touchante et sacrée, au premier rang des grâces dont se puisse parer la
créature et s’affirmât peut-être la vertu capitale.
La bravoure.
La vraie bravoure, dans un monde conscient que nous devons tous
travailler à construire, ce sera d’exposer sa vie _pour un effet utile_.
Actuellement on trouve brave celui qui expose sa vie, tout court. On
n’examine pas s’il l’expose par ostentation pour éblouir des témoins,
pour leur montrer qu’il n’a pas peur de la mort ni du danger. On
n’examine pas s’il l’expose dans une impulsion pour un effet futile, qui
ne vaut pas son sacrifice.
A la vue de ces actes irréfléchis, s’éveille et applaudit en nous un
très vieil instinct qui nous pousse à admirer le mépris de la mort, le
dédain de la vie.
On dira que ce vieil instinct contient en germe l’altruisme, puisqu’il
nous fait admirer l’homme qui sauve son semblable. J’en doute. Car on
admire aussi l’homme qui risque sa vie pour un tour de force, pour le
plus stupide pari, où nulle existence n’est à sauver.
Ainsi que nos autres sentiments--plus même que beaucoup de nos
sentiments--la bravoure demande à être contrôlée, pour devenir
consciente, cesser d’être parfois un jeu de vanité, pour s’exercer
utilement, noblement, humainement.
* * * * *
Il a dû se produire une confusion dans l’esprit. On admire l’exploit qui
sauve une existence ou qui vainc une difficulté utile à briser. Et, par
extension, par généralisation, on en est venu à admirer l’exploit qui
sauvera _peut-être_ une existence, même en en sacrifiant _certainement_
plusieurs, ou l’exploit qui vaine une difficulté puérile.
* * * * *
Au point de vue de la bravoure, de ce qu’elle est et de ce qu’elle
devrait être, on pourra examiner ce petit problème: quand un cambrioleur
vous donne à choisir entre le silence et la mort, pourquoi l’homme qui
s’est tu sort-il un peu diminué de l’aventure?
Il aurait donc dû plutôt mourir? Ainsi il apparaît bien qu’en ces
questions de bravoure, de peur, de dévouement, une conception nouvelle
devrait s’établir, où aurait passé la claire raison.
* * * * *
Il y aurait beaucoup à réformer dans les idées qu’évoque le suicide.
On a mis de la honte autour de lui, comme on en a mis autour d’autres
actes qui nuisaient au sort de la race et qui étaient faciles à
accomplir: l’onanisme, qui va contre la reproduction; la désertion, qui
va contre la nation; le faux-monnayage, qui va contre le monopole
financier de l’État. On a donc élevé une barrière de honte contre ces
tentations.
Dégagé de préventions, le suicide apparaît avec une face nouvelle. Il
apparaît comme une évasion hors de la douleur. Évasion qui demande du
courage. Car elle doit vaincre l’instinct de conservation, forcer
l’affreux passage de la vie à la mort.
Quant au droit au suicide, il faut distinguer. Il me semble que l’homme
qui ne produit rien pour la communauté et qui est seul sur terre peut
parfaitement se détruire.
Celui qui est l’objet d’affections ou qui croit avoir encore à produire
œuvre utile doit au contraire mettre ces considérations en antagonisme
avec les souffrances ou les épreuves auxquelles il veut échapper.
* * * * *
Une des curieuses inconséquences de notre morale, c’est qu’on a mis de
la honte autour du suicide, autour de l’être qui sacrifie sa vie pour
échapper à la douleur, et qu’on a mis de l’admiration autour de l’être
qui sacrifie sa vie même pour un exploit inutile, voire stupide.
La mort.
Comme on sait peu de choses sur la seule certitude de la vie, la mort!
On dit d’un être: il est mort. On met à son chevet deux bougies, de
l’eau bénite, un médecin hâtif passe, et le cadavre est happé par les
exigences de l’Administration.
Sans doute, l’instinct de résignation, l’horreur méprisante du corps,
exploités par la religion, servent l’ignorance où l’on veut rester de la
mort.
Et cependant la mort n’est pas si vite définitive. La physiologie a
découvert que les organes et les tissus meurent successivement. Elle a
fait revivre des organismes. Les expériences de Carrel en sont témoin.
