S’il était bien entendu, bien admis, que la _discrétion_ humaine est

toujours relative, qu’elle n’est jamais absolument étanche, imperméable,

on n’aurait pas de déception chaque fois qu’on apprend une indiscrétion.

Et, de plus, on ne confierait à personne ce qu’on ne veut absolument pas

divulguer.

* * * * *

Physiquement, on n’est pas toujours en beauté; quand on bâille, on est

laid. Eh bien, de même, on ne peut pas toujours être beau moralement. On

a ses moments d’abandon, ses bâillements. Prenons-en bravement notre

parti. Et ne soyons pas déçu de ces fléchissements de notre prochain.

* * * * *

Quand nous passons à la réalisation de nos projets, il se produit

toujours une sorte de retrait analogue à celui du métal quand il se

refroidit dans son moule. Nous pourrions, sans verser dans le pessimisme

ni le scepticisme, nous éviter ces désillusions. Nous pourrions prévoir

ce retrait, comme on prévoit celui du métal.

CHAPITRE IV

VUES MORALES

Les mains propres.--Le déterminisme.--La loi d’équilibre.--Le

contrôle.--La bravoure.--La mort.--La religion.

Les mains propres.

De longs siècles nous ont donné le goût de nous laver. Ce goût est

devenu presque un instinct, une nécessité. Nous souffrons de ne pas nous

sentir nets, physiquement, et non seulement sur les parties visibles de

nous-mêmes, mais sur notre corps tout entier. Ce goût de la propreté se

répand. Il pénètre dans des classes de plus en plus modestes et de plus

en plus nombreuses. Il descend la pyramide sociale. Car on peut

s’imaginer la société comme une pyramide: au sommet, le tout petit

groupe des privilégiés; puis des couches qui vont en s’élargissant au

fur et à mesure qu’on s’éloigne plus de la richesse et du pouvoir. Eh

bien, si la propreté est devenue un instinct, comment affirmer que la

probité n’en deviendra pas un également, par un travail analogue? Nous

n’étions pas plus contraints d’être propres que nous ne le sommes d’être

honnêtes. Pour qui établit une continuité absolue entre l’être physique

et l’être moral, les deux besoins se confondent.

On éprouve la même satisfaction et on retire le même avantage à être

propre physiquement et à être propre moralement. Les taches gênent

autant sur la conscience et sur les mains.

D’ailleurs, toutes les notions nouvelles sur la solidarité, sur

l’interdépendance des êtres, sur la mutuelle répercussion de leurs

actes, tendent à démontrer qu’on a encore plus d’intérêt à être probe

qu’à être propre.

* * * * *

L’argot, qui élabore la langue de demain, avait prévu cette fusion du

physique et du moral, cette étroite analogie de la probité et de la

propreté. Pour une mauvaise action, un acte vil, il dit: une saleté, une

crasse.

* * * * *

Quand on n’établit pas de différence entre ce qu’on appelle le physique

et ce qu’on appelle le moral, entre le corps et l’âme, quand on les

bloque en un tout, quand on les confond aussi étroitement que le cierge

et sa flamme, cette vue des «mains propres» apparaît toute naturelle. Il

semble normal que l’individu, par l’effet continu d’une lente culture,

après avoir éprouvé le besoin d’être propre physiquement, éprouve le

besoin d’être propre moralement.

* * * * *

Et peut-être même une nouvelle étape sera-t-elle franchie. Quand la

propreté s’affine, elle devient l’élégance. Après qu’on s’est lavé, on

aspire à se parer. Ce sont les phases successives de la toilette.

Peut-être la propreté morale aura-t-elle aussi son luxe, son élégance,

se parera-t-elle de ces vertus nobles et charmantes qui sont la grâce de

la créature.

Le déterminisme.

Être déterministe c’est, surtout, croire que nos actes, que nos paroles,

sont déterminés par des influences qui s’exercent sur nous, des

réactions qui se développent en nous, mais dont nous ne sommes pas

maîtres, pas plus que nous ne sommes maîtres des phénomènes de notre vie

physique. Toutes ces forces se combinent, se composent, aboutissent à

une résultante, qui est notre acte ou notre parole. Notre conscience

enregistre cette délibération, mais ne la dirige pas. Si j’analyse le

plus simple de mes gestes, saisir un objet, marcher vers un but, je vois

que j’obéis à un ensemble de sollicitations que je n’ai pas provoquées

spontanément.

