d’anecdotes, pour pénétrer l’enfant de cette dépendance. Par exemple, on
lui montrera que le plus insignifiant de ses gestes, en apparence, peut
retentir sur une destinée voisine. Car nous sommes, à notre insu, comme
l’araignée au centre de sa toile. Nos actions se prolongent au-delà de
nous-mêmes, s’irradient, jettent autour de nous une trame invisible, où
les autres viennent se prendre.
Oui, nos gestes ont leurs prolongements inconnus, leurs retentissements
mystérieux. S’il existe une solidarité des êtres, il existe aussi une
solidarité des actes. Encore un phénomène capital, qui devrait souvent
fixer notre réflexion. Au moment d’arrêter une décision, si mince
soit-elle, il ne faudrait pas dire, comme on nous y invite volontiers
«Bah! rien n’a d’importance!» Non, non. Il faudrait dire: «_Tout peut
avoir de l’importance._» Méditant sur une grave circonstance de notre
vie, nous sommes souvent tentés d’en rechercher les causes en remontant
le cours du passé. Nous ne le pouvons pas. Car elle est l’aboutissement
d’une suite d’événements dont beaucoup nous échappent. Elle nous
apparaît suspendue à une chaîne dont bien des maillons nous sont cachés.
Mais il nous arrive pourtant d’isoler, de saisir un de ces maillons.
Sans lui la chaîne se fût rompue. Notre destinée a dépendu de lui. Nous
l’examinons... Et nous sommes frappés de sa petitesse et de sa
fragilité.
* * * * *
Il y a beaucoup d’associations, de mutualités, certes. Mais ce sont
encore des flaques isolées, comme celles qu’on voit sur la grève à marée
basse. Elles ne sont point encore unies en un flux irrésistible. Un
trait montrera combien l’esprit d’association est encore nébuleux. A
Paris, les locataires d’une même maison ne s’unissent jamais. Pourtant,
ils représentent une association indiquée, dont tous les membres
couchent et mangent sous le même toit, dans une étroite communauté de
dangers, de soucis, d’intérêts. Combien leur entente unanime agirait
puissamment sur le propriétaire, le gérant, le concierge... Ils
pourraient, dans un autre ordre d’idées, acheter des objets d’utilité
générale: une bascule pour le charbon, une balance pour les viandes et
les légumes, des extincteurs d’incendie, une sonnette d’alarme. Ils
pourraient même avoir une cuisine commune... Non, ils s’ignorent et ils
ignorent la force que représente leur superposition.
* * * * *
Souvent les frais d’une amende dépassent de beaucoup le montant de cette
amende. Des droits de timbre et d’enregistrement majorent démesurément
la valeur d’une taxe. Mille excès du même ordre nous écrasent. Et
personne ne proteste!
Eh bien, nous n’avons que ce que nous méritons, du moment que nous ne
trouvons pas l’énergie de nous grouper, de nous _compter_, de nous
apercevoir que nous sommes le nombre et que nous pourrions faire chaque
jour de la révolution pacifique.
Car enfin, qui nous impose ces abus? Des irresponsables, des larves de
bureau, dont la force est faite de notre faiblesse. Comme nous les
verrions trembler et se terrer, si nous nous dressions...
* * * * *
Visitez un domaine avec le châtelain. Écoutez-le: «J’ai bâti cette aile,
planté ce fruitier, dessiné ce hall, ouvert cette route...» Mesurez
l’énorme effort que cet homme a dépensé en si peu d’années...
Concevez-vous quels résultats on obtiendrait si tous ces
propriétaires-là--car ils sont légion sur le sol de France--consacraient
un peu de cet effort, avec la même ardeur, à la chose commune, à quelque
grande entreprise d’intérêt général, comme l’aviation, le réseau
routier, la suppression des taudis? Et cela viendra quand ils
s’apercevront que servir l’intérêt commun, c’est encore servir leur
intérêt particulier.
* * * * *
Un exemple du bienfait du souci d’autrui, de la concession au voisin,
nous est donné par le spectacle de la rue. Si chacun allait droit son
chemin sans s’occuper des autres, s’il ne se rangeait pas un peu, s’il
n’y mettait pas un peu du sien, ce ne seraient que collisions,
algarades, horions. Nul n’avancerait. Donc, il y a _avantage_ à ces
concessions mutuelles.