L’automobile est venue illustrer cette notion: en bien des cas, on
pourrait réparer la machine. Si on remplaçait l’organe lésé, elle
repartirait, elle revivrait. Abandonnée après la panne au bord de la
route, elle s’effriterait, se rouillerait, achèverait de se dissoudre,
de mourir.
Un médecin légiste me disait qu’un milliardaire qui se ferait suivre,
comme de son ombre, d’un médecin, échapperait à un certain nombre de
chances de mort, à celles qui suspendent la vie sans la briser du coup.
D’ailleurs, la traction rythmée de la langue dans toutes les asphyxies
montre qu’on va de plus en plus profondément chercher la vie dans la
mort. La mort recule comme l’ignorance.
Cette notion de la mort successive, continue, ouvre une vue singulière.
Les gens qu’on a ranimés, grâce à la traction rythmée de la langue, ont
été retirés de la mort. Ils ont commencé à mourir. Ils ne rapportent de
cette incursion aucun souvenir. N’est-ce pas un début de preuve de la
non-existence d’un au-delà?
* * * * *
Il n’y a qu’une certitude dans la vie: c’est la mort. Tout le reste
n’est qu’hypothèse. Et je m’étonne toujours qu’on n’ait pas bâti tout
l’édifice de la vie sur cette solide certitude de la mort. En se
représentant la vie comme enfermée dans un espace clos, on est plus
tenté de l’emplir, de la faire intelligente, dense et belle, que
lorsqu’on ne s’imagine point ses limites.
Il est singulier qu’on n’ait encore fondé, comme édifice de vie, sur la
certitude de la mort, que les Assurances.
* * * * *
Sans la vie future, la morale change d’axe. La vie humaine apparaît plus
précieuse. On ne la sacrifie plus qu’à des croyances méditées,
consenties.
C’est en vertu d’atavismes religieux qu’on trouve lâche de tenir à la
vie. Sans l’idée d’immortalité, le culte de la vie apparaît juste et
bon.
* * * * *
Nous tendons sans cesse à embellir la vie. Les religions tendent à
embellir la mort. Elles en ont fait le seuil du bonheur. Nous en avons
fait la fin du bonheur.
Grâce à cette promesse, les prêtres ont pu entraîner des générations à
la souffrance et au massacre. Ils leur ont fait bâtir des pyramides, ils
les ont jetées dans les batailles. Qu’importait? La vie future,
l’éternité était au bout de ces éphémères épreuves. En réalité, ils
fondaient, sur ce besoin de croire à l’immortalité, leur pouvoir humain.
Ils ont exalté le néant de la vie. Nous prêchons le néant de la mort.
* * * * *
Voici un exemple singulier de la perturbation jetée dans la morale par
la suppression de l’idée de vie future. On n’a pas trouvé de plus
cruelle vengeance, de plus grand châtiment que la mort. C’est la suprême
expiation. C’est là qu’en veulent venir deux ennemis acharnés. C’est la
peine capitale infligée par la société. Or, qu’est-ce que la mort, sans
la vie future? C’est l’oubli absolu. C’est la fin de la souffrance.
Si bien que pour punir, pour châtier un être exécré, on le fait échapper
à toute douleur, dans le néant. Pourtant, s’il ne se survit pas, s’il
n’a pas d’âme immortelle, sa punition est courte. Elle s’arrête à la
mort. _Elle ne dure que le temps de la menace de la mort._
On le prive, dira-t-on, de ce bien suprême, la vie? Mais puisqu’il ne
sera plus là pour déplorer cette privation! Puisque la mort est la fin
de tout... Puisqu’une fois mort _il ne saura plus_ qu’il est privé de la
vie!
Et, cependant, quand on essaie de faire pénétrer cette notion dans
l’esprit de la personne la plus lucide, on se heurte à une résistance
invincible: «Si! dit-elle, je serai privée de la vie.» Vainement
répliquera-t-on: «Mais puisque vous ne saurez pas que vous en êtes
privée...» Elle ne se rend pas. Le sens spiritualiste doit persister en
elle. Il lui souffle qu’elle se survivra, qu’elle assistera à sa mort,
qu’elle en aura conscience, qu’elle voltigera au-dessus de sa dépouille,
qu’elle se pleurera.
En fait, l’affreux, le cruel, c’est le _passage de la vie à la mort_.
C’est l’appréhension, l’approche, le préambule, les circonstances de la
mort. C’est l’adieu à la vie. Et plus cet adieu est bref, plus la peine
est courte. Elle est nulle dans la mort imprévue, instantanée.