Au moment où nous croyons prendre librement une résolution, toutes ces

voix intérieures ont déjà délibéré, conclu à cette décision. Nous

n’avons que l’illusion de la volonté. La sphère mentale est un véritable

parlement, où les instincts se groupent, délibèrent, expriment enfin,

par un vote décisif, la volonté de l’organisme tout entier, comme le

vote parlementaire exprime la volonté nationale. Même dans notre langue

usuelle, les mots trahissent ce travail intérieur: on pèse le pour et le

contre, on balance, on se résout, on se détermine.

* * * * *

C’est une erreur de croire que la formule: «Ce n’est pas sa faute» ne

puisse pas servir de règle de vie, ne puisse pas être la base d’une

morale. Penser fortement que ce n’est pas plus la faute d’un homme s’il

est irascible que s’il est phtisique, regarder les vices, les travers,

enfin toutes les tares de l’esprit, du même œil que les tares du corps,

les accueillir avec la même pitié, comment ne sent-on pas ce qu’une

telle conception entraîne fatalement de mansuétude, de patience, et

comme elle est vraiment large et charitable?

* * * * *

Si nos instincts nous dirigent, c’est à nous à améliorer les bons, à

réduire les mauvais. Il y a là tout un entraînement, toute une

orthopédie à pratiquer. De même que nous fortifions un buste malingre

par l’exercice, nous pouvons développer un instinct faible par

l’éducation. Quelle vue féconde! Traiter les maladies morales comme les

maladies physiques, cela signifie aussi les soigner, remonter à leurs

causes--ce qu’on n’a jamais fait--essayer de les guérir. Mais qu’on y

fasse bien attention. Cela signifie aussi se défendre contre elles. Où

l’on dit coupable, il faut dire nuisible. C’est la même sauvegarde, avec

plus d’indulgence et sans l’idée sombre de vindicte. Évidemment l’heure

n’est pas venue où une telle maxime: «Ce n’est pas sa faute», inspirera

les lois. Mais dès maintenant, pour qui en est fermement convaincu,

saturé, elle est, en toutes circonstances, devant soi et devant les

autres, à tout instant, le guide sûr et juste...

* * * * *

Les deux grands mots profonds des enfants sont: «Ce n’est pas ma faute»

et: «Je ne l’ai pas fait exprès». Ils ont bien raison. C’est tout le

fond du déterminisme. Mais s’ensuit-il qu’il n’y ait pas de suite à

donner à leurs petits délits? Et que cela les absolve et leur permette

de recommencer? Cent mille fois non! Voilà l’erreur des gens qui

prétendent que nous sommes libres de faire le bien et le mal et qui

accusent les doctrines déterministes d’être dissolvantes.

Pas du tout. Quand un enfant attrape la rougeole, ce n’est pas sa faute.

Il ne l’a pas fait exprès. On le soigne, pourtant. Eh bien, de même

quand il a commis une faute. On s’efforce d’en découvrir les causes,

d’en montrer les inconvénients, d’en éviter le retour.

* * * * *

On peut agir sur ses sentiments dans la mesure où l’on peut agir sur son

organisme. Il semble qu’on puisse soigner une crise morale comme on

soigne une maladie, en puisant dans le désir de guérir l’énergie

nécessaire à la cure. Les remèdes sont analogues dans les deux cas. Les

révulsifs, les dérivatifs, deviennent, dans la maladie morale, les

distractions qui détournent l’esprit de sa hantise et le portent vers

d’autres objets. Il y a des anesthésiants qui endorment la sensibilité

douloureuse, par exemple une saine fatigue, un labeur acharné. Il y a

l’opération, qui coupe court, comme l’absence, le long voyage, le

silence. Il y a l’homéopathie, qui combat le mal par le mal, l’amour par

l’amour... Il y a enfin la recherche des causes, qui démontre parfois

l’origine toute fortuite, la nature fragile de la crise et qui permet de

l’atteindre à sa source.

* * * * *

Entre la théorie du déterminisme et celle qui nous suppose libres de

choisir entre le bien et le mal, il n’y a au fond qu’une question de

mots. Se croire de la volonté, ou savoir qu’on n’a que l’illusion de la

volonté, cela revient au même. Ce sont deux façons différentes de voir

la nature humaine.