* * * * *
Cependant, la foule n’a pas encore conscience de la solidarité. Une
femme renoue-t-elle le cordon de son soulier dans l’escalier du métro,
parmi le flot qui se rue vers la sortie? Elle arrête ou retarde cent
personnes derrière elle. Elle peut compromettre des intérêts, des
satisfactions, des bonheurs. Tant d’événements sont à la merci d’une
minute... Mais elle ne soupçonne pas encore que son simple geste puisse
se prolonger en répercussions si nombreuses et si graves.
* * * * *
Nous ne pensons pas assez au voisin. _Nous ne nous mettons pas assez à
sa place._ Cependant, ce petit travail de réciprocité serait toujours de
notre intérêt. Ainsi, on ajourne volontiers la note d’un fournisseur,
même sans nécessité. Et soi-même on souffrira de voir ajourner une
rentrée attendue. Qui nous dit que ce fournisseur n’attend pas, lui
aussi, sa rentrée?
Il faut développer en nous le sens de la réciprocité.
Quelques iniquités.
Quand on pense aux ouvriers, on est comme suffoqué, tant on aurait à
dire... Et puis, on garde le silence, parce qu’on craint que toute
parole ne soit vaine, pour le présent. Les petites réformes, les
améliorations de détail sont si peu, à côté de l’énorme injustice que
constitue l’opposition du labeur et du luxe. Et on sent que cette
injustice ne cessera que dans une autre ère, sous un autre régime, dans
une de ces cités futures qui ne sera peut-être pas celle qu’ébauchent
les collectivistes, mais qui est aussi dans la terre promise...
* * * * *
La question sociale ne fera de grands pas qu’à partir du moment où ceux
qui peuvent la résoudre y auront un _intérêt sentimental_.
J’entends le moment où ceux qui détiennent la fortune _ne pourront plus
penser sans malaise_ à la famille nombreuse grouillant dans un taudis, à
l’ouvrier qui va l’hiver dès sept heures au travail sous sa mince pelure
et qui fera tout le jour le même geste jusqu’à la mort, à l’ouvrière en
chambre qui crée du luxe pour un salaire de famine. J’entends le moment
où ces «avantagés» auront pris si intimement conscience de l’injustice
qu’elle leur sera insupportable. Le moment où ils auront sur le cœur le
poids de la misère humaine. Alors ils chercheront à s’en débarrasser.
Aujourd’hui, la jeune fille qui rentre du bal à l’aurore, regarde d’un
œil indifférent, du fond de sa limousine, les travailleurs qui vont à
l’usine. Elle n’en souffre pas. Entre elle et eux, il y a la vitre, une
cloison dure, mince, imperméable. Mais un jour viendra où cette jeune
fille souffrira, comme elle souffre déjà à la vue d’un cheval abattu
entre ses brancards.
* * * * *
Nous avons une résignation vraiment trop facile à la misère d’autrui.
Oui, le pêcheur, le mineur sont attachés à leur état, par habitude, par
hérédité. Mais leur a-t-on fait goûter d’une autre vie? Et qui donc
soutiendrait qu’ils ne souhaitent pas un sort plus doux? Un jour ne
viendra-t-il pas où l’on fera de la pisciculture comme on fait
aujourd’hui de la culture, où l’élevage en bassins, le long des côtes,
supprimera les rigueurs et les périls de la grande pêche? Un jour ne
viendra-t-il pas, en attendant de recueillir tout droit l’énergie
solaire, où on la demandera à l’alcool des végétaux, où on la récoltera
à la surface de la terre, au lieu de l’extraire si durement de ses
entrailles?
* * * * *
En ce moment, la pitié active ne va qu’aux animaux. Encore elle ne les
connaît pas tous. Ses grands protégés sont le chien, le chat, le cheval.
Elle ignore superbement tous les animaux comestibles. Elle rugit contre
la vivisection de laboratoire. Mais elle n’a pas un pleur pour
l’abattoir. Ni pour la chasse. Bref, ses lois sont tellement obscures et
contradictoires, qu’il ne faut pas désespérer de la voir, enfin, aller
vers les hommes.
* * * * *
De nos jours, quand on voit un ouvrier avec un lorgnon, on est surpris.
Ainsi, ce simple bienfait reste encore le monopole d’une classe.
