Pourtant, on devrait cesser de se résigner dès qu’on examine les

misérables causes d’une guerre. Faut-il parler de ses causes apparentes;

minuscule incident, prétentions diplomatiques? Elles sont d’un comique

sinistre, tant elles sont follement démesurées avec les indicibles

ravages qu’elles vont déchaîner. Derrière ces raisons de paravent,

s’abritent les vrais appétits. Mais qu’il s’agisse d’un trône à

consolider, d’une diversion à des troubles intérieurs, de grosses

convoitises de territoire ou d’argent, qu’importe? Rien de tout cela

n’intéresse le bonheur des deux peuples qu’on va jeter l’un sur l’autre.

Et enfin, derrière ces mobiles apparents ou réels, il y a les

agissements profonds, ceux qui ont rendu la guerre possible, en la

déclarant inévitable. Il y a une certaine presse qui travaille les

masses de ses ferments actifs et dont les meneurs obéissent tour à

tour--ou tous ensemble--au chauvinisme, à la folie des grandeurs, aux

tentations de la Bourse, aux appétits métallurgistes, au désir de

flatter les primitifs instincts de leur clientèle. Et si l’atroce

conflit éclate, qui retardera de plusieurs siècles la civilisation

terrestre, on retrouvera peut-être, parmi les artisans inconscients de

l’œuvre abominable, quelques hommes au pouvoir qui, croyant servir leur

ambition et peut-être même leur pays, n’auront servi que d’étroits

intérêts et de longues rancunes de caste.

Enfin, il y a le patriote échauffé, le bon patriote, comme ils disent.

Oh! ceux-là sont les grands coupables. D’autant plus inexcusables que,

tout en versant de chaudes larmes sur l’abandon des grands idéals du

passé, sur la montée de l’individualisme, ils suivent, eux aussi, dans

le terre-à-terre de la vie, l’humble morale du bonheur. Ils n’ont jamais

été profondément influencés par la foi qu’ils professent. Dans

l’existence, ils se conduisent comme de simples pacifistes. Tout en

maudissant le progrès, ils en usent. Mais non, ils ne veulent pas en

convenir. Ah! ceux-là, pourquoi ne peut-on pas leur crier que le culte

de la personne humaine--ce culte qu’ils servent pour eux-mêmes--entraîne

celui de la collectivité, mais non point d’une collectivité réduite à un

coin de terre.

Je maudis leur doctrine de haine. Ils veulent chasser l’étranger, ses

représentants, ses produits. Qu’adviendrait-il donc de notre richesse,

si l’étranger appliquait la loi du talion, supprimait le bienfaisant

échange? Je les maudis de battre monnaie avec un idéal qu’ils

considèrent comme sacré, en mettant au jour des romans, des pièces--dont

ils touchent les droits--qui exploitent un chauvinisme exaspéré. Je

maudis le patriote de table d’hôte, celui qui décerne des diplômes de

bon français, qui les détient, qui en a le monopole. Celui qui veut sur

la nappe un pot de moutarde français, bien français. Et qui louche sur

son voisin dès que la courbe de son nez ne lui paraît pas bien

française. Celui qui ravale l’homme au rang de la bête, en le poussant à

foncer sur quiconque ne lui ressemble pas. Oh! celui-là, j’appelle de

tous mes vœux sa disparition de la surface de la terre. Je n’ai de haine

que pour la haine...

* * * * *

Beaucoup d’esprits n’imaginent pas encore les États-Unis d’Europe.

Cependant, on peut dire que cette prévision est déjà réalisée à certains

yeux. Si elle n’existe pas dans le temps, elle existe dans l’espace. En

effet, pour l’Américain du Sud, par exemple, la France, l’Angleterre,

l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie, sont déjà des départements d’Europe.

De même que nous associons, que nous confondons dans l’éloignement, le

Brésil, le Pérou, l’Argentine, le Chili... Et cependant ces nations,

elles aussi, ont creusé entre elles les fossés du patriotisme. Mais déjà

nous les rapprochons.

* * * * *

Un chauffeur, qui avait fait Pékin-Paris en automobile, me disait qu’il

avait eu le même battement de cœur en voyant le poteau _Europe_ en

quittant l’Asie qu’en voyant le poteau _France_ au retour d’un voyage en

Italie. Ce simple trait ne montre-t-il pas ce qu’il y a de transitoire

dans le groupement actuel?

