toujours relative, qu’elle n’est jamais absolument étanche, imperméable,
on n’aurait pas de déception chaque fois qu’on apprend une indiscrétion.
Et, de plus, on ne confierait à personne ce qu’on ne veut absolument pas
divulguer.
* * * * *
Physiquement, on n’est pas toujours en beauté; quand on bâille, on est
laid. Eh bien, de même, on ne peut pas toujours être beau moralement. On
a ses moments d’abandon, ses bâillements. Prenons-en bravement notre
parti. Et ne soyons pas déçu de ces fléchissements de notre prochain.
* * * * *
Quand nous passons à la réalisation de nos projets, il se produit
toujours une sorte de retrait analogue à celui du métal quand il se
refroidit dans son moule. Nous pourrions, sans verser dans le pessimisme
ni le scepticisme, nous éviter ces désillusions. Nous pourrions prévoir
ce retrait, comme on prévoit celui du métal.
CHAPITRE IV
VUES MORALES
Les mains propres.--Le déterminisme.--La loi d’équilibre.--Le
contrôle.--La bravoure.--La mort.--La religion.
Les mains propres.
De longs siècles nous ont donné le goût de nous laver. Ce goût est
devenu presque un instinct, une nécessité. Nous souffrons de ne pas nous
sentir nets, physiquement, et non seulement sur les parties visibles de
nous-mêmes, mais sur notre corps tout entier. Ce goût de la propreté se
répand. Il pénètre dans des classes de plus en plus modestes et de plus
en plus nombreuses. Il descend la pyramide sociale. Car on peut
s’imaginer la société comme une pyramide: au sommet, le tout petit
groupe des privilégiés; puis des couches qui vont en s’élargissant au
fur et à mesure qu’on s’éloigne plus de la richesse et du pouvoir. Eh
bien, si la propreté est devenue un instinct, comment affirmer que la
probité n’en deviendra pas un également, par un travail analogue? Nous
n’étions pas plus contraints d’être propres que nous ne le sommes d’être
honnêtes. Pour qui établit une continuité absolue entre l’être physique
et l’être moral, les deux besoins se confondent.
On éprouve la même satisfaction et on retire le même avantage à être
propre physiquement et à être propre moralement. Les taches gênent
autant sur la conscience et sur les mains.
D’ailleurs, toutes les notions nouvelles sur la solidarité, sur
l’interdépendance des êtres, sur la mutuelle répercussion de leurs
actes, tendent à démontrer qu’on a encore plus d’intérêt à être probe
qu’à être propre.
* * * * *
L’argot, qui élabore la langue de demain, avait prévu cette fusion du
physique et du moral, cette étroite analogie de la probité et de la
propreté. Pour une mauvaise action, un acte vil, il dit: une saleté, une
crasse.
* * * * *
Quand on n’établit pas de différence entre ce qu’on appelle le physique
et ce qu’on appelle le moral, entre le corps et l’âme, quand on les
bloque en un tout, quand on les confond aussi étroitement que le cierge
et sa flamme, cette vue des «mains propres» apparaît toute naturelle. Il
semble normal que l’individu, par l’effet continu d’une lente culture,
après avoir éprouvé le besoin d’être propre physiquement, éprouve le
besoin d’être propre moralement.
* * * * *
Et peut-être même une nouvelle étape sera-t-elle franchie. Quand la
propreté s’affine, elle devient l’élégance. Après qu’on s’est lavé, on
aspire à se parer. Ce sont les phases successives de la toilette.
Peut-être la propreté morale aura-t-elle aussi son luxe, son élégance,
se parera-t-elle de ces vertus nobles et charmantes qui sont la grâce de
la créature.
Le déterminisme.
Être déterministe c’est, surtout, croire que nos actes, que nos paroles,
sont déterminés par des influences qui s’exercent sur nous, des
réactions qui se développent en nous, mais dont nous ne sommes pas
maîtres, pas plus que nous ne sommes maîtres des phénomènes de notre vie
physique. Toutes ces forces se combinent, se composent, aboutissent à
une résultante, qui est notre acte ou notre parole. Notre conscience
enregistre cette délibération, mais ne la dirige pas. Si j’analyse le
plus simple de mes gestes, saisir un objet, marcher vers un but, je vois
que j’obéis à un ensemble de sollicitations que je n’ai pas provoquées
spontanément.
