sur l’enfant du «prestige», cet ascendant que nous acquérons parfois sur
nos amis, notre entourage. Et cela _dès la toute petite enfance_. C’est
cette sorte de respect ébloui qu’il faut lui inspirer pour le diriger,
jusqu’au jour où nous pourrons agir sur sa sensibilité et sa raison, ces
deux rênes idéales. Comment l’obtenir? Jamais, en tout cas, avec des
coups. Ce prestige, c’est de notre opiniâtreté à vouloir nos desseins,
c’est de la dignité de notre attitude qu’il doit naître. Nous devons
donner à l’enfant la notion de notre fermeté comme de la solidité des
murs, de la clarté du jour. Un sourcil froncé, une voix simplement
durcie, valent alors toutes les imprécations du monde.
Un autre mot me satisferait autant que le prestige pour définir ce
pouvoir nécessaire avant l’éveil du cœur et de l’intelligence: c’est la
crainte, mais la crainte au sens divin du mot. Car nous sommes, nous
devons être _pour le tout petit_ une sorte de divinité. C’est de nous
qu’il tient toute sa morale de berceau. Ce qu’il doit faire et ne pas
faire, c’est ce que nous permettons et défendons. Provisoirement, nous
sommes sa conscience! Et voilà en quoi, devant le grand observateur
qu’est le petit enfant, nous devons surveiller nos gestes, nos paroles,
paraître en beauté, comme des dieux qui seraient visibles.
Ce prestige, qui nous sert quand l’enfant s’éveille à peine à la vie,
dans les premières années de son existence, il faut le garder à ses yeux
quand il commence à comprendre et à sentir. C’est plus difficile, mais
c’est aussi nécessaire...
* * * * *
Nous nous enorgueillissons par trop, devant les enfants, de notre
expérience. Ce n’est que la somme de nos déceptions. N’en soyons pas
plus fiers que des cheveux qui blanchissent ou qui tombent: l’expérience
n’est qu’enthousiasmes pâlis, illusions fanées. La vie ne nous donne
guère de sagesse. En faut-il un exemple? Deux crises bornent l’existence
virile: à l’aube, l’éveil des sens, au déclin, leur sommeil. Or, ces
deux crises font commettre à l’homme des folies analogues. Ne croyons
donc pas devenir d’augustes, de marmoréennes statues. Ayons humblement
conscience de notre continuelle fragilité.
* * * * *
Il y a une sorte de contrat à établir entre l’enfant et ses parents.
Jusqu’à l’âge où il subvient à ses besoins, une subordination de sa part
est inévitable. C’est aux parents à l’en pénétrer et à lui rendre douce
cette nécessité d’obéissance.
* * * * *
Il faut insister sur cette idée qu’en ne punissant pas les enfants, on
leur évite de mentir. En effet, ils emploient le mensonge comme un
bouclier. Ils se dissimulent derrière lui. C’est un moyen de cacher la
faute et d’éviter le châtiment. Si, lorsqu’ils ont commis une
maladresse, cassé quelque objet, ils savent qu’en l’avouant on ne les
grondera pas, qu’on ne les frappera pas, qu’on leur dira simplement: «Ce
n’est pas bien. Tâche de faire attention», qu’on leur représentera le
prix des choses, le soin qu’il en faut avoir, dans ce cas-là, ils
avoueront, ils ne mentiront pas. Ils auront acquis, pour l’avenir, le
précieux bénéfice de la franchise.
* * * * *
Pour cultiver cette franchise chez l’enfant, il faut, comme je l’ai dit,
ne pas lui inspirer la crainte du châtiment violent, qui est le secret
de la dissimulation chez les petits.
Il faut lui montrer aussi l’avantage de la franchise, le persuader que
c’est la suprême habileté dans la vie.
Il n’y a qu’une limite à la franchise: le souci de ne pas faire à autrui
une peine _inutile_: on ne signale pas un défaut physique; on cache au
malade la gravité de son état.
* * * * *
On n’imagine pas tout ce qu’on peut obtenir des enfants, lorsqu’on a
remplacé, dès l’origine, la sévérité par la douceur, l’autorité par le
prestige.
Lorsqu’ils ont commis un acte répréhensible, on les touche plus que par
une punition en leur disant de très simples phrases, qui varient
seulement selon leur nature: «Ce n’est pas chic... ce n’est pas
élégant», ou: «Tu m’as fait de la peine».