Mais le déterminisme est plus indulgent. Et il est aussi plus fécond,

parce qu’il indique les moyens directs de se soigner, de s’amender, de

s’améliorer.

Il faut s’élever violemment contre la confusion du déterminisme et du

fatalisme. Le fataliste s’abandonne à sa destinée. Tandis que le

déterministe envisage les moyens de se mettre en garde contre lui-même,

de trouver des remèdes à ses défaillances.

Si l’on conçoit chaque décision sous la forme simpliste d’une pesée, où

des poids jetés dans les deux plateaux de la balance finissent par la

faire osciller et se fixer dans un certain sens, on sent bien qu’on

pourra faire intervenir de nouveaux poids pour la faire pencher dans le

meilleur sens. Se sent-on tenté par une mauvaise action, sollicité par

un vice? On appelle à son secours des aides nouvelles. On se représente

les dangers, les inconvénients que l’on va risquer.

* * * * *

Si l’on a admis que le travail de nos décisions ressemble à celui d’une

opération où l’on met des poids dans les deux plateaux de la balance, il

y aura intérêt à se livrer consciemment à cette besogne de

détermination, à porter en deux colonnes les raisons _pour_ et les

raisons _contre_. On pèsera mieux.

* * * * *

Il faut considérer les peines du code comme des contre-poids. La crainte

qu’elles inspirent est un poids que l’on jette dans la balance de nos

décisions.

* * * * *

A la lecture des faits-divers, on a conscience qu’un grand nombre de

drames auraient pu être évités si, au préalable, on avait soigné

mentalement le meurtrier. Car souvent on voit qu’il était en puissance

de crime. Mais on ne soigne pas le cerveau, parce que c’est l’âme,

l’intangible, le _différent du corps_.

* * * * *

Je crois que les hommes ne se disent pas d’avance: je vais être noir, je

vais être fatal. Ils se laissent entraîner. Ils glissent au mal et au

crime.

* * * * *

Pour se déterminer, il faut chercher la solution de moindre

inconvénient. On ne peut pas toujours éviter de faire de la peine. Il

faut faire la _moindre peine_.

* * * * *

Je suis très persuadé que les mots exercent une influence mécanique sur

la pensée. J’entends par là que l’on contraint sa pensée à couler dans

le moule des mots qu’on prononce. Elle prend leur empreinte. On pense

comme on parle. Ainsi, en déterminisme, le simple artifice qui consiste

à dire: «C’est de son fait», au lieu de: «C’est de sa faute», modifie la

mentalité. L’emploi même de la formule efface de l’esprit l’idée de

blâme, de responsabilité au sens religieux, d’expiation, la remplace par

une constatation apaisée, sereine, où déjà se lève l’indulgence.

La loi d’équilibre.

La loi d’équilibre qui semble régir l’univers et suspendre les astres

dans l’espace, cette même loi doit gouverner le détail de notre vie.

Elle veut qu’à toute action corresponde une réaction égale. On ne dira

plus: tout se paye. Mais peut-être dira-t-on: tout se compense. Il faut

seulement que cette loi ait le temps de jouer.

Elle ne connaît pas d’exception. Quand elle semble en défaut, nous

pouvons nous en prendre à nos sens ou à notre savoir bornés. L’exemple

est classique de Leverrier découvrant par le calcul l’existence de

Neptune. La loi d’équilibre exigeait, pour être respectée, que cette

planète fût.

Ainsi, tout se balance, le positif et le négatif, le beau et le laid, le

bon et le mauvais. Tous les contraires se neutralisent. Toutes les

forces opposées s’annihilent dans un équilibre final. Et la notion, en

somme, est rassurante, de cette harmonie faite d’antagonisme, de ce

néant fécond.

* * * * *

La loi d’équilibre nous ouvre des vues consolantes. Car elle veut que le

bien et le mal se compensent. Ainsi, dans le monde innombrable des

plantes, il doit y en avoir autant de bienfaisantes que de malfaisantes.

Je crois qu’on n’a pas arraché aux simples tous leurs secrets. Les

hommes ont découvert des poisons végétaux qui, en quelques secondes,

amènent l’organisme de la santé à la mort. La loi d’équilibre permet de

prévoir qu’on découvrira, en opposition avec ces _toxiques_, des

_toniques_ qui amèneront instantanément à la santé un organisme au seuil

de la mort. Non pas des contre-poisons, mais de puissants révulsifs qui

ressusciteront l’individu près de succomber à un choc, un traumatisme,

une asphyxie.