Au moment où nous croyons prendre librement une résolution, toutes ces
voix intérieures ont déjà délibéré, conclu à cette décision. Nous
n’avons que l’illusion de la volonté. La sphère mentale est un véritable
parlement, où les instincts se groupent, délibèrent, expriment enfin,
par un vote décisif, la volonté de l’organisme tout entier, comme le
vote parlementaire exprime la volonté nationale. Même dans notre langue
usuelle, les mots trahissent ce travail intérieur: on pèse le pour et le
contre, on balance, on se résout, on se détermine.
* * * * *
C’est une erreur de croire que la formule: «Ce n’est pas sa faute» ne
puisse pas servir de règle de vie, ne puisse pas être la base d’une
morale. Penser fortement que ce n’est pas plus la faute d’un homme s’il
est irascible que s’il est phtisique, regarder les vices, les travers,
enfin toutes les tares de l’esprit, du même œil que les tares du corps,
les accueillir avec la même pitié, comment ne sent-on pas ce qu’une
telle conception entraîne fatalement de mansuétude, de patience, et
comme elle est vraiment large et charitable?
* * * * *
Si nos instincts nous dirigent, c’est à nous à améliorer les bons, à
réduire les mauvais. Il y a là tout un entraînement, toute une
orthopédie à pratiquer. De même que nous fortifions un buste malingre
par l’exercice, nous pouvons développer un instinct faible par
l’éducation. Quelle vue féconde! Traiter les maladies morales comme les
maladies physiques, cela signifie aussi les soigner, remonter à leurs
causes--ce qu’on n’a jamais fait--essayer de les guérir. Mais qu’on y
fasse bien attention. Cela signifie aussi se défendre contre elles. Où
l’on dit coupable, il faut dire nuisible. C’est la même sauvegarde, avec
plus d’indulgence et sans l’idée sombre de vindicte. Évidemment l’heure
n’est pas venue où une telle maxime: «Ce n’est pas sa faute», inspirera
les lois. Mais dès maintenant, pour qui en est fermement convaincu,
saturé, elle est, en toutes circonstances, devant soi et devant les
autres, à tout instant, le guide sûr et juste...
* * * * *
Les deux grands mots profonds des enfants sont: «Ce n’est pas ma faute»
et: «Je ne l’ai pas fait exprès». Ils ont bien raison. C’est tout le
fond du déterminisme. Mais s’ensuit-il qu’il n’y ait pas de suite à
donner à leurs petits délits? Et que cela les absolve et leur permette
de recommencer? Cent mille fois non! Voilà l’erreur des gens qui
prétendent que nous sommes libres de faire le bien et le mal et qui
accusent les doctrines déterministes d’être dissolvantes.
Pas du tout. Quand un enfant attrape la rougeole, ce n’est pas sa faute.
Il ne l’a pas fait exprès. On le soigne, pourtant. Eh bien, de même
quand il a commis une faute. On s’efforce d’en découvrir les causes,
d’en montrer les inconvénients, d’en éviter le retour.
* * * * *
On peut agir sur ses sentiments dans la mesure où l’on peut agir sur son
organisme. Il semble qu’on puisse soigner une crise morale comme on
soigne une maladie, en puisant dans le désir de guérir l’énergie
nécessaire à la cure. Les remèdes sont analogues dans les deux cas. Les
révulsifs, les dérivatifs, deviennent, dans la maladie morale, les
distractions qui détournent l’esprit de sa hantise et le portent vers
d’autres objets. Il y a des anesthésiants qui endorment la sensibilité
douloureuse, par exemple une saine fatigue, un labeur acharné. Il y a
l’opération, qui coupe court, comme l’absence, le long voyage, le
silence. Il y a l’homéopathie, qui combat le mal par le mal, l’amour par
l’amour... Il y a enfin la recherche des causes, qui démontre parfois
l’origine toute fortuite, la nature fragile de la crise et qui permet de
l’atteindre à sa source.
* * * * *
Entre la théorie du déterminisme et celle qui nous suppose libres de
choisir entre le bien et le mal, il n’y a au fond qu’une question de
mots. Se croire de la volonté, ou savoir qu’on n’a que l’illusion de la
volonté, cela revient au même. Ce sont deux façons différentes de voir
la nature humaine.