* * * * *
Surtout lorsqu’un enfant est «difficile», il faut toucher ses cordes
sensibles, il faut en jouer. Ce sont des moyens d’agir sur lui. Il n’y a
pas de créature complètement indomptable. Mais les façons varient
d’apprivoiser.
* * * * *
Lorsque nos enfants regimbaient devant quelque usage nécessaire, nous
les envoyions dans une île imaginaire qu’au mépris de la géographie nous
appelions la Papouasie.
--Tu ne veux pas le suivre? Eh bien, il faut aller vivre en Papouasie.
La Papouasie, c’était une île sauvage où l’on pouvait s’affranchir de
toutes les coutumes, de toutes les convenances. Dès qu’un refus de
suivre la règle commune nous paraissait regrettable, nous prononcions
l’arrêt:
--Eh bien, va en Papouasie.
Par ce prompt exil, nous faisions toucher à ces petites intelligences
les usages dont on ne peut pas s’affranchir sans se nuire, sans se
diminuer, du moment qu’on a accepté de vivre dans notre société
actuelle. C’est la concession au milieu. Et cela nous permettait un
triage entre les coutumes... Seules, celles que nous jugions
indispensables exigeaient, en cas de rébellion, le fatal:
--Alors, va en Papouasie,
* * * * *
On ne saurait trop proclamer les bienfaits de l’éducation au plein air,
au jardin. D’ailleurs la vie aux champs est aussi salutaire aux grands
qu’aux petits. Les milieux de luxe ou d’argent, même les milieux
artistes ou politiques, exercent sur le sens moral une action
dissolvante. Il s’y relâche ou s’y atrophie. Cette seule vue suffirait à
justifier l’utilité des retraites momentanées au contact de la nature,
où l’on se purifie, où l’on se restaure, où l’on se ressaisit.
Mais l’éducation proprement dite au jardin présente d’innombrables
avantages et facilite singulièrement la tâche des parents qui s’y
consacrent.
Un jardin, c’est surtout un inépuisable champ d’étude, mais c’est aussi
une charmante salle d’étude. Une table et des chaises de fer sur la
pelouse à l’ombre, et voilà la classe prête. Les ingrats et nécessaires
débuts de l’instruction, écriture, calcul, orthographe, rudiments
d’histoire et de géographie, paraissent moins arides, au grand air, dans
la verdure. Une heure y suffit, chaque matin. Et encore, comme
l’attention des petits est courte et vite lasse, coupe-t-on la séance de
brèves détentes,--le temps de butiner une fleur, d’ébaucher une
pirouette dans l’herbe--dont on revient avec une cervelle toute neuve,
toute fraîche, à la rosée.
Même pour ce travail d’écolier, le jardin ne prête pas seulement ses
meubles et son décor. Il y apporte une aide plus directe. Il fournit des
instruments de démonstration. S’agit-il d’arithmétique? Les brins
d’herbe sont des unités très commodes que l’on peut diviser,
fractionner, réunir. Faire un bouquet, c’est faire une addition. Et
c’est plaisir que d’apprendre la soustraction en enlevant les grains
d’une grappe de groseilles ou de raisin.
Au jardin, la géographie devient un jeu. Avec le sable des allées, on
construit des villes, des contrées entières, hérissées de montagnes,
creusées de vallées et de fleuves, bordées d’estuaires et de golfes. Et
tous les noms, toutes les formes, entrent sans effort dans les petites
mémoires. Le jardin lui-même, avec ses cultures variées, ses détours,
est un plan familier, qu’on s’exerce à lire. De là, procédant toujours
du simple au composé, de l’immédiat au lointain, la vue s’étend au
village, au canton, au département, au pays tout entier.
C’est au cadran solaire que les petits apprennent à s’orienter, qu’ils
pressentent, devant l’ombre qui s’avance sur la table d’ardoise, la
marche de l’univers. Et le soir, étendus sur un banc devant la maison,
le nez levé vers le grouillement infini des étoiles, ils interrogent,
ils veulent connaître le nom des astres et des constellations, le sens
de ces images ingénieuses et charmantes que les anciens ont dessinées
sur le ciel.
Sans cesse, leurs questions vont au-devant des problèmes que le jardin
leur pose. Aussi la science leur est-elle aimable et légère. Rien qu’en
lançant ces bulles de savon dont le vol hésitant papillonne sur les
fleurs, ils apprennent autant de physique qu’en une classe morose.