De même, dans une autre direction, on peut prévoir que l’équilibre se

rétablira entre les villes et les campagnes. Avant qu’un pendule ne

prenne la verticale, il oscille à droite, puis à gauche. Ce qui manque à

une vie humaine, c’est le temps de voir le pendule prendre l’équilibre.

On n’assiste qu’à une oscillation.

* * * * *

Tout se compense, à la condition que cet équilibre ait le temps de se

réaliser. C’est bien en effet un équilibre qui s’établit entre le bon et

le mauvais, au cours d’une existence.

Supposez un joueur de roulette qui jouerait un nombre de coups infini...

Les mathématiques prouvent que ses gains et ses pertes se seraient

équilibrés.

Je crois que le mal et le bien se compensent dans une existence, car le

total d’une vie, comme le résultat d’une longue opération de jeu, doit

tendre vers zéro, vers l’équilibre qui régit tout.

Seulement, nous avons dans l’esprit l’idée d’expiation qui vient de la

terreur inspirée aux premiers hommes par le mystérieux univers qui les

entourait. Nous voulons que le mal qu’on endure expie le mal qu’on a

fait.

* * * * *

Il doit y avoir en nous un sens du juste et de l’injuste. Quelque chose

nous avertit, par exemple, qu’il y a de l’injustice dans le cas du

fermier, obligé de travailler pour verser de l’argent à un fils de

famille qui n’a fait qu’hériter, dans le cas de l’ouvrier qui trime avec

les mêmes gestes pendant cinquante ans, pour enrichir un patron qui se

donne tous les plaisirs de l’oisiveté.

Mais nous devons cultiver, développer ce sens de la justice. C’est un

des aspects de cette loi d’équilibre qui régit les mondes. Rien

d’étonnant à ce que ce sens ne soit pas renforcé en nous. Car c’est la

vérité scientifique, en découvrant par exemple la loi de la gravitation,

qui a dévoilé cette notion de l’équilibre universel. Découverte

relativement récente, notion encore neuve. C’est à nous à la dégager, à

la faire resplendir en nous.

Le Contrôle.

Il est utile de se rendre compte du rôle en chacun de nous de

_l’inconscient_.

C’est une zone du cerveau que l’état de nos connaissances ne nous permet

pas encore de circonscrire, où s’élaborent nos pensées avant de parvenir

aux régions où nous en prenons conscience.

Antre obscur, où se cuisinent, où s’agitent nos résolutions avant

d’émerger au jour.

Il est bon d’imaginer l’existence de cette zone où certaines de nos

pensées naissent, flottent, s’ébauchent. Peut-être est-ce la partie du

cerveau la plus ancienne, celle qui ressemble le plus à celle des autres

animaux, celle de l’instinct, tandis que les régions, où s’exerce notre

contrôle, sont des conquêtes récentes, le propre de l’homme, le signe du

progrès et du perfectionnement.

Parfois, bien que tout ce travail ait lieu à notre insu, cette ébauche

de notre décision est très poussée. Elle jaillit, elle émerge toute

armée, toute prête, dans la lumière de notre conscience. A peine

avons-nous le temps de l’examiner. Déjà elle agit, déjà elle commande

nos gestes. C’est l’impulsion, avec tous ses charmes et tous ses

dangers.

Donc, pensons à tout ce travail caché, secret pour nous-mêmes, toute

cette préparation qui parfois va nous surprendre.

Quand on a le sentiment de cet inconscient, on s’explique bien des

décisions subites, qui se sont élaborées dans l’antre, dans l’ombre de

nous-mêmes...

* * * * *

A l’inverse, il arrive fréquemment que des paroles, des images, bref le

butin de nos sens, tombent dans notre inconscient sans que nous les

percevions au passage, sans que nous ayons eu le temps de les

enregistrer, un peu comme un visiteur se glisse dans l’immeuble sans

être vu du concierge.

* * * * *

Grâce aux journaux, nous nous soucions de toutes sortes de faits que

nous eussions ignorés sans cette lecture. A propos d’événements qui ne

nous touchent pourtant pas directement, nous nous créons des petites

joies, des petits chagrins, des triomphes et des défaites. Nous savons

ce qui se passe dans l’univers et dans l’esprit des autres. Nous

participons plus que nos ancêtres à la vie générale. L’information nous

arrive en ondes rapides. Et notre conscience du monde s’en trouve

prolongée.