Mais le déterminisme est plus indulgent. Et il est aussi plus fécond,
parce qu’il indique les moyens directs de se soigner, de s’amender, de
s’améliorer.
Il faut s’élever violemment contre la confusion du déterminisme et du
fatalisme. Le fataliste s’abandonne à sa destinée. Tandis que le
déterministe envisage les moyens de se mettre en garde contre lui-même,
de trouver des remèdes à ses défaillances.
Si l’on conçoit chaque décision sous la forme simpliste d’une pesée, où
des poids jetés dans les deux plateaux de la balance finissent par la
faire osciller et se fixer dans un certain sens, on sent bien qu’on
pourra faire intervenir de nouveaux poids pour la faire pencher dans le
meilleur sens. Se sent-on tenté par une mauvaise action, sollicité par
un vice? On appelle à son secours des aides nouvelles. On se représente
les dangers, les inconvénients que l’on va risquer.
* * * * *
Si l’on a admis que le travail de nos décisions ressemble à celui d’une
opération où l’on met des poids dans les deux plateaux de la balance, il
y aura intérêt à se livrer consciemment à cette besogne de
détermination, à porter en deux colonnes les raisons _pour_ et les
raisons _contre_. On pèsera mieux.
* * * * *
Il faut considérer les peines du code comme des contre-poids. La crainte
qu’elles inspirent est un poids que l’on jette dans la balance de nos
décisions.
* * * * *
A la lecture des faits-divers, on a conscience qu’un grand nombre de
drames auraient pu être évités si, au préalable, on avait soigné
mentalement le meurtrier. Car souvent on voit qu’il était en puissance
de crime. Mais on ne soigne pas le cerveau, parce que c’est l’âme,
l’intangible, le _différent du corps_.
* * * * *
Je crois que les hommes ne se disent pas d’avance: je vais être noir, je
vais être fatal. Ils se laissent entraîner. Ils glissent au mal et au
crime.
* * * * *
Pour se déterminer, il faut chercher la solution de moindre
inconvénient. On ne peut pas toujours éviter de faire de la peine. Il
faut faire la _moindre peine_.
* * * * *
Je suis très persuadé que les mots exercent une influence mécanique sur
la pensée. J’entends par là que l’on contraint sa pensée à couler dans
le moule des mots qu’on prononce. Elle prend leur empreinte. On pense
comme on parle. Ainsi, en déterminisme, le simple artifice qui consiste
à dire: «C’est de son fait», au lieu de: «C’est de sa faute», modifie la
mentalité. L’emploi même de la formule efface de l’esprit l’idée de
blâme, de responsabilité au sens religieux, d’expiation, la remplace par
une constatation apaisée, sereine, où déjà se lève l’indulgence.
La loi d’équilibre.
La loi d’équilibre qui semble régir l’univers et suspendre les astres
dans l’espace, cette même loi doit gouverner le détail de notre vie.
Elle veut qu’à toute action corresponde une réaction égale. On ne dira
plus: tout se paye. Mais peut-être dira-t-on: tout se compense. Il faut
seulement que cette loi ait le temps de jouer.
Elle ne connaît pas d’exception. Quand elle semble en défaut, nous
pouvons nous en prendre à nos sens ou à notre savoir bornés. L’exemple
est classique de Leverrier découvrant par le calcul l’existence de
Neptune. La loi d’équilibre exigeait, pour être respectée, que cette
planète fût.
Ainsi, tout se balance, le positif et le négatif, le beau et le laid, le
bon et le mauvais. Tous les contraires se neutralisent. Toutes les
forces opposées s’annihilent dans un équilibre final. Et la notion, en
somme, est rassurante, de cette harmonie faite d’antagonisme, de ce
néant fécond.
* * * * *
La loi d’équilibre nous ouvre des vues consolantes. Car elle veut que le
bien et le mal se compensent. Ainsi, dans le monde innombrable des
plantes, il doit y en avoir autant de bienfaisantes que de malfaisantes.
Je crois qu’on n’a pas arraché aux simples tous leurs secrets. Les
hommes ont découvert des poisons végétaux qui, en quelques secondes,
amènent l’organisme de la santé à la mort. La loi d’équilibre permet de
prévoir qu’on découvrira, en opposition avec ces _toxiques_, des
_toniques_ qui amèneront instantanément à la santé un organisme au seuil
de la mort. Non pas des contre-poisons, mais de puissants révulsifs qui
ressusciteront l’individu près de succomber à un choc, un traumatisme,
une asphyxie.