En effeuillant une fleur, en la dépouillant de sa robe charmante de
pétales, en découvrant le pistil où dort le fruit futur, l’étamine
gonflée de pollen, ils se préparent à comprendre, dans l’esprit le plus
chaste et le plus sain, le mystère merveilleux des fécondations.
Le jardin les initie encore à d’autres connaissances, plus humbles et
souvent plus utiles, de celles que dédaignent les examens et les
brevets. Ils suivent les progrès du potager, depuis le jour où le
jardinier a fait ses premiers semis. Ils épient les jeunes pousses dès
l’éclosion, sous les cloches de verre et les châssis, puis en pleine
terre. Ils savent ce qu’il faut à chacune d’eau, de chaleur et de
soleil. Ils souffrent des privations qu’elles endurent. Ils connaissent
l’époque où fruits et légumes seront à maturité. Combien peu de leurs
aînés, dans les villes, possèdent ce calendrier rural? Enfin, s’étant
intéressés étroitement à la vie des plantes, ils les suivent jusqu’aux
suprêmes étapes, jusqu’à l’office, jusqu’à la cuisine, et ils n’ignorent
rien de l’art modeste de les cueillir, de les dresser, même de les
accommoder.
D’autres enseignements, plus hauts, plus vastes, naissent et jaillissent
encore du jardin. Ils dépassent bien un peu les petites têtes
enfantines. Mais ils secouent tout de même sur elles une semence de
vérité. Ainsi, les enfants ont voulu trois petits enclos dans le grand.
Chacun le sien. Le sens de la propriété est si profondément enraciné...
Mais quelle bonne leçon de mutualité lorsqu’ils consentent--la chose
arrive--à s’entr’aider dans leur arrosage, à se prêter leurs outils, ou
même à mettre en commun un carré de légumes, afin d’en obtenir un
meilleur rendement...
Autre exemple. A suivre jour par jour cette végétation qui les entoure,
à la voir naître d’une graine, d’un bourgeon, de rien, presque, puis,
insensiblement, à travers les vicissitudes, couvrir la terre et masquer
même le ciel, les enfants prennent la meilleure leçon de patience et de
ténacité. Ils conçoivent comment, à persévérer sans cesse dans son
labeur à travers les obstacles, on parvient à l’achever. Ils prennent la
notion précieuse de l’effort continu, qui mène à l’épanouissement de
l’œuvre.
Dans le «plant» de radis, le jardinier a semé les graines à profusion.
Cependant, un nombre restreint vient à croissance. Ce sont les plus
fortes, les mieux armées pour la lutte, pour conquérir leur place au
soleil. Les choses ne vont guère autrement par le monde. Et en se
penchant sur leurs radis, les enfants trouvent un exact reflet de la
lutte qui les attend. Et quand le jardinier--ce philosophe sans le
savoir--choisit les meilleures graines et les meilleurs semis, il fait
de la sélection, cette sagesse de l’avenir.
Un jardin, c’est plein de symboles. A-t-on oublié, le dernier automne,
des pommes de terre au fond de la cave? Elles ont poussé, ce
printemps-ci, des tiges, longues, pâles et minces, de vrais cierges, où
les enfants en joie cherchent vainement un air de famille avec la plante
trapue, d’un vert chaud, qui s’épanouit en ce moment au soleil. Ainsi
apparaît l’œuvre déprimante de la nuit, et le bienfait de la lumière.
Rien ne ressemble plus à l’esprit laissé dans l’ignorance, que ce
tubercule abandonné dans la cave.
Un jour, on a coupé un arbre trop vieux, ou dont l’ombre devenait
nuisible. Mais il lance obstinément, les années suivantes, des rejets
qu’il faut abattre de nouveau. Ainsi les longues erreurs, profondément
enracinées, reparaissent après qu’on les a jetées bas. On croit les
avoir arrachées, et il faut, longtemps encore, combattre leurs poussées
renaissantes.
Mais, dira-t-on, voilà de petits enfants pour qui la vie au jardin ne
doit pas être folâtre tous les jours: s’entendre ainsi tirer une
moralité de tout ce qu’on voit? Erreur. Ils s’instruisent en riant, en
jouant, en courant, au hasard de la promenade, au détour d’une allée.
