On ne saisira jamais assez d’occasions, on n’inventera jamais assez

d’anecdotes, pour pénétrer l’enfant de cette dépendance. Par exemple, on

lui montrera que le plus insignifiant de ses gestes, en apparence, peut

retentir sur une destinée voisine. Car nous sommes, à notre insu, comme

l’araignée au centre de sa toile. Nos actions se prolongent au-delà de

nous-mêmes, s’irradient, jettent autour de nous une trame invisible, où

les autres viennent se prendre.

Oui, nos gestes ont leurs prolongements inconnus, leurs retentissements

mystérieux. S’il existe une solidarité des êtres, il existe aussi une

solidarité des actes. Encore un phénomène capital, qui devrait souvent

fixer notre réflexion. Au moment d’arrêter une décision, si mince

soit-elle, il ne faudrait pas dire, comme on nous y invite volontiers

«Bah! rien n’a d’importance!» Non, non. Il faudrait dire: «_Tout peut

avoir de l’importance._» Méditant sur une grave circonstance de notre

vie, nous sommes souvent tentés d’en rechercher les causes en remontant

le cours du passé. Nous ne le pouvons pas. Car elle est l’aboutissement

d’une suite d’événements dont beaucoup nous échappent. Elle nous

apparaît suspendue à une chaîne dont bien des maillons nous sont cachés.

Mais il nous arrive pourtant d’isoler, de saisir un de ces maillons.

Sans lui la chaîne se fût rompue. Notre destinée a dépendu de lui. Nous

l’examinons... Et nous sommes frappés de sa petitesse et de sa

fragilité.

* * * * *

Il y a beaucoup d’associations, de mutualités, certes. Mais ce sont

encore des flaques isolées, comme celles qu’on voit sur la grève à marée

basse. Elles ne sont point encore unies en un flux irrésistible. Un

trait montrera combien l’esprit d’association est encore nébuleux. A

Paris, les locataires d’une même maison ne s’unissent jamais. Pourtant,

ils représentent une association indiquée, dont tous les membres

couchent et mangent sous le même toit, dans une étroite communauté de

dangers, de soucis, d’intérêts. Combien leur entente unanime agirait

puissamment sur le propriétaire, le gérant, le concierge... Ils

pourraient, dans un autre ordre d’idées, acheter des objets d’utilité

générale: une bascule pour le charbon, une balance pour les viandes et

les légumes, des extincteurs d’incendie, une sonnette d’alarme. Ils

pourraient même avoir une cuisine commune... Non, ils s’ignorent et ils

ignorent la force que représente leur superposition.

* * * * *

Souvent les frais d’une amende dépassent de beaucoup le montant de cette

amende. Des droits de timbre et d’enregistrement majorent démesurément

la valeur d’une taxe. Mille excès du même ordre nous écrasent. Et

personne ne proteste!

Eh bien, nous n’avons que ce que nous méritons, du moment que nous ne

trouvons pas l’énergie de nous grouper, de nous _compter_, de nous

apercevoir que nous sommes le nombre et que nous pourrions faire chaque

jour de la révolution pacifique.

Car enfin, qui nous impose ces abus? Des irresponsables, des larves de

bureau, dont la force est faite de notre faiblesse. Comme nous les

verrions trembler et se terrer, si nous nous dressions...

* * * * *

Visitez un domaine avec le châtelain. Écoutez-le: «J’ai bâti cette aile,

planté ce fruitier, dessiné ce hall, ouvert cette route...» Mesurez

l’énorme effort que cet homme a dépensé en si peu d’années...

Concevez-vous quels résultats on obtiendrait si tous ces

propriétaires-là--car ils sont légion sur le sol de France--consacraient

un peu de cet effort, avec la même ardeur, à la chose commune, à quelque

grande entreprise d’intérêt général, comme l’aviation, le réseau

routier, la suppression des taudis? Et cela viendra quand ils

s’apercevront que servir l’intérêt commun, c’est encore servir leur

intérêt particulier.

* * * * *

Un exemple du bienfait du souci d’autrui, de la concession au voisin,

nous est donné par le spectacle de la rue. Si chacun allait droit son

chemin sans s’occuper des autres, s’il ne se rangeait pas un peu, s’il

n’y mettait pas un peu du sien, ce ne seraient que collisions,

algarades, horions. Nul n’avancerait. Donc, il y a _avantage_ à ces

concessions mutuelles.