De même, dans une autre direction, on peut prévoir que l’équilibre se
rétablira entre les villes et les campagnes. Avant qu’un pendule ne
prenne la verticale, il oscille à droite, puis à gauche. Ce qui manque à
une vie humaine, c’est le temps de voir le pendule prendre l’équilibre.
On n’assiste qu’à une oscillation.
* * * * *
Tout se compense, à la condition que cet équilibre ait le temps de se
réaliser. C’est bien en effet un équilibre qui s’établit entre le bon et
le mauvais, au cours d’une existence.
Supposez un joueur de roulette qui jouerait un nombre de coups infini...
Les mathématiques prouvent que ses gains et ses pertes se seraient
équilibrés.
Je crois que le mal et le bien se compensent dans une existence, car le
total d’une vie, comme le résultat d’une longue opération de jeu, doit
tendre vers zéro, vers l’équilibre qui régit tout.
Seulement, nous avons dans l’esprit l’idée d’expiation qui vient de la
terreur inspirée aux premiers hommes par le mystérieux univers qui les
entourait. Nous voulons que le mal qu’on endure expie le mal qu’on a
fait.
* * * * *
Il doit y avoir en nous un sens du juste et de l’injuste. Quelque chose
nous avertit, par exemple, qu’il y a de l’injustice dans le cas du
fermier, obligé de travailler pour verser de l’argent à un fils de
famille qui n’a fait qu’hériter, dans le cas de l’ouvrier qui trime avec
les mêmes gestes pendant cinquante ans, pour enrichir un patron qui se
donne tous les plaisirs de l’oisiveté.
Mais nous devons cultiver, développer ce sens de la justice. C’est un
des aspects de cette loi d’équilibre qui régit les mondes. Rien
d’étonnant à ce que ce sens ne soit pas renforcé en nous. Car c’est la
vérité scientifique, en découvrant par exemple la loi de la gravitation,
qui a dévoilé cette notion de l’équilibre universel. Découverte
relativement récente, notion encore neuve. C’est à nous à la dégager, à
la faire resplendir en nous.
Le Contrôle.
Il est utile de se rendre compte du rôle en chacun de nous de
_l’inconscient_.
C’est une zone du cerveau que l’état de nos connaissances ne nous permet
pas encore de circonscrire, où s’élaborent nos pensées avant de parvenir
aux régions où nous en prenons conscience.
Antre obscur, où se cuisinent, où s’agitent nos résolutions avant
d’émerger au jour.
Il est bon d’imaginer l’existence de cette zone où certaines de nos
pensées naissent, flottent, s’ébauchent. Peut-être est-ce la partie du
cerveau la plus ancienne, celle qui ressemble le plus à celle des autres
animaux, celle de l’instinct, tandis que les régions, où s’exerce notre
contrôle, sont des conquêtes récentes, le propre de l’homme, le signe du
progrès et du perfectionnement.
Parfois, bien que tout ce travail ait lieu à notre insu, cette ébauche
de notre décision est très poussée. Elle jaillit, elle émerge toute
armée, toute prête, dans la lumière de notre conscience. A peine
avons-nous le temps de l’examiner. Déjà elle agit, déjà elle commande
nos gestes. C’est l’impulsion, avec tous ses charmes et tous ses
dangers.
Donc, pensons à tout ce travail caché, secret pour nous-mêmes, toute
cette préparation qui parfois va nous surprendre.
Quand on a le sentiment de cet inconscient, on s’explique bien des
décisions subites, qui se sont élaborées dans l’antre, dans l’ombre de
nous-mêmes...
* * * * *
A l’inverse, il arrive fréquemment que des paroles, des images, bref le
butin de nos sens, tombent dans notre inconscient sans que nous les
percevions au passage, sans que nous ayons eu le temps de les
enregistrer, un peu comme un visiteur se glisse dans l’immeuble sans
être vu du concierge.
* * * * *
Grâce aux journaux, nous nous soucions de toutes sortes de faits que
nous eussions ignorés sans cette lecture. A propos d’événements qui ne
nous touchent pourtant pas directement, nous nous créons des petites
joies, des petits chagrins, des triomphes et des défaites. Nous savons
ce qui se passe dans l’univers et dans l’esprit des autres. Nous
participons plus que nos ancêtres à la vie générale. L’information nous
arrive en ondes rapides. Et notre conscience du monde s’en trouve
prolongée.