Tout cela ne les empêche pas d’arroser, de bêcher, de grimper aux
échelles, de se livrer à la plus saine gymnastique, de vivre en santé,
en lumière, comme les autres plantes du jardin. Ils accomplissent la
vraie mission de l’enfance, qui est de satisfaire son immense gaîté et
son immense curiosité. Et la sagesse en puissance, éparse, qui monte du
jardin, les féconde sans qu’ils y songent, comme le pollen qui danse
dans l’air chaud tombe au calice de leurs sœurs les fleurs.
* * * * *
Les séjours à la campagne ne sont pas seulement riches en exemples et
favorables au recueillement. Ils exercent aussi une action sédative et
tonique. On peut concevoir que la vie au grand air enlève aux enfants le
goût de ce qu’on appelle les «idées diaboliques». Après une journée de
saine fatigue où ils se sont dépensés, ils n’éprouvent plus le besoin de
déverser le trop-plein de leur exubérance en inventions plus ou moins
saugrenues.
* * * * *
On ne doit pas éduquer en chaire. Toutes les occasions sont bonnes
d’enseigner aimablement la vie. Il suffit la plupart du temps de tirer
d’un acte courant sa moralité. J’en prendrai pour exemple la leçon de
conduite, où le père apprend à son fils à mener une auto. A y regarder
de près, les principes du chauffeur, appliqués à la vie, constituent une
véritable petite morale. Le garçon qui se pousserait par le monde comme
il dirige sa voiture par les campagnes ferait sans doute son chemin.
C’est une même science de savoir conduire et de savoir se conduire.
Que demande-t-on avant tout au bon mécanicien? De bien connaître sa
machine, afin de prévenir le mal, et, au besoin, de le découvrir et d’y
remédier. A quoi sert à un chauffeur d’être audacieux, brillant, rapide,
s’il est ignorant, s’il reste sottement en panne faute d’avoir prévu
l’accroc ou de pouvoir le réparer? C’est la connaissance à la base, la
qualité essentielle. Sans elle, toutes les autres sont inutiles et
vaines.
Eh bien, notre machine, à nous, c’est notre corps. D’ailleurs, l’auto
est presque un être, dont l’essence est le sang, dont le métal est la
chair, dont l’électricité est le flux nerveux, la source de vie. On nous
a laissés longtemps dans l’ignorance, et même dans le mépris de notre
corps. Au contraire, nous devons le connaître en tous détails, savoir
«ce qu’il y a dedans», comme le mécanicien doit connaître sa machine
organe par organe. Et cette connaissance aussi sera pour nous capitale,
nécessaire, à la base. Car elle nous permettra de prévenir souvent le
mal, de veiller sur notre santé, la plus précieuse des richesses--on ne
le répétera jamais assez--puisque, sans elle, nous ne pouvons jouir
d’aucune autre.
La deuxième vertu qu’on exige d’un mécanicien, c’est le soin. Non
content de bien connaître sa machine, il l’entretient bien. Il la
graisse, il la huile, la nettoie, la palpe, il en vérifie les jointures,
il l’ausculte, il dresse l’oreille au moindre bruit insolite. Ces
attentions, appliquées à nous-mêmes, s’appellent l’hygiène et le sport.
Elles doivent donc tenir encore dans notre existence une place
importante, primordiale. Ainsi donc, graissons, huilons, nettoyons,
entretenons notre propre machine, faisons jouer ses articulations, si
nous voulons qu’elle garde longtemps sa force, sa souplesse, son «état
de neuf».
Mais voici notre mécanicien sur la route. Il a démarré. Va-t-il foncer
tout droit, en obus? Non, à moins que ce ne soit un fou. Il aura l’œil.
Il veillera au verre cassé, au chien, au croisement, au virage, au
pochard, à l’embardée, bref à toutes les embûches du chemin. Il
cherchera, avant tout, dans sa marche, _à ne pas se nuire_. Et ainsi de
nous. Nous cherchons, avant tout, à nous éviter l’accident. L’intérêt
personnel, le puissant instinct de la conservation, demeure notre
première loi. On a cherché à masquer cette vérité, parce qu’on lui
trouvait un visage féroce. Mais ceux-là mêmes qui la niaient en paroles
la justifiaient par leurs actes. Ayons donc le courage de la regarder
honnêtement en face. Notre premier devoir, c’est un devoir envers
nous-même. Les autres n’en sont que les prolongements élégants, les
fleurs.
