus tard. Ça ne t’intéresserait pas encore.
Au surplus, la curiosité varie énormément d’un enfant à l’autre. Je suis
d’avis de leur laisser beaucoup de liberté, de leur permettre un
maximum. Qu’importe? Ce qu’ils ne comprennent pas ne les intéresse pas.
Et quant aux livres vraiment mauvais, d’une perversité voulue, le mieux
est de les mettre totalement hors de vue. Je ne sais pas de pire méthode
que de coudre des pages. Voilà qui éveille l’idée et la tentation du
fruit défendu!
Mariage, Amour, Famille.
Quelle idée du mariage souhaitons-nous donner à nos enfants? C’est de ce
seul point de vue qu’il importe d’examiner la question conjugale en
matière d’éducation. C’est pénétrés, nourris de cette idée qu’ils
aborderont et qu’ils résoudront plus tard ce grave problème. Leur sort
en dépend. Elle vaut donc qu’on y réfléchisse. Et cette opinion--comme
toutes les autres opinions--nous la leur communiquerons surtout par nos
entretiens, par nos propos parfois les plus incidents, et par notre
propre attitude.
Il faut donc prendre parti. Devons-nous soutenir le mariage ou le
combattre, le vanter ou le décrier?
J’estime qu’il faut prendre la défense du mariage. Tout imparfait, tout
précaire qu’il soit, de fortes raisons plaident pour lui. Il est la
solution de moindre inconvénient. Dans le moment présent, il est, pour
un couple, la formalité nécessaire, qui le met en règle avec la société
et lui ouvre les portes. Il est le passe-port et le passe-partout. Lui
seul permet au père et à la mère de se prolonger ouvertement dans leurs
enfants, car lui seul leur permet de les avouer, de les garder, de les
élever selon leur pensée, de leur léguer leur nom, leurs reliques et
leurs biens.
Le mariage ne fait que consacrer un groupement dont on doit souhaiter la
force et la durée. Car la famille, limitée aux parents et aux enfants,
constitue la vraie cellule sociale, microcosme où jouent déjà ces vertus
d’association dont l’essor doit sauver le monde.
En contraste avec l’égoïsme du célibat, le mariage apparaît en effet une
longue épreuve d’altruisme. La vie conjugale contraint à penser aux
autres, à travailler pour les autres. Le renoncement, la tolérance, s’y
exercent incessamment. Elle n’est qu’une longue suite de concessions
mutuelles. En boutade, on pourrait appeler le mariage une concession à
perpétuité.