N’est-ce pas un exemple des énormes progrès à accomplir?
* * * * *
Pour soulever un rail de onze mètres, il faut qu’un chef d’équipe donne
le commandement: «par les cheveux» ou: «à l’épaule». Sans ce signal,
l’équipe ne lèverait pas le rail. Une coordination est nécessaire et
justifie le commandement.
Ainsi, le chef apparaît indispensable. Mais il ne sera unanimement
accepté que s’il est élu.
* * * * *
Les grandes administrations sont restées féodales. Elles traitent encore
leur clientèle comme les seigneurs traitaient leurs serfs. On ne se sent
pas de plain-pied avec elles. Entre elles et soi, il y a le guichet,
comme il y avait le pont-levis. Dans la forme de leurs mandements, elles
sont brutales, bourrues, oppressives. Les Finances réclament une
contribution sous la menace de poursuites. Le Gaz, l’Électricité
réclament leur dû sous la menace de couper la lumière. Et cela sans
délai, grossièrement, inutilement, pour le plaisir.
Il y a là un esprit ancien, qui devra changer. L’administrant et
l’administré sont des individus équivalents. Et l’on n’imagine pas
combien les mœurs seraient plus aimables s’il y avait derrière les
guichets de la bonne grâce.
* * * * *
On ne maudira jamais assez l’esprit de bureau. C’est notre cancer,
monstrueux, flasque, envahissant, indéracinable.
On ne dénoncera jamais assez cette passion de l’immobilité, ce génie de
la complication, cette horreur de l’innovation, ce mépris du public,
cette pleutrerie de l’irresponsabilité unie à l’arrogance du despotisme.
C’est lui qui anémie l’organisme social. C’est lui qui en abaisse le
rendement à un taux ridicule.
Au jeu des anticipations, je n’imagine pas la révolution qui en
triomphera, tant que nous garderons nos traits de race.
* * * * *
Redoutons la justice. Évitons son contact. Elle marque tout ce qu’elle
touche. L’homme qui bénéficie d’un non-lieu ou d’un acquittement demeure
diminué socialement.
Elle est brutale. Qui n’a pas vu, à la correctionnelle, distribuer des
années de prison à la minute comme on estampille des lettres à la poste,
ne peut pas imaginer cette stupéfiante horreur.
Elle est obscure et cruelle. Elle guillotine et elle jargonne. Elle
coupe les gens en deux et les cheveux en quatre.
Elle est injuste. Elle acquitte volontiers les crimes de la passion,
c’est-à-dire de la passion amoureuse, et elle condamne les crimes de la
faim. _La faim aussi est une passion!..._
De deux accusés, elle relâche celui qu’elle croit fou, elle garde celui
qu’elle croit lucide. Comme s’ils n’étaient pas également dangereux!
Ainsi ses arrêts sont incohérents et contradictoires. Pourquoi? Parce
qu’elle est bâtie sur des ruines, avec des ruines. Elle est romaine,
napoléonienne, chrétienne. Elle n’est pas humaine.
Au nom de quel idéal sévit-elle? La peine qu’elle applique, est-ce
l’expiation, le châtiment dans le sens religieux du mot? Est-ce un effet
de la loi du talion? Est-ce, au point de vue social, une dette? Est-ce
un exemple? Il y a de tout cela dans sa subtile barbarie. Sa toge est un
habit d’arlequin.
Souhaitons une refonte totale des Codes. Certes, une collectivité doit
se défendre. Mais à la façon dont se défend un organisme. Or, la nature
ne _punit pas_ la cellule dangereuse. Elle l’empêche de nuire.
Tel sera l’unique point de vue de la justice prochaine. Elle sera
d’abord préventive. Elle cherchera à éviter l’éclosion puis le
développement de la mauvaise cellule. Et quand elle n’aura pas pu éviter
le mal, elle ne se demandera pas dans quelle mesure l’accusé est
coupable, elle se demandera dans quelle mesure il est nuisible.
L’idée de Patrie[2].
[2] Les notes qui composent cet Essai ont été réunies de 1903 à 1914.
Celles qui concernent l’idée de Patrie datent du printemps 1914. Je
n’ai rien à y changer. J’aurais trop à y ajouter.