Car il y en a d’autres. Notre mécanicien, observant soigneusement les
règles de la route, évitera d’emboutir les passants et les voitures. De
même qu’il conjure l’accident pour lui-même, il conjure l’accident pour
autrui. Bref, _il ne fera pas aux autres ce qu’il ne voudrait pas qu’on
lui fît_. Cette maxime-là, toutes les religions et toutes les
philosophies l’ont inscrite en tête de leurs lois. C’est encore de
l’intérêt personnel, mais de l’intérêt personnel élargi. Et là, encore,
l’école du chauffeur est l’école de la vie.
Enfin, s’il découvre sur la route un confrère en panne et les bras au
ciel, notre mécanicien s’arrête. Il s’enquiert de ses besoins. Il lui
passe l’outil, la pièce, le bidon d’essence qui lui manquent. _Il fait
aux autres ce qu’il voudrait qu’on lui fît._ C’est un échange de bons
procédés, de la générosité avisée, de l’égoïsme au troisième degré.
C’est un sens social qui vient à peine d’apparaître sur notre planète,
qui s’y développe lentement, et qu’on a baptisé d’un nom un peu lourd et
massif: la solidarité.
Ainsi, ne pas se nuire, ne pas nuire aux autres, aider les autres, voilà
les trois règles de conduite. Avec ces trois maximes-là dans la tête,
ces trois freins sous la main, on peut marcher. Droit et souple, élégant
et réfléchi, habile et prudent, bien pénétré du rôle de la chance dans
les actes humains, on peut foncer vers le but qu’on s’est donné, en
s’emplissant éperdument la poitrine de la griserie de l’air et les yeux
de la beauté des sites...
CHAPITRE II
DE L’ÉDUCATION: QUELQUES ASPECTS
Argent.--Ménage.--De la parure.--De la discussion.--Éducation
sexuelle.--Mariage, amour, famille.
Argent.
Bien user de l’argent, c’est aussi difficile que de jongler sur la corde
raide: il faut, en effet, en user avec une attention habile,
harmonieuse, avec une grâce élégante, comme un jongleur fait de ses
boules; et, en même temps, il faut rester en équilibre, éviter de tomber
de l’un ou l’autre côté, dans l’un des deux travers de l’avarice ou de
la prodigalité.
Y a-t-il rien de plus laid que l’avare? De créature plus sordide que le
faux pauvre, qu’on trouvera mort sur une paillasse où de la vermine
grouillera parmi les billets de banque? Y a-t-il rien de plus sot que
l’homme qui trime toute sa vie, qui accumule de l’argent, sans prendre
le temps d’en user, sans la satisfaction même de le laisser à des êtres
aimés?
Et le prodigue est aussi un être déplorable. D’abord, il donne le pire
exemple à ses enfants. Puis il prépare leur ruine. Car son vice est de
ceux qui frappent les générations successives. Et le secret des plus
vilaines déchéances, des pires bassesses, des plus navrantes turpitudes,
ne tient-il pas dans cette formule: «dépenser plus qu’on n’a».
Ces limites tracées, il devrait y avoir un art de la dépense. On n’y
apporte pas toujours assez de logique, assez d’harmonie. J’ai déjà cité
l’exemple du _sou du télégraphe_. Au risque d’envoyer un texte obscur
qui sera préjudiciable, on se martyrise la cervelle pour économiser un
mot,--un sou--dans une dépêche. Et, quelques instants plus tard, par
ostentation, par routine, on donnera dans un café un pourboire presque
égal au prix du verre de bière. J’ai évoqué ces femmes qui évitent de
prendre une voiture par la pluie, perdent leur robe ou contractent une
maladie dont les soins coûteront mille fois plus qu’une heure de taxi.
On me cite également le cas de ce jeune marié qui offre à sa femme une
bague de trois mille francs et, ses réserves fort écornées, lui sert un
voyage de noces dans des conditions si mesquines qu’elle en garde un
souvenir néfaste pour l’avenir du ménage.
Oui, il existe une science de conduire un budget. Science délicate,
modeste, essentielle, qu’on ne peut guère enseigner que par de
continuels exemples et qu’on ne peut jalonner que de quelques principes.