* * * * *

Cependant, la foule n’a pas encore conscience de la solidarité. Une

femme renoue-t-elle le cordon de son soulier dans l’escalier du métro,

parmi le flot qui se rue vers la sortie? Elle arrête ou retarde cent

personnes derrière elle. Elle peut compromettre des intérêts, des

satisfactions, des bonheurs. Tant d’événements sont à la merci d’une

minute... Mais elle ne soupçonne pas encore que son simple geste puisse

se prolonger en répercussions si nombreuses et si graves.

* * * * *

Nous ne pensons pas assez au voisin. _Nous ne nous mettons pas assez à

sa place._ Cependant, ce petit travail de réciprocité serait toujours de

notre intérêt. Ainsi, on ajourne volontiers la note d’un fournisseur,

même sans nécessité. Et soi-même on souffrira de voir ajourner une

rentrée attendue. Qui nous dit que ce fournisseur n’attend pas, lui

aussi, sa rentrée?

Il faut développer en nous le sens de la réciprocité.

Quelques iniquités.

Quand on pense aux ouvriers, on est comme suffoqué, tant on aurait à

dire... Et puis, on garde le silence, parce qu’on craint que toute

parole ne soit vaine, pour le présent. Les petites réformes, les

améliorations de détail sont si peu, à côté de l’énorme injustice que

constitue l’opposition du labeur et du luxe. Et on sent que cette

injustice ne cessera que dans une autre ère, sous un autre régime, dans

une de ces cités futures qui ne sera peut-être pas celle qu’ébauchent

les collectivistes, mais qui est aussi dans la terre promise...

* * * * *

La question sociale ne fera de grands pas qu’à partir du moment où ceux

qui peuvent la résoudre y auront un _intérêt sentimental_.

J’entends le moment où ceux qui détiennent la fortune _ne pourront plus

penser sans malaise_ à la famille nombreuse grouillant dans un taudis, à

l’ouvrier qui va l’hiver dès sept heures au travail sous sa mince pelure

et qui fera tout le jour le même geste jusqu’à la mort, à l’ouvrière en

chambre qui crée du luxe pour un salaire de famine. J’entends le moment

où ces «avantagés» auront pris si intimement conscience de l’injustice

qu’elle leur sera insupportable. Le moment où ils auront sur le cœur le

poids de la misère humaine. Alors ils chercheront à s’en débarrasser.

Aujourd’hui, la jeune fille qui rentre du bal à l’aurore, regarde d’un

œil indifférent, du fond de sa limousine, les travailleurs qui vont à

l’usine. Elle n’en souffre pas. Entre elle et eux, il y a la vitre, une

cloison dure, mince, imperméable. Mais un jour viendra où cette jeune

fille souffrira, comme elle souffre déjà à la vue d’un cheval abattu

entre ses brancards.

* * * * *

Nous avons une résignation vraiment trop facile à la misère d’autrui.

Oui, le pêcheur, le mineur sont attachés à leur état, par habitude, par

hérédité. Mais leur a-t-on fait goûter d’une autre vie? Et qui donc

soutiendrait qu’ils ne souhaitent pas un sort plus doux? Un jour ne

viendra-t-il pas où l’on fera de la pisciculture comme on fait

aujourd’hui de la culture, où l’élevage en bassins, le long des côtes,

supprimera les rigueurs et les périls de la grande pêche? Un jour ne

viendra-t-il pas, en attendant de recueillir tout droit l’énergie

solaire, où on la demandera à l’alcool des végétaux, où on la récoltera

à la surface de la terre, au lieu de l’extraire si durement de ses

entrailles?

* * * * *

En ce moment, la pitié active ne va qu’aux animaux. Encore elle ne les

connaît pas tous. Ses grands protégés sont le chien, le chat, le cheval.

Elle ignore superbement tous les animaux comestibles. Elle rugit contre

la vivisection de laboratoire. Mais elle n’a pas un pleur pour

l’abattoir. Ni pour la chasse. Bref, ses lois sont tellement obscures et

contradictoires, qu’il ne faut pas désespérer de la voir, enfin, aller

vers les hommes.

* * * * *

De nos jours, quand on voit un ouvrier avec un lorgnon, on est surpris.

Ainsi, ce simple bienfait reste encore le monopole d’une classe.