On devrait pouvoir discuter du patriotisme sans être accusé d’en
affaiblir le sentiment ou de se dérober à ses charges. Hélas! Il n’en
est rien. Défense de l’examiner, défense d’y réfléchir. Dès qu’on le
conçoit autrement que ses prêtres farouches, on est le lâche, on est le
traître. Je ne sais pas de plus odieuse, ni de plus stupide injustice.
Le premier grief que l’on puisse faire au patriotisme, c’est de se
présenter comme immuable. Au contraire, il se transforme, il s’élargit
sans cesse. Pourquoi masquer son caractère transitoire, au lieu de
montrer son évolution, d’en pénétrer les esprits et, par là même, de la
préparer, de la hâter?
Comment nier cette métamorphose continuelle? L’idée de patrie... Mais
elle naît du jour où l’homme fixe sa tente, habite une caverne. Et elle
aboutit aujourd’hui à ces immenses États-Unis d’Amérique qui sont
dix-sept fois plus vastes que la France.
Mais cette France elle-même n’est qu’un patient agglomérat de parcelles
d’abord ennemies. Elle est un exemple de cet accroissement successif,
indéfini. Le chaud langage du patriotisme appelle la France la tunique
sans couture. Au contraire, elle n’est faite que de pièces cousues. Au
moment où ces lignes sont écrites, beaucoup de gens vivent encore qui
ont vu l’annexion de la Savoie et du Comté de Nice. La Lorraine et
l’Alsace devinrent françaises sous Louis XIV et la première Révolution.
Il fut un temps où l’Austrasie et la Neustrie s’étendaient sur notre
territoire actuel. Elles se détestaient. Elles étaient en guerre
continuelle. Et, sans doute, le papa neustrien disait à son petit
garçon: «La Neustrie, c’est la tunique sans couture. Il faut aimer la
Neustrie. Il ne faut aimer que la Neustrie. Il faut détester
l’Austrasie. C’est l’ennemie héréditaire». Et puis, un jour, la Neustrie
et l’Austrasie, cela s’est appelé la France...
Dans un autre temps, notre sol était morcelé en fiefs féodaux, dont les
seigneurs luttaient sans cesse les uns contre les autres. Et j’imagine
encore les langages si différents que tenaient peut-être à leurs enfants
les gardiens de deux forteresses rivales. L’un d’eux disait: «On se
battra toujours de château à château. En face, c’est l’ennemi éternel.
Dressons le pont-levis.» Et l’autre: «On ne se battra peut-être pas
toujours de château à château. Notre voisin ne sera peut-être pas
toujours notre ennemi. En y pensant, préparons ce temps-là. Hélas! Il
n’est pas encore venu. Dressons le pont-levis».
Des deux, quel était le sage? A qui le temps donna-t-il raison? On vit
en paix entre voisins de campagne, entre communes, entre provinces. Qui
peut prétendre qu’on ne vivra pas en paix entre nations? Et cependant
ces deux gardiens dressaient l’un et l’autre le pont-levis. On peut, en
effet, croire et travailler à un avenir amélioré sans se dérober aux
nécessités présentes, quoi qu’en prétendent les patriotes de carrière.
On ne saurait trop y insister. Ainsi, puisqu’il y a des malfaiteurs, il
serait fou de supprimer la police. Mais on doit néanmoins tenter de
diminuer le nombre de ces malfaiteurs--par l’éducation, la lutte contre
les grands maux populaires--afin de parvenir à réduire la police. De
même, il serait fou de supprimer l’armée, puisqu’il y a encore des
nations fondées sur la force. Mais ne doit-on pas essayer de modifier
l’état d’esprit de ces nations, de les éclairer sur elles-mêmes, afin
d’arriver à réduire les armées?
Contre cette notion d’une patrie toujours plus vaste, sans cesse
élargie, on peut dresser deux objections principales. La première est
tirée de l’histoire. Des empires sont nés, ont grandi, sont parvenus à
un développement limité, puis ils ont disparu. Leur exemple semble donc
démentir cette tendance à un élargissement continu, indéfini, puisque,
parvenus à leur taille, à leur accroissement final, ces empires ont
achevé leur histoire, furent rayés de la carte du monde, au lieu de se
fondre dans une plus vaste agglomération. Mais l’idée de patrie
n’échappe pas à la loi de transformation universelle qui, partant de
l’embryon, tend sans cesse vers des organismes plus complets. Or, cette
loi procède par essais successifs. Les empires dont l’histoire a gardé
la trace furent des ébauches successives de patries. Chacun a profité de
l’héritage du passé, a laissé son apport, a marqué un pas en avant. Les
États qui nous ont précédés étaient des organismes plus imparfaits que
ceux que nous réalisons aujourd’hui. Ainsi, leurs divers éléments
n’étaient pas réunis par le réseau des liens rapides, des communications
instantanées que nous possédons actuellement. De même, dans l’échelle
ascendante des êtres, c’est le système nerveux qui va se perfectionnant.