Ainsi elle s’étend en surface. De même qu’elle doit, physiologiquement,

gagner en profondeur. Au fur et à mesure que des êtres se civilisent, le

domaine de la conscience doit conquérir dans leur cerveau des zones

nouvelles, empiéter de plus en plus sur l’obscure région de l’instinct.

Nous devenons conscients _de plus de choses autour de nous et de plus de

choses en nous_.

Dans une nouvelle étape, cette conscience de l’univers deviendra plus

sensible. Elle nous aidera à compatir. Ainsi, jadis, nous eussions

ignoré une catastrophe lointaine. Aujourd’hui, nous la connaissons, mais

elle ne nous émeut pas. Plus tard, elle nous touchera comme nous touche

actuellement une catastrophe toute proche.

* * * * *

J’ai dit que, dans notre cerveau, le domaine où s’exerce la conscience,

le contrôle de la pensée, devait grandir peu à peu et que cet

accroissement devait marquer notre progrès, nous éloigner des animaux,

chez lesquels semble régner l’instinct.

Mais cette expansion du domaine de la conscience ne se manifeste-t-elle

pas dans cet organisme encore imparfait qu’on appelle un peuple? Est-ce

que le progrès de ce peuple en civilisation ne se marque pas par le

nombre toujours croissant d’éléments, c’est-à-dire d’individus, qui

prennent conscience d’être des hommes, qui ne se laissent plus mener

comme un troupeau, avec des ordres--ou des mots d’ordre--qu’ils ne

comprennent pas, qu’ils n’examinent pas? Il faudrait agrandir encore

cette conscience sociale, en surface et en profondeur, l’enrichir de

vérités nouvelles. Ainsi, un grand progrès ne sera-t-il pas accompli, le

jour où la majorité des gens seront pénétrés de cette notion que faire

du bien à autrui, c’est s’en faire à soi-même?

* * * * *

Plus nous pourrons contrôler nos gestes, nos paroles, avant de les

laisser jaillir de nous-mêmes, plus nous nous améliorerons.

Et il me semble que l’être se perfectionne dans ce sens. La zone de sa

conscience s’agrandit. C’est-à-dire qu’il prend conscience d’un nombre

grandissant d’instincts qui jadis s’évadaient, l’entraînaient d’une

impulsion, sans contrôle.

Qui n’a observé ce phénomène sur soi-même? Avant de prononcer une

parole, généralement on l’essaye. Et c’est après l’avoir ainsi vérifiée

qu’on la laisse passer.

Mais il y en a qui jaillissent de nous-même sans passer au guichet de la

réflexion. Ce sont les impulsions.

Eh bien, ces impulsions gagneraient à être contrôlées. Qu’y perdrait-on?

Nous ne laisserions plus échapper, après ce petit examen, le mot

méchant, les suggestions de la haine et de la vengeance. Et nous

donnerions tout de même la volée aux élans du cœur. Il faut réfléchir

avant d’agir, faire passer toutes les sollicitations de notre instinct

au contrôle de la conscience. Encore une fois, pas de regret: si le

geste est beau, nous l’accomplissons. S’il est sot, nous le retenons.

Ce don d’examen, c’est un des signes de la conquête humaine.

De la Fidélité.

La vertu qu’il importe peut-être le plus de cultiver en nous, c’est la

fidélité. Et je l’entends au sens le plus large, qui s’étend jusqu’à la

loyauté. La langue a d’ailleurs elle-même prévu cette synonymie:

l’immuable attachement d’un peuple à sa race originelle ne

s’appelle-t-il pas le _loyalisme_?

Nous pouvons peu sur nous-même. Nous pouvons néanmoins développer et

fortifier un sentiment dans notre cœur en nous représentant sans cesse

l’avantage de l’éprouver et le dommage d’y manquer. Or, les bienfaits

que la fidélité répand sur la vie sont innombrables. Sous tous ses

aspects, elle séduit, elle conquiert, on l’honore. Que ce soit dans le

domaine du sentiment, de la croyance ou de la doctrine, partout elle

force le respect et l’admiration.