N’est-ce pas un exemple des énormes progrès à accomplir?

* * * * *

Pour soulever un rail de onze mètres, il faut qu’un chef d’équipe donne

le commandement: «par les cheveux» ou: «à l’épaule». Sans ce signal,

l’équipe ne lèverait pas le rail. Une coordination est nécessaire et

justifie le commandement.

Ainsi, le chef apparaît indispensable. Mais il ne sera unanimement

accepté que s’il est élu.

* * * * *

Les grandes administrations sont restées féodales. Elles traitent encore

leur clientèle comme les seigneurs traitaient leurs serfs. On ne se sent

pas de plain-pied avec elles. Entre elles et soi, il y a le guichet,

comme il y avait le pont-levis. Dans la forme de leurs mandements, elles

sont brutales, bourrues, oppressives. Les Finances réclament une

contribution sous la menace de poursuites. Le Gaz, l’Électricité

réclament leur dû sous la menace de couper la lumière. Et cela sans

délai, grossièrement, inutilement, pour le plaisir.

Il y a là un esprit ancien, qui devra changer. L’administrant et

l’administré sont des individus équivalents. Et l’on n’imagine pas

combien les mœurs seraient plus aimables s’il y avait derrière les

guichets de la bonne grâce.

* * * * *

On ne maudira jamais assez l’esprit de bureau. C’est notre cancer,

monstrueux, flasque, envahissant, indéracinable.

On ne dénoncera jamais assez cette passion de l’immobilité, ce génie de

la complication, cette horreur de l’innovation, ce mépris du public,

cette pleutrerie de l’irresponsabilité unie à l’arrogance du despotisme.

C’est lui qui anémie l’organisme social. C’est lui qui en abaisse le

rendement à un taux ridicule.

Au jeu des anticipations, je n’imagine pas la révolution qui en

triomphera, tant que nous garderons nos traits de race.

* * * * *

Redoutons la justice. Évitons son contact. Elle marque tout ce qu’elle

touche. L’homme qui bénéficie d’un non-lieu ou d’un acquittement demeure

diminué socialement.

Elle est brutale. Qui n’a pas vu, à la correctionnelle, distribuer des

années de prison à la minute comme on estampille des lettres à la poste,

ne peut pas imaginer cette stupéfiante horreur.

Elle est obscure et cruelle. Elle guillotine et elle jargonne. Elle

coupe les gens en deux et les cheveux en quatre.

Elle est injuste. Elle acquitte volontiers les crimes de la passion,

c’est-à-dire de la passion amoureuse, et elle condamne les crimes de la

faim. _La faim aussi est une passion!..._

De deux accusés, elle relâche celui qu’elle croit fou, elle garde celui

qu’elle croit lucide. Comme s’ils n’étaient pas également dangereux!

Ainsi ses arrêts sont incohérents et contradictoires. Pourquoi? Parce

qu’elle est bâtie sur des ruines, avec des ruines. Elle est romaine,

napoléonienne, chrétienne. Elle n’est pas humaine.

Au nom de quel idéal sévit-elle? La peine qu’elle applique, est-ce

l’expiation, le châtiment dans le sens religieux du mot? Est-ce un effet

de la loi du talion? Est-ce, au point de vue social, une dette? Est-ce

un exemple? Il y a de tout cela dans sa subtile barbarie. Sa toge est un

habit d’arlequin.

Souhaitons une refonte totale des Codes. Certes, une collectivité doit

se défendre. Mais à la façon dont se défend un organisme. Or, la nature

ne _punit pas_ la cellule dangereuse. Elle l’empêche de nuire.

Tel sera l’unique point de vue de la justice prochaine. Elle sera

d’abord préventive. Elle cherchera à éviter l’éclosion puis le

développement de la mauvaise cellule. Et quand elle n’aura pas pu éviter

le mal, elle ne se demandera pas dans quelle mesure l’accusé est

coupable, elle se demandera dans quelle mesure il est nuisible.

L’idée de Patrie[2].

[2] Les notes qui composent cet Essai ont été réunies de 1903 à 1914.

Celles qui concernent l’idée de Patrie datent du printemps 1914. Je

n’ai rien à y changer. J’aurais trop à y ajouter.