En réalité, la mort d’un être ne frappe que ceux qui, l’aimant, lui
survivent. On peut dire aussi qu’elle lèse la collectivité, puisqu’il la
prive du concours qu’il eût pu lui donner encore. Mais, en matérialisme,
cet être lui-même ne survit pas à sa disparition. Il ne la regrette que
le temps qu’elle se prépare. Son regret cesse avec sa vie.
* * * * *
On a dit bien souvent que les vieillards devaient se préparer à la mort,
s’y accoutumer, vivre en bon voisinage avec elle et l’appeler comme un
repos définitif. J’estime même qu’à partir d’un certain âge, on devrait
chaque matin s’étonner un peu de vivre encore, considérer chaque réveil
comme une amusante résurrection, et s’émerveiller de ce miracle
quotidien.
Religion.
Sans doute faudrait-il nourrir les enfants de la religion catholique si
nous vivions dans un milieu de foi, tel qu’on nous peint le moyen âge.
Mais qui peut prétendre sérieusement que la crainte de l’enfer ou
l’espoir du paradis guide actuellement les actes de la plupart d’entre
nous?
Sans foi, il ne reste plus qu’une question de rites à observer. Et du
moment que ces usages ne sont pas soutenus par une croyance profonde,
ils ne méritent plus le respect. Suivre des coutumes uniquement pour le
«qu’en dira-t-on», pour imiter le voisin, sans en sentir vraiment le
besoin, est-ce digne de nous?
Il ne s’agit pas d’ailleurs d’élever les enfants dans le mépris du
catholicisme. Il suffit qu’ils soient _areligieux_. S’ils rencontrent
plus tard la foi dans ce dogme, ou dans d’autres, il sera temps pour eux
de s’y réfugier, d’en demander alors, _consciemment_, tous les
sacrements.
Ne pas donner de religion, c’est les donner toutes.
* * * * *
Comment se dissimuler que la chrétienté ne règne ni sur tous les peuples
ni sur tous les temps, qu’elle n’occupe qu’un fragment de la planète et
qu’un moment de l’histoire? Comment se dissimuler qu’il y a plus de
quatre cents religions, que chacune dit: «Je suis la seule. Hors de moi,
pas de salut.» N’a-t-on pas le droit de jeter ce regard d’ensemble sur
notre petit globe?
* * * * *
La foi n’est respectable que quand elle ne s’impose pas, quand elle
n’enrôle pas par contrainte sous ses bannières ceux qui ne la partagent
pas.
* * * * *
Que cherche-t-on à donner aux enfants? Le bonheur. Être _areligieux_,
cela leur enlève-t-il une chance de bonheur? Non, du moment qu’on ne
peut pas leur donner la foi opaque, la foi moyenâgeuse, que leur raison
percerait.
* * * * *
Quand on discute avec un fervent catholique, quand on lui demande
comment il croit être plus agréable à son Dieu en mangeant de la
sarcelle que du poulet le vendredi, il refuse de s’expliquer et dit:
«C’est un acte d’obéissance. Vous ne comprendriez pas. Il faut la grâce.
Il faut la foi.» Soit. Mais quand on n’a pas cette foi dans le dogme,
pourquoi en suivre les rites?
* * * * *
N’est-ce pas une foi, de croire à une justice plus juste, à une liberté
plus libre, à une vie meilleure sur la terre?
* * * * *
L’idée divine pénètre profondément l’être humain, elle se glisse en
particulier dans la langue, expression et reflet de la pensée, héritage
que se transmettent les générations. On dit: «Adieu». On s’écrie: «Mon
Dieu! Jésus! Ciel! Grand Dieu! Bon Dieu!» On rend grâce à Dieu: «Dieu
merci! Le Ciel soit loué!» Le mot est sur les lèvres. Est-il autant dans
les cœurs?
* * * * *
Mais il y a, dit-on, un besoin de prier, de se réfugier à l’abri d’une
grande puissance inconnue, de lui demander secours dans l’extrême péril.
Soit. Mais pourquoi ceux qui éprouvent ce besoin n’auraient-ils pas leur
dieu, sans se plier à toutes les exigences du dogme, qui apparaissent si
étranges, souvent si choquantes, quand on n’a plus la foi simple et
aveugle que nous prêtons à nos ancêtres de l’an mille?