Ainsi elle s’étend en surface. De même qu’elle doit, physiologiquement,
gagner en profondeur. Au fur et à mesure que des êtres se civilisent, le
domaine de la conscience doit conquérir dans leur cerveau des zones
nouvelles, empiéter de plus en plus sur l’obscure région de l’instinct.
Nous devenons conscients _de plus de choses autour de nous et de plus de
choses en nous_.
Dans une nouvelle étape, cette conscience de l’univers deviendra plus
sensible. Elle nous aidera à compatir. Ainsi, jadis, nous eussions
ignoré une catastrophe lointaine. Aujourd’hui, nous la connaissons, mais
elle ne nous émeut pas. Plus tard, elle nous touchera comme nous touche
actuellement une catastrophe toute proche.
* * * * *
J’ai dit que, dans notre cerveau, le domaine où s’exerce la conscience,
le contrôle de la pensée, devait grandir peu à peu et que cet
accroissement devait marquer notre progrès, nous éloigner des animaux,
chez lesquels semble régner l’instinct.
Mais cette expansion du domaine de la conscience ne se manifeste-t-elle
pas dans cet organisme encore imparfait qu’on appelle un peuple? Est-ce
que le progrès de ce peuple en civilisation ne se marque pas par le
nombre toujours croissant d’éléments, c’est-à-dire d’individus, qui
prennent conscience d’être des hommes, qui ne se laissent plus mener
comme un troupeau, avec des ordres--ou des mots d’ordre--qu’ils ne
comprennent pas, qu’ils n’examinent pas? Il faudrait agrandir encore
cette conscience sociale, en surface et en profondeur, l’enrichir de
vérités nouvelles. Ainsi, un grand progrès ne sera-t-il pas accompli, le
jour où la majorité des gens seront pénétrés de cette notion que faire
du bien à autrui, c’est s’en faire à soi-même?
* * * * *
Plus nous pourrons contrôler nos gestes, nos paroles, avant de les
laisser jaillir de nous-mêmes, plus nous nous améliorerons.
Et il me semble que l’être se perfectionne dans ce sens. La zone de sa
conscience s’agrandit. C’est-à-dire qu’il prend conscience d’un nombre
grandissant d’instincts qui jadis s’évadaient, l’entraînaient d’une
impulsion, sans contrôle.
Qui n’a observé ce phénomène sur soi-même? Avant de prononcer une
parole, généralement on l’essaye. Et c’est après l’avoir ainsi vérifiée
qu’on la laisse passer.
Mais il y en a qui jaillissent de nous-même sans passer au guichet de la
réflexion. Ce sont les impulsions.
Eh bien, ces impulsions gagneraient à être contrôlées. Qu’y perdrait-on?
Nous ne laisserions plus échapper, après ce petit examen, le mot
méchant, les suggestions de la haine et de la vengeance. Et nous
donnerions tout de même la volée aux élans du cœur. Il faut réfléchir
avant d’agir, faire passer toutes les sollicitations de notre instinct
au contrôle de la conscience. Encore une fois, pas de regret: si le
geste est beau, nous l’accomplissons. S’il est sot, nous le retenons.
Ce don d’examen, c’est un des signes de la conquête humaine.
De la Fidélité.
La vertu qu’il importe peut-être le plus de cultiver en nous, c’est la
fidélité. Et je l’entends au sens le plus large, qui s’étend jusqu’à la
loyauté. La langue a d’ailleurs elle-même prévu cette synonymie:
l’immuable attachement d’un peuple à sa race originelle ne
s’appelle-t-il pas le _loyalisme_?
Nous pouvons peu sur nous-même. Nous pouvons néanmoins développer et
fortifier un sentiment dans notre cœur en nous représentant sans cesse
l’avantage de l’éprouver et le dommage d’y manquer. Or, les bienfaits
que la fidélité répand sur la vie sont innombrables. Sous tous ses
aspects, elle séduit, elle conquiert, on l’honore. Que ce soit dans le
domaine du sentiment, de la croyance ou de la doctrine, partout elle
force le respect et l’admiration.