On devrait pouvoir discuter du patriotisme sans être accusé d’en

affaiblir le sentiment ou de se dérober à ses charges. Hélas! Il n’en

est rien. Défense de l’examiner, défense d’y réfléchir. Dès qu’on le

conçoit autrement que ses prêtres farouches, on est le lâche, on est le

traître. Je ne sais pas de plus odieuse, ni de plus stupide injustice.

Le premier grief que l’on puisse faire au patriotisme, c’est de se

présenter comme immuable. Au contraire, il se transforme, il s’élargit

sans cesse. Pourquoi masquer son caractère transitoire, au lieu de

montrer son évolution, d’en pénétrer les esprits et, par là même, de la

préparer, de la hâter?

Comment nier cette métamorphose continuelle? L’idée de patrie... Mais

elle naît du jour où l’homme fixe sa tente, habite une caverne. Et elle

aboutit aujourd’hui à ces immenses États-Unis d’Amérique qui sont

dix-sept fois plus vastes que la France.

Mais cette France elle-même n’est qu’un patient agglomérat de parcelles

d’abord ennemies. Elle est un exemple de cet accroissement successif,

indéfini. Le chaud langage du patriotisme appelle la France la tunique

sans couture. Au contraire, elle n’est faite que de pièces cousues. Au

moment où ces lignes sont écrites, beaucoup de gens vivent encore qui

ont vu l’annexion de la Savoie et du Comté de Nice. La Lorraine et

l’Alsace devinrent françaises sous Louis XIV et la première Révolution.

Il fut un temps où l’Austrasie et la Neustrie s’étendaient sur notre

territoire actuel. Elles se détestaient. Elles étaient en guerre

continuelle. Et, sans doute, le papa neustrien disait à son petit

garçon: «La Neustrie, c’est la tunique sans couture. Il faut aimer la

Neustrie. Il ne faut aimer que la Neustrie. Il faut détester

l’Austrasie. C’est l’ennemie héréditaire». Et puis, un jour, la Neustrie

et l’Austrasie, cela s’est appelé la France...

Dans un autre temps, notre sol était morcelé en fiefs féodaux, dont les

seigneurs luttaient sans cesse les uns contre les autres. Et j’imagine

encore les langages si différents que tenaient peut-être à leurs enfants

les gardiens de deux forteresses rivales. L’un d’eux disait: «On se

battra toujours de château à château. En face, c’est l’ennemi éternel.

Dressons le pont-levis.» Et l’autre: «On ne se battra peut-être pas

toujours de château à château. Notre voisin ne sera peut-être pas

toujours notre ennemi. En y pensant, préparons ce temps-là. Hélas! Il

n’est pas encore venu. Dressons le pont-levis».

Des deux, quel était le sage? A qui le temps donna-t-il raison? On vit

en paix entre voisins de campagne, entre communes, entre provinces. Qui

peut prétendre qu’on ne vivra pas en paix entre nations? Et cependant

ces deux gardiens dressaient l’un et l’autre le pont-levis. On peut, en

effet, croire et travailler à un avenir amélioré sans se dérober aux

nécessités présentes, quoi qu’en prétendent les patriotes de carrière.

On ne saurait trop y insister. Ainsi, puisqu’il y a des malfaiteurs, il

serait fou de supprimer la police. Mais on doit néanmoins tenter de

diminuer le nombre de ces malfaiteurs--par l’éducation, la lutte contre

les grands maux populaires--afin de parvenir à réduire la police. De

même, il serait fou de supprimer l’armée, puisqu’il y a encore des

nations fondées sur la force. Mais ne doit-on pas essayer de modifier

l’état d’esprit de ces nations, de les éclairer sur elles-mêmes, afin

d’arriver à réduire les armées?

Contre cette notion d’une patrie toujours plus vaste, sans cesse

élargie, on peut dresser deux objections principales. La première est

tirée de l’histoire. Des empires sont nés, ont grandi, sont parvenus à

un développement limité, puis ils ont disparu. Leur exemple semble donc

démentir cette tendance à un élargissement continu, indéfini, puisque,

parvenus à leur taille, à leur accroissement final, ces empires ont

achevé leur histoire, furent rayés de la carte du monde, au lieu de se

fondre dans une plus vaste agglomération. Mais l’idée de patrie

n’échappe pas à la loi de transformation universelle qui, partant de

l’embryon, tend sans cesse vers des organismes plus complets. Or, cette

loi procède par essais successifs. Les empires dont l’histoire a gardé

la trace furent des ébauches successives de patries. Chacun a profité de

l’héritage du passé, a laissé son apport, a marqué un pas en avant. Les

États qui nous ont précédés étaient des organismes plus imparfaits que

ceux que nous réalisons aujourd’hui. Ainsi, leurs divers éléments

n’étaient pas réunis par le réseau des liens rapides, des communications

instantanées que nous possédons actuellement. De même, dans l’échelle

ascendante des êtres, c’est le système nerveux qui va se perfectionnant.