* * * * *
Un penchant de notre esprit incline à accepter la souffrance sans examen
ni révolte, sous la terreur obscure d’un châtiment. C’est une pente qui
plonge vers les lointains abîmes du passé, où l’homme faible et désarmé,
blotti au fond d’une caverne, frémissait aux rugissements des monstres
et croyait les entendre dans toutes les clameurs de la nature. C’est sur
cette pente que les religions ont volontiers bâti leur église.
* * * * *
Certes, la religion n’a jamais fait que répondre aux appels de la
créature. Mais ses prêtres n’ont point résisté à la tentation de
dominer, de transformer leur influence en instruments de pouvoir,
d’enchaîner les bras qui se tendaient vers eux. Le besoin de la prière
et des pompeuses cérémonies a empli leurs temples et leurs aumônières;
le besoin de confession leur a livré les foyers et les cœurs; la peur de
la vie brutale a peuplé leurs cloîtres et leurs retraites; et la peur de
la mort a surtout servi leur puissance. Car, apaisant cette crainte par
la promesse du paradis, ils ont exalté du même coup la résignation aux
misères terrestres, poussé ainsi les masses moutonnières vers les durs
labeurs et les massacres stupides.
* * * * *
La croyance en une vie future n’est peut-être pas née uniquement de la
peur de la mort. Elle est peut-être aussi l’aspiration vers le mieux,
mais le mieux sur la terre, la prescience d’une humanité plus heureuse.
Il serait curieux que la religion eût métamorphosé cette notion du
progrès en la promesse, si largement exploitée par elle, d’un monde
meilleur.
* * * * *
On oublie souvent que la croix--devenue l’emblème du sacrifice de Jésus
à la rédemption du monde--était un instrument de supplice. Si la foi
socialiste s’impose à son tour, si elle a son grand martyr et s’il périt
sur l’échafaud, il est singulier de penser qu’on voudra perpétuer son
souvenir par l’instrument de son supplice et qu’on verra, comme on voit
aujourd’hui des calvaires, se dresser de symboliques guillotines aux
croisées des chemins.
CHAPITRE V
VUES SOCIALES
Altruisme.--Solidarité.--Quelques iniquités.--L’idée de patrie.
L’altruisme.
Allons! Il faut avoir le courage de le crier: chacun pense à soi,
d’abord à soi, férocement à soi. Soi, soi, c’est le centre de l’univers.
Tous nos sens, qui concentrent en nous la perception du dehors,
n’aident-ils point à cette illusion? Plus on avance dans la vie, plus
cette vue s’impose. La conversation nous en offre un exemple typique.
Chacun ne vise qu’à briller, qu’à se raconter, qu’à tenir la scène. Nos
paroles ne provoquent chez les autres que des retours sur eux-mêmes.
Citez-vous un personnage? L’interlocuteur réagit automatiquement: «Je le
connais, je ne le connais pas.» Nommez-vous un site: «J’y ai été, je n’y
ai pas été.» L’intéressant, ce n’est pas votre personnage ou votre site,
c’est de savoir si votre partenaire le connaît ou ne le connaît pas.
Contez-vous une anecdote? Elle en suggère immédiatement une autre au
voisin. Et il n’écoute plus la vôtre, dans sa hâte trépidante de placer
la sienne. Chacun parle avec une chaleur passionnée de ses ambitions, de
ses entreprises, de ses amours. Et le confident, pendant ce temps, par
association d’idées, songe à ses amours, à ses entreprises, à ses
ambitions. Il tente de leur donner l’essor, en coupant d’un classique:
«Ainsi moi... C’est comme moi...» Ou bien il guette, dans une impatience
distraite, le moment de prendre enfin la parole. On se demande s’il
exista vraiment de «brillants causeurs». Personne n’écoute. Tout le
monde attend de parler.
Et il y a bien d’autres exemples, incessants, de cette opération
automatique, fatale. C’est un jeu auquel on peut se livrer avec la
certitude de gagner. En lançant une idée, vous êtes sûr qu’elle va
frapper votre auditeur au centre de lui-même, et qu’elle va faire se
dresser une idée analogue qui était en lui. Ainsi, quand on vise une
cible, le fanion sort et s’agite. Mais ici, on est sûr de mettre chaque
fois dans le mille.