On vénère la fidélité dans la tendresse lorsqu’elle soude deux êtres
jusqu’à la mort. Et cela qu’il s’agisse de l’amitié, du mariage ou de
l’amour. La fable et l’histoire sont peuplées de ses héros. Leurs noms
nous sont familiers. Ils sont unis deux à deux dans notre mémoire. Et
ces couples illustres sont les plus belles images de la légende humaine.
Nous admirons aussi la fidélité à une croyance, à une doctrine, à un
idéal. Celle-là compte également ses héros et ses martyrs. Les noms sont
grands de ceux qui ont accepté la mort plutôt que de renier leur vie.
Sans même qu’elle s’achève en tragédie, une carrière nous semble belle
pourvu qu’elle soit droite. On estime très haut l’artiste, le tribun, le
philosophe, qui restent toute leur existence fidèles à leur école, à
leur cause, à leurs principes.
Par contre, quelle unanime sévérité pour l’infidèle, pour tous les
infidèles! On méprise le politicien trop souple qui louvoie, prend le
vent, arbore des convictions aux couleurs changeantes du temps, dessine
une carrière pleine d’inflexions, de détours et de crochets. On sourit
de l’écrivain trop habile qui, répudiant la généreuse audace de ses
débuts, épouse de fades opinions plus propices au succès. Et quand les
Mémoires du passé ressuscitent à nos yeux une de ces séduisantes figures
de femme, toutes parées de grâces, d’intelligence et de beauté, ne
sommes-nous pas secrètement déçus qu’au lieu de se vouer à un unique
amour elle adresse à des héros successifs des serments chaque fois
éternels? Ah! comme nous lui en voulons d’avoir fait défleurir une
illusion dans notre cœur...
Ainsi, un blâme public ou caché atteint toujours les infidèles. Et
cependant ils pourraient plaider heureusement leur cause. S’ils
évoluent--car telle est l’indulgente formule dont ils baptisent leur
inconstance--c’est qu’ils suivent la loi de nature. N’est-elle pas
elle-même en continuelle évolution? Notre organisme se renouvelle sans
cesse. Pourquoi n’en serait-il pas de nos pensées comme des cellules qui
les tiennent encloses?
Mais un instinct plus fort que cette apparente logique souhaite que
l’esprit demeure, si la matière change. Peu importe qu’on verse sans
cesse un aliment nouveau à la lampe du phare, pourvu que le feu reste
fixe...
Quel est donc cet instinct qui attache tant de prix à la constance?
Peut-être aspire-t-il vers une humanité meilleure? Peut-être en sert-il
l’espoir et la prévision? On ne sait. Mais on peut, en tout cas,
découvrir ses racines.
La constance satisfait d’abord en nous un besoin de sécurité. Les
contrats entre deux êtres ou deux entités n’ont pas de plus sûr garant
que la fidélité. Non seulement elle épargne les conséquences
tragi-comiques de la trahison conjugale et les ravages corrosifs de
l’inconstance amoureuse, mais encore elle veille sur tous les accords,
toutes les ententes, tous les traités. Sans elle, ils ne sont pas. Elle
est le solide appui dans la conduite de toutes les entreprises. Elle est
la condition de la confiance. Par elle, la vie, qui n’est qu’un
continuel phénomène d’échanges, devient plus franche et plus directe,
plus facile et plus douce, plus simple et plus noble.
Enfin, la fidélité flatte en nous le goût de la durée. Nous aimons que
rien ne change autour de nous. Cela nous rassure et nous donne
l’illusion de notre pérennité. L’homme s’efforce de se survivre, de se
prolonger. Il grave son nom sur l’écorce des arbres et sur les tables
d’airain. Il dresse des monuments pour perpétuer sa mémoire. Il
construit son tombeau plus solidement que son logis. Par tous les
moyens, il entend persister. Et _l’art lui-même n’est que de la vie qui
dure plus qu’une vie_... Or, la fidélité satisfait en nous ce goût de
l’immuable. Elle en est le symbole humain. Dans la détresse de voir
autour de soi tout s’effriter, tout se flétrir, tout vieillir, comment
ne pas s’attendrir et ne pas s’émerveiller devant cette fée charmante
qui ne change pas? L’âme fidèle, c’est le marbre où tout demeure de ce
qu’on y inscrit; l’âme inconstante n’est que l’ardoise où tout s’efface.