Nous ne sommes qu’un moment de le cohésion humaine.

Seconde objection: seuls les hommes qui parlent une même langue

s’unissent sous un même drapeau. C’est le signe de ralliement, le trait

de race. Cette nécessité s’oppose donc à l’agglomération d’États dont

les langages sont différents. Il serait facile de répondre que nombre de

Bretons et de Provençaux ne parlent pas le français et le désapprennent

même après le régiment. Mais il y a mieux. Il existe un État dont les

citoyens, unis par un même idéal, poussent très haut le sentiment

patriotique, et qu’on cite souvent en exemple de démocratie organisée.

Cependant, groupés en régions, ils parlent trois langues: le français,

l’allemand, l’italien. C’est la Suisse, qui apparaît comme le modèle

réduit des confédérations futures.

Après avoir fait grief au patriotisme de se présenter comme immuable, on

doit lui reprocher d’être uniquement guerrier. Il est singulier qu’entre

les individus d’une même nation l’instinct de solidarité ne soit encore

vraiment invoqué, cultivé, que face à l’ennemi possible. Le drapeau,

signe de ralliement, est un emblème belliqueux. Dès qu’il devient

pacifique, on ne le salue plus.

Une guerre éventuelle ne devrait pas être l’unique occasion, pour les

gens d’un même pays, de se serrer les uns contre les autres, de

communier dans l’enthousiasme, de s’entr’aider, d’ajouter leurs efforts,

de coordonner leurs élans généreux. Il y en a mille autres, des

occasions de fraternelle générosité. On imagine une nation dont les

citoyens diraient: «Unissons-nous pour que la patrie soit forte, mais

aussi pour qu’elle soit belle, aimable, brillante, pour qu’elle n’ait

plus ces plaies abominables qui la rongent: la misère, la sottise,

l’injustice, l’alcoolisme».

Non. Un peuple ne vibre à l’unisson que sous la menace étrangère. Il ne

s’excite que contre le voisin. Il ne se tourne que vers la frontière. Il

voit le péril extérieur. Il ignore les ennemis intérieurs. Il n’y a pas

encore de patriotisme pacifique, de patriotisme productif. On ne conçoit

pas encore que les savants soient des patriotes au même titre que des

officiers. C’est très beau de mourir pour sa patrie, mais il faudrait

aussi vivre pour elle. Que fût-il advenu de toutes les découvertes, si

les inventeurs n’avaient pas affronté le lent martyre de leurs efforts

et de leurs déceptions?

Imagine-t-on un propriétaire qui mettrait toute son ardeur à défendre

son domaine contre les voisins et qui ne garderait rien de son activité

pour le parer et l’enrichir? C’est ainsi que vivait le seigneur féodal.

Dans son château-fort, nul bien être, nul agrément. Tout y était

sacrifié à la crainte de l’envahisseur. Ce n’était que fossés,

murailles, travaux de défense et de guet. Les châteaux ne commencèrent à

s’embellir que lorsqu’ils cessèrent de se fortifier. Entre elles, les

nations en sont au moyen âge.

Ce caractère uniquement guerrier du patriotisme est si marqué qu’il

existe d’admirables sociétés pour les blessés militaires, fonctionnant

fébrilement à vide, ou s’entraînant, se faisant la main dans les

expéditions coloniales. Mais il n’y en a pas d’équivalentes pour les

blessés civils, bien que l’usine et le taudis soient des champs de

bataille quotidiens.

Ce patriotisme, tout en carapace, pointes en dehors, sans chair

intérieure, se hérisse uniquement contre les périls de l’heure. Étant

guerrier, il étouffe le patriotisme pacifique. Voilà son grand méfait.

Il rugit si l’on murmure que ces périls pourraient cesser d’exister.