On vénère la fidélité dans la tendresse lorsqu’elle soude deux êtres

jusqu’à la mort. Et cela qu’il s’agisse de l’amitié, du mariage ou de

l’amour. La fable et l’histoire sont peuplées de ses héros. Leurs noms

nous sont familiers. Ils sont unis deux à deux dans notre mémoire. Et

ces couples illustres sont les plus belles images de la légende humaine.

Nous admirons aussi la fidélité à une croyance, à une doctrine, à un

idéal. Celle-là compte également ses héros et ses martyrs. Les noms sont

grands de ceux qui ont accepté la mort plutôt que de renier leur vie.

Sans même qu’elle s’achève en tragédie, une carrière nous semble belle

pourvu qu’elle soit droite. On estime très haut l’artiste, le tribun, le

philosophe, qui restent toute leur existence fidèles à leur école, à

leur cause, à leurs principes.

Par contre, quelle unanime sévérité pour l’infidèle, pour tous les

infidèles! On méprise le politicien trop souple qui louvoie, prend le

vent, arbore des convictions aux couleurs changeantes du temps, dessine

une carrière pleine d’inflexions, de détours et de crochets. On sourit

de l’écrivain trop habile qui, répudiant la généreuse audace de ses

débuts, épouse de fades opinions plus propices au succès. Et quand les

Mémoires du passé ressuscitent à nos yeux une de ces séduisantes figures

de femme, toutes parées de grâces, d’intelligence et de beauté, ne

sommes-nous pas secrètement déçus qu’au lieu de se vouer à un unique

amour elle adresse à des héros successifs des serments chaque fois

éternels? Ah! comme nous lui en voulons d’avoir fait défleurir une

illusion dans notre cœur...

Ainsi, un blâme public ou caché atteint toujours les infidèles. Et

cependant ils pourraient plaider heureusement leur cause. S’ils

évoluent--car telle est l’indulgente formule dont ils baptisent leur

inconstance--c’est qu’ils suivent la loi de nature. N’est-elle pas

elle-même en continuelle évolution? Notre organisme se renouvelle sans

cesse. Pourquoi n’en serait-il pas de nos pensées comme des cellules qui

les tiennent encloses?

Mais un instinct plus fort que cette apparente logique souhaite que

l’esprit demeure, si la matière change. Peu importe qu’on verse sans

cesse un aliment nouveau à la lampe du phare, pourvu que le feu reste

fixe...

Quel est donc cet instinct qui attache tant de prix à la constance?

Peut-être aspire-t-il vers une humanité meilleure? Peut-être en sert-il

l’espoir et la prévision? On ne sait. Mais on peut, en tout cas,

découvrir ses racines.

La constance satisfait d’abord en nous un besoin de sécurité. Les

contrats entre deux êtres ou deux entités n’ont pas de plus sûr garant

que la fidélité. Non seulement elle épargne les conséquences

tragi-comiques de la trahison conjugale et les ravages corrosifs de

l’inconstance amoureuse, mais encore elle veille sur tous les accords,

toutes les ententes, tous les traités. Sans elle, ils ne sont pas. Elle

est le solide appui dans la conduite de toutes les entreprises. Elle est

la condition de la confiance. Par elle, la vie, qui n’est qu’un

continuel phénomène d’échanges, devient plus franche et plus directe,

plus facile et plus douce, plus simple et plus noble.

Enfin, la fidélité flatte en nous le goût de la durée. Nous aimons que

rien ne change autour de nous. Cela nous rassure et nous donne

l’illusion de notre pérennité. L’homme s’efforce de se survivre, de se

prolonger. Il grave son nom sur l’écorce des arbres et sur les tables

d’airain. Il dresse des monuments pour perpétuer sa mémoire. Il

construit son tombeau plus solidement que son logis. Par tous les

moyens, il entend persister. Et _l’art lui-même n’est que de la vie qui

dure plus qu’une vie_... Or, la fidélité satisfait en nous ce goût de

l’immuable. Elle en est le symbole humain. Dans la détresse de voir

autour de soi tout s’effriter, tout se flétrir, tout vieillir, comment

ne pas s’attendrir et ne pas s’émerveiller devant cette fée charmante

qui ne change pas? L’âme fidèle, c’est le marbre où tout demeure de ce

qu’on y inscrit; l’âme inconstante n’est que l’ardoise où tout s’efface.

Les mains propres · 第 3 / 12 段