Nous ne sommes qu’un moment de le cohésion humaine.
Seconde objection: seuls les hommes qui parlent une même langue
s’unissent sous un même drapeau. C’est le signe de ralliement, le trait
de race. Cette nécessité s’oppose donc à l’agglomération d’États dont
les langages sont différents. Il serait facile de répondre que nombre de
Bretons et de Provençaux ne parlent pas le français et le désapprennent
même après le régiment. Mais il y a mieux. Il existe un État dont les
citoyens, unis par un même idéal, poussent très haut le sentiment
patriotique, et qu’on cite souvent en exemple de démocratie organisée.
Cependant, groupés en régions, ils parlent trois langues: le français,
l’allemand, l’italien. C’est la Suisse, qui apparaît comme le modèle
réduit des confédérations futures.
Après avoir fait grief au patriotisme de se présenter comme immuable, on
doit lui reprocher d’être uniquement guerrier. Il est singulier qu’entre
les individus d’une même nation l’instinct de solidarité ne soit encore
vraiment invoqué, cultivé, que face à l’ennemi possible. Le drapeau,
signe de ralliement, est un emblème belliqueux. Dès qu’il devient
pacifique, on ne le salue plus.
Une guerre éventuelle ne devrait pas être l’unique occasion, pour les
gens d’un même pays, de se serrer les uns contre les autres, de
communier dans l’enthousiasme, de s’entr’aider, d’ajouter leurs efforts,
de coordonner leurs élans généreux. Il y en a mille autres, des
occasions de fraternelle générosité. On imagine une nation dont les
citoyens diraient: «Unissons-nous pour que la patrie soit forte, mais
aussi pour qu’elle soit belle, aimable, brillante, pour qu’elle n’ait
plus ces plaies abominables qui la rongent: la misère, la sottise,
l’injustice, l’alcoolisme».
Non. Un peuple ne vibre à l’unisson que sous la menace étrangère. Il ne
s’excite que contre le voisin. Il ne se tourne que vers la frontière. Il
voit le péril extérieur. Il ignore les ennemis intérieurs. Il n’y a pas
encore de patriotisme pacifique, de patriotisme productif. On ne conçoit
pas encore que les savants soient des patriotes au même titre que des
officiers. C’est très beau de mourir pour sa patrie, mais il faudrait
aussi vivre pour elle. Que fût-il advenu de toutes les découvertes, si
les inventeurs n’avaient pas affronté le lent martyre de leurs efforts
et de leurs déceptions?
Imagine-t-on un propriétaire qui mettrait toute son ardeur à défendre
son domaine contre les voisins et qui ne garderait rien de son activité
pour le parer et l’enrichir? C’est ainsi que vivait le seigneur féodal.
Dans son château-fort, nul bien être, nul agrément. Tout y était
sacrifié à la crainte de l’envahisseur. Ce n’était que fossés,
murailles, travaux de défense et de guet. Les châteaux ne commencèrent à
s’embellir que lorsqu’ils cessèrent de se fortifier. Entre elles, les
nations en sont au moyen âge.
Ce caractère uniquement guerrier du patriotisme est si marqué qu’il
existe d’admirables sociétés pour les blessés militaires, fonctionnant
fébrilement à vide, ou s’entraînant, se faisant la main dans les
expéditions coloniales. Mais il n’y en a pas d’équivalentes pour les
blessés civils, bien que l’usine et le taudis soient des champs de
bataille quotidiens.
Ce patriotisme, tout en carapace, pointes en dehors, sans chair
intérieure, se hérisse uniquement contre les périls de l’heure. Étant
guerrier, il étouffe le patriotisme pacifique. Voilà son grand méfait.
Il rugit si l’on murmure que ces périls pourraient cesser d’exister.