* * * * *

Dans un salon, on admet qu’il y ait un banquier, un artiste, un

prolifique, un célibataire. Et dans le groupe européen, chacun veut être

au premier rang, _en tout_. Pourquoi n’y aurait-il pas la nation

artiste, la nation riche, etc.?

* * * * *

Les nations rappellent ces filles légères et changeantes qui, habitant

la même hospitalière maison, se disputent, se fâchent, se réconcilient,

toujours excessives dans leurs manifestations de haine et de tendresse.

Voulez-vous penser aux relations de la France et de l’Angleterre depuis

cent ans, de Waterloo à l’Entente cordiale, en passant par la Crimée et

Fachoda?

* * * * *

L’idée de patrie est subtile. La dette contractée envers les morts, la

conservation du patrimoine d’œuvres et d’efforts accomplis avant nous,

l’atmosphère particulière, la faune, la flore, les coutumes considérées

comme des reflets du ciel qui les domine, autant de notions très ténues,

très délicates. Et on peut s’étonner que ce soit au nom de sentiments

presque insaisissables, qu’on demande aux hommes les plus incultes les

suprêmes sacrifices. Mais on répond qu’ils en ont l’instinct. Et il faut

ajouter aussi qu’on a dû habiller ces sentiments, les pavoiser, les

rendre plus perceptibles en les soutenant de grands mots sonores, amour

sacré, honneur, gloire...

DEUXIÈME PARTIE

ADAPTATIONS

CHAPITRE PREMIER

DE L’ÉDUCATION: PRINCIPES ET MOYENS D’ACTION

Pour bien se pénétrer du rôle énorme que l’éducation devrait jouer dans

la vie du pays et de la famille, il faut réfléchir qu’elle ne doit pas

se proposer seulement de rendre nos enfants aussi heureux et aussi armés

que possible. Non. Elle a aussi une portée sociale. Elle est notre seul

moyen vrai de travailler au progrès moral. _Car nous ne pouvons nous

améliorer que dans nos enfants._

Le caractère de l’adulte ne se modifie guère. Il a ses traits arrêtés,

comme le visage. Quel chagrin, parfois, malgré les plus fermes

résolutions, de constater qu’on ne parvient pas à redresser sa nature...

Et alors, cette consolation nous reste: tous les fruits décevants de

notre expérience, nous allons en faire profiter ceux qui sont nés de

nous. Nos efforts vers le mieux, nous allons tout de même leur faire

toucher le but; ce seront nos enfants qui les réaliseront, qui en

profiteront. Car, chez eux, la substance est encore tendre, plastique.

Il y a une nourriture et une orthopédie morales, vraiment efficaces.

Toutes ces qualités que nous rêvions pour nous-mêmes, nous les en

parerons. Ils les auront pour nous.

* * * * *

Au point de vue social, nous soignons nos ulcères et non pas notre sang.

Nous emprisonnons, nous hospitalisons tous les déchets humains, nés de

notre mauvaise organisation, et nous ne cherchons pas à atteindre le mal

à sa source.

Ici apparaît un des rôles de l’éducation. Elle seule peut faire

comprendre aux hommes leur véritable intérêt; elle seule peut éviter que

ne soient jetés à la circulation tant d’éléments nuisibles, car elle

peut seule créer une mentalité enfin révoltée contre des conditions

sociales qui permettent l’éclosion, la mise au jour de tant de déchets

lamentables.

* * * * *

Pour améliorer une race, il ne faut guère compter sur les lois, qui ne

sont que l’enjeu des luttes de partis. Il faut agir directement sur ses

mœurs. _C’est l’œuvre de chacun_, qui tient ainsi un peu de l’avenir

dans ses mains. Et l’action la plus facile, la plus logique, la plus

urgente, ne doit-elle pas s’exercer sur l’éducation, par l’éducation?

* * * * *

Nous ne pouvons préparer un meilleur état social qu’en pénétrant nos

enfants des monstrueuses iniquités qui déshonorent notre époque, qu’en

leur montrant ensuite comment l’édifice entier pourrait être restauré

pierre à pierre, selon nos rêves.

Il faut les frapper d’exemples qui les pénètrent jusqu’au cœur.

* * * * *

L’éducation est bien fondée sur l’imitation. Méfions-nous de ce fait.