Une fois qu’on a considéré de ce point de vue la vie de relation, on
s’aperçoit que ces phénomènes se répètent avec une vigueur, une
généralité absolues. Et cela devient un mélancolique amusement que de
voir ces lois se vérifier sans exception. Et certes, le spectacle n’est
pas beau, de cet être qui pense d’abord à lui, qui est toujours plein de
lui, de ses œuvres et de ses soucis.
Et cependant c’est de cet égoïsme que jaillit toute la floraison
charmante de l’altruisme. Car l’altruisme n’est bien que de l’égoïsme
affiné, cultivé. La plante humaine n’est pas seulement un buisson aux
lignes sèches, au feuillage aride, et qui se borne à lui-même. Elle se
couvre et se pare aussi de fleurs qui, semant leur poussière féconde et
leur parfum, lui permettent de se répandre et de se dépasser. Et ces
fleurs s’appellent courtoisie, bonté, indulgence, générosité,
dévouement, pitié, amour. Oui, l’altruisme n’est bien que
l’épanouissement fleuri, le prolongement intelligent et gracieux de
l’égoïsme. Être bon, être généreux, c’est pouvoir se donner la fine joie
d’être généreux et bon, d’en recueillir les bienfaits en retour. Avoir
de la pitié, c’est d’abord tenter d’abolir la douleur dont le spectacle
offense. Le sacrifice, l’abnégation ne sont, au fond, que de hautaines
voluptés. Et ce qui fait la beauté de l’amour, de toutes les amours,
c’est que, dans la tendresse, l’homme étend à d’autres êtres sa
préoccupation jusqu’alors personnelle. Il cesse de s’appartenir
uniquement, férocement. Il pense à d’autres que soi. Il se penche sur
eux. Il les écoute. Il épouse leurs vœux. Il n’est plus la plante sans
parfum. Il s’exhale.
Voilà le vrai progrès moral, la plus précieuse conquête du présent sur
le passé, cette tendance à l’expansion de soi-même vers les autres.
L’être le plus barbare est celui qui, enfermé dans sa dure carapace,
satisfait bassement, âprement, ses seuls appétits. Le plus civilisé est
le plus sensible à la vie extérieure, celui qui s’y mêle et qui s’y
donne. Ainsi la créature peu à peu obéit à la loi universelle, à la
douce loi de rayonnement: l’astre scintille, la fleur embaume, l’homme
aime.
* * * * *
Les fleurs sont le symbole de ce qu’il y a de meilleur et de plus noble
en nous. Les bêtes nous rappellent par leur exemple nos nécessités, nos
bas besoins, nos pauvres postures. Les bêtes nous rappellent notre bête.
Tandis que les fleurs nous rappellent la fine fleur de nous-même. Elles
ne sont pas égoïstes. Elles rayonnent, elles exhalent un peu
d’elles-mêmes, elles se répandent, elles se donnent. Et elles montent
toujours droit vers la lumière.
Puis elles se nourrissent discrètement, par la racine. Elles boivent une
goutte de rosée. Leur petit cadavre ne sent pas mauvais. Et elles
cachent leur sexe dans leur cœur, au centre d’elles-mêmes. Elles sont de
l’amour, offert dans la robe des pétales.
Solidarité.
La plus grande découverte humaine est peut-être celle de
l’interdépendance des êtres, des choses mêmes, la connaissance des liens
invisibles qui les unissent et qui les rendent solidaires.
Elle est récente. La notion n’en est pas encore installée dans les
esprits. Car elle a été mise en lumière par la science. Les lois de la
gravitation universelle nous ont appris que les astres exerçaient les
uns sur les autres une attraction, que les mondes eux-mêmes «se
tenaient», qu’un trouble dans la vie d’une étoile lointaine se
répercutait dans les autres étoiles, que la chute d’une pierre sur
Jupiter était ressentie sur notre terre.
L’étude du corps humain, récente également, tenue longtemps secrète, est
venue renforcer cette notion de dépendance et de solidarité. Elle a
montré qu’une cellule malade troublait l’organisme entier, que tout
l’être avait la fièvre pour un point enflammé.
Et les individus dépendent les uns des autres, réagissent les uns sur
les autres, comme les astres jetés dans l’infini, comme les cellules
d’un organisme.