Pourtant il suffirait que les peuples menacés par la guerre ne
voulussent pas la guerre, que leur volonté unanime fût vraiment la
résultante de toutes les volontés. Mais le patriotisme ne veut rien
entendre. Il stigmatise des mots les plus avilissants ceux qui
souhaitent de préparer un tel état d’esprit. Il prédit la guerre. Il
l’appelle presque.
La preuve? Qu’une guerre lointaine éclate--expédition coloniale ou lutte
entre demi-civilisés--ce patriotisme se tourne en ricanant vers les
pacifistes. Il triomphe. Il l’avait bien dit, qu’il y aurait toujours
des guerres.
Il nous dit encore: «Les barbares vont couler sur nous comme aux
premiers siècles. Leurs hordes sont à nos portes.» Hélas! c’est
possible: il y a des patriotes enflammés dans tous les pays. Il est
possible que les changements récents survenus dans l’organisme européen
n’aient pas encore eu le temps de faire sentir leurs effets
bienfaisants, de triompher de la folie guerrière. Car il existe des
internationalismes partiels, dont des congrès fréquents sont les signes
trop inaperçus. En particulier, un internationalisme financier, d’une
sensibilité extrême, d’une puissance incalculable, et qui préside
peut-être à nos destinées. Le réseau des communications intenses et
rapides, tendu sur les États, est tout neuf. Le chemin de fer a
soixante-dix ans, le téléphone quarante ans, l’auto vingt ans, la
sans-fil et l’aviation dix ans. Tout cela tient dans la durée d’une vie
humaine. Comment prétendre, en un si court laps de temps, mesurer les
effets de ces modifications profondes dans la vie de relation?
Il faut l’avouer. Ce patriotisme qui n’a qu’enthousiasme pour les
travaux de la guerre et que sarcasmes pour les travaux de la paix, ce
patriotisme est servi par l’âme populaire, si routinière, si lente à se
réaliser, à prendre conscience d’elle-même. Au XXe siècle, on parle de
la guerre avec la même résignation, le même fatalisme, que de la mort.
Il semble que ce soient deux fléaux également inévitables. Au cinéma,
des femmes du peuple, regardant défiler des scènes abominables d’une
récente guerre orientale, disaient, les doigts au creux de la joue:
«Quelle horreur!» D’autres fermaient les yeux. Et ces mêmes foules, des
deux côtés de la frontière, ne se disent pas encore: «Pourtant, si nous
ne voulions pas nous tuer?»
Cette résignation à la barbarie de la guerre apparaît encore plus
surprenante quand on la compare à la mentalité générale. Nul doute que
les mœurs ne soient moins rudes que dans le passé. Nous ne constatons
pas leurs progrès, mais ils sont réels. Et le contraste est éclatant
entre ces mœurs adoucies, policées, et l’indulgence résignée pour la
férocité guerrière. Quand un mineur ou un puisatier est enseveli sous un
éboulement, toute la nation frémit pour cette vie humaine. On suit avec
angoisse dans les journaux les progrès des travaux de sauvetage. Le
retirera-t-on mort ou vivant? Et puis, que quarante mille hommes
périssent en un jour de bataille, on ne s’émouvra pas. On lira sans
révolte: «L’artillerie a fait merveille...» Quand, en pleine paix,
l’équipage d’un sous-marin ou d’un cuirassé périt dans une catastrophe,
c’est un deuil national. Les pauvres gens, comme on les plaint! On
pleure, on enquête. Mais on ne se dit pas que dans une seule rencontre,
il en périrait cent fois, mille fois davantage! Ce carnage belliqueux,
on l’admet, on l’accepte--d’avance. On ne fait pas tout ce qui est
_moralement_ possible pour l’éviter. Ce contraste n’est-il pas frappant?
Supposez deux villas voisines, à la campagne. L’un des propriétaires
s’arme jusqu’au toit. Un jour, il massacre tous ses voisins. Lui-même a
perdu dans la bagarre quelques-uns des siens. Quel _tolle_ si les juges
proclamaient: «Les droits qu’il a si chèrement acquis à la conquête sont
sacrés. La propriété voisine lui appartient». C’est cependant le langage
que tient, d’un consentement unanime, la diplomatie autour des
belligérants, la lutte terminée. Il y a une grâce d’État pour les choses
de la guerre.