Que d’enfants prennent les façons de saluer, de parler, de leurs

parents! Et, la meilleure preuve que l’éducation est à base d’imitation,

c’est que l’enfant n’apprend à parler qu’en appelant les choses comme il

les entend appeler. Il en va de même de ses autres acquisitions.

Avez-vous réfléchi que nous accomplissons un acte énorme quand nous

apprenons à notre enfant le _nom_ d’une chose? Cela n’a l’air de rien,

mais c’est le symbole de l’éducation. Ce petit ne savait pas comment

appeler cette chose. Il ne sait rien. C’est la page blanche. Nous

prononçons un nom. Désormais, l’enfant appellera, de par nous, cette

chose par ce nom...

Mais, direz-vous, ce n’est pas une bien grave responsabilité, puisque

cette chose s’appelle ainsi du consentement unanime. D’accord. Mais nous

lui apprenons des idées, _de la même façon_ que des mots. Et, souvent,

il restera aussi étroitement fidèle aux idées qu’aux mots. Il continuera

d’appeler «cuiller», comme nous le lui avons appris, l’ustensile qui lui

sert à manger sa soupe. De même, il continuera de penser sur les usages,

la famille, la société, la politique, comme nous le lui avons appris.

Quand vous enseignez un mot, quand vous inculquez une idée, songez à la

gravité de votre acte...

* * * * *

L’enfant est absolu. Il est extrême. Il hurle pour un tout petit

caprice. Ses gestes sont exagérés. Il n’a pas le sens du juste milieu.

Et c’est une des tâches de l’éducation de l’amener à la pondération, à

la coordination, à l’équilibre, comme on règle une balance instable,

excessive, jusqu’à ce qu’elle indique les poids sans faire d’abord des

oscillations désordonnées.

* * * * *

Ayons de l’éloignement pour l’espiègle, l’enfant terrible. Il est d’un

exemple néfaste. Ses défauts, qu’on admire, ne sont pas les traits

véritables de l’enfance. Oui, l’enfant doit passer par toutes les étapes

de l’humanité--il la recommence--mais faisons-lui franchir les étapes

ingrates au pas redoublé.

Et méfions-nous aussi de cette indulgence aux fredaines, que les enfants

retiennent: «Il faut bien que jeunesse se passe!... Il jette sa

gourme!... Folle avoine!...»

C’est sous ce manteau-là qu’on cache tant de hontes et qu’on prépare

tant de maturités frelatées.

* * * * *

Quand des enfants se passionnent pour un jeu, une besogne, il ne faut

pas les en détourner brusquement, même s’ils s’y absorbent trop. Car la

créature s’attache à ce dont on l’éloigne, comme elle s’écarte de ce

qu’on lui impose.

* * * * *

Il faudrait pouvoir classer les défauts des autres dans l’esprit de

l’enfant, à ses yeux, en défauts curables et défauts incurables. Bien

pénétré de cette notion, il ne se moquera jamais d’un infirme, d’un

disgracié, parce qu’il sera bien persuadé que _ceux-là n’y peuvent

rien_. Il réservera sa verve et son instinct critique pour le petit

camarade prétentieux, la petite amie frivole. Ceux-là, les «blaguer»,

c’est un peu les soigner.

C’est un critérium très sûr, ce sens du corrigible et de l’incorrigible.

Faisons un retour sur nous-même. Nous savons fort bien ceux de nos

travers que nous pouvons ou que nous ne pouvons pas redresser.

* * * * *

Le grande infirmité incurable, c’est la vieillesse. Enseignons bien aux

enfants à ne pas la railler. Certes, ils ne peuvent pressentir

l’incessante, la pathétique angoisse, les tournants tragiques de cette

descente à la mort. Mais qu’ils s’accoutument à la contempler avec

autant de gravité que la mort même. Qu’ils ne la méprisent pas, qu’ils

en aient pitié. Si nous n’étouffons pas dans leur cœur ce germe de

dédain cruel que nous inspire à nous-même la vieillesse, ils le

perpétueront. Nous découvrons sur notre voisin les signes de l’âge avec

une jubilation féroce, une sorte de mépris impitoyable. Il nous paraît

diminué, déchu, à terre. Un farouche hallali sonne en nous. Et nous

aurions peut-être besoin nous-même, à ce même moment, d’indulgence et de

compassion. N’est-ce pas effrayant que deux amants, remis face à face

après avoir été longtemps séparés par la vie, au lieu d’être attendris

d’abord par leurs communs souvenirs, pensent avant tout, cruellement:

«Comme il a vieilli... Comme elle a vieilli...»