Pourtant il suffirait que les peuples menacés par la guerre ne

voulussent pas la guerre, que leur volonté unanime fût vraiment la

résultante de toutes les volontés. Mais le patriotisme ne veut rien

entendre. Il stigmatise des mots les plus avilissants ceux qui

souhaitent de préparer un tel état d’esprit. Il prédit la guerre. Il

l’appelle presque.

La preuve? Qu’une guerre lointaine éclate--expédition coloniale ou lutte

entre demi-civilisés--ce patriotisme se tourne en ricanant vers les

pacifistes. Il triomphe. Il l’avait bien dit, qu’il y aurait toujours

des guerres.

Il nous dit encore: «Les barbares vont couler sur nous comme aux

premiers siècles. Leurs hordes sont à nos portes.» Hélas! c’est

possible: il y a des patriotes enflammés dans tous les pays. Il est

possible que les changements récents survenus dans l’organisme européen

n’aient pas encore eu le temps de faire sentir leurs effets

bienfaisants, de triompher de la folie guerrière. Car il existe des

internationalismes partiels, dont des congrès fréquents sont les signes

trop inaperçus. En particulier, un internationalisme financier, d’une

sensibilité extrême, d’une puissance incalculable, et qui préside

peut-être à nos destinées. Le réseau des communications intenses et

rapides, tendu sur les États, est tout neuf. Le chemin de fer a

soixante-dix ans, le téléphone quarante ans, l’auto vingt ans, la

sans-fil et l’aviation dix ans. Tout cela tient dans la durée d’une vie

humaine. Comment prétendre, en un si court laps de temps, mesurer les

effets de ces modifications profondes dans la vie de relation?

Il faut l’avouer. Ce patriotisme qui n’a qu’enthousiasme pour les

travaux de la guerre et que sarcasmes pour les travaux de la paix, ce

patriotisme est servi par l’âme populaire, si routinière, si lente à se

réaliser, à prendre conscience d’elle-même. Au XXe siècle, on parle de

la guerre avec la même résignation, le même fatalisme, que de la mort.

Il semble que ce soient deux fléaux également inévitables. Au cinéma,

des femmes du peuple, regardant défiler des scènes abominables d’une

récente guerre orientale, disaient, les doigts au creux de la joue:

«Quelle horreur!» D’autres fermaient les yeux. Et ces mêmes foules, des

deux côtés de la frontière, ne se disent pas encore: «Pourtant, si nous

ne voulions pas nous tuer?»

Cette résignation à la barbarie de la guerre apparaît encore plus

surprenante quand on la compare à la mentalité générale. Nul doute que

les mœurs ne soient moins rudes que dans le passé. Nous ne constatons

pas leurs progrès, mais ils sont réels. Et le contraste est éclatant

entre ces mœurs adoucies, policées, et l’indulgence résignée pour la

férocité guerrière. Quand un mineur ou un puisatier est enseveli sous un

éboulement, toute la nation frémit pour cette vie humaine. On suit avec

angoisse dans les journaux les progrès des travaux de sauvetage. Le

retirera-t-on mort ou vivant? Et puis, que quarante mille hommes

périssent en un jour de bataille, on ne s’émouvra pas. On lira sans

révolte: «L’artillerie a fait merveille...» Quand, en pleine paix,

l’équipage d’un sous-marin ou d’un cuirassé périt dans une catastrophe,

c’est un deuil national. Les pauvres gens, comme on les plaint! On

pleure, on enquête. Mais on ne se dit pas que dans une seule rencontre,

il en périrait cent fois, mille fois davantage! Ce carnage belliqueux,

on l’admet, on l’accepte--d’avance. On ne fait pas tout ce qui est

_moralement_ possible pour l’éviter. Ce contraste n’est-il pas frappant?

Supposez deux villas voisines, à la campagne. L’un des propriétaires

s’arme jusqu’au toit. Un jour, il massacre tous ses voisins. Lui-même a

perdu dans la bagarre quelques-uns des siens. Quel _tolle_ si les juges

proclamaient: «Les droits qu’il a si chèrement acquis à la conquête sont

sacrés. La propriété voisine lui appartient». C’est cependant le langage

que tient, d’un consentement unanime, la diplomatie autour des

belligérants, la lutte terminée. Il y a une grâce d’État pour les choses

de la guerre.

Les mains propres · 第 5 / 12 段