Ne pas étriquer sa vie par une épargne démesurée--la mort vient, on n’a
joui de rien--ne pas la gâcher par une dépense excessive, et user
intelligemment de ce dont on dispose. Il faut mettre des fleurs dans sa
vie, mais seulement les fleurs qu’on peut acheter, celles qu’on ne doit
à personne.
On répartira ses ressources par chapitres, en donnant à chacun de ces
chapitres des dimensions selon ses goûts. Ainsi, dans tel ménage, on
sacrifiera un peu le loyer au voyage; dans tel autre, le voyage à la
table. Mais, la part faite de ces légitimes préférences, cette
distribution doit demeurer harmonieuse. Aucune de ses parties ne doit
être démesurée. Il y a, dans le langage familier, une expression qui
condense toute cette science: «savoir s’arranger». Faute de savoir
s’arranger, il y a des ménages qui vivent dans la gêne avec des
ressources dix fois supérieures--et un train d’apparence égale--à celles
d’autres ménages plus judicieux.
Il faut se rendre compte et se rendre des comptes à soi-même.
C’est-à-dire qu’il faut d’une part dominer sa situation, voir où on va,
et d’autre part examiner de près, en connaissance de cause, les
différents articles de son budget.
En particulier, l’argent de poche, l’argent qui coule entre les doigts,
échappe au contrôle et provoque d’irréparables surprises, si l’on ne
surveille pas sa fuite.
Enfin, et ce n’est pas le moins important de ces conseils généraux, il
faut que les époux se consultent et se concertent. Ils doivent briser
cette étrange pudeur qui retient tant d’êtres de «parler argent». Ils
doivent apporter, aux choses de l’argent, le même goût de franchise
profonde et dévoilée qu’aux choses de l’amour.
Ainsi, équilibre, harmonie, examen, on retrouve toujours, pour toutes
les manifestations de la vie, les mêmes lois.
* * * * *
Ce n’est pas l’argent qui est haïssable, ce sont ses effets, sa
recherche et son usage... L’argent, lui, n’est qu’une représentation de
pouvoir. Le détestable, ce sont les bassesses commises pour acquérir ce
pouvoir, pour le conserver, pour en mésuser.
* * * * *
L’héritage direct m’apparaît légitime, parce qu’il peut être une
compensation à d’autres legs que nous ne pouvons pas empêcher, le legs
des maladies, des vices de constitution. Pourquoi ne pas léguer nos
biens à nos enfants, puisque nous leur léguons, en les leur versant dans
le sang, toutes nos autres hérédités?
* * * * *
Cette formule d’un fort banquier m’a toujours frappé et vaut qu’on la
creuse et la médite: «Si je n’étais pas honnête par nature, je le serais
par intérêt.»
Oui, c’est notre intérêt d’être honnête. C’est l’habileté suprême, quoi
qu’il y paraisse.
* * * * *
Il faudrait montrer l’intérêt d’être honnête, par des anecdotes. Ainsi,
un monsieur refile à 527 francs une obligation qu’il sait être sortie au
pair à 500 francs. Il se réjouit de sa roublardise. Or, elle avait gagné
100.000 francs...
* * * * *
On représentera tout le mal que se donne le voleur, toute l’inquiétude
qui le hante, les risques qu’il court, ses frissons, ses alertes, ses
sursauts. S’il dépensait autant de sa substance pour un labeur
inoffensif, «non nuisible», il gagnerait davantage.
Surtout que le voleur est le plus souvent pincé. Évoquez les grands vols
qui ont frappé l’opinion dans ces vingt ou trente dernières années... la
plupart des voleurs sont pris. Ils ne profitent donc pas du larcin. Et,
par là, ces récits sont de la morale en action, puisqu’ils prouvent
l’avantage de l’honnêteté.
Ménage.
Plumeaux esbrouffants, courants d’air, bastonnades des meubles, tapis
défenestrés, servantes en équilibre sur le vide pour frotter les vitres,
odeur âpre et pointue de l’encaustique, mares sur les carrelages,
cuivres anciens astiqués au grand dommage de leur patine, inévitable
rançon des bibelots brisés, voilà le ménage, dans sa manière agressive,
niaise, traditionnelle.
A mesure que l’outillage se perfectionne, remplaçons par l’aspirateur le
ridicule époussetage qui ne fait que déplacer la poussière. Rendons le
«ménage» moins inutilement désagréable et bruyant: assouplissons-le.
* * * * *