* * * * *

Le colère, le mépris, la tristesse, l’ironie, impriment chacun aux

traits humains une expression particulière. Et, inversement, par une

sorte d’instinct atavique, en voyant ces expressions sur un visage, nous

décidons qu’il est irrité, méprisant, triste, ou railleur.

Mais cette proposition inverse _n’est pas toujours vraie_. Et voilà une

remarque à faire entrer dans l’esprit des enfants. Il suffit d’un pli,

d’un relief léger, sculpté dans notre chair, pour que notre masque

exprime ces divers états d’esprit. Et l’individu qui porte ce masque

n’est pas toujours dans cet état. S’il a les traits tombants, on dit

qu’il est triste. Si sa lèvre se retrousse, on dit qu’il est méprisant.

Qui sait? Il est peut-être intérieurement très gai, ou il ne méprise

peut-être personne. Et qui plus est, il ne sait peut-être pas qu’il a

l’air triste, ou méprisant.

Le proverbe: «Ne jugeons pas les gens sur la mine», prend ici son sens

le plus fort. Car cette mine modelée par le coup de pouce fantaisiste de

la nature, n’exprime pas toujours les sentiments qui s’agitent derrière

elle.

* * * * *

Que les enfants soient mis en garde contre les méfaits du silence. Plus

on est muet, paresseux à parler, plus on se rapproche du végétal, des

règnes naturels qui nous ont précédés. La parole, l’écriture, tous les

moyens de correspondre entre les humains, sont des acquisitions, des

signes de culture. En profiter, c’est aller dans le sens de l’avenir.

Les dédaigner, c’est aller en sens contraire.

Ah! Le mal que peut faire le silence, entre compagnons de vie... Il faut

se le représenter, pour le vaincre.

* * * * *

Mêlons autant que possible nos enfants à notre existence. Il y a des

enfants soignés, peignés, comme des plates-bandes de parterre, mais

tenus dans l’ignorance, à l’écart de la vie. Ils ne doivent rien savoir

de ce qui se passe hors de leur salle d’études. Ils sont prisonniers. On

les a tellement disciplinés, façonnés, qu’ils ne sont pas eux-mêmes. Ils

n’ont pas d’élans, de gestes spontanés. Ils n’osent même plus élever la

voix. Ils étouffent.

* * * * *

Accoutumons les enfants à serrer de près les projets. Donnons-leur

l’exemple. Projetons-nous--le mot l’indique--dans l’avenir. Nous nous

verrons alors aux prises avec de petites difficultés de détail qui ne

nous étaient pas tout d’abord apparues. Elles ne doivent pas nous

décourager. Mais nous devons nous ingénier d’avance à les résoudre. Ce

petit travail d’anticipation n’est pas du travail perdu.

* * * * *

La mère française est grondeuse. Elle a la main leste et la tape sèche.

Sans cesse elle réprimande, elle houspille ses enfants, qui _finissent

par ne plus entendre_. Quand une femme interpelle un enfant d’une voix

impérieuse, on peut affirmer: c’est la mère.

Combien un mot calme et bien placé reste plus efficace! Est-on sûr que

les enfants ne deviennent pas désobéissants à cause de ce manque de

prestige, de cet avilissement de la réprimande?

* * * * *

Il faut insister sur ce penchant de la mère française à se répandre en

gronderies, en réprimandes, si nombreuses, si continues, que l’enfant ne

prête plus d’attention à ces observations en chapelet et n’en garde plus

qu’une confuse impression de tristesse, celle que lui donne la chute

continue d’une averse. Il les range au nombre des calamités naturelles.

* * * * *

Il arrive ceci: c’est qu’en France, l’enfant n’entend jamais signaler

que ses défauts. Jamais on ne vante ses qualités. S’il est bon de

redresser ses travers, il serait salutaire d’exalter et d’accroître par

la louange ses dons.

L’enfant ne connaît de lui-même, pour se les être entendu reprocher, que

ses travers.

Le femme,--et même l’homme, à y réfléchir--ne s’entend célébrer que dans

l’amour. Pour la première fois, un autre être rend hommage à ses vertus,

à ses beautés, à ses grâces. Et je me demande si ce n’est pas un des

secrets de la toute-puissance de l’amour.