Nul de nous n’est isolé. Quoi que nous en ayons, le sort du voisin
influe sur notre sort. Nous vivons d’échange. Pensées, plaisirs,
labeurs, tout n’est qu’échange. De ce phénomène vital, les exemples
abondent également. La contagion nous en fournit une preuve sensible. La
notion en est neuve encore, comme celle de toutes les découvertes
scientifiques, et si peu familière aux esprits que, dans les classes
restées incultes, on ne croit pas à la contagion, on ne la craint pas,
on s’y expose niaisement. Cependant, elle matérialise ces liens
invisibles qui, jetés d’un être à l’autre, mènent souvent leur destinée.
Si la contagion nous montre la mutuelle dépendance des individus sous
son jour néfaste, elle nous révèle aussi l’enseignement que nous devons
en tirer. Chacun doit se persuader que sa santé dépend souvent de celle
du voisin. Il est de l’intérêt de chacun, pour ne point attraper la
fièvre typhoïde, que personne ne l’ait dans le milieu où il évolue.
Souvent, la tuberculose ou la syphilis d’un riche viennent d’un pauvre.
Rien ne montre mieux l’intérêt des privilégiés à combattre ces maux dont
ils sont menacés. Ainsi, à travers ce symbole un peu rude, apparaît le
précepte capital de la solidarité humaine: «Toutes les existences se
tiennent. Chacune est influencée par l’ensemble des autres. Les soigner
toutes, c’est soigner la sienne. C’est travailler à son bonheur
particulier que de travailler au bonheur général.» Et, là encore,
l’utilité de faire le bien prolonge l’utilité de ne pas faire le mal.
* * * * *
Certes, on pourra juger sévèrement une morale qui proclame l’_intérêt_
pour chacun de rendre heureux autrui afin d’être heureux soi-même.
Encore n’est-elle utilitaire qu’en apparence, puisqu’au fond elle entend
faire jaillir l’altruisme des sources de l’égoïsme, puisqu’elle veut
faire du bonheur universel la condition nécessaire du bonheur personnel.
Elle est en harmonie avec notre nature, qui tend à faire de chacun de
nous le centre de l’univers et qui nous anime d’abord du souci de
nous-même. Et si elle fait appel à nos intérêts et à nos passions, du
moins les dirige-t-elle dans la voie généreuse.
* * * * *
Les apôtres de la solidarité ne l’ont pas bornée aux lignes un peu
sèches de sa définition scientifique, qui constate simplement la
mutuelle dépendance des êtres. Ils l’ont revêtue d’un plus ample
vêtement. Ils lui ont donné un sens social. Considérant que chaque
individu profitait du labeur de la collectivité, ils entendent qu’il
paye de retour cette collectivité. Puis, associant l’œuvre des morts à
celle des vivants, ils déclarent que chacun de nous, bénéficiant des
efforts des générations, a contracté une véritable dette envers la
société. Enfin, ils réclament l’entr’aide, le concours de tous les
individus à l’action commune. Ils prêchent le groupement, l’association,
dont les organismes naturels donnent l’exemple et nous ont révélé les
bienfaits.
Qu’on ne s’y trompe pas: l’idée de solidarité, dans ses expressions
diverses, vaincra. Elle animera les évolutions futures. Elle sera la foi
de demain.
* * * * *
On ne met pas assez les enfants devant cette réalité que, nés sur un
sol, en un temps donné, ils doivent accepter les obligations de la vie
sociale telle qu’elle est régie sur ce sol et en ce temps. De ce fait,
ils ont contracté une sorte d’engagement, touchant les impôts, les
charges, les lois.
C’est là du patriotisme pacifique. C’est aussi un aspect de la
solidarité. Nous devons beaucoup à ceux qui nous ont précédés. Tout
objet dont nous nous servons est le résultat d’une longue suite
d’efforts. Nos vêtements, nos trains, notre téléphone, nous trouvons
tout cela sous notre main, nous jugeons tout naturel de nous en servir.
Mais tout cela nous le _devons_ à ceux qui sont morts. Voilà ce qui rend
les générations solidaires.
* * * * *
L’enfant ignore tout de cette dépendance des êtres. Il est absolu. Il
n’est pas relatif. Et comme nous devons lui apprendre en quelques années
ce que les hommes ont acquis en des centaines de siècles, nous devons
l’initier à cette loi si féconde et si générale, bien le persuader qu’il
est lié, lui qui se croit libre, à tout ce qui l’entoure.
* * * * *