* * * * *

Dans la bourgeoisie française, les enfants en bas âge accaparent la

mère. Elle ne vit que pour eux. Elle ne vit pas pour elle. Et c’est

pourtant la fleur de sa jeunesse. Puis, au contraire, plus tard, elle

met ces mêmes enfants en pension, elle ne les voit presque plus.

Toujours le manque d’harmonie, de mesure.

* * * * *

Il existe un moyen, pour la jeune mère bourgeoise, de se vouer moins

uniquement à la première éducation de ses enfants et de pouvoir profiter

ainsi des plus charmantes années de son existence. Pourquoi ne pas

confier, de plus en plus, les petits-enfants aux grands-parents? Tout

milite en faveur de cette tendance. La grand-mère n’est plus l’aïeule en

cheveux blancs des clichés convenus. Elle est active, allante. Elle peut

assumer la tâche. Et d’un cœur d’autant meilleur qu’elle a tout de même

renoncé en partie à l’agitation du monde et qu’elle a, pour ses

petits-enfants, une mansuétude, une patience, une douceur, que n’ont pas

toujours les mères.

* * * * *

Il y a des mères très malheureuses. Peut-être sont-elles les artisans de

leur propre malheur. Peut-être en faut-il voir les causes dans la sèche

sévérité de la première éducation, puis dans l’abandon de l’internat.

Il faut avoir le courage d’ouvrir les yeux des enfants sur ce grand et

triste drame, qui fait tant de victimes. Il s’agit de ce malentendu si

fréquent, bien plus fréquent qu’on ne croit, entre la mère et ses

enfants. Elle les aime et elle ne parvient pas à s’en faire aimer. Elle

se plaint de ne pas les avoir près d’elle et, quand elle les a, elle les

accable d’observations, elle leur rend ces réunions pénibles.

Il y a alors, chez ces enfants, un sentiment qui n’a de nom dans aucune

langue. Ce n’est pas de la haine, de l’éloignement, de l’hostilité. Non.

Je le répète. Cela n’a pas de nom.

Enfin, ces enfants et leur mère ne se comprennent plus. Chaque fois

qu’ils tentent de s’étreindre, dans un élan, ils se heurtent et se

blessent.

Et ce sont là, je le répète, des mères très malheureuses, très

douloureuses. Elles ont beaucoup d’amour refoulé dans le cœur. Et quand

elles veulent le montrer, elles se sentent maladroites. Il leur paraît

qu’on accueille mal leurs caresses. Il leur jaillit des mots différents

des mots qu’elles voudraient dire. Quel calvaire devient alors leur

existence...

Et les enfants comprennent tard--avec quelle affreuse mélancolie--le

malentendu qui les a séparés de leur mère. Aussi faut-il le dénoncer,

s’efforcer de le dissiper à temps.

* * * * *

L’enfant _doit apprendre à vivre dès qu’il commence à vivre_. De sa

première année dépendront toutes ses années. On doit appliquer pour

ainsi dire dès la naissance les principes dont on entend s’inspirer.

C’est une nécessité capitale. Plus l’éducation devient une science, plus

cette influence initiale apparaît décisive. Le petit être que nous

portons dans nos bras est d’une plasticité incomparable. A ce moment de

son existence, l’action du milieu s’exerce profondément sur les

instincts héréditaires, encore inconsistants et l’orthopédie morale peut

accomplir des miracles.

Le livre, le théâtre même, ont montré l’importance du choix de la

nourrice sur la destinée de l’enfant. Ils ne se sont pas attardés, que

je sache, devant une vue que m’a dévoilée la prescience d’un illustre

physiologiste. Si la nourrice communique sûrement à l’enfant des tares

de son tempérament physique, peut-être lui donne-t-elle aussi

quelques-uns des grands traits de son caractère. Il est possible qu’il

devienne un peu breton, ou normand, ou gascon, selon le lait qu’il a

sucé. Les enfants nourris par une chèvre ne gardent-ils pas quelque

chose de capricant?

On a tout dit des soins qui doivent entourer les premières sensations de

l’enfant qui s’ouvre à la vie. Que rien ne l’offense, que tout le

flatte, de ce qu’il voit, entend, goûte, touche et respire. Qui sait si

des sens heureux ne préparent pas une âme heureuse? On a tout dit de la

nécessité, dès cette première année de l’enfant, de fortifier en lui les

bonnes habitudes, de briser les mauvaises, de combler ses justes désirs

et de résister ferme à ses caprices malicieux. La bibliothèque de la

première éducation est riche en conseils. L’un d’eux mérite pourtant

qu’on s’y arrête encore. Puisque l’enfant apprend la langue qu’il

entend, enseignons-lui tout de suite un langage correct. Ne lui parlons

pas _bébé_. N’employons pas nous-mêmes ces mots puérils qu’il balbutie

et qu’il devra ensuite désapprendre. Pourquoi appeler devant lui

«tuture» un objet qu’il devra finalement appeler «voiture»? Ne tombons

pas dans le travers de ces gens qui, pour se faire comprendre d’un

anglais, lui parlent français avec un accent britannique.

* * * * *

Il n’y a pas de pire moyen d’éducation que la violence.

Les grands éclats de voix, les aigres gronderies, sont inefficaces. Nous

l’avons dit: l’enfant s’y accoutume et cesse bientôt de les entendre.

Dans les champs, la plupart des charretiers mènent leurs chevaux à grand

renfort d’effroyables jurons. Mais bientôt ils ne peuvent plus se

dépasser eux-mêmes en violence. Et leurs hurlements sont sans action. Au

contraire, le taciturne obtient tout d’un mot qui porte.

Proscrivons aussi la menace du père Fouettard et autres Croquemitaines.

A quoi bon peupler l’imagination des enfants de fantômes d’épouvante? La

réalité leur réserve assez de visions d’effroi sans que nous en

ajoutions.

Enfin, n’usons pas des punitions corporelles. La gifle n’est qu’une

décharge de la colère. De sang-froid, on la regrette. Elle soulage qui

la donne. Elle ne guérit pas qui la reçoit. N’en usons donc pas, ni du

martinet, ni de la fessée, de la potée d’eau froide, ni du cabinet noir.

Toute cette puérile torture a les effets de la vraie torture. Elle

inspire toutes les suggestions, toutes les lâchetés de la peur. Je suis

persuadé que la plupart des enfants mentent par crainte du châtiment.

C’est le moyen de défense des faibles.

* * * * *

Au lieu de la punition qui n’explique rien, il faut mettre des freins

sur la route des mauvais penchants. Il faut, par exemple, représenter

vivement les conséquences de la glissade vers le mal. C’est le

«Attention! Tournant dangereux», qui évite au chauffeur la culbute.

Rien ne vaut la peinture des suites successives d’une sottise initiale

pour en détourner un enfant.

Dans les _Impressions de Voyage en Suisse_, Dumas père raconte

l’aventure d’un jeune Anglais timide. Épris d’une jeune fille, il est

invité chez le père de l’idole. Comme entrée de jeu, il écrase, dans un

salut correct, l’orteil goutteux du vieux lord. Troublé par ce début, il

accroche un tapis de table où pose un encrier. Le liquide se répand. Il

l’étanche avec son mouchoir qu’il remet dans sa poche. Mais à la fin du

repas, il avale une bouchée de pudding brûlant et s’éponge la face du

mouchoir plein d’encre. Le voilà nègre. La galerie n’y résiste plus.

Elle éclate de rire. Le pauvre jeune homme s’enfuit. Il n’épousera pas

l’adorée. Ainsi s’enchaînent les bévues. Que de fois n’a-t-on pas

l’occasion d’évoquer l’histoire de l’Anglais timide?

* * * * *

Une des conséquences de la fusion entre le physique et le moral, c’est

de soigner les travers de la même façon que les maux du corps. Ainsi

qu’on l’a vu à propos du déterminisme, le principal moyen de cure contre

la tentation de mal faire consiste à _se représenter_ fortement tous les

inconvénients de l’acte à commettre. On se les mettra devant les yeux et

on trouvera ainsi une raison de résistance. On puisera la force de se

livrer à cette exhortation dans l’instinct qui nous souffle de rester en

santé morale, de ne pas nous nuire. C’est le remède préventif.

On pourra aussi s’appliquer à échapper à la tentation en s’occupant

fortement à une autre besogne attirante. C’est le remède révulsif, celui

qui aiguille sur d’autres voies l’ardeur et le désir.

* * * * *

Un père devrait toujours être indulgent aux travers de son fils: il ne

sait jamais s’il ne les lui a pas légués...

* * * * *

Les mains propres · 第 6 / 12 段